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Dernière mise à jour :
mercredi 28 juin 2017
   
Brèves
Index chronologique des notices de parutions
dimanche 15 mars
Enfin ! Mise à jour de notre index chronologiques des notices de parution... histoire de faciliter les recherches dans ce qui est paru ces quelques dernières années !
La Première Guerre mondiale sur le site Smolny
jeudi 20 novembre
Une notice thématique regroupe par ordre chronologique de parution tous les documents sources qui sont publiés sur le site du collectif Smolny en rapport avec la Première Guerre mondiale et le mouvement ouvrier international : « Documents : La Première Guerre mondiale ( Juillet 1914 - Novembre 1918 ) ». Cette notice est mise à jour à chaque nouvel ajout. À consulter régulièrement donc.
Mise à jour de la bibliographie de Nicolas Boukharine
mardi 27 mai
Il manquait à la bibliographie des œuvres de Boukharine en langue française les articles publiés par Smolny dans l’ouvrage La revue Kommunist (Moscou, 1918). Oubli réparé.
Rosa Luxemburg : bibliographie française
mardi 15 avril
Mise à jour et toilettage complet de la notice bibliographique des œuvres de Rosa Luxemburg en langue française.
Capital, valeur, plus-value et exploitation du travail
jeudi 15 novembre
La deuxième séance du cycle de formation « Pourquoi le marxisme au XXIe siècle ? » se tient ce jeudi soir 15 novembre 2012 à 20h30 au local FSU , 52 rue Jacques Babinet, immeuble Peri-ouest, 2° étage (Métro Mirail Université à Toulouse).
Mise à jour de la bibliographie...
dimanche 9 septembre
... de la série Historical Materialism Books, depuis le numéro 26 jusqu’au numéro 40.
Sur le Web
Parti communiste international (Le Prolétaire)
Publie en France Le Prolétaire et Programme communiste. Description extraite de ce site flambant neuf - CE QUI NOUS DISTINGUE : La ligne qui va de Marx-Engels à Lénine, à la fondation de l’Internationale Communiste et du Parti Communiste d’Italie ; la lutte de classe de la Gauche Communiste contre la dégénérescence de l’Internationale, contre la théorie du « socialisme dans un seul pays » et la contre-révolution stalinienne ; le refus des Fronts populaires et des fronts nationaux de la résistance ; la lutte contre le principe et la praxis démocratiques, contre l’interclassisme et le collaborationnisme politique et syndical, contre toute forme d’opportunisme et de nationalisme ; la tâche difficile de restauration de la doctrine marxiste et de l’organe révolutionnaire par excellence - le parti de classe -, en liaison avec la classe ouvrière et sa lutte quotidienne de résistance au capitalisme et à l’oppression bourgeoise ; la lutte contre la politique personnelle et électoraliste, contre toute forme d’indifférentisme, de suivisme, de mouvementisme ou de pratique aventuriste de « lutte armée » ; le soutien à toute lutte prolétarienne qui rompt avec la paix sociale et la discipline du collaborationnisme interclassiste ; le soutien de tous les efforts de réorganisation classiste du prolétariat sur le terrain de l’associationnisme économique, dans la perspective de la reprise à grande échelle de la lutte de classe, de l’internationalisme prolétarien et de la lutte révolutionnaire anticapitaliste.
canutdelacroixrousse
L’histoire de la colline de la Croix-Rousse et des canuts. Ce Blog est une mine d’informations sur les canuts allant de pair avec une connaissance très fine de Lyon / Croix-Rousse. Vivre libre en travaillant ou mourir en combattant !
Les Amis de Daumier
Créée en 1994, l’Association des Amis d’Honoré Daumier se propose par ses statuts de promouvoir, en France et à travers le monde, l’œuvre multiforme - dessins, peintures et sculptures - de cet immense artiste.
Parti Communiste International (Il Programma Communista)
Publie en France les Cahiers internationalistes, consultables en ligne sur le site depuis le numéro 6. Présentation : Ce qui nous distingue : la ligne qui va de Marx à Lénine, à la fondation de l’Internationale Communiste et du Parti Communiste d’Italie (Livourne, 1921), à la lutte de la Gauche Communiste contre la dégénerescence de l’Internationale, contre la théorie du "socialisme dans un seul pays" et la contre-révolution stalinienne, et au refus des fronts populaire et des blocs partisans et nationaux. La dure œuvre de restauration de la doctrine et de l’organe révolutionnaires au contact de la classe ouvrière, dehors de la politique personelle et électoraliste.
Démocratie Communiste
Site luxemburgiste, dont voici le manifeste minimal : Démocratie communiste s’inscrit dans la lignée du mouvement ouvrier démocratique, et lutte : pour l’abolition du capitalisme, du travail salarié, et de la division des êtres humains en classes sociales ; pour mettre fin à la dictature de la classe capitaliste, et mettre en place la démocratie directe ; pour une société socialiste-communiste ; pour en finir avec le sexisme et le patriarcat ; contre toutes les formes de racisme, de nationalisme et de patriotisme ; pour l’abolition de toutes les frontières. Textes d’actualité et thématiques (peu nombreux).
Les Amis de Spartacus
Edition fondée par René Lefeuvre en 1934. A publié Rosa Luxemburg, Anton Pannekoek, Boris Souvarine... Un fond exceptionnel et incontournable.
Étincelles de la Gauche marxiste russe : 1881 - 1923 (3-Bis)
Troisième partie - L’hôtesse allemande : 1918
21 septembre 2009 par jo

Les trois années 1917, 1918 et 1919 sont décisives. Du charnier de la Première Guerre mondiale émerge la plus formidable élan révolutionnaire qu’ait jamais connu notre planète, aboutissant à l’insurrection d’Octobre en Russie, au grand dam des diverses fractions du Capital, obligées d’écourter la boucherie afin de mâter le prolétariat qui se préparait à remettre en cause des siècles d’exploitation et de misère. L’année 1919 restant celle de la fondation de la III° Internationale mais aussi du commencement de l’agonie de la Révolution allemande.

