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dimanche 23 avril 2017
   
Brèves
Mardi 21 mai - La Revue Z à Terra Nova
lundi 20 mai
Mardi 21 mai 2013 à 19h, rencontre à la Librairie Terra Nova de Toulouse avec l’équipe de la revue Z à l’occasion de la parution du dernier numéro Thessalonique & Grèce, aux éditions Agone. Après une enquête collective au nord de la Grèce, la revue Z viendra présenter son dernier numéro : Thessalonique dans la dépression européenne. Bricolages quotidiens et résistances insolvables.
Groupe de Liaison pour l’Action des Travailleurs
lundi 6 février
Le sommaire des articles de la revue Lutte de classe, publiée par le GLAT, a été largement augmenté, notamment sur la période 1971-1975. Pour tous les numéros listé, une version PDF est maintenant accessible en ligne. Bonnes lectures !
Mise à jour du catalogue du fonds documentaire
jeudi 1er septembre
Une nouvelle version mise à jour du Catalogue du Fonds Documentaire Smolny, très largement étendue (une vingtaine d’entrées supplémentaires) est en ligne ce jeudi 1er septembre 2011. Merci aux contributeurs. D’autres titres à suivre...
Ouverture des archives numériques du CERMTRI
lundi 15 août
Le CERMTRI a décidé de créer une bibliothèque numérique avec l’objectif de numériser le maximum de ses archives et de ses collections. Pour démarrer : La revue « Bulletin Communiste » (1920-1933) ; le journal « La Vérité » (1957-1958) ; la revue des « Cahiers du mouvement ouvrier » (2002-2011). Soit déjà 428 documents ce qui représente 6395 pages. Bravo pour cette excellente initiative !
Sur le Web
[infokiosques.net]
Nous nous auto-organisons et nous montons un infokiosque, une sorte de librairie alternative, indépendante. Nous discutons des publications, brochures, zines et autres textes épars qui nous semblent intéressants ou carrément nécessaires de diffuser autour de nous. Nous les rassemblons dans cet infokiosque, constituons ainsi nos ressources d’informations, et les ouvrons au maximum de gens. Nous ne sommes pas les troupes d’un parti politique, ni les citoyen-ne-s réformateurices de nos pseudo-démocraties, nous sommes des individus solidaires, qui construisons des réseaux autonomes, qui mettons nos forces et nos finesses en commun pour changer la vie et le monde.
Premiers pas sur une corde raide Montreuil (93) : concert de soutien au Rémouleur, samedi 11 octobre 2014 qcq Tout mais pas l'indifférence Crise, totalitarisme, luttes sociales et de classe en Grèce Bruxelles : programme de septembre 2014 au local Acrata
Bibliolib
Catalogue de textes d’origine libertaire ou anarchiste, sans habillage particulier (pas de commentaire, d’édition critique, de note). Les textes bruts donc avec une liste d’auteurs qui commence à être significative. Un bon point d’entrée donc pour ceux qui savent à l’avance ce qu’ils cherchent. Attention : ce site s’est fait subtilisé sa précédente adresse par un site pornographique. Notre propre lien a donc été incorrect quelque temps. Nous en sommes désolé.
Pelloutier.net
Sur l’histoire du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme, avec des études, documents et synthèses intéressantes sur Pelloutier, Monatte, La Vie Ouvrière (1909-1914) et sur les mouvements syndicalistes en France, Europe, USA...
Balance
Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier international et de la Guerre d’Espagne. Nombreux articles en espagnol. Textes de Bordiga, entre autres.
Classiques des sciences sociales
Une bibliothèque numérique entièrement réalisée par des bénévoles, fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, sociologue. Comprend de très nombreuses oeuvres du domaine public. La section des "auteurs classiques", en particulier, est une véritable mine, où l’on trouve Bebel, Bordiga, Boukharine, Engels, Fourier, Gramsci, Kautsky, Labriola, Lafargue, Lukacs, Luxemburg, Marx, Trotsky et bien d’autres.
VOLINE (1939) : Souvenirs sur Gapone et Janvier 1905
Extraits de « La Révolution inconnue », rédigée en 1939.
17 juin 2009 par eric

Présentation Smolny :

Dans ces extraits de chapitres de la première et seconde partie du premier Livre de la Révolution inconnue, Voline revient sur les événements qui devaient aboutir au « Dimanche rouge » du 9 janvier 1905. Il relate en particulier ses souvenirs sur le pope Gapone et le rôle joué par les « sections ouvrières » dans le déclenchement du mouvement de grève et de protestation qui devait marquer le début de la révolution russe. Témoin de ces événements, Voline est finalement peu cité par les auteurs plus contemporains. Il n’est notamment pas mentionné par Jean-Jacques Marie dans son dernier ouvrage sur le dimanche rouge.

E.S.


Première partie - Chapitre V :

L’extension rapide de l’activité révolutionnaire à partir de l’année 1900 préoccupait beaucoup le gouvernement. Ce qui l’inquiétait surtout, c’était les sympathies que la propagande gagnait dans la population ouvrière. Malgré leur existence illégale, donc difficile, les deux partis socialistes possédaient dans les grandes villes des comités, des cercles de propagande, des imprimeries clandestines et des groupes assez nombreux. Le parti socialiste-révolutionnaire réussissait à commettre des attentats qui, par leur éclat, attiraient sur lui l’attention et même l’admiration de tous les milieux. Le gouvernement jugea insuffisants ses moyens de défense et de répression : la surveillance, le mouchardage, la provocation, la prison, les pogromes, etc. Afin de soustraire les masse ; ouvrières à l’emprise des partis socialistes et a toute activité révolutionnaire, il conçut un plan machiavélique qui, logiquement, devait le rendre maître du mouvement ouvrier. Il se décida à mettre sur pied une organisation ouvrière légale ; autorisée, dont il tiendrait lui-même les commandes. Il faisait ainsi d’une pierre deux coups : d’une part il attirait vers lui les sympathies, la reconnaissance et le dévouement de la classe ouvrière, l’arrachant aux mains des partis révolutionnaires ; d’autre part, il menait le mouvement ouvrier là où il le voulait, en le surveillant de près.

