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samedi 27 octobre
La couverture chronologique de la revue du GLAT, Lutte de Classe, a été considérablement étendue (premier numéro de mars 1964) et comprend maintenant un renvoi sur une version numérisée des 128 numéros !
Cahiers du Communisme de Conseils - Série complète !
vendredi 26 octobre
Les trois numéros manquant (1, 2 & 5) sont maintenant disponibles dans les sommaires de la revue des Cahiers du Communisme de Conseils. Que les volontaires pour les transcriptions n’hésitent pas à se signaler... En attendant, bonne lecture !
Premiers scans des Cahiers du Communisme de Conseil
dimanche 5 août
Neuf des douze numéros de la revue des Cahiers du Communisme de Conseil (1968-1972) sont maintenant accessible en version numérique au travers du sommaire général.
Derniers numéros de la revue Communisme
dimanche 5 août
Les numéros 6, 8, 9 et 15 qui manquaient jusque là ont été ajoutés au sommaire général de la revue « Communisme » (1937-1939). Bonnes lectures !
Mise à jour sommaires GLAT
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Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
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Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
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MARX 18c : La constitution du « Marxisme »
Margaret MANALE - Avril - Mai 1976 / pp. 813 - 839
27 août 2009 par efrahem

Dans l’essai ci-après, l’auteur continue la recherche commencée dans un travail antérieur (« Aux origines du concept de “marxisme” », Études de marxologie, octobre 1974) où il a été montré que les termes « marxiste » et « marxisme » sont apparus primitivement sous la plume d’adversaires et de critiques de Marx dans l’Association internationale des travailleurs ; le rôle de Mikhail Bakounine dans l’acte de « fondation » s’est révélé particulièrement efficace. Pour une conception globale de la problématique née du rejet, explicite et implicite, du « marxisme » par Marx, nous renvoyons le lecteur à notre ouvrage Marx critique du marxisme, Payot, Paris, 1974.

M.R.

I

S’il s’est avéré que les termes « marxiste » et « marxisme » sont nés sous la plume et dans la bouche de critiques et d’adversaires de Marx, il est également vrai que la mise en système de l’enseignement marxien par Engels fut la conséquence tant des attaques directes lancées contre cet enseignement par des représentants des milieux intellectuels, spécialistes en philosophie ou en économie politique. Il ne faut pourtant pas croire qu’Engels ait pratiqué systématiquement le culte du nom de Marx dont il vantait en 1859 les mérites de découvreur scientifique. Il est même arrivé à Engels de faire état de la « fondation » du « socialisme scientifique » sans faire allusion au nom du « fondateur » ! Ainsi, lorsqu’il eut à compléter en 1874 la préface à la réédition de 1870 de la Guerre des paysans en Allemagne (1850), il nomma comme protagoniste de cette fondation, primo : les ouvriers allemands (n’appartiennent-ils pas « au peuple le plus théoricien de l’Europe » ?) ; secundo : la philosophie de Hegel ; et tertio : les trois grands utopistes, Saint-Simon, Fourier et Owen [1].

Trois ans plus tard, Engels accepta d’offrir à une publication socialiste une biographie de Marx. Ce fut son premier essai de ce genre, le seul qu’il ait publié du vivant de son ami [2]. C’était en quelque sorte le complément biographique de l’Anti-Dühring dont il venait de publier dans le Vorwärts ! la première section consacrée à la philosophie. Il le fit en des termes qui laissaient présager la carrière triomphale d’une nouvelle idéologie à prétentions d’universalité - en un mot, le contraire de ce que Marx lui-même a voulu et a espéré en donnant son adhésion au mouvement ouvrier. Si les circonstances historiques et politiques de l’Allemagne ont favorisé cette entreprise de systématisation idéologique, elles ne sont cependant pas la seule explication du geste d’Engels. Il est évident que Marx cherchait avant tout à trouver des lecteurs intelligents en Allemagne et en France, où le Capital commençait à connaître une certaine diffusion [3]. Qui d’autre qu’Engels était qualifié pour « battre le tambour », tout en respectant les fondements d’un enseignement conçu comme un instrument d’éducation sociologique et politique destiné avant tout à la classe porteuse d’une mission libératrice ? Toutefois, l’attitude complaisante de Marx envers tout ce qu’Engels jugeait bon d’affirmer en faisant connaître l’œuvre de l’ami vénéré s’explique également par le sentiment de respect que ce dernier nourrissait à l’égard de l’effort intellectuel de son alter ego. Avec son génie particulier, Engels avait ses propres ambitions littéraires et scientifiques, et il est même concevable qu’il se soit prêté consciemment au rôle de « fondateur ». Il ne pouvait cependant pas prévoir qu’en faisant de Marx le fondateur du « socialisme scientifique », il favoriserait contre son gré le développement tentaculaire d’une nouvelle idéologie sectaire.

L’homme qui fut le premier à donner au socialisme, et partant à tout le mouvement ouvrier contemporain, une base scientifique, Karl Marx, est né à Trèves en 1818.

Par cette phrase, Engels semble déjà mettre en question la signification que Marx lui-même entendait conférer à son œuvre. En effet, tout examen sérieux et complet de tout ce que Marx a écrit ou exprimé à propos de son travail scientifique au service du mouvement ouvrier conduit à une conclusion qu’il est difficile d’accorder avec l’affirmation, ou plutôt avec l’interprétation d’Engels. L’idée formulée par ce dernier prête à équivoque dès l’instant qu’elle implique la dichotomie en soi douteuse entre un socialisme « utopique » et un socialisme « scientifique ». Si l’on admet cette distinction tranchante, on doit logiquement aboutir à la conclusion que Marx a « donné une base scientique » à l’utopie ! Quant au second aspect de cette « fondation », à savoir la relation entre le mouvement ouvrier et la science, il échappe à toute compréhension justiciable d’un point de vue épistémologique : un mouvement de masse nécessite-t-il un « fondement scientifique » ? Comment faut-il donc entendre cette thèse qui n’a pour elle que l’appui d’une métaphore ? Engels n’a pas cru nécessaire d’aborder ces problèmes, les jugeant sans doute impropres à toute discussion de principe sur le sens de l’entreprise scientifique de Marx.

Cependant, son essai biographique excelle par la précision avec laquelle il a su passer en revue les grandes étapes de la carrière littéraire et politique de son ami, depuis ses études universitaires à Bonn et à Berlin, à travers son activité dans la Ligue des communistes jusqu’à la publication de la Critique de l’économie politique (1859), puis du Capital (1867), avec l’intermède de l’Internationale ; ensuite la Commune de Paris, la reprise des travaux théoriques et la promesse de la publication « dans un délai pas trop long » du deuxième volume du Capital (autrement dit des Livres II et III) [4]. Le biographe en vient alors aux « nombreuses découvertes importantes avec lesquelles Marx a inscrit son nom dans l’histoire de la science » [5]. Il déclare se borner à en relever deux, la première consistant dans le « bouleversement de toute la conception de l’histoire universelle », la seconde dans « l’ultime élucidation du rapport capital-travail » [6].

