AccueilContributionsEn débat...
Dernière mise à jour :
mardi 6 juin 2017
   
Sur le Web
Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Pourquoi nous sommes si calmes
Irénée D. LASTELLE - Numéro spécial La Nuit pour le Salon du Livre - Mars 2009
5 mai 2009 par eric
Article diffusé dans un numéro spécial au format A3 lors du salon du livre 2009, en regard de l’article de Louis Janover, Du temps que l’édition se pensait autrement.

Les éditions de La Nuit ont été fondées en 2007, elles ont commencé à publier fin 2008. Elles poursuivent le travail de douze années commencé ailleurs dès 1995, et dont il m’incombe d’avoir dû laisser, en cours de route (en 2007), non pas l’esprit - que sa nature méconnue pour ne pas dire insaisissable met encore à l’abri des huissiers de justice - mais les stocks, faute d’avoir pu moi-même disposer des moyens propres à relever une maison mise à mal à plusieurs reprises par les pratiques de professionnels. Que dire entre autres de la diffusion et de la distribution, activités que la loi permet d’étendre à la prévarication, une fin que le législateur du commerce encourage dès lors qu’il se voit contraint d’avouer, toujours perplexe quand il doit en constater les effets, qu’il n’y peut rien. Onze titres ont été publiés à ce jour, neuf ont été diffusés et distribués, qui suivent plus de soixante-dix précédemment parus. Si je voulais d’un trait lier les circonstances à l’histoire, à notre histoire, je dirais que l’ensemble témoigne d’une idée de l’édition que l’esprit d’entreprise désapprouve quoiqu’il cherche à se l’approprier pour mieux la combattre en vue de la détruire. A quoi tient cette idée, quel chemin a bien pu nous y conduire ? Sous l’emprise de quel charme ou par quelle sorte d’enchantement, pris à tort par certains pour de l’acharnement, sommes-nous incités à poursuivre notre travail ? Et d’ailleurs, se pourrait-il que nous vivions dans le temps même qui s’est fait connaître de nos contemporains par la fausse universalité abstraite des techniques de sa production, jusque celle du livre, ce temps si parfaitement coupé du vivant que l’auteur d’un pamphlet réédité par nous-mêmes avait déjà pu écrire, voilà près de quarante ans, que la culture n’y est plus connue que « par son bruit » ; à quoi nous pouvons ajouter désormais que la démence en son palais ne peut vivre que par la destruction et par la ruine des habitants non plus des seuls bas-quartiers mais de toute la ville ? Enfin, à ne considérer que la nature des douleurs et des peines dont chacun de nous porte le témoignage, avons-nous jamais été et peut-on dire de nous que nous sommes des contestataires, et, si nous en sommes, qui ou quoi contestons-nous ?

La division progressiste de la contestation, naguère dressée en son langage exclusivement contre ce qu’elle rêvait de dominer, venue à l’obsession de l’organisation bureaucratique et trouvant son modèle sous la forme de son interlocuteur privilégié, l’Etat qu’elle dénonçait, a fini par s’y intégrer. La volonté bonne de ces contestataires aura enfin trouvé le moyen de fusionner pratiquement avec ce qu’eux-mêmes disaient rejeter et qui, bien plutôt, les rejetait, du temps qu’ils prétendaient. Mais qu’un peu plus tard, in extremis, la situation générale ait dégénéré au point d’avoir été jugée assez grave pour qu’y soient conçus de tous côtés, non plus des arguments de ralliement, mais des modes de réorganisation et de réorientation permanentes de la production n’est pas pour nous étonner : ceux que la langue et l’idéologie du Progrès unissaient sous leurs divisions, les progrès de l’idéologie propres à des temps d’exception ne pouvaient pas manquer de les élever ensemble au rang des gestionnaires de la machine, c’est-à-dire à la dignité du pouvoir, cette eau glauque dans laquelle, ce faisant, ils achèvent aujourd’hui de se confondre.