Sans aucun doute, la tâche était délicate. Il fallait attirer les ouvriers dans ces organismes d’Etat ; il fallait tromper leur méfiance, les intéresser, les flatter, les séduire, les duper, sans qu’ils s’en aperçussent ; il fallait feindre d’aller à la rencontre de leurs aspirations... Il fallait éclipser les partis, rendre inefficace leur propagande, les dépasser - surtout par des actes concrets. Pour réussir, le gouvernement serait obligé d’aller jusqu’à consentir certaines concessions d’ordre économique et social, tout en maintenant les ouvriers à sa merci, tout en les maniant à sa guise.

L’exécution d’un pareil « programme » exigeait à la tête de l’entreprise des hommes donnant confiance absolue et, en même temps, habiles, adroits et éprouvés, connaissant bien la psychologie ouvrière, sachant s’imposer et gagner la confiance.

Le choix du gouvernement s’arrêta finalement sur deux hommes, agents de la police politique secrète (Okhrana), qui reçurent la mission d’exécuter le projet. L’un fut Zoubatov, pour Moscou ; l’autre, prêtre et aumônier de l’une des prisons de Saint-Pétersbourg, le pope Gapone.

Ainsi, le gouvernement du Tzar voulut jouer avec le feu. Il ne tarda pas à s’y brûler cruellement.


Seconde partie - Chapitre Ier :

(...)

À Moscou, Zoubatov fut démasqué assez rapidement Il ne put aboutir à de grands résultats. Mais, à Saint-Pétersbourg, les affaires marchèrent mieux. Gapone, très adroit, oeuvrant dans l’ombre, sut gagner la confiance et même l’affection des milieux ouvriers. Doué d’un réel talent d’agitateur et d’organisateur, il réussit à mettre sur pied les soi-disant « Sections Ouvrières » qu’il guidait en personne et animait de son activité énergique. Vers la fin de 1904, ces sections étaient au nombre de 11, réparties en divers quartiers de la capitale, et comptaient quelques milliers de membres.

Le soir, les ouvriers venaient très volontiers dans les sections pour y parler de leurs affaires, écouter quelque conférence, parcourir les journaux, etc. L’entrée étant rigoureusement contrôlée par les ouvriers gaponistes eux-mêmes, les militants des partis politiques ne pouvaient y pénétrer qu’avec peine. Et même s’ils y pénétraient, ils étaient vite repérés et mis à la porte.

Les ouvriers de Saint-Pétersbourg prirent leurs sections très au sérieux. Ayant entière confiance en Gapone, ils lui parlaient de leurs malheurs et de leurs aspirations, discutaient avec lui les moyens de faire améliorer leur situation, examinaient des projets de lutte contre les patrons. Fils, lui-même, d’un pauvre paysan, ayant vécu parmi les travailleurs, Gapone comprenait à merveille la psychologie de ses confidents. Il savait feindre admirablement son approbation et ses vives sympathies au mouvement ouvrier. Telle était aussi. à peu près, sa mission officielle, surtout pour les débuts.

La thèse que le gouvernement entreprit d’imposer aux ouvriers dans leurs sections fut celle-ci : « Ouvriers, vous pouvez améliorer votre situation en vous y appliquant méthodiquement, dans les formes légales au sein de vos sections. Pour aboutir, vous n’avez aucun besoin de faire de la politique. Occupez-vous de vos intérêts personnels concrets, immédiats, et vous arriverez bientôt à une existence plus heureuse. Les partis et les luttes politiques, les recettes proposées par de mauvais bergers - les socialistes et les révolutionnaires - ne vous mèneront à rien de bon. Occupez-vous de vos intérêts économiques immédiats. Ceci vous est permis, et c’est par cette voie que vous aboutirez à une amélioration réelle de votre situation. Le gouvernement, qui se soucie beaucoup de vous, vous soutiendra. » Telle fut aussi la thèse que Gapone et ses aides, recrutés parmi les ouvriers eux-mêmes, prêchaient et développaient dans les sections.

Les ouvriers répondirent à l’invitation sans retard. Ils commencèrent à préparer une action économique. Ils élaborèrent et formulèrent leurs revendications, d’accord avec Gapone. Ce dernier, dans sa situation plus que délicate, dut s’y prêter. S’il ne le faisait pas, il provoquerait aussitôt un mécontentement parmi les ouvriers, il serait même certainement accusé d’avoir trahi leurs intérêts et de soutenir le parti patronal. Il perdrait sa popularité. Des soupçons encore plus graves pourraient naître contre lui. De ce fait, son oeuvre même serait battue en brèche. Or, dans son double jeu, Gapone devait avant tout, et à tout prix, conserver les sympathies qu’il avait su gagner. Il le comprenait bien et faisait mine de soutenir entièrement la cause ouvrière, espérant pouvoir garder la maîtrise du mouvement, manier les masses à sa guise, diriger, façonner et canaliser leur action.