Dans les trois pages qu’il consacre à la première des deux « découvertes » de Marx, Engels résume magistralement à la fois les développements sur la conception matérialiste de l’histoire tels que nous les connaissons depuis la publication intégrale de l’Idéologie allemande en 1932, les thèses du Manifeste communiste sur les luttes de classes comme principe moteur des bouleversements sociaux et enfin les aperçus formulés par Marx dans l’avant-propos de la Critique de l’économie politique et désignés par lui comme « fil conducteur » de ses recherches [7]. Engels souligne l’importance de cette « nouvelle conception de l’histoire » pour la « conception socialiste » [8]. Il en déduit la thèse essentielle selon laquelle « par suite de l’accroissement colossal des forces productives du présent, le dernier prétexte d’une division des hommes en maîtres et sujets, exploiteurs et exploités a disparu, tout au moins dans les pays les plus évolués ». Ainsi, la mission historique de la bourgeoisie dominante est accomplie, tant et si bien que la « direction historique » est désormais réservée au prolétariat, « classe qui, en raison de toute sa situation sociale, ne peut se libérer sans supprimer toute espèce de domination de classe, toute servitude et toute exploitation quelles qu’elles soient » [9].

Le biographe de Marx ne se montre pas, dans ce résumé de ce qu’il appellera plus tard « matérialisme historique », particulièrement soucieux de séparer la définition analytique et le postulat éthique. Le concept de « mission historique » ne saurait, en effet, s’insérer organiquement dans une démonstration tendant à circonscrire une « découverte scientifique » qui porte sur le déterminisme implacable du processus historique. La volonté de libération intégrale d’une classe sociale ne peut être conçue comme la réaction automatique à une situation de crise matérielle dont la raison d’être peut paraître absurde à telle conscience humaine [10].

Quant à la deuxième découverte importante de Marx, Engels la définit comme l’« éclaircissement définitif du rapport entre le capital et le travail, en d’autres termes : la démonstration de la façon dont s’accomplit, au sein de la société actuelle, dans le mode de production capitaliste existant, l’exploitation du travailleur par le capitaliste » [11]. Explicitant cette définition, le biographe résume en une page et demie la théorie marxienne de la plus-value (Mehrwert) dont il déclare qu’elle constitue la solution scientifique d’un problème que ni les économistes bourgeois ni les socialistes avant Marx n’ont su résoudre.

Pour notre sujet, il importe de noter qu’en prenant sur lui de présenter au public allemand un penseur peu connu dans son pays et ignoré des milieux scientifiques allemands, Engels assuma de nouveau le rôle de propagandiste qu’il avait rempli d’abord en 1859, après la publication du « Premier Cahier » de la Critique, puis en 1867 et 1868, après la parution du Capital, Livre 1er [12]. Il est, par conséquent, intéressant de comparer les déclarations faites par Engels à diverses périodes au sujet des mérites scientifiques de Marx. Rappelons que la biographie de 1877 et l’Anti-Dühring de la même époque, tout comme les textes de 1859 et de 1867-1868, ont été connus de Marx, qui a accepté sans réserve, ou au moins sans protestation publique, les efforts de publicité tentés par son ami en faveur de son œuvre, bien qu’il ait pu constater que les louanges dont il était le sujet ne correspondaient pas exactement à l’idée qu’il se faisait lui-même de ses « découvertes » [13].

En 1859, Engels avait promu Marx fondateur de la véritable science économique allemande. Plus exactement, il avait présenté Marx comme porte-parole du « parti prolétarien allemand » dont l’« existence théorique » avait pour origine l’« étude de l’économie politique ». L’économie scientifique allemande date donc de l’apparition du parti prolétarien et « repose essentiellement sur la conception matérialiste de l’histoire » [14].

Il convient de s’arrêter à cette formule par laquelle Engels a effectué un geste de sacralisation : c’est lui, et non Marx, qui a donné un nom à ce qu’il considérait comme une découverte révolutionnaire, en se référant à l’avant-propos de la Critique de 1859. C’est dans ce texte que Marx avait, selon Engels, « exposé brièvement les grandes lignes » de cette découverte qui se résume dans cet aphorisme : « le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle » [15]. Cette citation est suivie d’autres, qu’Engels commente non sans exagérer l’importance de l’accueil - négatif - que la nouvelle théorie avait rencontré tant auprès des « représentants de la bourgeoisie » qu’auprès de la « masse des socialistes français qui voulaient bouleverser le monde à l’aide de la formule magique : liberté, égalité, fraternité » [16]. Particulièrement frappant est le fait qu’Engels représente le travail scientifique de Marx comme le travail de « notre parti » que les vicissitudes de la politique en Europe avait souvent troublé. Non moins frappant est le fait qu’Engels voit dans la méthode dialectique de Hegel « l’antécédent théorique direct de la nouvelle conception matérialiste » [17], vu l’éminent sens historique du philosophe idéaliste. Or, en poursuivant ce parallèle, Engels en arrive à attribuer à Marx une deuxième « découverte ». Voici son raisonnement :

Marx était et il est seul à pouvoir entreprendre le travail de dégager de la Logique de Hegel le noyau qui comprend les découvertes de Hegel dans ce domaine [18], et à rétablir la méthode dialectique - libérée de ses enveloppes idéalistes - dans la forme simple où elle devient le seul mode fondé du développement de la pensée. La construction de la méthode qui est à la base de la critique marxienne de l’économie politique, nous la considérons comme un résultat qui est à peine inférieur à la construction matérialiste fondamentale [19].

On constate que la manière dont Engels parle en 1859 des « découvertes scientifiques » de Marx est sensiblement différente de celle dont il parlera, comme nous l’avons vu plus haut, en 1877. Cette insistance sur la méthode dialectique, absente dans la biographie de 1877, n’est sans doute pas sans rapport avec les préoccupations méthodologiques manifestées par Marx à l’époque de ses premiers essais de rédaction de la Critique, notamment dans les cahiers de 1857-1858, connus maintenant sous le titre de Grundrisse [20]. En outre, Engels fut informé directement par son ami de ses intentions à ce sujet :

... Au demeurant, je découvre de bien jolis développements. J’ai, par exemple, démoli toute la théorie du profit telle qu’elle a existé jusqu’ici. Dans la méthode de construction, il m’a été d’un grand secours d’avoir feuilleté de nouveau la Logique de Hegel - par pur accident : Freiligrath a trouvé quelques volumes ayant primitivement appartenu à Bakounine et il me les a envoyés comme cadeau. Si un jour le moment revenait pour ce genre de travail, j’aurais grande envie de rendre accessible au sens commun, en deux ou trois cahiers d’imprimerie, la substance rationnelle de la méthode que Hegel a découverte, mais qu’il a en même temps mystifié [21].

On notera qu’en prêtant à Marx le mérite d’avoir d’ores et déjà - donc avec la publication du « Premier Cahier » de 1859 - « dégagé le noyau de la Logique de Hegel », Engels a en quelque sorte anticipé sur le travail qui n’était alors qu’un projet. Il a tenté lui-même de montrer en quoi consistait le travail de dégagement, en formulant par avance une série de thèses dont il est difficile d’affirmer qu’elles correspondent vraiment aux fondements méthodologiques de la théorie critique de Marx tels qu’ils étaient alors connus et seront définis dans les travaux ultérieurs dont se composera le Capital. C’est, en effet, Engels et nullement Marx qui a inventé la théorie, attribuée alors pourtant à Marx, de la « pensée-reflet » qui relève d’une gnoséologie naïve, rationnellement insoutenable [22].

Engels se croyait donc apparemment libre d’interpréter les principes méthodologiques esquissés par Marx, aussi longtemps que celui-ci, pris par des tâches qu’il estimait plus urgentes, prêtait peu d’attention à ce que son ami considérait comme une « découverte géniale ». En Allemagne, la Critique ne semblait intéresser personne, ni les milieux des économistes ni celui des philosophes ou des historiens. Bref, personne, sauf Engels, ne s’était aperçu que l’avant-propos de 1859 proposait une conception de l’histoire destinée à « faire époque ». Mais Engels n’a même pas réussi à publier le texte intégral de la chronique : le journal Das Volk qui paraissait non pas en Allemagne, mais à Londres, ne connut qu’une existence éphémère et disparut sans donner le troisième article dans lequel Engels désirait aborder le « contenu économique » de la Critique de Marx [23].

