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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Appel contre la suppression des cours d’histoire en Terminale S
Par un collectif de professeurs, à propos de la réforme des lycées
8 décembre 2009 par eric

Note Smolny :

Bien que sans grandes illusions sur ce que peut être la réalité de la formation des jeunes « citoyens » à l’école de notre chère République dont les choix idéologiques sont et resteront ceux de la classe dominante, on ne se lasse pas d’être étonné par le grand n’importe quoi qui préside aux destinées du système d’« éducation nationale ». Lieu sensible entre tous qui concentre, surtout dans les années avant le lycée, les contradictions les plus violentes d’une société de classes qui ne s’assume pas comme telle, mais organise plus ou moins consciemment l’exclusion, la désocialisation et l’humiliation de fractions considérables de chaque génération.

Comme nous l’avions fait pour les falsifications audiovisuelles qui avaient accompagné la commémoration de la fuite du roi à Varennes, nous publions ci-dessous une tribune libre de professeurs d’histoire contre les projets de réforme du lycée de l’inénarrable Luc Chatel, réforme conduisant entre autres à supprimer l’enseignement de l’Histoire en Terminale S.

E.S.


Texte de l’appel :

« L’Histoire est la conscience de l’humanité » a écrit il y a plus d’un siècle et demi le grand journaliste libéral Emile de Girardin.

C’est à cette conscience de l’humanité que s’attaque aujourd’hui le ministre de l’Education nationale Luc Chatel, diplômé de marketing, ancien chef de produit, puis chef de groupe enfin directeur des ressources humaines de l’Oréal, leader mondial de cosmétiques.

Une mise à mort programmée.

Il vient en effet d’annoncer sa volonté de rendre cet enseignement optionnel en terminale S celle qui accueille plus de la moitié des effectifs de l’enseignement général en terminale. En réalité cette transformation en enseignement facultatif d’un enseignement jusqu’ici obligatoire et figurant comme tel au baccalauréat préfigure sa disparition définitive à moins que les enseignants s’appuyant sur une mobilisation de tous les citoyens attachés à l’école républicaine ne contraignent le ministre à renoncer à son projet. Luc Chatel croit nous donner le change en annonçant le maintien voire le renforcement de cet enseignement en première assorti d’une épreuve anticipée du bac à la fin de cette année. Mais concentrer sur deux ans ce qui s’étudiait en trois ans suppose inévitablement soit que l’on sacrifie des pans entiers du programme d’histoire contemporaine soit leur « compactage » en « thèmes » vagues et larges, propices à tous les endoctrinements, où l’idéologie préétablie submergera toute connaissance de faits objectifs.

On massacre l’enseignement de l’histoire depuis plus de trente ans.

L’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie dénonce à juste titre ce dispositif et ses conséquences corporatives. Nous voudrions ici souligner la continuité entre cette contre réforme et celles qui l’ ont précédée : dès les années 1970, fut imposée en primaire la dissolution de nos disciplines dans le brouet clair de « l’éveil » et au collège apparurent les « thèmes » diachroniques ; si bien qu’en 1979 Alain Decaux pour le grand public, Pierre Goubert avec le prestige que lui conféraient ses travaux universitaires sonnèrent l’alarme : on n’apprend plus l’histoire à vos enfants.

Le lycée épargné jusque là subit à son tour l’assaut des démolisseurs : en 1995 le ministre Bayrou bouleverse les programmes de seconde sous prétexte d’y introduire l’enseignement du « fait religieux » et afin de souligner les hypothétiques racines communes aux nations européennes et en particulier leurs prétendues racines chrétiennes. Cela nous valut un programme à thèmes totalement désarticulé sans aucun souci de cohérence chronologique et interdisant par conséquent toute appréhension de la causalité en histoire : le citoyen à Athènes au Ve siècle, naissance et diffusion du christianisme, la Méditerranée au XIIe siècle, carrefour de trois civilisations (souligner les fondements religieux et politiques), Humanisme et Renaissance, la Révolution et l’Empire...

Pour faire face à l’indifférence croissante des familles et des jeunes à l’égard des questions religieuses dans une Europe de plus en plus sécularisée, on choisit de les aborder par le biais du culturel ce qui nous valut de beaux chapitres magnifiquement illustrés sur la Renaissance artistique des XVe et XVIe siècles mais au prix d’un escamotage des questions suivantes : la découverte de l’Amérique, le commerce transatlantique et la traite esclavagiste, l’effacement de la Méditerranée au profit des Etats situés sur la façade atlantique ! Le chapitre traditionnel sur la société d’Ancien régime passait lui aussi à la trappe, on étudierait désormais la Révolution en omettant de rappeler précisément ce qu’était cette société du privilège qu’elle abolit en proclamant l’égalité en droits !

Nouvelle offensive en 2003 : au nom de l’approche thématique, on imposa aux élèves de première littéraire et économique et sociale d’étudier l’histoire du premier XXe siècle avec la grille de lecture suivante : « guerres, démocraties et totalitarismes » (1914 1945)., inspirée directement par le révisionniste allemand Ernst Nolte.