Ce fut le contraire qui se produisit. Le mouvement dépassa vite les limites qui lui étaient assignées. Il prit rapidement une ampleur, une vigueur et une allure imprévues, brouillant tous les calculs, renversant toutes les combinaisons de ses auteurs. Bientôt, il se transforma en une véritable tempête qui déborda et emporta Gapone lui-même.

En décembre 1904, les ouvriers de l’usine Poutilov, l’une des plus importantes de Saint-Pétersbourg, et où Gapone comptait de nombreux adeptes et amis, décidèrent de commencer l’action. D’accord avec Gapone, ils rédigèrent et remirent à la direction une liste de revendications d’ordre économique, très modérées d’ailleurs. Vers la fin du mois, ils apprirent que la direction « ne croyait pas possible d’y donner suite » et que le gouvernement était impuissant à l’y obliger. De plus, la direction de l’usine mit à la porte quelques ouvriers considérés comme meneurs. On exigea aussitôt leur réintégration. La direction s’y refusa.

L’indignation, la colère des ouvriers furent sans bornes ; d’abord, parce que leurs longs et laborieux efforts n’aboutissaient à rien ; ensuite - et surtout - parce qu’on leur avait laissé croire que ces efforts seraient couronnés de succès. Gapone en personne les avait encouragés, les avait bercés d’espoir. Et voici que leur premier pas sur la bonne voie légale ne leur apportait qu’un échec cuisant, nullement justifié. Ils se sentirent « roulés ». Ils se virent aussi moralement obligés d’intervenir en faveur de leurs camarades révoqués.

Naturellement, leurs regards se tournèrent vers Gapone. Pour sauvegarder son prestige et son rôle, ce dernier feignit d’être indigné plus que tout autre et poussa les ouvriers de l’usine Poutilov à réagir vigoureusement. C’est ce qu’ils ne tardèrent pas à faire. Se sentant à l’abri, se bornant toujours à des revendications purement économiques, couverts par les sections et par Gapone, ils décidèrent, au cours de plusieurs réunions tumultueuses, de soutenir leur cause par une grève. Le gouvernement, confiant en Gapone, n’intervenait pas. Et c’est ainsi que la grève des usines Poutilov, la première grève ouvrière importante en Russie, fut déclenchée en décembre 1904.

Mais le mouvement ne s’arrêta pas là. Toutes les sections ouvrières s’émurent et se mirent en branle pour défendre l’action de ceux de Poutilov. Ils apprécièrent très justement l’échec de ces derniers comme un échec général. Naturellement, Gapone dut prendre parti pour les sections. Le soir, il les parcourait toutes, l’une après l’autre, prononçant partout des discours en faveur des grévistes de Poutilov, invitant tous les ouvriers à les soutenir par une action efficace.

Quelques jours passèrent. Une agitation extraordinaire secouait les masses ouvrières de la capitale. Les ateliers se vidaient spontanément. Sans mot d’ordre précis, sans préparation ni direction, la grève de Poutilov devenait une grève quasi générale des travailleurs de Saint-Pétersbourg.

Et ce fut la tempête. En masse, les grévistes se précipitèrent vers les sections, se moquant des formalités, forçant tout contrôle, réclamant une action immédiate et imposante.

En effet, la grève seule ne suffisait pas. Il fallait agir, faire quelque chose : quelque chose de grand, d’imposant, de décisif. Tel était le sentiment général.

C’est alors que surgit - on ne sut jamais exactement d’où ni comment - la fantastique idée de rédiger, au nom des ouvriers et paysans malheureux de toutes les Russies, une « pétition » au tzar ; de se rendre, pour l’appuyer, en grande masse, devant le Palais d’Hiver ; de remettre la pétition, par l’intermédiaire d’une délégation, Gapone en tête, au tzar lui-même et de demander à ce dernier de prêter l’oreille aux misères de son peuple. Toute naïve, toute paradoxale qu’elle fût, cette idée se répandit comme une traînée de poudre parmi les ouvriers de Saint-Pétersbourg. Elle les rallia tous. Elle les inspira, les enthousiasma. Elle donna un sens, elle fixa un but précis à leur mouvement.

Les sections firent chorus avec les masses. Elles se décidèrent à organiser l’action. Gapone fut chargé de rédiger la pétition. De nouveau, il s’inclina. Ainsi, il devenait, par la force des choses, leader d’un important, d’un historique mouvement des masses.

Dans les premiers jours du mois de janvier 1905, la pétition était prête. Simple, émouvante, elle respirait le dévouement et la confiance. Les misères du peuple y étaient exposées avec beaucoup de sentiment et de sincérité. On demandait au tzar de se pencher sur elles, de consentir des réformes efficaces et de veiller a leur réalisation.

Chose étrange, mais incontestable : la pétition de Gapone était une oeuvre de haute inspiration, vraiment pathétique.

Il s’agissait maintenant de la faire adopter par toutes les sections, de la porter à la connaissance des vastes masses et d’organiser la marche vers le Palais d’Hiver.

Entre temps, un fait nouveau se produisit. Des révolutionnaires appartenant aux partis politiques (ces derniers se tenaient jusqu’alors totalement à l’écart du « gaponisme ») intervinrent auprès de Gapone. Ils cherchèrent, avant tout, à l’influencer pour qu’il donnât à son attitude, à sa pétition et à son action une allure moins « rampante », plus digne, plus ferme - en un mot plus révolutionnaire. Les milieux ouvriers avancés exercèrent sur lui la même pression. Gapone s’y prêta d’assez bonne grâce. Des socialistes révolutionnaires surtout lièrent connaissance avec lui. D’accord avec eux, il remania, dans les tout derniers jours, sa pétition primitive, en l’élargissant considérablement et en atténuant de beaucoup son esprit de fidèle dévouement au tzar.