En 1859, Engels glorifiera une méthode dont la vertu consistait à être à la fois logique, historique et critique. La définition qu’il proposait ne brillait pas par sa clarté : après avoir montré la nécessité de choisir la méthode logique de préférence à la méthode historique, le chroniqueur affirme que la première est « en fait » identique à la seconde, à ceci près qu’elle est « dépouillée de la forme historique et des hasards perturbateurs » [24]. C’est alors qu’Engels en arrive à formuler sa conception tout aussi fameuse que douteuse du point de vue épistémologique : « la marche de la pensée doit commencer par où commence cette histoire, et sa progression ultérieure ne sera que le reflet, sous une forme abstraite et théoriquement conséquente, du développement historique ; un reflet corrigé, mais corrigé d’après des lois que le développement historique réel fournit lui-même, étant donné que chaque élément peut être observé au point d’évolution de sa pleine maturité, de sa perfection classique. » [25]

Ce n’est pas le lieu ici d’approfondir et de critiquer cet exercice d’épistémologie historique auquel Engels s’est livré dans son exégèse de ce que Marx appelait simplement le « fil conducteur » de ses recherches [26]. Constatons une chose : cette « découverte » attribuée à Marx en 1859 est absente du tableau donné par Engels en 1877, dans l’article biographique dont nous avons parlé plus haut. Il est remarquable que dans cet article Engels a pu parler des « nombreuses découvertes importantes » de Marx sans faire la moindre allusion à la dialectique et même sans aborder le problème de la méthode. Non moins remarquable est le fait qu’en expliquant aux lecteurs du Volks-Kalender la première des deux grandes découvertes de Marx, par laquelle « toute l’ancienne conception de l’histoire » avait été « bouleversée », Engels évite d’employer l’épithète « matérialiste ». Il n’est pas improbable qu’il ait pensé à un public de lecteurs peu initiés aux problèmes philosophiques, ce qui ferait comprendre la façon plutôt « populaire » dont il définissait le caractère « révolutionnaire » de la découverte :

Pour la première fois, l’histoire s’est trouvée posée sur son véritable terrain. Le fait tangible, mais jusqu’alors complètement négligé, que les hommes, avant tout, doivent manger, boire, s’abriter et se vêtir, c’est-à-dire travailler avant de pouvoir lutter pour le pouvoir, s’occuper de politique, de religion et de philosophie, ce fait tangible obtint enfin droit de cité dans l’histoire [27].

II

L’ANTI-DUHRING

OU LE SOCIALISME COMME WELTANSCHAUUNG

Au moment où Engels écrivait l’article biographique, il avait déjà donné au Vorwärts ! l’introduction de ce qui allait devenir l’Anti-Dühring. D’emblée, l’auteur faisait connaître à un public allemand plus large que Marx était l’homme de deux « découvertes », et nous constatons qu’il les définissait cette fois dans les mêmes termes qu’en 1859 :

Ces deux grandes découvertes, la conception matérialiste de l’histoire et la révélation du secret de la production capitaliste au moyen de la plus-value, nous les devons à Marx. C’est grâce à elles que le socialisme est devenu une science, qu’il s’agit maintenant l’élaborer et de développer dans tous ses détails et dans toutes ses connexions [28].

Cette fois, Engels revenait à la dialectique en enrichissant les notations de 1859 sur la reprise, par la philosophie allemande récente, de ce qui représentait, aux yeux de l’auteur, la « forme suprême de la pensée », née dans l’antique Grèce et occultée généralement au XVIIIe siècle par l’essor de la pensée métaphysique [29]. Dans ses explications de la dialectique par opposition à la métaphysique, Engels revient à la formule qu’il semble chérir plus particulièrement et qui n’a nullement chez lui une signification simplement métaphorique : la pensée définie comme « reflet », Abbild des « choses » que le métaphysicien s’évertue à considérer comme des entités données une fois pour toutes, isolées dans leur être, incapables d’exister et de ne pas exister à la fois. En revanche, pour le dialecticien, l’être et le non-être, le positif et le négatif, le repos et le mouvement, l’être et le devenir, la vie et la mort, la cause et l’effet, loin d’être des pôles d’une opposition absolue, sont interdépendants et interchangeables : il suffit d’observer la nature, cette Probe auf die Dialektik, la dialectique mise à l’épreuve [30], pour s’en convaincre. On voit que, pour Engels, la dialectique n’est pas seulement une méthode de penser les phénomènes de l’expérience ; elle est en quelque sorte la réalité même des choses, tout en concevant ces choses en tant que « reflets » de la réalité ! La dialectique est à la fois un mode de pensée et un état de la nature. Etant une manière de penser par Abbilder, par « reflets conceptuels » [31], elle est aussi dans les choses elles-mêmes, le rapport de réflexion « corrigé » constituant le point de départ de la connaissance scientifique.

Engels savait pertinemment que cette manière de définir la dialectique était sa propre contribution à l’approfondissement de la « découverte » de son ami, une manière d’élaborer la science fondée par Marx, mais demeurée à l’état de simple ébauche. Il serait cependant injuste d’attribuer à Engels une ambition qu’il déclarait ne pas avoir : opposer au prétendu système de Dühring un autre système. Il s’en est formellement défendu [32]. Pourtant, deux ans après la mort de Marx, dans l’avant-propos de la deuxième édition de l’Anti-Dühring, il a formulé sur ses rapports intellectuels avec le « fondateur » des idées qui modifient assez sensiblement l’image que l’on est en droit de se faire de l’enseignement de Marx.

En effet, Engels prend alors du recul par rapport à l’ouvrage publié sept ans auparavant, et il le fait dans des termes qui trahissent un certain souci de faire apparaître l’originalité de sa propre contribution à l’œuvre commune, à ce « socialisme scientifique » dont il attribuera le principal mérite au génie de son ami, se réservant à lui-même la moindre part. Il précisera aussi que Marx avait pris connaissance du manuscrit intégral de l’Anti-Dühring non par une lecture directe, mais en écoutant la lecture à haute voix que lui en faisait Engels. Cette précision est significative à plus d’un titre : elle suggère immanquablement que Marx n’a pu vraiment examiner sérieusement le travail d’Engels et en faire, suivant son habitude, une lecture commentée, accompagnée de critiques marginales. Qui plus est : Marx ne saura jamais que l’Anti-Dühring fut rédigé par Engels avec l’intention de fournir l’« exposé cohérent » à la fois de la « méthode dialectique et de la Weltanschauung communiste », dont lui-même et son ami se seraient faits les porte-parole [33].

Il convient, en effet, de rappeler que quelques années avant de livrer bataille à Eugen Dühring, Engels avait déjà entrepris un travail de recherche dans le domaine de la dialectique et des sciences naturelles, travail qu’il interrompit au moment où il se mit à écrire la série d’articles destinée au Vorwärts ! et qu’il reprendra vers 1878 pour le poursuivre jusqu’à la mort de Marx, sans pouvoir l’achever pendant les douze années qu’il lui restera à vivre [34]. Marx ne semble pas avoir connu les matériaux préparés par Engels en vue d’une œuvre personnelle, mais il avait été mis au courant - sous le sceau du secret - du projet de son ami qui avait le sentiment d’être sur les traces d’une découverte originale en matière d’unification « dialectique » des diverses sciences de la nature [35].