Pour des raisons de confort de lecture, nous nous permettons de mettre l’année 1918 à part. C’est une année charnière marquée par la tuerie finlandaise, le début de la Guerre civile russe et le raidissement bolchevik, mais toujours l’espoir de la révolution mondiale qui se concrétise avec la « Novemberrevolution ».

Il s’agit de montrer aussi, à travers la polémique sur la « sale paix » de Brest-Litovsk, que le PCR (b) était un parti vivant, dont les débats houleux car cruciaux, sont fondés encore sur la libre discussion et la conviction.

1918

Janvier : dans la nuit du 27 au 28, les gardes rouges finlandais s’emparent d’Helsinki où s’installe un gouvernement révolutionnaire : « Camarades ! Une année s’est écoulée depuis que le prolétariat finlandais a engagé une lutte à mort contre les bandes de bourreaux de la bourgeoisie. [...] Le dévouement et le courage des camarades - hommes et femmes - de la Garde rouge et le secours inappréciable de nos camarades russes ne suffirent pas à repousser l’assaut des bandes « blanches » internationales commandés par des officiers finlandais, suédois, allemands et russes. A la fin avril, quand l’impérialisme allemand, mettant tout son poids dans la balance, lança contre nous ses troupes régulières, les blancs réussirent à faire échouer notre plan d’évacuation de toutes les forces vives de la révolution en Russie. [...] Pendant des mois les « bouchers » se déchaînèrent contre le prolétariat, hommes, femmes, enfants. [...] D’après les rapports récemment publiés dans les journaux finlandais, le total des victimes s’est monté à treize mille et nous lisons encore des articles qui nous apprennent l’exécution dans telle ou telle commune de cent, deux cents, trois cent prolétaires et plus encore. A ces chiffres, il faut ajouter les quinze mille cinq cent morts de faim, de maladies et de misère dans les camps de concentration. Ces faits sanglants que nous n’avons nullement exagérés, doivent servir d’avertissement à tous les ouvriers qui rêvent d’une paisible collaboration avec la bourgeoisie sur la base des principes démocratiques.  » [1] -

Au même moment, la colère déborde en Allemagne, 400 000 ouvriers entrent en grève et forment un Conseil. Un tract spartakiste met en garde : « Nous devons créer une représentation librement élue sur le modèle russe et autrichien (...) Chaque usine élit un homme de confiance pour 1 000 ouvriers (...) Les dirigeants des syndicats, les socialistes de gouvernement et autres piliers de l’effort de guerre ne doivent sous aucun prétexte être élus dans les délégations (...) Lors de la grève de masse d’avril 1917, ils ont cassé les reins du mouvement de grève de la façon la plus perfide en exploitant les confusions de la masse et en orientant le mouvement dans de fausses voies (...) Ces loups déguisés en agneaux menacent le mouvement d’un danger bien plus grave que la police impériale prussienne. » C’est le SPD, utilisant son crédit encore important en milieu ouvrier, qui sabotera le mouvement. Il parvient à envoyer trois représentants dans le Comité d’action. Ebert dira fièrement : « Dans les usines de munitions de Berlin, la direction radicale avait le dessus (...) Je suis entré dans la direction de la grève avec l’intention bien déterminée d’y mettre fin le plus vite possible et d’éviter ainsi au pays une catastrophe. » [2]

Début des discussions sur la « sale paix » de Brest-Litovsk [3] ; trois tendances divisent les bolcheviks [4]. Lénine est pour l’acceptation des conditions allemandes (« perdre de l’espace pour gagner du temps ») ; Boukharine est pour la « guerre révolutionnaire » et Trotsky pour « ni paix, ni guerre ». Les SR de gauche quittent le Conseil des commissaires du peuple pour se tourner vers la paysannerie. Ils envisagent une révolte qui jaillirait sous les pieds de l’occupant : « Laissez avancer les Allemands, laissez-les conquérir toute la Russie : ils n’auront gagné que 100 millions de rebelles. » [5] - W. Wilson, président des USA, prononce le discours des « Quatorze points » pour une paix démocratique ; il veut ainsi priver les Russes de l’exclusivité de leur politique de paix. - Une minorité importante du PCR (b) suivit quelques temps les Communistes de gauche (Boukharine, Radek, Lomov, V. M. Smirnov, Ouritsky, Ossinski, Sapronov, Preobrajensky, etc.) regroupés autour de la revue Kommunist. [6] « Le malheur, c’est précisément que les Moscovites veulent rester sur une vieille position tactique et refusent obstinément de voir qu’elle s’est modifiée et qu’il s’est créé une nouvelle position objective.  » [7] - 18 février : reprise de l’offensive allemande. - 4 mars : Le Comité central approuve Lénine et la signature du traité de paix, rendue possible par le ralliement de Trotsky à Lénine : « Le malheur de ces tristes révolutionnaires, c’est que même ceux d’entre eux qui ont les meilleures intentions du monde et se signalent par leur dévouement absolu à la cause du socialisme, ne comprennent pas l’état particulier et particulièrement « désagréable » par lequel devait fatalement passer un pays arriéré, déchiré par une guerre réactionnaire et malheureuse, et qui a commencé la révolution socialiste avant les pays les plus évolués ; [...] A l’ordre du jour s’inscrivent en particulier les mesures à prendre pour renforcer la discipline et accroître la productivité du travail. [...] Il s’agit, par exemple, d’introduire le salaire aux pièces, d’appliquer les nombreux éléments scientifiques et progressifs que contient le système Taylor ... » [8] -