Sous sa forme définitive, la « pétition » fut le plus grand paradoxe historique qui ait jamais existé. On s’y adressait très loyalement au tzar et on lui demandait ni plus ni moins que d’autoriser - même d’accomplir - une révolution fondamentale, laquelle, en fin de compte, supprimerait son pouvoir. En effet, tout le programme minimum des partis révolutionnaires y figurait. On exigeait, notamment, comme mesures de toute urgence : la liberté entière de presse, de parole, de conscience, etc. ; la liberté absolue pour toutes les associations et les organisations ; le droit aux ouvriers de se syndiquer, de recourir à la grève ; des lois agraires tendant à l’expropriation des gros propriétaires au profit des communautés paysannes, enfin la convocation immédiate d’une Assemblée Constituante élue sur la base d’une loi électorale démocratique. C’était, carrément, une invitation au suicide.

Voici le texte intégral et définitif de la « pétition » (traduit du russe) :

(... Texte intégral de la pétition des ouvriers au Tsar ...)

Il est à noter qu’en dépit de tout ce qu’il y avait de paradoxal dans la situation créée, l’action qui se préparait n’était, pour un esprit averti, qu’un aboutissement logique de la pression combinée des diverses tendances réelles : une sorte de « synthèse » naturelle des différents éléments en présence.

D’une part, l’idée de la démarche collective auprès du Tzar ne fut, au fond, qu’une manifestation de la foi naïve des masses populaires en sa bonne volonté. (Nous avons parlé de cette profonde emprise de la « légende du tzar » sur le peuple.) Ainsi les ouvriers qui, en Russie, ne rompaient jamais leurs liens avec la campagne, reprirent un instant la tradition paysanne pour aller demander au « petit père » aide et protection. Profitant de l’occasion unique qui leur était offerte, soulevés par un élan spontané, irrésistible, ils cherchèrent, sans doute, surtout à mettre le doigt sur la plaie, à obtenir une solution concrète, définitive. Tout en espérant, au fond de leurs âmes simples, un succès au moins partiel, ils voulaient surtout savoir à quoi s’en tenir.

D’autre part, l’influence des partis révolutionnaires, forcés de se tenir à l’écart, pas assez puissants pour empêcher le mouvement ou encore moins pour lui en substituer un autre plus révolutionnaire, s’avéra, néanmoins, assez forte pour réussir à exercer sur Gapone une certaine pression et l’obliger à « révolutionnariser » son acte.

Cet acte fut ainsi le produit bâtard, mais naturel, des forces contradictoires en action.

Quant aux milieux intellectuels et libéraux, ils ne purent qu’assister, témoins impuissants, aux événements en leur développement.

La conduite et la psychologie de Gapone lui-même, toutes paradoxales qu’elles puissent paraître, trouvent pourtant une explication facile. D’abord simple comédien, agent à la solde de la police, il fut, ensuite, de plus en plus entraîné par la formidable vague du mouvement populaire qui le poussait irrésistiblement en avant. Il finit par être emporté. Les événements le mirent, malgré lui, à la tête des foules dont il devenait l’idole. Esprit aventurier et romanesque, il dut se laisser bercer par une illusion. Percevant instinctivement l’importance historique des événements, il dut en faire une appréciation exagérée. Il voyait déjà le pays entier en révolution, le trône en péril, et lui, Gapone, chef suprême du mouvement, idole du peuple, porté aux sommets de la gloire des siècles. Fasciné par ce rêve que la réalité semblait vouloir justifier, il se donna finalement corps et âme au mouvement déclenché. Désormais son rôle de policier ne l’intéressait plus. Il n’y pensait même pas au cours de ces journées de fièvre, tout ébloui par les éclairs du formidable orage, tout absorbé par son rôle nouveau qui devait lui apparaître presque comme une mission divine. Telle était, très probablement, la psychologie de Gapone au début de janvier 1905. On peut supposer qu’à ce moment, et dans ce sens, l’homme était sincère. Du moins telle est l’impression personnelle de l’auteur de ces lignes qui fit la connaissance de Gapone quelques jours avant les événements et le vit à l’oeuvre.

Même le phénomène le plus étrange - le silence du gouvernement et l’absence de toute intervention policière au cours de ces journées de préparation fébrile - s’explique aisément. La police ne put pénétrer la psychologie nouvelle de Gapone. Jusqu’au bout, elle lui fit confiance, prenant son action pour une manoeuvre habile. Et lorsque, enfin, elle s’aperçut du changement et du danger imminent, il était trop tard pour endiguer et maîtriser les événements déchaînés. D’abord quelque peu décontenancé, le gouvernement prit finalement le parti d’attendre le moment favorable pour écraser le mouvement d’un seul coup. Pour l’instant, ne recevant aucun ordre, la police ne bougeait pas. Ajoutons que ce fait incompréhensible, mystérieux, encouragea les masses, augmenta leurs espoirs. « Le gouvernement n’ose pas s’opposer au mouvement : il s’inclinera », se disait-on généralement .