Ce sont les préoccupations scientifiques personnelles de l’auteur que l’on retrouve surtout dans la première section de l’Anti-Dühring consacrée à la philosophie. Il n’est question de Marx que vers la fin de cette section, à propos de la « loi hégélienne » du « passage de la quantité en qualité », puis à propos de la « loi d’évolution » appelée « négation de la négation » dont Engels prétend qu’elle agit dans la nature et dans l’histoire comme dans la pensée [36]. C’est dans la deuxième section, dont le sujet est l’économie politique, que les mérites scientifiques et critiques de Marx sont traités avec plus de détails, plusieurs chapitres étant consacrés à la théorie de la valeur, au travail simple et complexe, à la plus-value, à la rente foncière. Mais la pièce maîtresse de cette section est le chapitre X que Marx rédigea à la demande d’Engels [37].

Quant à la troisième et dernière section de l’ouvrage, elle représente la première tentative d’esquisser, à partir de quelques thèses centrales de Marx, héritier des grands utopistes (Saint-Simon, Fourier, Owen), une sorte de théorie dialectique de la « transition », mêlant des considérations inspirées du Capital à des anticipations qui complètent la vision non moins dialectique de la « négation » du système capitaliste par quoi Marx termine son œuvre. Quelles que soient les réserves que l’on est en droit de faire en lisant, par exemple, que « le livre d’Engels est une synthèse remarquable du développement du marxisme en trois décennies, c’est-à-dire depuis sa genèse au milieu des années soixante-dix du XIXe siècle » [38], il est difficile de nier que Marx lui-même a endossé indirectement le geste de fondation de son ami : il a écrit pour Paul Lafargue la notice de présentation de la brochure composée avec quelques chapitres de l’Anti-Dühring traduits en français et publiés en 1880 à Paris sous le titre Socialisme utopique et socialisme scientifique. Marx fait dire au signataire de la notice, en guise de conclusion :

Nous donnons dans la présente brochure l’extrait le plus typique de la partie doctrinale de ce livre, qui forme ce qu’on pourrait appeler une Introduction au socialisme scientifique [39].

À notre connaissance, l’expression « socialisme scientifique » n’a jamais été employée par Marx avant 1880. Il semble avoir ainsi marqué son accord avec Engels, à moins d’avoir voulu laisser à Lafargue la responsabilité d’une terminologie qu’il devait estimer préférable à ce qui allait bientôt devenir un nouveau mode onomastique basé sur un abus de nom : « socialisme scientifique » était tout de même moins compromettant que « marxisme ».

III

Puisque l’année 1880 est une date cruciale dans l’histoire de la pénétration du « marxisme » en France, il convient de récapituler les données théoriques et idéologiques qui ont pu préparer le terrain sur lequel s’est construit peu à peu le nouveau corps de doctrine. On verra comment cette construction s’est poursuivie sans le concours proprement dit de Marx lui-même, comme si le « marxisme » n’avait pu naître et évoluer qu’à l’écart du principal intéressé dont l’enseignement se prêtait mal à toute exploitation onomastique à des fins d’idéologie politique.

Le journal l’Égalité, fondé par Guesde deux ans après la parution en volume de la traduction française du Capital, offre à cet égard une bonne occasion pour vérifier notre thèse. Dès son apparition, l’Égalité semble désireux d’éviter tout soupçon de monolithisme et toute impression d’une trop grande dépendance à l’égard du « socialisme allemand » [40]. S’adressant « à nos lecteurs », l’Égalité semble choisir prudemment ses termes et se garde avant tout d’employer un vocabulaire susceptible d’effaroucher le lecteur :

Notre prétention n’est pas... de mettre des systèmes préconçus à la place des données scientifiques et des aspirations populaires. Nous croyons seulement, avec l’école collectiviste à laquelle se rattachent aujourd’hui presque tous les esprits sérieux du prolétariat des deux mondes, que l’évolution naturelle et scientifique de l’humanité la conduit invinciblement à l’appropriation collective du sol et des instruments du travail. C’est en partant de cette donnée que nous étudierons l’ensemble des phénomènes sociaux [41].

Ces déclarations pourraient être facilement interprétées, comme une paraphrase de telles propositions de Marx, l’épithète « collectiviste » s’offrant au lecteur à la place d’une référence quelconque au socialiste allemand, délibérément écarté par une sorte d’amour-propre national. Ce n’est pas que les rédacteurs du journal aient poussé leur prudence jusqu’à renoncer à toute collaboration étrangère ; bien au contraire, ils ont tenu à s’attirer le concours de correspondants étrangers dont la sympathie pour Marx était alors notoire : Bebel, Liebknecht, De Paepe. Au sujet du dernier, le journal tient à faire un commentaire comme s’il s’agissait de bien marquer sa volonté de chercher ses autorités ailleurs qu’en Allemagne. En effet, il qualifie De Paepe de « célèbre collectiviste dont les rapports sur la propriété foncière et l’organisation des services publics excitèrent jadis une si grande sensation [42] ».

L’Égalité veut être un organe « à la fois scientifique et militant » [43], et sans rappeler expressément la recommandation majeure de l’Internationale, elle se prononce pour l’action politique, non sans préciser : « ... aux ouvriers nous ne cesserons de prêcher l’action, l’action sous toutes ses formes et, à défaut d’autres moyens efficaces d’agir, l’action électorale qui, en France, dans ces derniers temps, a été la seule possible [44] ». Tout porte à croire que le journal devait aux yeux de ses rédacteurs se garder de donner l’impression à ses lecteurs d’être un organe adhérent à la doctrine de Marx, donc en quelque sorte soumis à l’ascendant du « socialisme allemand ». À preuve, cette « correspondance d’Allemagne », datée de « Berlin, 12 novembre », où l’on peut lire :

... Nous pensons qu’un organe spécial du socialisme français, scientifique et moderne, en discutant avec calme et sincérité les questions internationales qui regardent spécialement les travailleurs, détruira bien des préjugés qui ont pu séparer les deux plus grandes nations du continent européen [45].

À partir du cinquième numéro (le 30 décembre 1877), l’Égalité paraît désireuse de fournir à ses lecteurs une information plus tangible et directe de ce qu’elle entend par socialisme « scientifique », mais elle se gardera d’en attribuer l’exclusivité à un seul esprit. Aussi associera-t-elle volontiers l’apport de Lassalle à celui de Marx, tout en inaugurant la rubrique scientifique par un extrait du Capital [46]. Et dans le même numéro, le journal publie un article intitulé « Quelques mots sur l’Économie politique en Allemagne ». Après avoir signalé l’état peu développé de la science économique dans ce pays et souligné l’importance attribuée par l’« orthodoxie économique » au libre-échange, l’auteur anonyme aborde le thème de la critique socialiste en mentionnant d’emblée les « brusques et foudroyantes attaques d’un adversaire inattendu, F. Lassalle [47] ». Après cette entrée en matière, l’auteur évoque aussitôt le maître livre auquel Lassalle est censé devoir sa science : la Critique de l’économie politique publié par Marx en 1859 et qualifié dans cet article d’écrasante réfutation de la théorie économique établie. L’auteur semble bien informé du sort réservé à cet ouvrage en Allemagne, puisqu’il écrit :

Les économistes avaient feint d’ignorer ce livre. C’était plus facile que de le réfuter ; mais Lassalle fit siennes les théories marxistes, et avec une éloquence, une puissance de polémiste qu’on ne saurait dépasser, si jamais on l’égale, il pulvérisa et jeta au vent, si l’on peut ainsi parler, les contradictoires abstractions économistes. Schulze-Delitzsch, en particulier, fut comme foudroyé par l’écrivain socialiste, aussi fougueux, mais autrement savant et autrement logique que Proudhon [48].