Ossinski réplique : « Nous ne nous plaçons pas du point de vue de la « construction du socialisme sous la direction des dirigeants des trusts ». Nous sommes dans l’optique de la construction du socialisme prolétarien par la classe ouvrière elle-même et non pas suivant l’avis des « capitaines d’industrie ». Comment voyons-nous la tâche et les méthodes de cette construction ? D’abord une remarque. C’est le prolétariat qui doit construire le socialisme. Or pour créer l’économie socialisée, non seulement le prolétariat russe mais encore le prolétariat de l’Europe Occidentale n’a pas de connaissances techniques et de forces culturelles suffisantes. Dans la société capitaliste (d’où nous sortons) l’ouvrier n’est qu’un ouvrier, le soldat d’une armée industrielle. L’officier de cette armée est l’ingénieur. [...] Sans ingénieurs et d’autres hauts spécialistes, il n’est pas possible d’organiser une grande industrie socialiste. Dans une société socialiste développée, tous les travailleurs deviendront des ingénieurs, au minimum des « techniciens moyens ». Mais c’est le futur, car pour le présent, nous restons sur la base matérielle de l’ancienne société avec sa division du travail et la formation d’un groupe circonscrit et privilégié de spécialistes qualifiés. [...] Le prolétariat doit acheter la force des intellectuels sans être avare de récompenses individuelles. Il doit le faire comme un maître raisonnable. Mais la récompense doit être strictement personnelle, seulement en tant que paiement pour sa main-d’oeuvre élevée. [...] Travailleur public jouissant d’un revenu personnel assez élevé et n’étant pas pour autant à l’abri de la concurrence de collègues doués : voilà le portrait de l’ingénieur pendant la période de transition au socialisme.

Et quelle doit être la condition ouvrière ? Ici, le côté matériel ne nous intéresse pas : après la révolution d’Octobre le prolétariat a élevé sa condition au niveau de conditions humaines normales (tant que le désastre économique et le manque de marchandises ne l’en a pas empêché) ; il y demeurera dorénavant. Ce qui nous intéresse, c’est son influence et son rôle dans l’organisation de la production. [...] La classe ouvrière en général doit être maître de la production. Certes, ce ne sont pas les ouvriers de telle ou telle entreprise qui doivent en être maîtres. Cette thèse est commune aux communistes de droite et gauche. [...] En attendant, soulignons que l’organisation du travail ne doit pas seulement transformer l’ouvrier en appendice de la machine, en force mécanique dont la tâche majeure est de produire le plus possible. Pour l’organisation socialiste du travail, le plus important est le travail « concret », conscient de création de biens utiles pour la société. [...] Du point de vue socialiste, le paiement aux pièces et le chronométrage sont absolument inadmissibles. [...] Si le prolétariat ne sait pas comment créer les conditions nécessaires à l’organisation socialiste du travail, personne ne peut le faire à sa place et personne ne peut l’obliger à le faire. Le bâton, s’il est levé contre les travailleurs, se trouvera dans les mains d’une force sociale qui sera, soit sous l’influence d’une autre classe sociale, soit dans les mains du pouvoir soviétique. Le pouvoir des soviets sera alors obligé de s’appuyer, contre le prolétariat, sur une autre classe (par exemple la paysannerie) et par là même, il se détruira lui-même en tant que dictature du prolétariat. Le socialisme et l’organisation socialiste seront construits par le prolétariat lui-même où ils ne seront pas construits du tout ; quelque chose d’autre sera installé : le capitalisme d’État. [...] La propagande pour la « mobilisation des ouvriers » et leur « autodiscipline » comme tâche immédiate est nuisible parce qu’elle vise à mécaniser le prolétariat dont le devoir principal est actuellement de tendre toutes ses forces vives, sociales et organisationnelles. Elle détourne l’attention de la tâche principale - l’organisation des facteurs objectifs et décisifs de la productivité du travail.

Où en est-on dans ce dernier domaine ? La bureaucratie paperassière, les décrets inutiles, l’envoi de commissaires aux pouvoirs extraordinaires et la méconnaissance du maniement de l’argent d’un côté, l’avarice extrême et le réseau de chicanes pour obtenir un prêt, de l’autre. Or de quoi a-t-on besoin ? D’une construction organisationnelle vivante dirigée et inspirée par le prolétariat, animée d’un vif esprit socialiste. Elle est indispensable sur place, dans les usines (l’organisation de la direction des entreprises) et au centre de l’État (les organes de régulation). Il faut simplifier et mettre en ordre le financement ; il existe deux voies : la nationalisation des banques et la nationalisation de la production. Enfin et avant tout, il faut élaborer un plan de travail dans le domaine de l’économie, et le réaliser strictement d’une manière pointilleuse. [...] Non au hold-up des fonctions du système unitaire de régulation socialiste de l’économie et de leur délégation par les « ministères » indépendants (c’est-à-dire et par conséquent bureaucratiques), mais achèvement de la construction du système et de la délégation du travail par la base ! [...] Les commissaires sont-ils nécessaires aux usines ? Les camarades qui s’emballent pour « faire travailler » les ouvriers, estiment néanmoins que le commissaire est nécessaire et que sans son consentement aucune décision ne peut entrer en vigueur. Nous ne le pensons pas. Il est possible (mais non obligatoire) de nommer un représentant spécial du conseil EN [9] de région qui aurait le droit de suspendre certaines décisions. Mais, on en aurait besoin seulement dans des usines ayant des ouvriers plus arriérés et même dans ce cas, un instructeur serait préférable à un président ou à un commissaire. « L’émancipation des ouvriers est l’œuvre des ouvriers eux-mêmes » et si le prolétariat ne réussit pas à s’émanciper et à organiser sa vie par lui-même, aucun commissaire ne l’aidera. [...] Pour liquider l’héritage de Nicolas et de Kerenski aggravé par le sabotage de l’intelligentsia, indépendamment des mesures d’organisation mentionnées plus haut, il n’y a pas d’autre choix que d’utiliser les moyens matériels de production dont le pays dispose. Il faut élaborer un plan économique et technique de travail qu’on devra vite réaliser et de façon décidée. [...] « Le travail organique » ne doit pas être une tâche qui se suffit à elle-même. Dans les conditions actuelles, il renferme avant tout les moyens de la révolution russe et internationale. Seulement après la victoire définitive du prolétariat à l’échelle mondiale, la construction de la vie matérielle deviendra la tâche prioritaire.  » [10]