La marche vers le Palais d’Hiver fut fixée au dimanche matin 9 janvier (vieux style). Les derniers jours furent consacrés surtout à la lecture publique de la « pétition », au sein des « sections ». On procéda à peu près partout de la même façon. Au cours de la journée, Gapone lui-même - ou un de ses amis - lisait et commentait la pétition aux masses ouvrières qui remplissaient les locaux par roulement. Aussitôt le local rempli, on fermait la porte, on donnait connaissance de la pétition ; les assistants apposaient leurs signatures sur une feuille spéciale et évacuaient la salle. Celle-ci se remplissait à nouveau d’une foule qui attendait patiemment son tour dans la rue, et la cérémonie recommençait. Cela continuait ainsi, dans toutes les sections, jusqu’à minuit et au delà.

Ce qui apporta une note tragique à ces derniers préparatifs, ce fut l’appel suprême de l’orateur et le serment solennel, farouche, de la foule, en réponse à cet appel : « Camarades ouvriers, paysans, et autres ! - disait à peu près l’orateur - Frères de misère ! Soyez tous fidèles à la cause et au rendez-vous. Dimanche matin, venez tous sur la place devant le Palais d’Hiver. Toute défaillance de votre part serait une trahison envers notre cause. Mais venez calmes, pacifiques dignes de l’heure solennelle qui sonne. Le père Gapone a déjà prévenu le tzar et lui a garanti, sous sa responsabilité personnelle, qu’il serait en sécurité parmi vous. Si vous vous permettez un acte déplacé, le père Gapone en répondra. Vous avez entendu la pétition. Nous demandons des choses justes. Nous ne pouvons plus continuer cette existence misérable. Nous allons donc au tzar les bras ouverts, les coeurs pleins d’amour et d’espoir. Il n’a qu’à nous recevoir de même et prêter l’oreille à notre demande. Gapone lui-même lui remettra la pétition. Espérons, camarades, espérons, frères, que le tzar nous accueillera. nous écoutera et donnera suite à nos légitimes revendications. Mais si, mes frères, le tzar, au lieu de nous accueillir, nous oppose des fusils et des sabres, alors, mes frères, malheur à lui ! Alors, nous n’avons plus de tzar ! Alors, qu’il soit maudit à jamais, lui et toute sa dynastie ! ... Jurez, vous tous, camarades, frères, simples citoyens, jurez qu’alors vous n’oublierez jamais la trahison. Jurez qu’alors vous chercherez à détruire le traître par tous les moyens... » Et l’assemblée tout entière, emportée par un élan extraordinaire, répondait en levant le bras : « Nous le jurons ! »

Là où Gapone lui-même lisait la pétition - et il la lut au moins une fois dans chaque section - ajoutait ceci : « Moi, prêtre Georges Gapone, par la volonté de Dieu, je vous délie alors du serment prêté au tzar, je bénis d’avance celui qui le détruira. Car alors nous n’aurons plus de tzar !... » Blême d’émotion, il répétait deux, trois fois cette phrase devant l’auditoire silencieux et frémissant.

« Jurez de me suivre, jurez-le sur la tête de vos proches, de vos enfants ! » - « Oui, père, oui ! Nous le jurons sur la tête de nos enfants ! » était invariablement la réponse.

Le 8 janvier au soir tout était prêt pour la marche. Tout était prêt aussi du côté gouvernemental. Certains cercles intellectuels et littéraires apprirent que la décision du gouvernement était arrêtée : en aucun cas ne laisser la foule s’approcher du Palais ; si elle insiste, tirer dessus sans pitié. En toute hâte, une délégation fut dépêchée auprès des autorités pour tenter de prévenir l’effusion de sang,. La démarche resta vaine. Toutes les dispositions étaient déjà prises. La capitale se trouvait entre les mains de troupes armées jusqu’aux dents.

On connaît la suite. Le dimanche 9 janvier, dès le matin, une foule immense, composée surtout d’ouvriers (souvent avec leurs familles) et aussi d’autres éléments très divers, se mit en mouvement dans la direction du Palais d’Hiver. Des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, partant de tous les points de la capitale et de la banlieue marchèrent vers le lieu de rassemblement.

Partout ils se heurtèrent à des barrages de troupes et de police qui ouvrirent un feu nourri contre cette mer humaine. Mais la poussée de cette masse compacte d’hommes - poussée qui augmentait de minute en minute - fut telle que, par toutes sortes de voies obliques, la foule affluait quand même, et sans cesse, vers la place, remplissant et embouteillant les rues avoisinantes. Des milliers d’hommes dispersés par le feu des barrages, se dirigeaient obstinément vers le but, empruntant des voies détournées, mus par l’élan pris, par la curiosité, par la colère, par le besoin impérieux de crier haut leur indignation et leur horreur. Nombreux étaient aussi ceux qui gardaient encore, malgré tout, une lueur d’espoir, croyant que s’ils réussissaient à parvenir à la place, devant le palais du Tzar, ce dernier viendrait à eux les accueillerait et arrangerait les choses. Les uns supposaient que, devant le fait accompli, le tzar ne pourrait plus résister et serait obligé de céder. D’autres, les derniers naïfs, s’imaginaient que le tzar n’était pas au courant de ce qui se passait, qu’il ne savait rien de la boucherie, et que la police, lui ayant soigneusement caché les faits dés le début voulait maintenant empêcher le peuple d’entrer en contact avec le « petit père ». Il s’agissait d’y arriver à tout prix... Et puis, on avait juré de s’y rendre... Et enfin, le père Gapone y était, peut-être, parvenu quand même...

Quoi qu’il en fût, des flots humains, déferlant de partout envahirent finalement les environs immédiats de la place du Palais et pénétrèrent sur la place elle-même. Alors, le gouvernement ne trouva rien de mieux que de faire balayer par des salves de feu cette foule désarmée, désemparée, désespérée.

