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mercredi 3 mai 2017
   
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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Du temps que l’édition se pensait autrement
Louis JANOVER - Numéro spécial La Nuit pour le Salon du Livre - Mars 2009
5 mai 2009 par eric
Article diffusé dans un numéro spécial au format A3 lors du salon du livre 2009, en regard de l’article d’Irénée Lastelle, Pourquoi nous sommes si calmes.

Tout aura été dit et redit sur l’édition considérée comme une entreprise commerciale, et sur le livre considéré comme produit et exploité en tant que tel. Cette analyse critique est parfaitement maîtrisée par l’industrie de la culture, pis encore, elle fait désormais partie de la remise en cause convenue du système. L’édition y trouve son compte et elle a su parfaitement adapter ses méthodes de légitimation à ce qu’elle se reproche à elle-même par la voix de ses auteurs appelés à mettre au jour la pensée subversive. De sorte que ce type de critique, qui se garde de faire apparaître la finalité sociale et politique de cette nouvelle configuration littéraire, est devenu un argument de vente et d’achat supplémentaire.

Il est un autre domaine où l’on n’aura jamais fini de dire et de redire la même chose. La dénonciation de ce que fut l’ordre moral et la censure a permis un temps de faire passer un frisson nouveau dans les catalogues. Un non-conformisme codé a été érigé en pierre de touche de la recherche et du commerce des écrits, et cette fabrique de la culture amalgame toutes les valeurs subversives du passé pour les rendre méconnaissables et occulter le fait qu’il n’est pas de meilleur stimulant pour les nécessaires changements de l’esthétique institutionnelle. Ainsi, ce qui par la force des choses échappait à cette « marchandisation » à outrance, et restait dans l’histoire comme un ferment de révolte, s’est transformé en matériau de base d’un subversif-conforme que l’édition recycle.

Et de fait, elle sait désormais à quels saints ou à quels démons se vouer pour nourrir l’imaginaire social de ses stéréotypes et alimenter le grand livre de la Légende dorée ou sulfureuse sur laquelle est gravée en exergue la formule détournée d’André Breton : la beauté sera subversive ou ne sera pas.

Mais alors, quelle serait la place d’une édition qui retrouverait l’esprit de contestation radicale et saurait associer sans hiatus les deux points névralgiques du mot d’ordre énoncé par Breton et Crevel à l’heure où le stalinisme, et Aragon en tête, les dissociait avec la violence que l’on sait : transformer le monde et changer la vie. Le second point a supplanté le premier et s’y est substitué, de sorte qu’il fournit toutes les références à cette culture melting-pot que pratiquent tant d’éditeurs. A force de consulter le grand dictionnaire de la dissidence, ils se sont convaincus que pour se porter à la pointe de la subversion il leur suffit de présenter pêle-mêle les auteurs reçus dans ce livre des records.

Point d’autre voie éditoriale pour qui entend renouer solidement certains nœuds de la critique sociale si distendus aujourd’hui que de rétablir le sens d’une vraie généalogie critique. Les rééditions servent le plus souvent dans ce domaine à présenter les problématiques du passé de manière à activer des leurres qui permettront de détourner la critique radicale de son objet présent, de la resituer dans un ensemble qui la prive de sa finalité d’origine. Ce qui hier a contribué à nourrir une réflexion critique sur la social-démocratie et le bolchevisme, sur le surréalisme et l’Internationale situationniste en particulier et les avant-gardes en général, à quoi et à qui cela sert-il désormais ? A redessiner les contours d’un ordre moral qui a pris le contre-pied de celui d’hier et qui pas moins que le précédent domine toutes les matières, forme et informe les esprits afin d’établir une tonalité idéologique moyenne, si bien que l’on pourrait parler de culture au pillage.