On voit que la notion des théories « marxistes » , voire d’un marxisme théorique, semble être acquise, sans qu’intervienne la référence toujours présente dans les discussions passées au rôle de Marx dans l’Internationale, rôle âprement contesté et controversé. L’Égalité reconnaît l’existence d’une école de pensée « marxiste » et, sans se soucier de l’opinion personnelle de Marx, se plaît à présenter Lassalle comme un disciple exemplaire dont elle déplore la mort prématurée. À mesure que les références à l’œuvre théorique de Marx se multiplient, le journal semble chercher l’adhésion d’autres auteurs susceptibles d’obtenir le brevet de l’école et capables d’enrichir la « science » désormais fondée. Le choix des extraits du Capital est à cet effet très significatif, les rédacteurs ayant visiblement le souci d’épargner aux lecteurs éventuels les parties proprement abstraites de l’ouvrage [49]. Mais on constate également la présence d’un « marxisme » inavoué, probablement le plus intéressant des modes d’adhésion possibles, consistant à mettre en valeur les thèses majeures du Capital sans afficher un goût permanent pour la démonstration par appel à l’autorité. Marx ne pouvait qu’applaudir à ces tentatives, confirmation implicite du caractère scientifique de son propre effort théorique. On peut donc supposer sans grand risque d’erreur qu’il a particulièrement apprécié, par exemple, les articles d’un César De Paepe dont les idées, loin d’être une simple paraphrase de ses propres développements, apparaissent souvent comme des déductions raisonnées des prémisses formulées de manière par trop condensée dans le Capital [50].

En revanche, les références du journal aux doctrines proprement lassalliennes, comme, par exemple, l’invocation répétée de la « loi d’airain » des salaires proclamée, « point de départ » de la question sociale, devaient lui paraître plus contestables [51]. Il ne pouvait pas non plus lire sans s’étonner, voire sans s’en indigner, des considérations qui, à côté d’idées parfaitement acceptables, soutenaient des vues qu’il n’avait cessé de combattre tout au long long de sa carrière de militant, depuis ses affrontements avec Wilhelm Weitling jusqu’à ses dissensions avec Lassalle : « ... le parti socialiste, qui ne peut être autre chose que la classe ouvrière en possession de sa conscience et de sa volonté, que le cerveau du prolétariat, doit non seulement s’occuper de politique, mais avoir sa politique à lui [52] ».

C’est cet éclectisme qui, tout en préservant la théorie du mouvement ouvrier d’un endoctrinement dogmatique par l’influence d’une seule œuvre ou par la pensée d’un seul auteur, a fait perdre de vue à ses dirigeants ce qu’il y avait d’original dans l’enseignement de Marx. Le parti, « cerveau du prolétariat », la « loi d’airain des salaires », le « droit au produit intégral du travail » [53], ces formules démontraient, à côté d’autres, combien le « collectivisme » propagé par Jules Guesde et ses compagnons, dont le gendre de Marx Paul Lafargue, était attaché à des doctrines étrangères à ce même socialisme « scientifique » qu’ils avaient la ferme intention d’implanter dans le mouvement ouvrier de France.

Il n’est pas sans intérêt de s’arrêter à certains textes publiés par l’Égalité où se reflète l’état d’esprit d’une « élite ouvrière » à la recherche de la « vérité sociale », prête à blâmer leurs camarades de se laisser prendre au piège des sollicitations de la bourgeoisie et de leurs économistes. La voie « scientifique » s’y trouve curieusement proposée et conseillée par opposition aux plans de réforme et aux projets d’organisation d’inspiration « bourgeoise ». Ainsi, dans la rubrique « Lettres ouvrières », des correspondants, le plus souvent anonymes, expriment leur opinion soit sur des questions d’actualité, politiques ou économiques, soit sur des problèmes de doctrine. Ils portent alors témoignage des progrès intellectuels accomplis par la classe ouvrière française depuis le désastre de 1870-1871 et l’effondrement de l’Internationale.

De quelque côté que nous jetons les yeux, nous ne voyons nulle part aucun drapeau autour duquel une majorité sérieuse se soit ralliée... Le plus grand nombre des ouvriers reste attardé à l’essai de remèdes chimériques ou illusoires tant vantés par l’économie politique bourgeoise, tels que la coopération, l’épargne et autres balivernes qui font rire de nous les socialistes à l’étranger, et une infime minorité seulement parmi nous ne s’arrête plus à ces illusions [54].

La condamnation sans réserve des coopératives ouvrières, très fréquente dans les colonnes de l’Égalité, découle ici d’une conception d’ensemble du mouvement ouvrier qui se caractérise par une phraséologie révolutionnaire plutôt que par cette connaissance de la « vérité sociale » dont l’auteur tient à se prévaloir [55]. S’il recommande aux ouvriers d’abandonner leurs illusions utopiques, prétendument « pratiques », il ne les exhorte pas moins à entreprendre l’étude de la question sociale, non sans les avertir du danger de tomber dans une autre déplorable erreur :

Cette erreur consiste à croire que la vérité sociale est tout entière contenue dans la souveraineté de la masse et du nombre... On ne saurait trop le répéter, la science sociale est comme les autres sciences le résultat de l’observation des faits, elle est la déduction rigoureuse et logique des rapports entre eux de ces faits, la vérité sociale est une et existe indépendamment de toute volonté humaine, par conséquent il serait aussi absurde de faire décider par un vote l’exactitude d’une vérité sociale qu’il le serait à l’égard de la vérité scientifique [56].

Ces remarques d’un ouvrier tailleur sont comme l’annonce d’un tournant historique dans le socialisme français. Après les deux décennies du régime bonapartiste et les années de défaite et de réaction postérieures à la chute de la Commune, le mouvement ouvrier en France semble s’orienter vers une conception qu’on aurait pu croire abandonnée depuis la disparition de l’Internationale. Marx avait en quelque sorte frayé le chemin à cette orientation lorsqu’il avait proclamé la nécessité, pour la classe ouvrière, de se laisser guider par le savoir, de se constituer en classe sociale et en parti politique, donc en organisation de masse exerçant une pression permanente, par le poids du nombre, sur la marche de la société. Si l’on se rappelle que ces postulats définissent dans leur ensemble les éléments d’une éthique de l’auto-émancipation à laquelle le nom de Marx restera indissolublement attaché, on comprendra que tels adeptes de cet enseignement aient cédé à la tentation de devenir les maîtres d’une école qui offrait de si grandes promesses politiques, l’école « marxiste » [57].

J. Dupire n’est pas le seul ouvrier à avoir vanté dans l’Égalité les vertus d’une auto-éducation considérée comme condition de l’affranchissement social. Mais ses remarques, en particulier celles qui suivent, prennent l’allure d’un véritable manifeste éducatif :

L’éducation du peuple est à refaire entièrement, il faut qu’il se débarrasse au plus vite des préjugés qui l’aveuglent, s’il veut triompher dans ses légitimes revendications... c’est dans l’étude seulement que le travailleur doit rechercher les conditions de son affranchissement et non ailleurs... il ne tardera guère à se rendre compte de cette vérité, à savoir : que la solution de la question sociale dépend absolument du mode d’appropriation du sol et des instruments du travail [58].