Ce fut une vision d’épouvante à peine imaginable, unique dans l’histoire. Mitraillée à bout portant, hurlant de peurs de douleur, de rage, cette foule immense, ne pouvant ni avancer ni reculer, tout mouvement lui étant interdit par sa propre masse, subit ce qu’on appela plus tard « le bain du sang ». Refoulée légèrement par chaque salve, comme par une rafale de vent, en partie piétinée, étouffée, écrasée, elle se reformait aussitôt après sur des cadavres, sur des mourants, sur des blessés, poussée par des masses nouvelles qui arrivaient, arrivaient toujours par derrière... Et de nouvelles salves secouaient, de temps à autre, cette masse vivante d’un frisson de mort... Cela dura longtemps : jusqu’au moment où, les rues adjacentes étant enfin dégagées, la foule put s’échapper.

Des centaines d’hommes, femmes et enfants périrent ce jour-là dans la capitale. On enivra copieusement les soldats pour leur enlever toute conscience, tout scrupule. Certains d’entre eux, totalement inconscients, installés dans un jardin à proximité de la place du Palais, s’amusaient à « descendre » à coups de feu des enfants grimpés sur les arbres « pour mieux voir »...

Vers le soir, « l’ordre fut rétabli ». On n’a jamais su, même approximativement, le nombre des victimes. Mais ce qu’on a su, c’est que, durant la nuit, de longs trains, bondés de cadavres, emportaient hors de la ville tous ces pauvres corps pour les enterrer pêle-mêle dans les champs et les bois des alentours.

On a su aussi que le tzar ne se trouvait même pas dans la capitale ce jour-là. Après avoir donné carte blanche aux autorités militaires, il s’était réfugié dans l’une de ses résidences d’été : à Tzarskoïé-Sielo, près de Saint-Pétersbourg.

Quant à Gapone, il conduisait, entouré de porteurs d’icônes et d’images du tzar, une foule considérable qui se dirigeait vers le Palais par la Porte de Narva. Comme partout ailleurs, cette foule fut dispersée par les troupes aux abords mêmes de la porte. Gapone l`échappa belle. Aux premiers coups de feu, il se coucha à plat ventre et ne bougea plus. Pendant quelques instants, on le crut tué ou blessé. Rapidement, il fut emmené par des amis et mis en lieu sûr. On lui coupa ses longs cheveux de pope ; on l’habilla en civil.

Quelque temps après, il était à l’étranger, hors de toute atteinte.

En quittant la Russie, il lança un bref appel aux ouvriers ainsi conçu :

Moi, pasteur, je maudis tous ceux, officiers et soldats, qui massacrent à cette heure leurs frères innocents, des femmes et des enfants. Je maudis tous les oppresseurs du peuple. Ma bénédiction va aux soldats qui prêtent leur concours au peuple dans son effort vers la liberté. Je les délie du serment de fidélité qu’ils ont prêté au tzar - au tzar traître dont les ordres ont fait couler le sang du peuple.

De plus, il rédigea une nouvelle proclamation où il disait entre autres :

Camarades ouvriers, il n’y a plus de tzar ! Entre lui et le peuple russe, des torrents de sang ont coulé aujourd’hui Le temps est venu pour les ouvriers russes d’entreprendre sans lui la lutte pour la liberté du peuple. Vous avez ma bénédiction pour ces combats. Demain je serai au milieu de vous. Aujourd’hui, je travaille pour la cause.

Ces appels furent répandus en très grand nombre à travers le pays.

Quelques mots sur le sort définitif de Gapone seront ici à leur place.

Sauvé par des amis, l’ex-prêtre se fixa définitivement à l’étranger. Ce furent surtout les socialistes-révolutionnaires qui prirent soin de lui. Son avenir ne dépendait maintenant que de lui-même. On mit à sa disposition les moyens nécessaires pour rompre définitivement avec son passé, compléter son instruction et déterminer sa position idéologique : bref, pour qu’il put devenir vraiment un homme d’action.

Mais, Gapone n’était pas de cette trempe-là. Le feu sacré qui, par hasard, effleura une fois son âme ténébreuse, n’était pour lui qu’un feu d’ambition et de satisfaction personnelle : il s’éteignit vite. Au lieu de se livrer à un travail d’auto-éducation et de se préparer à une activité sérieuse, Gapone resta dans l’inactivité, mère de l’ennui. Le lent travail de patience ne lui disait rien. Il rêvait une suite immédiate et glorieuse de son éphémère aventure. Or, en Russie, les événements traînaient. La grande Révolution ne venait pas. Il s’ennuyait de plus en plus. Bientôt, il chercha l’oubli dans la débauche. Le plus souvent, il passait son temps dans des cabarets louches où, à moitié ivre, en compagnie de femmes légères, il pleurait à chaudes larmes ses illusions brisées. La vie à l’étranger le dégoûtait. Le mal du pays le tenaillait. A tout prix, il voulait retourner en Russie.

Alors il conçut l’idée de s’adresser à son gouvernement de lui demander le pardon et l’autorisation de rentrer pour reprendre ses services. Il écrivit à la police secrète. Il renoua les relations avec elle.

Ses anciens chefs accueillirent l’offre plutôt favorablement. Mais, avant tout, ils exigèrent de lui une preuve matérielle de son repentir et de sa bonne volonté. Connaissant ses accointances avec des membres influents du parti socialiste-révolutionnaire, ils lui demandèrent de leur fournir des indications précises qui leur permettraient de porter un coup décisif à ce parti. Gapone accepta le marché.