Arracher la pensée critique vraie à sa gangue subversive, lui rendre son rôle de ferment dans la création littéraire et artistique, c’est échapper à ce que nous avons défini comme feinte-dissidence, qui joue sur ce que Heine appelle « l’hypocrisie de la dénomination » pour entretenir la confusion, et qui est avec le véritable esprit critique dans un rapport d’imitation, mais avec inversion des valeurs.

Jamais peut-être la tâche de ceux qui veulent transmettre un certain héritage sans détourner les mots de la tribu, jamais peut-être cette tâche ne s’est heurtée à autant de difficultés. Jamais elle ne fut autant nécessaire, et l’édition est comme le miroir à double face dans lequel l’époque se regarde penser : un côté déformant, où l’on peut voir les traits grimaçants de cette feinte-dissidence, un côté où apparaît le visage de cette même dissidence, mais non adultéré par le faux-semblant.

Quelles idées pour quels éditeurs, telle idée et tel éditeur ! Plus encore qu’en leur temps, où le filtre de l’interdit était, si l’on peut dire, à la norme, les œuvres réfractaires à ce double langage réclament un éditeur à leur mesure, et prendre cette mesure, c’est comprendre en premier lieu pourquoi les succès annoncés de la subversion condamnent leurs auteurs à être précisément ce qu’ils redoutaient de devenir ; comprendre qui sont et où sont maintenant ceux qui rendent leur refus inaudible. Par le seul pointillé de ses titres, le catalogue d’une telle édition doit recomposer l’unité de la critique, et montrer comment se concentrent sous nos yeux toutes les facettes de l’aliénation dans certaines figures-symboles de la feinte-dissidence destinées à brouiller les lignes et les noms - noms de certains néo-staliniens comme de certains néo-avant-gardistes qui n’ont que le mot révolution ou subversion à la bouche en parfaite ignorance de la cause qui leur commande de se réclamer d’une idée dont ils représentent la négation.

Les Editions de la Nuit s’efforceront ainsi de tenir les deux bouts de la chaîne de manière que l’unité du changer la vie et du transformer le monde soit rétablie sur la base d’un équilibre nouveau qui décourage la confusion entre subversion et révolution. D’avant-garde en avant-garde, la subversion des mœurs et de la morale - ce qui s’est imposé comme révolution dite sociétale, et qui occulte le sens même de la révolution sociale ! - est parvenue à ses fins, qui ont été sa fin. L’intelligentsia contestataire a balayé les archaïsmes d’une intelligentsia réfractaire à la nouveauté et ouvert le cœur et les sens de la nouvelle bourgeoisie à la morale flexible et à une esthétique sensible à tous les vents du changement. Ainsi s’est fait entendre la culture d’avant-garde, qui est devenue la culture en soi et pour soi, imprégnant les mentalités et redessinant la sphère de l’espace marchand pour envahir l’espace public et le soumettre à sa logique.

« Ce qui est le plus facile à connaître, c’est l’idéologie des vainqueurs », disait Georges Sorel. Mais qui sont aujourd’hui les vainqueurs ? Les membres d’un nouveau parti intellectuel, à peine moins compact sur le plan de l’idéologie citoyenne que les défunts partis uniques, et qui s’ingénient à parler le langage des vaincus, lesquels, à l’inverse, ânonnent le langage de leurs maîtres qui ne font que reprendre tous les ersatz de dissidence qu’ils mettent en circulation à moindres frais.

Comment libérer les auteurs de toutes les interprétations parasites qui rendent leur parole inintelligible, si ce n’est, par la voie de l’édition, en se tenant à distance d’une recherche académique que l’esprit critique a définitivement désertée ; à distance d’une histoire qui s’est terminée de la pire des façons, par l’entrée dans le Panthéon des cadavres de toutes les avant-gardes ; à distance donc de cette industrie de la subversion qui, désormais, ajoute page sur page au récit de ce nouvel ordre moral et qui a donné naissance à un conformisme artistique et littéraire comme jamais le passé n’en vit de semblable.

L. J.