Sorin tire aussi un autre signal d’alarme, malgré le manque de recul : « Tout le monde connaît les causes qui ont arrêté le développement ultérieur de notre révolution et qui l’ont obligée à quitter sans combat les positions occupées et à entamer une retraite progressive : la complexité de la situation internationale, le contretemps dans l’éclatement de la révolution en Europe occidentale, les habitudes et le mode de vie petit-bourgeois de la majorité de la population, la désorganisation colossale de l’économie, etc. Dans cette liste, néanmoins, on oublie d’inclure encore un facteur qui a une influence négative sur le développement de la révolution russe, c’est le conservatisme des organisations soviétiques elles-mêmes [...] Après avoir détruit l’ancien appareil d’Etat et écarté les fonctionnaires qui l’avaient servi, la révolution d’Octobre a mis la classe ouvrière devant la nécessité de créer une nouvelle machine étatique, adaptée au changement de régime social. [11] [...] De qui se composait cette vaste armée de permanents des Soviets qui s’est ruée sur les divers commissariats et commissions, directions et sections, bureaux et comités. Evidemment, les vieux militants expérimentés du Parti y ont pénétré en priorité ; cependant, si nous voulons être de sobres réalistes, il nous faut reconnaître que seule une partie insignifiante d’entre eux est suffisamment active et infatigable pour penser au développement ultérieur de la révolution, à son mouvement en avant ; quand à la majorité des membres du parti, fatigués des longues pérégrinations de l’émigration, de l’activité épuisante de la clandestinité, de la vie pleine de dangers du révolutionnaire, aujourd’hui, après la victoire du prolétariat, elle aspire à une activité tranquille et pacifique lors de la construction du socialisme : ce groupe est enclin à considérer sa présence dans les organisations soviétiques comme l’achèvement naturel et le couronnement de son dur travail préalable et, malgré lui, il commence à adopter une attitude hostile et à éprouver une crainte cachée à l’égard de toutes les mesures extrêmes, susceptibles de troubler la tranquillité acquise avec tant de peine. [...] Est venue également travailler dans les organisations soviétiques cette couche semi-intellectuelle [...] (commis de boutique, secrétaires, petits fonctionnaires, petits employés, etc.) qui n’auraient même pas pu songer à une « carrière » quelconque sous l’ancien régime, aujourd’hui « s’en sont sortis pour devenir quelqu’un » grâce à la révolution d’Octobre qui a provoqué une énorme demande pour toute espèce de techniciens et spécialistes [...] ils sont, bien entendu, intéressés à conserver leur situation privilégiée, et cette situation est effectivement privilégiée : un certain « poids » et une certaine considération aux yeux des gens de leur entourage, un traitement décent, une ration alimentaire supérieure, une multitude de petites faveurs et priorités, tout cela fait que le permanent soviétique moyen tient à sa place et cela ne le prédispose absolument pas à l’audace révolutionnaire [...]. Dans la composition de l’armée des employés soviétiques, il faut encore inclure ce public sans vergogne qui est prêt à servir n’importe qui et sous n’importe quel régime [...]. Telle est la composition de ce nouveau groupe social que l’on appelle le personnel des permanents soviétiques. Vu le manque général de culture, le retard de la Russie et sa pauvreté en forces intellectuelles, elle ne pouvait pas être différente [...].

On voit d’après notre analyse que le personnel des permanents soviétiques, intéressé dans l’ensemble à conserver sa situation privilégiée et ses intérêts purement professionnels, est enclin à jouer le rôle d’un groupe social conservateur ; [...] Nous sommes loin de soutenir que le personnel soviétique s’est déjà transformé en une bureaucratie de la dernière édition, aussi irrémédiablement coupée des masses que ce qui est arrivé, par exemple, avec les cadres supérieurs des syndicats allemands, mais il existe une tendance dans ce sens. [...] un tel danger menace n’importe quelle révolution socialiste, car le régime capitaliste a pris toutes les mesures pour détruire à la racine toute initiative des masses et pour les habituer à l’idée que l’administration de l’Etat doit se faire en dehors d’elles par des gens spécialement instruits pour cela (les fonctionnaires). En tous cas, il faut lutter pour éviter que la révolution d’Octobre ne soit utilisée pour servir les intérêts d’un groupe relativement insignifiant, et il n’y a qu’un seul moyen pour cela : entraîner les larges masses des ouvriers dans l’activité sociale, faciliter et renforcer le contrôle des ouvriers sur ce personnel qui a pour vocation de servir leurs besoins, supprimer tous les privilèges pour les permanents des organisations sociales ...  » [12]