Entre temps, un des membres influents du parti, ami intime de Gapone, l’ingénieur Rutemberg, eut vent des nouvelles relations de Gapone avec la police. Il en référa au Comité central du parti. Le comité le chargea - c’est Rutemberg lui-même qui le raconte dans ses mémoires - de faire son possible pour démasquer Gapone.

Rutemberg fut obligé de jouer un rôle. Il le fit avec succès et finit par obtenir des confidences de Gapone, ce dernier ayant supposé que l’ingénieur trahirait volontiers son parti pour une forte somme d’argent. Gapone lui fit des propositions dans ce sens. Rutemberg feignit d’accepter. Il fut convenu qu’il livrerait à la police, par l’intermédiaire de Gapone, des secrets très importants du parti.

On marchanda sur le prix. Ce marchandage - feint et traîné sciemment en longueur par Rutemberg, mené par Gapone d’accord avec la police - se termina en Russie où Gapone put un jour se rendre ainsi que Rutemberg.

Le dernier acte du drame se joua à Saint-Pétersbourg. Aussitôt arrivé, Rutemberg prévint quelques ouvriers, amis fidèles de Gapone, qui se refusaient à croire à sa trahison, qu’il était à même de leur en fournir une preuve incontestable. I1 fut convenu que les ouvriers gaponistes assisteraient en cachette au dernier entretien entre Gapone et Rutemberg : entretien où le prix de la soi-disant trahison de Rutemberg devait être définitivement fixé.

Le rendez-vous eut lieu dans une villa déserte, non loin de la capitale. Les ouvriers, cachés dans une pièce contiguë à celle où se passerait l’entretien, devaient ainsi assister, sans être vus, à cet entretien pour se convaincre du véritable rôle de Gapone et pouvoir ensuite le démarquer publiquement.

Mais les ouvriers ne purent y tenir. Aussitôt convaincus de la trahison de Gapone, ils firent irruption dans la chambre où les deux hommes discutaient. Ils se précipitèrent sur Gapone, se saisirent de lui et, malgré ses supplications (lamentable, il se traînait à genoux implorant leur pardon au nom de son passé), l’exécutèrent brutalement. Ensuite, ils lui passèrent une corde au cou et le suspendirent au plafond. C’est dans cette position que son cadavre fut découvert incidemment quelque temps après.

Ainsi se termina l’épopée personnelle de Gapone.

Dans ses mémoires, généralement sincères, il s’efforce - assez maladroitement d’ailleurs - de justifier, en les expliquant à sa façon, ses rapports avec la police avant le 9 janvier 1905. Sur ce point, il semble ne pas avoir dit toute la vérité.

Quant au mouvement, il suivit son chemin.

Les événements du 9 janvier eurent un énorme retentissement dans le pays. Dans les recoins les plus obscurs la population apprenait, avec une stupéfaction indignée, qu’au lieu de prêter l’oreille au peuple venu paisiblement, devant le Palais pour conter ses misères au tzar, celui-ci avait donné froidement l’ordre de tirer dessus. Pendant longtemps encore, des paysans délégués par leurs villages se rendirent clandestinement à Saint-Pétersbourg avec mission d’apprendre l’exacte vérité.

Cette vérité fut bientôt connue partout. C’est à ce moment que la « légende du tzar » s’évanouit.

Un paradoxe historique de plus ! En 1881, les révolutionnaires assassinent le tzar pour tuer la légende. Elle survit. Vingt-quatre ans après, c’est le tzar lui-même qui la tue.

A Saint-Pétersbourg, les événements du 9 janvier eurent pour effet la généralisation de la grève. Celle-ci devint totale. Le lundi 10 janvier pas une usine, pas un chantier de la capitale ne s’anima. Un mouvement de sourde révolte grondait partout. La première grande grève révolutionnaire des travailleurs russes - celle des ouvriers de Saint-Pétersbourg - devient un fait accompli.

Une constatation importante se dégage de tout ce qui précède. La voici :

Il a fallu une expérience historique vécue, palpable et de grande envergure pour que le peuple commence à comprendre la véritable nature du tzarisme, l’ensemble de la situation et les vraies tâches de la lutte. Ni la propagande ni le sacrifice des enthousiastes ne purent, seuls, amener ce résultat.


Seconde partie - Chapitre II :

(...)

L’année 1904 me trouva absorbé par un intense travail de culture et d’enseignement parmi les ouvriers de Saint-Pétersbourg. Je poursuivais seul ma tâche, d’après une méthode qui m’était propre. Je n’appartenais à aucun parti politique, tout en étant intuitivement révolutionnaire. Je n’avais, d’ailleurs, que 22 ans, et je venais à peine de quitter l’Université.

Vers la fin de l’année, le nombre des ouvriers qui s’instruisaient sous ma conduite dépassait la centaine.

Parmi mes élèves se trouvait une jeune femme qui, de même que son mari, adhérait à l’une des « Sections ouvrières » de Gapone. Jusque-là, j’avais à peine entendu parler de Gapone et de ses « sections ». Un soir, mon élève m’emmena à la section de notre arrondissement, voulant m’intéresser à cette oeuvre et particulièrement à la personne de son animateur. Gapone devait, ce soir-là, assister pcrsonnellement à la réunion.