La recherche d’une « doctrine » est un sujet fréquent dans les articles et les correspondances d’un journal qui tient à se présenter comme l’organe du « collectivisme » et du « socialisme scientifique » ou « contemporain » et ne se gêne pas de souligner sa propre contribution aux progrès accomplis par sa « doctrine » :

... le socialisme contemporain avec la patiente énergie que donne le sentiment du droit et la certitude du succès, étudie tout, veut tout savoir et tout connaître ...
Quelque différents (le plus souvent en apparence seulement) que puissent être les moyens transitoires préconisés par les diverses écoles sociales, il n’en est pas moins incontestable que tous les groupes socialistes tendent vers un seul et même but... [59].

On ne saurait prétendre que les rédacteurs du journal s’emploient à privilégier les théories de Marx, mais il ne semble pas non plus qu’ils aient accordé une attention excessive aux représentants du socialisme français dans ses multiples tendances. La pensée de Ferdinand Lassalle occupe plus de place dans les colonnes du journal que, par exemple, celles de Proudhon ou de Fourier [60]. En revanche, le journal marque sa sympathie pour les idées d’Auguste Blanqui dont il publie un choix de textes avec l’intention de démontrer « à ceux qui prétendent qu’en socialisme il n’avait pas d’idée arrêtée, que nous, les collectivistes, nous pouvons hautement le revendiquer comme un des nôtres [61] ». L’autorité de Marx est souvent invoquée quand il s’agit de s’opposer aux économistes français acquis au système établi. À propos de Wilhelm Roscher, une des cibles préférées de Marx dans le Capital, une note placée dans la rubrique des nouvelles de l’Allemagne apprend ceci au lecteur français :

Le professeur Roscher de l’université de Leipzig est un des représentants les plus autorisés de l’économie bourgeoise, souvent cité par nos Chevallier, Garnier, Franck, Reybaud, etc. Du reste, Karl Marx dans le Capital lui a fait sentir d’une manière très réelle la valeur de ses arguments [62].

L’intérêt pour l’œuvre et la personne de Marx ira en s’amplifiant à mesure que les rédacteurs de l’Égalité multiplieront les contacts avec les socialistes des pays étrangers et plus particulièrement d’Allemagne. Lorsqu’en mai 1878 ils préparaient la publication d’un numéro spécial de leur journal, ils eurent le soin d’en informer Marx pour obtenir de celui-ci un article [63]. Marx était tenu au courant par Karl Hirsch des activités de Guesde, et il semble avoir eu l’intention d’envoyer une contribution pour l’édition projetée de l’Égalité, si l’on en juge d’après la notice que le journal inséra lors de la parution du numéro extraordinaire, le 16 juin 1878 :

La maladie de Karl Marx nous prive de l’article qui devait paraître en tête de ce numéro. Nous le regrettons pour nos lecteurs et pour l’auteur du Capital à qui nous souhaitons au nom des socialistes français un prompt et complet rétablissement [64].

Notons cependant que l’Égalité fut autorisée par Marx à publier sa lettre adressée au Daily New à propos de la campagne de persécution lancée par Bismarck contre la social-démocratie allemande à la suite du double attentat perpétré contre Guillaume Ier (par Hodel et Nibiling) [65].

Si l’on examine attentivement la première série de l’Égalité et les premiers numéros de la deuxième (début 1880), on constatera que la théorie de Marx n’y occupe qu’une place limitée et comparativement moindre, par exemple, que celle réservée aux idées de Blanqui et de Lassalle. Les formules de respect et d’admiration à l’égard de Marx sont certes fréquentes, et le total des pages tirées de son œuvre pour instruire le lecteur français constitue un aspect nullement négligeable de la diffusion de la pensée marxienne en France. Cependant, les chroniques proprement « marxistes », pouvant passer pour des analyses originales de la théorie économique et sociologique de Marx, sont pour ainsi dire totalement absentes des colonnes du journal qui, au demeurant, s’écarte assez sensiblement de la pensée de celui qu’il tient pour un maître du « collectivisme ». Ainsi, l’Égalité incline à sous-estimer l’importance du suffrage universel, qu’elle qualifie de « leurre » [66] ou celle du mouvement coopératif [67].

Il est probable qu’en baptisant leur doctrine sociale du nom de « collectivisme », Guesde et ses amis ont voulu éviter le danger d’un sectarisme qui devait guetter tous ceux des admirateurs et partisans de Marx qui étaient décidés de faire du nom de celui-ci leur drapeau et de sa théorie leur credo. En insistant, par ailleurs, sur la vertu « scientifique » de leur doctrine, les « collectivistes » devaient avoir la conviction qu’ils rendaient le plus grand hommage au penseur allemand dont la réputation de « fondateur » était d’ores et déjà acquise. Ils devaient, en outre, penser que le problème de la fondation doctrinale une fois réglée le développement « scientifique » du socialisme ne pouvait rester la tâche d’un seul esprit, qui, d’ailleurs, était loin de prétendre à cette exclusivité.

À l’époque où Jules Guesde et ses compagnons ont choisi de faire connaître leur programme communiste sous le terme de « collectivisme », la notion de « marxisme » était loin d’avoir pris racine dans la terminologie du mouvement ouvrier. Cependant, dès que le « marxisme » aura acquis ses titres de noblesse - surtout grâce au prosélytisme d’Engels [68]
-  la dénomination choisie par Guesde perdra progressivement de sa force d’attraction et cédera sa place à une autre, qui s’imposera rapidement, pour se changer définitivement en « marxisme ». Cette mutation terminologique s’explique aisément si l’on examine, par exemple, la définition suivante du « collectivisme » :

... le collectivisme n’est pas une école, une secte, une église socialiste, mais tout le socialisme...
Il n’y a pas de socialisme sérieux, raisonné, expérimental, scientifique en dehors de lui... les ouvriers qui ne sont pas collectivistes et veulent cependant s’affranchir et affranchir notre espèce de la lèpre du salariat reculent les bornes de l’inconséquence [69].

Tout ce qui est dit dans ces lignes du « collectivisme » se dira bientôt du « marxisme », sans que la substitution terminologique paraisse illogique ou injustifiée. C’est surtout avec la publication de la deuxième série de l’Égalité et l’apparition fréquente du nom d’Engels dans les colonnes du journal et dans celles de la Revue socialiste que le « marxisme » fera sa véritable entrée dans les milieux socialistes de France.

[1] Ce complément date de juillet 1874. Voir MEW, 18 : 512-517. Jamais Engels n’a fait montre d’autant d’esprit « spontanéiste », voire « ouvriériste » que dans ces quelques pages. « Sans le précédent de la philosophie allemande », pouvait-il alors écrire, « surtout celle de Hegel, le socialisme scientifique allemand - le seul socialisme scientifique qui ait jamais existé - n’eût jamais vu le jour. Sans le sens théorique parmi les ouvriers ce socialisme scientifique ne serait pas devenu à ce point leur chair et leur sang » (ibid., p. 516). Engels est moins optimiste lorsqu’il fait allusion aux dirigeants du parti, auxquels il rappelle leur « devoir de s’éclairer de plus en plus sur toutes les questions théoriques (...) et d’avoir constamment à l’esprit que le socialisme, depuis qu’il est devenu une science, veut être traité, c’est-à-dire étudié, comme une science » (ibid., p. 517). On voit qu’Engels a poussé très loin sa croyance dans la « science » de la révolution prolétarienne.

[2] F. ENGELS, « Karl Marx », in Volks-Kalender, Braunschweig, 1878 ; M.E.W., 19 : p. 96-106.