Avril : ouverture du procès de 101 membres de IWW à Chicago. - Mai : révolte de la légion tchécoslovaque, début de la guerre civile en Russie ; les armées blanches de 21 pays veulent étrangler le jeune pouvoir ouvrier. - Juin : un décret organise des « comités de paysans pauvres » pour assurer le ravitaillement des villes. Cette politique va avoir pour effet de contrarier les paysans et de faire passer les SR de gauche dans l’opposition violente [13] -

6 juillet : soulèvement des SR de gauche à Moscou, devenue capitale depuis le 12 mars. Le tribun Volodarski et le président de la Tchéka de Petrograd Ouritski sont assassinés, le premier le 20 juillet, le second le 30 août, le même jour où Fanny Kaplan manque de tuer Lénine. Face aux différentes crises, le Parti va alors fusionner avec l’Etat. Façonnés par l’étau des circonstances, les bolcheviks, en espérant toujours le secours de la révolution allemande, vont se retrouver en cette fin d’année 1918 seuls. Faisant preuve d’énergie et d’improvisation [14], ils commencent à construire le « socialisme » d’Etat. -

octobre : partie du port de Kiel, une mutinerie va mettre le feu aux poudres et aboutir, en une courte semaine, à la chute de l’Empire allemand et à la fin de la guerre mondiale. La « Novemberrevolution » va devenir une course de vitesse entre la bourgeoisie et les révolutionnaires. Alors que le prolétariat semble se frayer un chemin, à l’exemple russe, vers un « Etat des Conseils ouvriers et de soldats », les représentants les plus lucides de la réaction veulent, eux, « prévenir le bouleversement d’en bas par la révolution d’en haut. » [15] Ces dirigeants sont principalement militaires (Groener) ou membres du SPD. Sans parler des politiciens comme Ebert, Scheidemann, Hermann Müller, deux hommes d’action vont s’occuper du volet répressif. Ce sont Noske, parti à Kiel remettre de l’ordre, et Wels. Son rôle va être capital dans les journées du 9-10 novembre. Les majoritaires savent que la masse ouvrière échappe à leur emprise, suit les indépendants et ses RO. Il faut trouver un contrepoids chez les soldats. Largement improvisée, l’action de Wels va permettre « de trouver les appuis nécessaires dans la garnison de Berlin [...] Il se rend à la caserne Alexandre, malgré les mises en garde, harangue les hommes du toit d’une voiture et parvient à les convaincre qu’ils ne doivent pas tirer sur le peuple, mais au contraire marcher avec lui dans cette révolution pacifique. [...] Dans la nuit du 9 au 10, Wels rédige et fait imprimer à 40 000 exemplaires un tract qu’il adresse « aux hommes de troupes qui soutiennent la politique du Vorwärts ». Il est nommé par Ebert commandant militaire de la capitale [...] A 14 heures, dans les locaux du Vorwärts, Wels réunit les hommes de confiance de son parti dans les entreprises et les délégués des soldats afin de préparer la réunion du Cirque Busch, dont il est essentiel qu’elle entérine l’accord conclu au sommet. » [16] Le 9 novembre, à 22 heures, les RO, auxquels s’étaient joints plusieurs centaines de représentants des ouvriers insurgés, s’étaient réunis sous la présidence de Barth dans la grande salle des séances du Reichstag. L’assemblée, qui se considérait provisoirement comme le Conseil des ouvriers et soldats de Berlin, décidait d’appeler à des réunions dans les usines et les casernes le lendemain 10 novembre à 10 heures ; on élira les délégués - un pour 1 000 ouvriers et un par bataillon - à l’assemblée générale [17] prévue à 17 heures au Cirque Busch, afin de désigner le nouveau gouvernement révolutionnaire.

Le 10, lors de l’assemblée, aucun contrôle des mandats n’est effectué : les représentants des soldats se retrouvent ainsi majoritaires. Le SPD va pouvoir démontrer son habileté en célébrant l’unité. Ebert prend le premier la parole. Il parle d’assurer le ravitaillement et la démobilisation. Puis : « Ces grandes tâches requièrent avant tout que cesse la vieille lutte fratricide (tempête d’applaudissements). Cet après-midi, un accord a été réalisé entre l’USPD et le SPD sur la composition du gouvernement (tempête d’applaudissements). Il s’agit à présent d’assurer en commun la reconstruction de l’économie selon les principes du socialisme. Vive l’unité de la classe ouvrière allemande et des soldats allemands, vive la République sociale d’Allemagne. » L’USPD le couvre en déclarant, par la voix de Barth : « Ceux qui ont œuvré contre la révolution jusqu’à avant-hier n’y sont plus opposés. »

Seul Liebknecht, mesurant le péril, met en garde contre le replâtrage démocratique. On ne peut s’unir avec ceux qui ont trahi quatre années durant ; il ne suffit pas de mettre quelques « socialistes » à la tête de l’Etat mais de changer le système : « Je suis contraint de verser de l’eau dans le vin de votre enthousiasme. La contre-révolution est déjà en marche, elle est déjà en action ! (Interruptions : Où ça ?) Elle est déjà ici, parmi nous ! Ceux qui vous ont parlé, sont-ils des amis de la révolution ? (Des cris : Non ! Cris opposés : Oui !) Lisez donc ce qu’a écrit le Vorwärts, selon la volonté du Chancelier du Reich Ebert. (Interruption : Sans lui, vous ne seriez pas là !) C’était calomnier la révolution et la journée d’hier a balayé ces calomnies. La révolution est menacée de plusieurs côtés (Cris : Par vous !) [...] Faites preuve de circonspection dans le choix des hommes que vous portez au gouvernement, dans le choix des chefs que vous élisez dans les Conseils de soldats. Or, le pouvoir des Conseils ne saurait reposer pour une bonne part entre les mains d’officiers. C’est le simple soldat qui doit en premier lieu tenir les rênes en mains. (Interruptions : Mais c’est ce qui se produit !) En province, plusieurs officiers supérieurs ont été élus présidents de Conseils de soldats. (Contestations) [...] mais dussiez-vous m’abattre, je dirai ce que je tiens pour nécessaire. Le triomphe de la révolution ne sera possible que si elle passe au stade de la révolution sociale. C’est alors seulement qu’elle aura la force d’assurer la socialisation de l’économie, le bonheur et la paix pour l’éternité. (Applaudissements dispersés, agitation prolongée. Nouveaux cris : Unité !) » [18] -