A ce moment, on n’était pas encore fixé sur le véritable rôle de Gapone. Les ouvriers avancés, tout en se méfiant quelque peu de son oeuvre - parce qu’elle était légale et émanait du gouvernement - l’expliquaient à leur façon. La conduite assez mystérieuse du prêtre paraissait confirmer leur version. Ils étaient d’avis, notamment, que sous la cuirasse protectrice de la légalité, Gapone préparait en réalité un vaste mouvement révolutionnaire. (Là est une des raisons pour lesquelles beaucoup d’ouvriers se refusèrent plus tard à croire au rôle policier de l’homme. Ce rôle étant définitivement dévoilé, quelques ouvriers, amis intimes de Gapone, se suicidèrent.)

Fin décembre donc, je fis la connaissance de Gapone.

Sa personnalité m’intrigua vivement. De son côté, il parut - ou voulut paraître - s’intéresser à mon oeuvre d’éducation.

Il fut entendu que nous nous reverrions pour en reparler d’une façon plus approfondie, et dans ce but Gapone me remit sa carte de visite avec son adresse.

Quelques jours plus tard commença la fameuse grève de l’usine Poutilov. Et, peu après, exactement le 6 janvier (1905) au soir, mon élève, toute émue, vint me dire que les événements prenaient une tournure exceptionnellement grave ; que Gapone déclenchait un mouvement formidable des masses ouvrières de la capitale ; qu’il parcourait toutes les sections, haranguant la foule et l’appelant à se rendre le dimanche 9 janvier devant le Palais d’Hiver pour remettre une « pétition » au tzar ; qu’il avait déjà rédigé le texte de cette pétition et qu’il allait lire et commenter celle-ci dans notre Section le lendemain soir, 7 janvier.

La nouvelle me parut à peine vraisemblable. Je décidai de passer le lendemain soir à la Section, voulant juger la situation par moi-même.

Le lendemain, je me rendis à la Section. Une foule considérable s’y pressait, remplissant la salle et la rue, malgré le froid intense. Elle était grave et silencieuse. A part les ouvriers, il y avait là beaucoup d’éléments très variés : intellectuels, étudiants, militaires, agents de police petits commerçants du quartier, etc. Il y avait aussi beaucoup de femmes. Aucun service d’ordre.

Je pénétrai dans la salle. On y attendait « le père Gapone » d’une minute à l’autre.

Il ne tarda pas à arriver. Rapidement il se fraya un passage jusqu’à l’estrade à travers une masse compacte d’hommes, tous debout, serrés les uns contre les autres. La salle pouvait en contenir un millier.

Un silence impressionnant se fit. Et aussitôt, sans même se débarrasser de sa vaste pelisse qu’il déboutonna à peine, laissant voir la soutane et la croix de prêtre en argent, son grand bonnet d’hiver enlevé d’un geste brusque et décidé, laissant tomber en désordre ses longs cheveux, Gapone lut et expliqua la pétition à cette foule attentive et frémissante dés les premiers mots.

Malgré sa voix fortement enrouée - depuis quelques jours il se dépensait sans répit - sa parole lente, presque solennelle, mais en méme temps simple, chaude et visiblement sincère, allait droit au coeur de tous ces gens qui répondaient en délire à ses adjurations et à ses appels.

L’impression était fascinante. On sentait que quelque chose d’immense, de décisif, allait se produire. Il me souvient que je tremblais d’une émotion extraordinaire pendant tout le temps de la harangue.

Celle-ci à peine terminée, Gapone descendit de l’estrade et partit précipitamment, entouré de quelques fidèles, invitant la foule au dehors à écouter la pétition qui devait être relue par un de ses collaborateurs.

Séparé de lui par tout ce monde, le voyant pressé, absorbé, épuisé par un effort surhumain, et entouré d’amis, je ne cherchai pas à l’approcher. D’ailleurs, c’était inutile. J’avais compris que mon élève disait vrai : un formidable mouvement de masses, d’une gravité exceptionnelle, était imminent.


Source :

— VOLINE, La Révolution inconnue, Paris, Belfond, 1986 ; pp.59-60, 61-76, 80-82 ; transcription originale pour internet de http://kropot.free.fr/Voline-revinco.htm ; corrections et mise en page : Smolny ;


Sur le site :

— GAPONE George & VASSIMOV Ivan (1905), Pétition des ouvriers au Tsar ;

— MARIE Jean-Jacques, Le Dimanche rouge, notice de parution ;

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  21. CONTRE-ATTAQUE (1935) : Union de lutte des intellectuels révolutionnaires
  22. DARWIN Charles & WALLACE Alfred (1858) : On the Tendency of Species to form Varieties ; and on the Perpetuation of Varieties and Species by Natural Means of Selection
  23. EISNER Kurt (1918) : An die Bevölkerung Münchens !
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  25. ENGELS Friedrich (1842) : Englische Ansicht über die innern Krisen
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  27. FISR (1943) : À tous les travailleurs de la pensée et des bras
  28. GAPONE George & VASSIMOV Ivan (1905) : Pétition des ouvriers au Tsar
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  63. LÉNINE (1918) : Projet de résolution du Conseil des commissaires du peuple sur l’évacuation du gouvernement
  64. LÉNINE (1918) : Rapport sur la question de la paix
  65. LÉNINE (1918) : Sur le terrain pratique
  66. LÉNINE (1918) : Une leçon dure, mais nécessaire
  67. LÉNINE (1918) : Une paix malheureuse
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  75. LIEBKNECHT Karl (1918) : Für die freie sozialistische Republik Deutschland
  76. LIEBKNECHT Karl (1918) : To the Workers and Soldiers of the Allied Countries
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  124. MARX Karl & ENGELS Friedrich (1848) : Le Manifeste du Parti Communiste
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  128. MATTICK Paul (1960) : Anton Pannekoek, une biographie politique
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