[3] C’est dans la Russie tsariste, où le Capital a connu sa première traduction, que l’ouvrage suscita les débats les plus sérieux et les premières critiques pertinentes, nullement empreintes d’esprit politique. Dans la postface à la deuxième édition allemande du Capital, Marx avait rendu hommage à deux critiques russes, qui avaient su dégager les aspects originaux de sa méthode. L’économiste libéral J. G. Joukovski, auteur d’une critique intitulée « Karl Marx et son livre sur le capital » parue dans Vestnik Bvropy (1877), provoqua un débat d’où émergea le sociologue populiste N. K. Mikhailovski. L’article de celui-ci, « Karl Marx devant le jugement de M. Joukovski », paru en 1877 dans Otetchestvennyie Zapiski, incita Marx à écrire une réponse qui restera inédite jusqu’en 1886, quand Vera Zassoulitch la recevra par l’intermédiaire d’Engels et la fera paraître dans le journal genevois Vestnik Narodnoi Voli. Voir ce texte, remarquable document de sociologie « matérialiste » appliquée à la Russie, dans « Economie », t. II, p. 1552 sq. Engels en fit état, en 1894, dans une Postface de « La question sociale en Russie », publiée dans une brochure intitulée « Internationales aus dem Volkstaat, 1871-1875 » (voir la traduction française dans Cahiers de l’l.S.E.A., série S, n° 13, juillet 1969, p. 1335-1366. Dans leurs polémiques contre Mikhailovski, ni Plékhanov ni Lénine n’ont prêté attention aux vues exposées par Marx. Cf. PLÉKHANOV, « À propos de la question du développement de la conception moniste de l’histoire » (1895) ; et LÉNINE, « Ce que sont les “Amis du peuple” » (1894), in Œuvres, t. l, Paris, Éditions Sociales, 1958, p. 147-360.

[4] Voir « Économie », t. II, p. CXVII sq. (introduction).

[5] M.E.W., 19 : p. 102.

[6] M.E.W., 19 : p. 102 et 104.

[7] « Karl Marx », in M.E.W., 19 : p. 103.

[8] « Karl Marx », in M.E.W., 19 : p. 103.

[9] M.E.W., 19 : p. 104.

[10] Nous nous efforçons, dans les lignes ci-dessus, de réduire à une formule ayant valeur de thèse le résultat des recherches de M. Rubel.

[11] M.E.W., 19 : p. 104.

[12] F. ENGELS, « Karl Marx, Critique de l’économie politique », in Das Volk, les 6 et 20 août 1859 ; M.E.W., 13 : p. 468-477. Comptes rendus du Capital pour huit périodiques allemands, octobre 1867-mars 1868 ; in M.E.W., 16 : p. 207-218, 226-252.

[13] M. Rubel a inventorié les déclarations faites par Marx à diverses reprises et dans plusieurs écrits à propos de ce qu’il considérait comme ses propres apports à la compréhension scientifique et critique des relations humaines, particulièrement dans le domaine de l’histoire de l’économie sociale. Voir « Économie », t. II, p. CXXVIII-CXXXII.

[14] Das Volk, le 6 août 1859 ; M.E.W., 13 : p. 469.

[15] Ibid., p. 470 ; « Économie », t. l, p. 273.

[16] Ibid., p. 471.

[17] M.E.W., 13 : p. 474.

[18] À savoir : dans le domaine de la critique.

[19] M.E.W., 13 : p. 474.

[20] Grundrisse der Kritik der politischen Oekonomie (Rohentwurf). 1857-1858. Anhang 1850-1859. Dietz Verlag, Berlin (Est), 1953.

[21] Marx à Engels, le 14 janvier 1858 ; voir M. RUBEL, Marx critique du marxisme, p. 379 sq.

[22] Il n’est pas impossible que Marx ait jugé bon d’accepter l’interprétation qu’Engels donnait de sa méthode, sans se croire tenu à apporter une rectification apte à prévenir les malentendus qui naîtront fatalement à partir du moment où son enseignement sera livré à une école en mal de système. Marx savait qu’il possédait en la personne d’Engels un lecteur sérieux et original, dont il avait dans le passé su apprécier l’apport intellectuel à sa propre œuvre. Aussi n’estimait-il pas nécessaire d’intervenir dans la tentative de son ami pour définir la nature de cette méthode dialectique qu’il s’était proposé d’élaborer lui-même, le moment venu.

[23] M.E.W., 13 : p. 477 ; Œuvres choisies, op. cit., t. l, p. 392.

[24] M.E.W., 13 : p. 475.

[25] Ibid.

[26] « Économie », t. l, p. 272.

[27] M.E.W., 19 : p. 103. Engels redira cet éloge sur la tombe de Marx, quand il qualifiera la première découverte de « loi du développement de l’histoire humaine », de « fait élémentaire voilé auparavant sous un fatras idéologique » (cf. le « Discours sur la tombe de Karl Marx », in Œuvres choisies, op. cit., p. 177).

[28] Anti-Dühring, M.E.W., 20 : p. 26. L’introduction parut dans le Vorwärts ! en plusieurs suites au cours de janvier 1877.

[29] Ibid., p. 19.

[30] Ibid., p. 22.

[31] Ibid.

[32] Avant-propos de l’édition de 1878, ibid., p. 6.

[33] Cf. ENGELS, op. cit., M.E.W., 20 : 8. Cette déclaration figure dans l’avant-propos de la deuxième édition de l’Anti-Dühring ; elles est datée de Londres, le 23 septembre 1885. Nous reviendrons plus loin sur les positions que Engels a prises après la mort de Marx en définissant la part que chacun des deux « fondateurs » aurait donnée à l’œuvre commune.

[34] L’ensemble des matériaux fut publié d’abord en 1932 dans Marx-Engels Archiv, vol. II, puis en 1935 dans un volume spécial de la MEGA (Moscou-Léningrad) ; le volume réunit l’Anti-Dühring et la Dialectique de la Nature.

[35] Engels à Marx, le 30 mai 1873. La lettre était également destinée au savant chimiste Carl Schorlemmer. Les quelques remarques notées par ce dernier en marge de la lettre trahissent une certaine réserve sur la manière « dialectique » proposée par Engels pour établir les formes de transition entre les divers domaines de l’expérience du mouvement de la « matière ». Dans un post-scriptum, Engels formule cet avertissement : « Si vous pensez que la chose est sérieuse, n’en parlez à personne, pour qu’un quelconque Anglais pouilleux ne me la vole pas ; les travaux préparatoires exigeront sans doute encore beaucoup de temps. »

[36] MEW, 20 : p. 131. « La dialectique n’est rien d’autre que la science des lois générales d’un mouvement et de l’évolution de la nature, de la société humaine et de la pensée » (p. 131 sq.).

[37] Il est intitulé Aus der « kritischen Geschichte » (« A propos de l’Histoire critique »). Il s’agit du dernier travail de théorie économique écrit et publié par Marx environ six ans avant sa mort.

[38] Avant-propos des éditeurs du volume XX de MEW, p. VIII.

[39] Texte original de la notice, cf. fac-similé dans MEW, 19 : p. 183.