Décembre : débarquement français à Odessa. La guerre civile devient impitoyable. Jaurès, dans son Histoire socialiste, a écrit sur la Révolution française ces lignes que Souvarine nous rappelle : « Quand un pays révolutionnaire lutte à la fois contre les factions intérieures et contre le monde, quand la moindre hésitation ou la moindre faute peuvent compromettre pour des siècles peut-être le destin de l’ordre nouveau, ceux qui dirigent cette entreprise immense n’ont pas le temps de rallier les dissidents, de convaincre leurs adversaires. Ils ne peuvent faire une large part à l’esprit de dispute ou à l’esprit de combinaison. Ils faut qu’ils abattent, ils faut qu’ils agissent, et pour garder intacte leur force d’action, pour ne pas la dissiper, ils demandent à la mort de faire autour d’eux l’unanimité immédiate dont ils ont besoin. » [19] Et Lénine, s’adressant à des ouvriers américains conscients de la Terreur rouge, explique : « Nos fautes ne nous font pas peur. Les hommes ne sont pas devenus des saints du fait que la révolution a commencé. Les classes laborieuses opprimées, abêties, maintenues de force dans l’étau de la misère, de l’ignorance, de la barbarie, pendant des siècles, ne peuvent accomplir la révolution sans commettre d’erreurs. [...] On ne peut enfermer dans un cercueil le cadavre de la société bourgeoise et l’enterrer. Le capitalisme abattu pourrit, se décompose parmi nous, infestant l’air de ses miasmes, empoisonnant notre vie : ce qui est ancien, pourri, mort, s’accroche par des milliers de fils et de liens à tout ce qui est nouveau, frais, vivant. » [20]


Sur le site :

-  Première partie - L’envol : 1881 - 1913
-  Deuxième partie - L’épreuve : 1914-1915
-  Troisième partie - Des bricoleurs à l’assaut des nuages : 1917-1919
-  Troisième partie (bis) - L’hôtesse allemande : 1918
-  Quatrième partie - Y a-t’il une cuisinière dans l’aéronef ? : 1920-1921
-  Cinquième partie - Le crash énigmatique : 1921-1923

[1] Rapport de SIROLA, « le mouvement révolutionnaire en Finlande », in BROUE Pierre (sous la direction de), Premier congrès de l’Internationale communiste, EDI 1974, pp. 76-77 ; voir aussi SERGE Victor, L’An I de la Révolution, La Découverte 1997, pp. 216-228, qui évalue à 100 000 le nombre de victimes de la terreur blanche, soit le quart environ du prolétariat finlandais. Les russes avaient d’autres soucis mais on peut se demander pourquoi ils n’aidèrent pas de façon plus décisive les ouvriers finlandais qui constituaient avec les polonais, la fine fleur des révolutions de 1905 et de février 1917. Etait-ce simplement un « problème d’autonomie nationale », si chère à Lénine ?

[2] Cité par Broué, RA, pp.113 et 117.

[3] Voir ROCHE Jean-Louis, La guerre révolutionnaire de Robespierre à Lénine, Les éditions du pavé 2005 - notamment le chapitre IV "Une "paix honteuse", coup d’arrêt à la théorie de la "guerre révolutionnaire" ; SABATIER Guy, Traité de Brest-Litovsk, coup d’arrêt à la révolution, Spartacus 1978 ...

[4] On a tendance généralement à sous-estimer l’opposition qui se manifesta face à ces accords. Elle fut pourtant particulièrement puissante, à l’image de ce qu’elle concentrait comme contradictions. Trotsky rapporte : « Dans toutes les institutions dirigeantes du parti et de l’Etat, Lénine était en minorité. Le conseil des commissaires du peuple ayant invité les soviets locaux à faire connaître leur opinion sur la guerre et la paix, plus de 200 soviets répondirent avant le 5 mars. Deux seulement des plus importants soviets, celui de Pétrograd et celui de Sébastopol, se prononcèrent (en faisant des réserves) pour la paix. Par contre, une série de gros centres ouvriers (Moscou, Ekaterinbourg, Karkhov, Ekaterinoslav, Ivanovo-Voznessensk, Cronstadt, etc.) se déclarèrent, à une écrasante majorité des voix, pour la rupture des pourparlers. Le même état d’esprit régnait dans nos organisations du parti. Inutile de parler des socialistes révolutionnaires de gauche. » (Trotsky, Ma Vie, pages 453-454)

[5] Steinberg, Als ich Volkskommissar war, cité par SHAPIRO Leonard, p. 149

[6] Cf. « Les Communistes de gauche » pages 164-182, in Leonard Schapiro, Les Bolcheviques et l’Opposition, les Nuits rouges 2007 ; voir la liste des principaux communistes de gauche page 508 de ce même ouvrage.

[7] LENINE, t. 26, p. 475.

[8] LENINE, Les tâches immédiates du pouvoir des soviets, publié le 28 avril dans la Pravda et les Izvestia, p. 695 et 698 des Œuvres choisies, sinon T. 27.