Cette confusion délibérément entretenue entre nazisme, fascisme et stalinisme au nom du fumeux concept de totalitarisme faisait fi des circonstances historiques différentes qui avaient présidé à la naissance de ces régimes, ignorait les forces sociales qui les soutenaient, les objectifs poursuivis, l’un menant à la chambre à gaz et l’autre au camp de travail suivant la formule de Raymond Aron. Cet envahissement majeur du thème du totalitarisme permettait de gommer le rôle des magnats de la sidérurgie allemande dans la venue au pouvoir de Hitler, d’effacer le lien entre la grande crise de 1929 et la marche à la seconde guerre mondiale ! Celle-ci disparaissait des programmes de troisième et devenait une crise comme une autre, un accident de la croissance en première ! D’une manière générale, les faits économiques et les luttes sociales n’étaient plus mis en rapport avec les évènements politiques, et la trame chronologique était disloquée par ces fameux thèmes, interdisant de fait aux lycéens de première de trouver une quelconque causalité dans l’enchaînement des évènements.

La fin de l’histoire ?

Ce fut le pronostic émis par l’illuminé Fukuyama saluant la chute du mur de Berlin et la désintégration de l’URSS - deux événements de nature et de portée différentes - comme l’avènement d’une ère paisible pour un capitalisme sans entraves et sans crises...Or depuis 1989 les guerres n’ont pas manqué ni les crises économiques. Néanmoins nos ministres de l’éducation nationale persistent. Luc Chatel veut aujourd’hui parachever l’oeuvre entreprise depuis près de quarante ans, de mettre à mort l’enseignement de l’histoire et de la géographie. La contre réforme de Luc Chatel annonce le coup de grâce.

« Celui qui ignore son passé est condamné à le revivre. »

Veut-on condamner la jeune génération à revivre la grande crise de 1929 ? Veut-on rendre inévitable la marche à de nouveaux affrontements guerriers, pour le pétrole, pour l’eau, pour les métaux rares, le tout déguisé en conflits de civilisation ? Ou en « lutte contre le terrorisme » ?

Le président de la république préfère les curés aux instituteurs.

Avec Condorcet nous pensons que la théologie n’a rien à faire dans l’instruction publique et que celle-ci, gratuite, générale, laïque et obligatoire est due par la république à tous les jeunes, les futurs citoyens.

Nous rejetons les affirmations intéressées de ceux qui prétendent que pour « rétablir le lien social » il faille développer le sens du « sacré » et souligner les « fortes valeurs fédératrices » des trois monothéismes, (tu ne tueras point, tu ne voleras point, tu aimeras ton prochain, vaste programme ironise Paul Veyne, et qui n’ a jamais empêché les clergés de tous bords de bénir les guerres, les guerriers et les financiers ...)

Avec les grands révolutionnaires de 1789-1793, nous pensons que les hommes, les femmes et en particulier les jeunes générations ont besoin d’être éclairés et non pas endoctrinés, comme avant-hier sous Pétain sous la bannière du Sacré Coeur et du culte du chef, aujourd’hui sous le drapeau de l’Education civique moralisatrice façon patronage, où la tolérance, la solidarité et le développement durable sont chantés sur tous les tons : pendant que de multiples associations s’invitent dans les classes pour « construire un puits au Burkina Faso », on néglige d’enseigner aux collégiens la géographie de l’Afrique et aux lycéens le rôle du FMI, de la Banque mondiale et des multinationales dans le pillage de ce continent.

Nous invitons tous ceux qui croient encore aux valeurs républicaines et démocratiques, à dire « halte au massacre de l’enseignement de l’histoire et de la géographie » et, comme première mesure d’urgence à signer la pétition de l’Association des professeurs d’Histoire et de Géographie [1] qui exige le maintien de l’enseignement obligatoire de l’histoire géographie en terminale scientifique. La jeunesse a le droit de connaître le passé afin de pouvoir comprendre le présent et s’attacher ainsi à ne pas revivre les désastres qui ont toujours accompagné et suivi le déferlement de la misère, l’ignorance et l’enrôlement des hommes et des femmes au nom de la race ou de la religion ou de la terre.

Nous invitons ceux qui veulent se joindre à cet appel à le faire savoir auprès de Nicole Perron 71 A rue de Talant 21000 Dijon / lucienperron [at] wanadoo.fr


Premiers signataires :
-  Paul Arrighi, docteur en histoire
-  Michel Barbe, agrégé de géographie
-  Marie Claude Bartholy, professeur de philosophie
-  Odile Dauphin, coordinatrice du livre collectif L’enseignement de l’histoire-géographie de l’école élémentaire au lycée, vecteur de propagande ou fondement de l’esprit critique ? paru en 2009 à l’Harmattan
-  Christine Excoffier professeur d’histoire géographie, lycée Périer à Marseille
-  Rémy Janneau, agrégé d’histoire, ancien professeur à l’IUFM de Basse Normandie
-  Elsa Forey, professeur de droit public, Université de Franche Comté
-  Franck Labrasca professeur de lettres à l’université Rabelais Tours
-  Claudie Lescot, professeur au collège Sonia Delaunay, en ZEP, Paris, XIXe arrondissement.
-  Jean Jacques Marie, agrégé, historien de la révolution russe
-  Danièle Moatti-Gornet, agrégée d’histoire, docteur en philosophie, professeur au lycée Simone Weill à Paris
-  Nicole Perron, agrégée, historienne de la révolution française
-  Serge Sebban, professeur au lycée Bergson, Paris XIXe arrondissement.
-  Jean Marc Schiappa, historien des babouvistes, président de l’Institut de recherches et d’études de la Libre pensée

[1] On la trouve sur le site de l’APHG