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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
À la mémoire de Marek Edelman ( 1919 ? - 2009 )
Véronique Chevillon (2009)
19 octobre 2009 par vero

Marek Edelman, rebelle éternel, vient de mourir à Lodz, Pologne. Connu pour son franc parler et ses prises de positions vigoureuses, il est apprécié ou déprécié pour les mêmes raisons en fonction des points de vue. Quoi qu’il en soit, il ne laisse pas indifférent, d’autant moins qu’il est un symbole de l’histoire de la Pologne du XXème siècle.

Il grandit à Varsovie où ses parents meurent précocement (son père Nathan en 1924 et sa mère Cecylia en 1934). Membre actif du Bund (le parti ouvrier autonomiste des Juifs laïcs non sionistes fondé en 1897), c’est en tant que tel qu’il s’engage dans le mouvement de résistance du ghetto de Varsovie lorsque les Allemands le mettent en place en 1940 (décret de création le 2 octobre) [1]. A partir de juillet 1942, quand les nazis engagent leur « große Aktion » (déportation de près de 300 000 prisonniers en deux mois, du ghetto vers le centre d’extermination de Treblinka), ce mouvement de résistance évolue. Se créé alors l’Organisation Juive de Combat (Żydowska Organizacja Bojowa) qui regroupe les différents mouvements de gauche. Son pendant, l’Union Militaire Juive (Żydowski Związek Wojskowy) qui existe depuis 1939, regroupe les mouvances de droite [2]. Les quelques dizaines de milliers de Juifs qui seront encore dans le ghetto après ces déportations massives sont majoritairement des jeunes. Les enfants, les malades et les personnes âgées sont morts de maladie, de faim ou ont été déportés parmi les premiers. Ces derniers prisonniers du ghetto sont soit connus des allemands parce qu’employés par les entreprises allemandes du ghetto (environ 30 000 personnes), soit cachés dans tous les types d’abris possibles (les « Bunkers »), trouvés ou construits, soit enfin pour une petite proportion cachés dans la « zone aryenne » de Varsovie (cf. le très actif Bernard Goldstein [3]).

Marek Edelman fait partie des hommes et femmes qui décident de vendre chèrement leur peau, les armes à la main, même s’ils sont lucides et savent qu’il s’agit d’un combat sans espoir. La SS et la Wehrmacht sont évidemment bien plus nombreux et bien mieux armés. Néanmoins, lors de la première opération de janvier 1943, les Allemands se heurtent avec surprise à une opposition farouche. La dernière « Aktion », connue sous l’appellation de Révolte du ghetto [4], aura lieu du 19 avril au 16 mai 43. Jürgen Stroop qui dirigeait les troupes allemandes avait annoncé, dans l’un de ses rapports journaliers, que le ghetto serait liquidé en trois jours. Les insurgés tiendront tête durant trois semaines de combats intenses avec une énergie étonnante en regard de leurs moyens dérisoires. Lorsque tout sera perdu, certains feront le choix de se suicider, comme Mordechaï Anielewicz, Commandant de l’OJC. Marek Edelman, Commandant en second, refuse absolument l’idée du suicide et réussit finalement à fuir le ghetto avec quelques dizaines d’autres membres de l’organisation lorsque les troupes allemandes dirigées par Jürgen Stroop, le détruisent méthodiquement par le feu [5].

Pour autant, la guerre n’est pas terminée et Marek Edelman poursuit sa vie de combattant en s’engageant auprès des partisans de l’Armée du Peuple (Armia Ludowa, créée le 1er janvier 1944) qui se battra pour la libération de Varsovie.

Malgré les campagnes antisémites qui feront encore rage en Pologne (notamment après guerre et à la fin des années 60), Marek Edelman refuse de quitter le pays contrairement à la grande majorité des survivants Juifs de Pologne. « Les Juifs sont partis, les antisémites sont restés », disait-il sous forme de boutade réaliste. Il s’installe définitivement à Lodz où il devient un cardiologue réputé. Il ne cessera de rappeler que la Pologne est sa patrie. Il restera fidèle à ses convictions de Bundiste, laïc et antisioniste, défendant l’opinion selon laquelle « la culture israélienne, ce n’est pas la culture juive » parce que la culture juive « véritable » était pour lui celle qui a disparu dans les centres d’extermination. Il reproche à Israël - et à Ben Gourion en particulier - une forme d’abandon des Juifs d’Europe (en 1942) et de la culture du « Yiddishland » [6].

Mais l’histoire de la Pologne se poursuit et l’on retrouve Marek Edelman participant à la création de Solidarnosc. Après le coup d’état du Général Jaruzelski en décembre 1981 et l’instauration de la loi martiale, il est arrêté par les services de sécurité durant quelques jours.

En 1988 c’est une reconnaissance de son engagement permanent au service de ses idéaux et de la Pologne avec la remise de la plus haute distinction civile : il est fait « Chevalier de l’Ordre de l’aigle blanc » par le Président de l’époque, Aleksander Kwaśniewski.

De 1989 à 1993 il est élu sur les listes de Solidarnosc puis de l’Union Démocratique fondée par Tadeusz Mazowiecki.

Chaque 19 avril, quelle que soit la date retenue par les officiels pour la commémoration de la Révolte, il s’est rendu au Monument en hommage aux héros du ghetto, à Varsovie, avec un petit bouquet de jonquilles pour honorer la mémoire de ses camarades de combat. Je citerai pour terminer les paroles devenues célèbres d’Arie Wilner, dit Jurek, de l’OJC : « Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d’ici. Nous voulons sauver la dignité humaine. » Cela ne s’applique-t-il pas à l’ensemble du parcours de Marek Edelman, à son statut d’insurgé du ghetto bien entendu, mais au-delà même, à l’ensemble de sa vie ?


Crédit iconographique :

— Photo de Mariusz Kubik (Wikipedia Commons) ;

[1] Les archives du ghetto, plus de 6 000 documents collectés par l’historien Emanuel Ringelblum, retrouvées dans les ruines du ghetto et mises en forme par Ruta Sakowka : Archives clandestines du ghetto de Varsovie (tome 1 : Lettres de l’anéantissement, tome 2 : Les enfants et l’enseignement), Ed. Fayard, coll. Histoire, parues en 2007.

[2] Un survivant, Dawid Wdowiński écrivit ses mémoires : And we are not saved, Philosophical Library, New York.

[3] Lire son ouvrage : L’Ultime combat : nos années au ghetto de Varsovie, paru en 1947 aux Etats-Unis, réédité à La Découverte, Zones, en 2008.

[4] Lire de Larissa Cain, enfant survivante qui mène des recherches sur l’histoire du ghetto : Ghettos en révolte, Pologne, 1943, Ed. Autrement, 2003.

[5] Lire de Marek Edelman : Mémoires du ghetto de Varsovie, écrit en 1945 et publié par les éditions Liana Lévi en 2002 et le texte d’Hanna Krall à partir d’entretiens avec Marek Edelman : Prendre le bon dieu de vitesse, Arcades, 2005.

[6] « En 1939, sur un peu plus de 16 millions de Juifs dans le monde, plus de la moitié vit en Europe Orientale et près de 5 millions en Amérique du Nord », Georges Bensoussan, historien, in Le Temps du ghetto (livret d’accompagnement du film éponyme de Frédéric Rossif).