[9] Economie Nationale

[10] Kommounist n°2, « La construction du socialisme ( seconde partie ) », avril 1918, traduction inédite en cours de finalisation, titre à paraître aux éditions Smolny, 2009.

[11] Ici, nous sommes au cœur du problème : dans ce contexte d’isolement et de chaos interne grandissant, les bolcheviks fusionnent, deviennent l’Etat « soviétique ». Pour survivre, il n’y a, pour eux, pas d’autres solutions que de « militariser la société ». L’élimination progressive des comités d’usine et des milices ouvrières, la subordination des soviets à l’appareil d’Etat et toutes les mesures d’urgence imposées par le blocus et les nécessités de la guerre civile, entre 1918 et 1921, vont affaiblir les organes prolétariens et développer les institutions bureaucratiques. Ce sont malheureusement les bolcheviks qui, prisonniers de la vision social-démocrate du « Parti exerçant le pouvoir », vont transformer le « Demi-Etat prolétarien » de 1917 en Etat capitaliste. Et ce malgré la tentative de Lénine d’appréhender le « fléau de l’Etat » dans ses deux brochures, « L’Etat et la Révolution » et « Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? ». Son retour aux sources, ses citations de Marx et Engels sur 1871 (« La Commune dut reconnaître d’emblée que la classe ouvrière, une fois au pouvoir, ne pouvait continuer à administrer avec la vieille machine d’Etat ; pour ne pas perdre à nouveau la domination qu’elle venait à peine de conquérir, cette classe ouvrière devait, d’une part, supprimer la vieille machine d’oppression jusqu’alors employée contre elle-même mais aussi d’autre part, prendre des assurances contre ses propres mandataires et fonctionnaires en les proclamant révocables en tout temps et sans exception ... ») ne l’empêcheront pas de rester dans la confusion : « C’est nous-mêmes, les ouvriers, qui organiseront la grande production, en prenant pour point de départ ce qui a déjà été créé par le capitalisme, en nous appuyant sur notre expérience ouvrière, en instituant une discipline rigoureuse, une discipline de fer maintenue par le pouvoir d’Etat des ouvriers armés ; nous réduirons les fonctionnaires publics au rôle de simples agents d’exécution de nos directives, au rôle « de surveillants et de comptables », responsables, révocables et modestement rétribués [...]. Un spirituel social-démocrate allemand des années 70 a dit de la poste qu’elle était un modèle d’entreprise socialiste. Rien n’est plus juste. [...] Les « simples » travailleurs, accablés de besogne et affamés, y restent soumis à la même bureaucratie bourgeoise. Mais le mécanisme de gestion sociale y est déjà tout prêt. Une fois les capitalistes renversés, la résistance de ces exploiteurs matée par la main de fer des ouvriers en armes, la machine bureaucratique de l’Etat actuel brisée, nous avons devant nous un mécanisme admirablement outillé au point de vue technique, affranchi de « parasitisme » [...]. Toute l’économie nationale organisée comme la poste [...] : tel est notre but immédiat. » ; « Nous ne sommes pas des utopistes. Nous savons que le premier manœuvre ou la première cuisinière venus ne sont pas sur-le-champ capables de participer à la gestion de l’Etat. Sur ce point, nous sommes d’accord et avec les cadets et avec Brechkovskaïa, et avec Tsérétéli. Mais ce qui nous distingue de ces citoyens, c’est que nous exigeons la rupture immédiate avec le préjugé selon lequel seuls seraient en état de gérer l’Etat, d’accomplir le travail courant, quotidien de direction les fonctionnaires riches ou issus de familles riches. [...] Il va de soi que les erreurs sont inévitables quand ce nouvel appareil fera ses premiers pas. [...] Peut-il exister une autre voie pour apprendre au peuple à se diriger lui-même, pour lui éviter les fautes, que la voie de la pratique, que la mise en œuvre immédiate de la véritable administration du peuple par lui-même ? [...] L’essentiel, c’est d’inspirer aux opprimés et aux travailleurs la confiance dans leur propre force, de leur montrer par la pratique qu’ils peuvent et doivent entreprendre eux-mêmes la répartition équitable, strictement réglementaire, organisée du pain, de toutes les denrées alimentaires, du lait, des vêtements, des logements, etc., dans l’intérêt des classes pauvres. [...] cela accroîtra dans de telles proportions les forces du peuple dans la lutte contre les fléaux, que beaucoup de choses qui paraissaient impossibles à nos forces restreintes, vieillies, bureaucratiques, deviendront réalisables pour les forces d’une masse de plusieurs millions qui se mettra à travailler pour elle-même, et non pas pour le capitaliste, pas pour le fils à papa, pas pour le fonctionnaire, pas sous la trique. » (respectivement pages 347, 325-326 et 424-425 des deux brochures précitées, in Lénine, Œuvres choisies tome II) Mais pouvait-il, guetté par le manque d’expérience pratique et la nécessité vitale de remettre en route une économie à la dérive, aller plus loin que ces contradictions théoriques ? La minorité révolutionnaire, les quelques millions d’ouvriers et de paysans combatifs, contrôlant leurs délégués auraient-ils mieux réussi, encerclés par la centaine de millions de paysans et le Capital international ?