A voir ce que le Progrès réuni décrétait par les voix de ses représentants, sans gêne ni embarras d’avoir oublié ce que, pour moitié, ils avaient annoncé et qu’ils ne pouvaient plus faire, il nous était apparu, dès nos débuts, que, leur catastrophe s’étant amorcée dans leur langage, les poisons qu’il leur permettait de distiller les conduiraient à en répandre davantage, et qu’ils ne tarderaient guère à en instruire leur monde entier, tant s’avérait que l’Etat, pris dans le mouvement général de l’économie, se devait à lui-même de se proclamer la fin et les moyens, l’ordre et le désordre, la forme de la vie et ses appétits ; qu’à cet effet, il se devait de revoir aussi bien le dictionnaire et la grammaire que l’enseignement, celui du passé et de l’a-venir ; qu’il étendrait les prérogatives de sa police au contrôle de l’histoire et de la géographie, des religions et de la justice ; qu’il entendait à lui seul devenir la publicité et l’information, les sciences et la communication, la médecine, l’industrie, l’agriculture et le commerce ; l’architecture et l’urbanisme ; l’art et la liberté, par les loisirs et par une autre idée de la culture ; bref qu’il entendait être la réalité, toute la réalité, et l’avant-garde de la réalité. De sorte que, notre propre expérience du monde veillant à nous soustraire aux raisonnements par lesquels se propageait et se proclamait la gloire d’un tel désastre, nous avons pu convenir, livrés à nous-mêmes parce que désœuvrés à la façon de voyageurs sur une terre étrangère, d’extraire de nos archives, carnets de notes, journaux, correspondance, projets divers mais aussi bien ouvrages achevés, une petite bibliothèque historique dont la peine prise à la constituer ne devait pas démériter de celle prise par d’autres voyageurs à la parcourir, voire à l’explorer pour la connaître et, s’il se pouvait, pour s’y reconnaître ; ou, mieux encore, pour se proposer de l’augmenter.

Il pourra sembler étrange à ceux qui en jugent de l’édition par son spectacle que nous ayons fait si peu d’efforts qu’on en a vu et qu’on en voit pour nous déployer sur le terrain encore très recherché de la dévastation publicitaire, quand nous imaginions fort bien que notre conduite devait être estimée scandaleuse par un expert du commerce, comme il nous semble qu’elle pourrait l’être aujourd’hui par un auteur qui se serait égaré chez nous ; et qui se montrerait déçu de ce que son livre se vendrait peu alors qu’il évaluerait lui-même le nombre de ses lecteurs au compteur des consultations quotidiennes de son site internet. En ajoutant à cela que tous les auteurs que nous publions rechignent à écrire, non pas qu’ils vomissent l’écriture mais, absorbés par les questions qu’ils étudient, ils n’ignorent pas que la chose imprimée sera lue et ce qu’ils pèsent, c’est bien s’ils sont ou non fondés à écrire, j’aurai à peu près rapporté tout ce qui nous distingue, parmi quelques autres, de la plupart des membres de cette confrérie des gens du livre et de l’édition qui se seront pliés à la loi, par suite, au temps du capital, et dont la conduite tout aussi rationnelle qu’insensée aura eu pour résultat que l’apparence de la chose, qu’ils avaient admis de substituer à la chose pour satisfaire au mieux le fétichisme de la marchandise, n’a pu qu’être défaite dans sa prétention à tromper un public devenu imprévisible, insaisissable, sans doute à la façon de l’esprit, déçu pour finir, lui aussi, par tant de leurres dont il ne pouvait que se détourner puisque, sous la forme du livre dégradé, il a cessé de vouloir les comprendre et de les désirer. Ainsi l’édition surbureaucratisée, qui n’aura dû qu’à ses experts et autres affairistes de se parfaire au modèle de l’Etat, s’est-elle commise à l’industrie de guerre, comme la presse à son service au bannissement de tout ce qui ne lui ressemblait pas. Pourtant, ceux qui se seront réduits, par leurs excès, à l’impuissance de la répétition mécanique qui ne peut qu’imiter sans comprendre, auront travaillé à la perte de ce qui faisait tout l’attrait et l’intérêt d’une tâche qu’en somme ils auront écrasée, la jugeant trop humble, du haut d’une arrogance qui n’a fait qu’augmenter à mesure que la réputation de leurs fameux produits et de leurs marques tournaient en dérision la chose écrite et imprimée. Beaucoup d’universitaires aiment, quand ils ne sont pas en position de l’exiger, qu’on imprime leurs titres sous leurs noms dans des livres qu’ils contraignent d’autres à publier, mais que personne ne lit, ce qui ne les dissuade en rien, ni eux-mêmes ni leurs éditeurs, de publier, puisque de part et d’autre ils sont contraints. De même, l’édition qui conspire en faveur d’évolutions nouvelles d’un modèle étatique du marché a cru récemment comprendre que ce qu’elle voulait continuer à vendre sous des labels devenus la garantie d’une mauvaise farce n’intéressait déjà plus personne. C’est pourquoi ceux qui la conçoivent se sont mis à imiter une critique sans se donner la moindre chance de pouvoir jamais la connaître. Le public qu’ils réussissent à leurrer ainsi n’est que celui qu’ils récupèrent et qui se repaît d’illusions sur lui-même, sur la nature d’un système qui travaille jour après jour à les détruire pour se maintenir avant d’être à son tour emporté, faute d’aliment. Que nous importent, dans un tel climat délétère où ce qui domine va nécessairement vers sa mauvaise fin, les dommages subis et les difficultés rencontrées ? La société d’un temps qui, déjà, n’est plus le nôtre, ne nous a pas convaincus qu’il nous faudrait prendre part, dans aucun camp, à la guerre qu’elle mène contre la vie, à la seule fin qu’y soit maintenu ce qui la divise.

I. D. L.