[40] Il y eut six séries de ce journal : série I du 18 novembre 1877 au 14 juillet 1878 ; série II du 21 janvier 1880 au 25 août 1880 (sous-titre : « organe collectiviste révolutionnaire ») ; série III du 11 décembre 1881 au 5 novembre 1882 (« organe du Parti ouvrier »). Ces trois premières séries sont hebdomadaires. Les séries IV et V parurent quotidiennement à partir du 29 octobre 1883 (56 numéros) ; de la série VI, un hebdomadaire, il y eut un seul numéro en avril 1886. « L’Égalité(1re série)... par sa rédaction, donc par son contenu, est très éclectique : elle insère sans discrimination des articles ou études de Marx, de Blanqui et du libertaire Elisée Reclus. Guesde lui-même reste porteur d’idéologies étrangères au marxisme (...). Mais en dépit de ces alliages, l’Égalité est bien le premier journal marxiste français » (cf. C. WILLARD, Les Guesdistes, Paris, Éditions Sociales, 1965, p. 14). L’auteur laisse malheureusement son lecteur dans l’ignorance de ce qu’il entend par l’épithète « marxiste ». À propos de la formation « marxiste » de Guesde, il attribue le rôle de « révélateur » à Karl Hirsch, émigré allemand et correspondant de la presse social-démocrate, « ancien lassallien converti au marxisme » (ibid., p. 13). Voir également M. DOMMANGET, op. cit., p. 156 sq. Sur l’accentuation du « marxisme » dans la deuxième série de l’Égalité, voir M. DOMMANGET, op. cit., p. 158 sq., et surtout M. PERROT, « Le Premier Journal marxiste français : l’Égalité de Jules Guesde (1877-1883) », in Actualité d’histoire, juillet-septembre 1959, p. 1-26.

[41] L’Égalité, 1re série, n° 1, le 18 novembre 1877, p. 1.

[42] Ibid.

[43] Ibid., p. 2.

[44] Ibid., p. 3.

[45] Ibid., p. 5.

[46] L’Égalité du 30 décembre 1877, p. 3-4 : 2 colonnes et demie contenant un extrait du Capital, trad. par J. Roy, chapitre intitulé « Qu’est-ce qu’une journée de travail ? »

[47] Ibid., p. 5.

[48] Ibid.

[49] Un article intitulé « Grande culture et grande propriété » (l’Egalité du 6 janvier 1878) recommande la lecture du chapitre XXVII, consacré à « l’Expropriation de la population campagnarde », dont il résume la thèse centrale. Sous le titre « l’Accumulation capitaliste », le journal donne (le 20 janvier 1878) un extrait du chapitre final où Marx « flirte » avec la catégorie hégélienne dite « négation de la négation » (cf. « Economie », t. l, p. 1239 sq.). Dans l’Egalité du 3 février 1878 il Y a un extrait du chapitre sur « l’Accumulation primitive ».

[50] Voir, entre autres, l’essai de DE PAEPE dans die Zukunft (Berlin) repris par l’Égalité (le 6 janvier 1878) : « la Science sociale et le prolétariat ». L’auteur insiste sur la nécessité, pour les travailleurs, d’étudier l’« économie sociale » et de s’armer ainsi contre la tentation de faire de leurs dirigeants politiques « autant de papes et du socialisme une religion ».

[51] L’Égalité du 27 janvier 1878, article intitulé « la Loi des salaires ». L’auteur s’efforce d’étayer sa critique du mouvement coopératif par le recours à cette trouvaille lassallienne sévèrement condamnée par Marx. Voir la Critique du programme du Parti ouvrier allemand (1875), in « Économie », t. l, p. 1426-1428. Marx ne pouvait que désapprouver l’affirmation selon laquelle il s’agissait d’une « loi économique de laquelle doit partir tout essai de socialisme scientifique » (l’Égalité du 27 janvier 1878, p. 2).

[52] L’Égalité du 10 février 1878, article intitulé « la politique socialiste ». On notera le caractère « léniniste » de cette formule qui reflète toutefois l’influence que la personnalité charismatique de Lassalle exerçait alors dans les milieux des socialistes français favorables à Marx

[53] Cf. l’Égalité du 17 février 1878, compte rendu du congrès de Lyon et commentaire du discours de Dupire, inspiré par Guesde. Dans le même texte, on lira un passage sur l’« appropriation collective » en tant que revendication et objectif « que nous poursuivons avec Marx, Tchernichevsky, De Paepe, etc. ».

[54] L’Égalité, le 5 mai 1878. La lettre porte la signature de Julien Dupire.

[55] La coopération ouvrière avait été un des grands sujets qui, surtout à l’instigation du Conseil général inspiré par Marx, fut inscrit à l’ordre du jour de la première conférence de l’A.I.T. Cf. FREYMOND, t. l, p. 33 sq. A propose des « pionniers de Rochdale », cf. le Capital, livre ler, in « Économie », t. l, p. 870 sq., où l’on peut lire aussi que « la coopération apparaît comme mode spécifique de la production capitaliste » (ibid., p. 874).

[56] L’Égalité le 5 mai 1878, p. 1-3.

[57] Le lecteur désireux de connaître en profondeur les divers éléments constitutifs de l’éthique socialiste tels que l’on peut les dégager de l’enseignement marxien pourra consulter le recueil de M. RUBEL, Pages de Karl Marx pour une éthique socialiste, 2 vol., Paris, Payot, 1970. L’éditeur de cette anthologie a, en outre, entrepris de démontrer l’incompatibilité entre cet enseignement et toute tentative de constituer à partir des théories de Marx un « système marxiste », ou un « marxisme » systématique. Voir M. RUBEL, Marx critique du marxisme, op. cit., « Postface », p. 403-443.

[58] L’Égalité, 5 mai 1878, loc. cit.

[59] L’Égalité, 26 mai 1878, p. 3.

[60] Sous la rubrique « Variété », un article sur « Lassalle et Bastiat » ( l’Égalité du 5 et du 19 mai 1878) s’attache à démontrer la supériorité du socialiste allemand sur l’économiste libéral français. Lassalle « réfute la théorie de Bastiat, lui oppose la vérité économique qui... conduit directement et fatalement aux conclusions socialistes et fournit les arguments les plus solides aux revendications du prolétariat » (ibid., p. 8).

[61] L’Égalitédu 26 mai 1878 commence par donner un extrait de l’article de Blanqui paru dans le Libérateur de mars 1843. Dans son numéro du 2 juin 1878, le journal publie sous le titre « Blanqui socialiste » un article de celui-ci, « Qu’est-ce que la Révolution ? ».

[62] L’Égalitédu 9 juin 1878, p. 6.

[63] Lettre de Labusquière à Marx, le 29 mai 1878.

[64] En fait, la santé de Marx connut dans la première moitié de 1878 une certaine amélioration, alors que celle de son épouse ne cessa d’empirer. Marx profita du répit que lui laissait la maladie pour reprendre ses lectures scientifiques en vue d’écrire le livre II du Capital.

[65] L’Égalité du 30 juin 1878. C’est à la suite de cet attentat que le gouvernement prussien promulgua le fameux Sozialistengesetz, la loi d’exception qui déclara le parti social-démocrate hors la loi et l’obligea à transférer son activité en Suisse et dans la clandestinité. Voir MEW, 19 : 138 sq. et 140 sq.

[66] Le suffrage universel, en matière d’émancipation économique, « ne pouvait servir qu’à l’ennemi, à la caste dirigeante » ; cet « arme pacifique » du vote « n’est en réalité qu’un joujou du nouvel an, la tranquillité des bourgeois, l’amusement des travailleurs ». Numéro du 14 juillet 1878.

[67] Le journal (deuxième série) proclame la rupture avec la « tradition conservatrice et coopérative » des congrès de Paris, et même de l’Internationale française de 1866-1870, rupture réalisée par le congrès de Marseille qui « a donné une majorité considérable aux conclusions du socialisme scientifique, le collectivisme révolutionnaire » (le 21 janvier 1880). C’est comme si les rédacteurs du journal avaient tenu à marquer une certaine distance vis-à-vis d’un « marxisme » à tendance trop réformatrice !

[68] Voir M. RUBEL, « La légende de Marx, ou Engels fondateur », in Marx critique du marxisme, p. 17-24.

[69] L’Égalité, le 14 juillet 1878, dans un article anonyme intitulé « Collectivisme et socialisme ».

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