[12] Kommunist n° 4, juin 1918, « A propos du pouvoir soviétique », article de V. Sorin cité in Ferro, Des soviets au communisme bureaucratique Gallimard « archives », 1980. Ce diagnostic établi dès 1918 par les communistes de gauche sera repris, mieux vaut tard que jamais, par Trotsky (Cours nouveau, 1923, et La Révolution trahie) et Rakovsky (Les « dangers professionnels » du pouvoir, 1928) qui, en insistant sur l’arbre « bureaucratique » se cachent la forêt incontournable de l’isolement - comment s’extraire du capitalisme mondial ? -, et de la fusion entre la classe et l’Etat - un Etat peut-il être ouvrier ? - pour essayer de saisir la « nature de l’URSS » ... La lecture de l’opuscule documenté de Marc Ferro, op. cit., fait fonction de poil à gratter. On pourra enfin risquer un parallèle avec la Révolution française en épluchant le « Regard sur le Paris révolutionnaire », L’invention du sans-culotte, d’Haim Burstin (Odile Jacob 2005) qui décrit aussi les arrivistes et autres « combinards ».

[13] « Un livre récent de Robert Daniels, Octobre rouge, analyse en détail les trois derniers mois de 1917. L’auteur a pour but de démolir le schéma beaucoup trop parfait que donne Trotsky de la gestation d’Octobre 1917. [...] Le tableau que donne Daniel de l’Octobre rouge est de la plus haute confusion tant du côté du gouvernement provisoire que du côté bolchevik-gardes rouges. [...] De ce tableau on peut déduire qu’un « non-pouvoir », le gouvernement provisoire, a été remplacé par un autre « non-pouvoir », le gouvernement bolchevique. Ce dernier ne maîtrisait pas mieux la situation et il n’a été capable, pendant les premiers mois, que de promulguer des décrets « de façade ». [...] Pendant les premiers mois, les bolcheviks ne peuvent pratiquement pas gouverner. En effet, la situation sociale et économique reste inchangée, c’est-à-dire ingouvernable, et cela jusqu’à la fin de 1918. Dans cette période prennent place la vraie révolution sociale et les prémisses de l’ordre que les bolcheviks finissent par improviser. » (pages 111 à 141, in Martin Malia, Comprendre la Révolution russe, Points Seuil 1980)

[14] « Le premier décret sur la nationalisation (13 juin) [...] précise que la nationalisation doit être faite par l’Etat, et non par les soviets locaux ou par les comités d’usine locaux. [...] Le décret est une réponse à l’action anarcho-syndicaliste des comités d’usine au cours de l’hiver 1917-1918 et du début de printemps 1918. Plus la disette alimentaire devient grave, plus le contrôle ouvrier, que Lénine avait plus ou moins découragé depuis octobre 1917, se transformait en mouvement de socialisation sauvage, mené soit par la base des usines, soit par les comités d’usine, soit encore par le soviet local. Comment comprendre ce fait ? Il était dans la lignée du mouvement soviétique d’alors : dans une usine, ce n’était qu’en faisant une socialisation par la base qu’on arrivait à avoir à troquer chez les paysans pour avoir de quoi manger. La disette agricole accélère donc ce mouvement de socialisation sauvage par la base, et elle sème un désordre encore plus grand dans le système de production. Les usines ne produisent plus pour le marché national, mais produisent pour le marché de troc. Pour empêcher ces mouvements-là, Lénine et les bolcheviks décrètent, le 3 juin, que le seul mode de nationalisation acceptable et vraiment socialiste, c’est celui qu’opère l’Etat. [...] C’est seulement après septembre 1918 que les nationalisations se font à la chaîne pour arrêter les socialisations sauvages due à la disette (qui régionalisent la production industrielle à un point inacceptable), ensuite pour faire face à la guerre civile. (in MALIA Martin, op. cit., pp. 134-135.)

[15] Broué, p. 137.

[16] Broué, p. 157.

[17] Aujourd’hui, comme hier, le lieu où le prolétariat peut décider de la conduite de sa lutte et ainsi exprimer toute sa force, c’est l’Assemblée Générale. Lorsque la bourgeoisie ne peut empêcher la tenue d’AG, elle s’arrange pour les manipuler de l’intérieur, pour étouffer toute initiative gênante. Dans les Soviets russes, dans les Conseils allemands, les ouvriers ont systématiquement trouvé face à eux des socialistes amateurs de phrases, mais aussi très organisés. Dans un autre contexte, depuis 1968, les syndicalistes de tous poils continuent de piloter les luttes ouvrières en empêchant leur rapide extension comme en 2003 en France par exemple. Disputer âprement le contrôle de l’AG, élire de véritables délégués, un comité de grève réellement démocratique et efficace, a toujours été, et restera un combat difficile mais incontournable.

[18] BADIA Gilbert, Les Spartakistes. 1918 : l’Allemagne en révolution, Paris 1966, pages 84-90, l’auteur stipulant : « Longtemps, on a été réduit, pour évoquer cette réunion où s’est joué une première fois le sort de le révolution allemande, à des témoignages plus ou moins fidèles. Nous avons pu consulter le sténogramme inédit établi par un auditeur, Richard Bernstein. » ; voir aussi les extraits de l’ouvrage de S. Haffner. Allemagne 1918, une révolution trahie, pp. 92-101, qui montre combien le SPD servit de cheval de Troie pour désarmer politiquement le prolétariat et ainsi préparer son écrasement physique. Ces extraits sont reproduits sur notre site.

[19] SOUVARINE Boris, Staline, Ivréa 1992, p. 226 ; voir aussi Gorki, même page : « Un peuple élevé à une école rappelant avec vulgarité les tourments de l’enfer, éduqué à coups de poing, de verge et de nagaïka, ne peut avoir le cœur tendre. Un peuple que les policiers ont piétiné sera capable à son tour de marcher sur le corps des autres. Dans un pays où l’iniquité régna si longtemps, il est difficile au peuple de réaliser du jour au lendemain la puissance du droit. On ne peut exiger d’être juste de celui qui n’a pas connu la justice. »

[20] LENINE, Œuvres, tome 26, pp. 67-68.