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Avant-propos des éditions Agone à l’autobiographie de Howard Zinn
Frédéric Cotton & Thierry Discepolo (2005)
6 février 2010 par eric
L’historien et militant Howard Zinn est décédé ce 27 janvier 2010. Nous publions avec l’aimable autorisation des éditions Agone, l’avant-propos qui accompagnait la parution de son Autobiographie, à laquelle les références et paginations ci-dessous renvoient.

Après le recueil d’essais rassemblés sous le titre « Nous, le Peuple des États-Unis... », approche théorique et thématique du récit épique collectif qui est au cœur de son Histoire populaire des États-Unis [1], l’autobiographie de Howard Zinn livre la trame existentielle et individuelle d’une conception du métier d’historien soucieuse de remettre le plus grand nombre, avec son quotidien et ses idéaux, à sa place d’acteur principal de l’Histoire. On peut donc la lire comme le troisième volet d’un triptyque dans lequel l’auteur déplace son point de vue sur le projet d’une « macro-histoire par le bas » [2].

Mais cette autobiographie est avant tout une formidable leçon d’enthousiasme et d’optimisme sans illusions. Il est vrai que les deux principales luttes dans lesquelles Howard Zinn s’est engagé, pour l’égalité raciale et contre la guerre du Vietnam, aboutirent à de grandes victoires ; luttes dont il montre ici qu’elles ont commencé sous l’impulsion d’une poignée de militants pour mobiliser finalement des millions de personnes. Et son métier fournit à Howard Zinn comme un antidote au flot d’images et d’articles déversé quotidiennement, qui nous maintient à la surface désespérante du présent, quand il faudrait au contraire garder en mémoire les surprises que l’histoire nous a toujours réservées.

En se racontant simplement, sans invocations théoriques et loin de toute grande fresque historique, Howard Zinn montre comment apparaissent, « à partir des plus légers mouvements d’indignation, des échos assourdis de la protestation et au milieu des signes diffus de résistance, les présages de l’exaltation du changement ».

Où l’on voit que l’historien - qui analyse dans « Nous le peuple » et raconte dans Une histoire populaire comment les gouvernements font de toutes leurs interventions militaires des « causes justes » - fut aussi, en 1943 dans le ventre d’un bombardier de l’US Air Force, un combattant de la plus « juste » des guerres, dont il sortira en pacifiste farouchement opposé à l’impérialisme états-unien, du continent américain lui-même jusqu’en Asie du Sud-Est.

Où l’on découvre dans quel quotidien Howard Zinn a bâti sa déontologie et sa méthodologie d’historien [3]. L’auteur et sa famille, les amis ou les compagnons d’un moment occupent cette fois le devant de la scène : l’expérience de la Grande Dépression et du New Deal ; celle du militant et universitaire qui témoigne comme expert dans des procès intentés aux amateurs d’action directe ; enfin, avec les étudiants, l’expérience du combat pour la liberté d’expression sur le campus de la Boston University. Une fois encore, mais cette fois à leurs côtés, Howard Zinn témoigne pour les anonymes ordinaires, et pourtant extraordinaires, qui s’affrontent à une Amérique aux blocages puissants, mais que les forces de progrès et de contestation font malgré tout avancer.

Où l’on voit ce que mettre ses idées en pratique - ou plutôt à l’épreuve - veut dire : enseignant blanc dans une université noire, il refuse l’ordre social raciste (auquel participe une partie de la bourgeoisie noire) et y perdra son emploi ; universitaire expliquant à ses étudiants la place de la désobéissance civile dans l’histoire politique des États-Unis, il connaîtra la prison pour avoir choisi d’honorer une invitation à un meeting pacifiste plutôt qu’une citation à comparaître devant un tribunal ; militant anti-guerre de la première heure, il acceptera une invitation à se rendre en territoire nord-vietnamien, en plein conflit, pour aider à la libération de trois soldats américains prisonniers.

L’édition américaine de cette autobiographie paraît au milieu des années 1990, quelque temps après que l’auteur eut quitté l’enseignement. Un retrait de la vie publique toutefois très relatif : en plus des invitations faites à l’ex-enseignant de revisiter les grands mythes fondateurs des États-Unis - thème qui introduit ce livre -, Howard Zinn a continué (et continue) de faire paraître des ouvrages d’historien et des articles de presse sur l’actualité politique, nationale comme internationale. Il semble même qu’après le succès de son œuvre majeure, Une histoire populaire des États-Unis [4], cette perspective historique en rupture avec l’histoire officielle éveille un intérêt croissant chez de nouvelles générations, tant chez les militants proprement dits que chez bon nombre de personnalités artistiques. Ainsi, à la suite du chanteur Bruce Springsteen qui, dans les années 1980, avait écrit et enregistré son album Nebraska sur la base de sa lecture d’Une histoire populaire, ce sont désormais, pour ne citer qu’eux, les acteurs Matt Damon et Ben Affleck qui travaillent actuellement sur un projet télévisuel inspiré de ce livre - auquel faisait ouvertement référence le film Good Will Hunting, réalisé en 1997 par Gus Van Sant à partir de leur scénario.

Plus que jamais, l’œuvre de Howard Zinn - dont la personnalité a fait l’objet d’un documentaire sorti pendant la campagne présidentielle de 2004 [5]
-  est, dans son pays, au cœur de la réflexion de ceux qui ne croient pas à la « fin de l’histoire », pour qui la notion de « lutte des classes » n’a perdu ni ses vertus explicatives ni son actualité et qui n’ont pas remisé le projet d’une société égalitaire dans un monde en paix.

C’est donc pour rendre compte à la fois de la manière dont s’est poursuivie la vie de Howard Zinn au cours de la dernière décennie mais aussi pour montrer comment ses réflexions de militant prennent source dans ses analyses d’historien que nous avons augmenté l’édition originale de cette autobiographie d’une dizaine de textes - donnant au lecteur francophone quelques éléments d’une œuvre entièrement disponible au lecteur anglophone. Et d’abord quelques courts témoignages qui accompagnent tous ceux dont Howard Zinn a tissé son récit : témoins qu’il a croisés, comme la militante pour les droits civiques Fannie Lou Hamer, torturée par la police du Sud ségrégationniste [infra, p. 110-112] ; personnages publics comme Paul Robeson et Mohammed Ali [infra, resp. p. 33-36 & 201] ; ou encore les propos d’un amiral de l’US Navy qui s’indigne de voir son pays utiliser la guerre comme un banal outil de politique étrangère [infra, p. 165-169] [6].

Si l’un des deux principaux axes du militantisme de Howard Zinn est la défense d’une société sans classes où le racisme ne serait plus qu’un mauvais souvenir, l’autre est sans conteste un pacifisme nourri de son expérience de combattant de la Seconde Guerre mondiale. Les attentats du 11 septembre 2001 et leurs « conséquences », l’escalade de la « guerre contre le terrorisme », avec les interventions militaires des États-Unis en Afghanistan puis en Irak, ont donc mobilisé son indestructible ferveur pacifiste et fait de lui l’un des principaux porte-parole du mouvement anti- guerre américain, multipliant les attaques contre la politique belliciste du président George W. Bush. « Notre travail est simple : il faut les arrêter », déclarait-il dans un article paru en décembre 2002 dans The Progressive - avant, donc, que la guerre en Irak ne devienne réalité. Puis, dans la même revue, en mars 2003, à la veille de cette guerre, Zinn préconise de « se lancer dans un processus de délégitimation du gouvernement. [...] Après tout, ne s’est-il pas installé au pouvoir à la suite d’un coup d’État et au mépris de la volonté populaire ? »

En annexe à la deuxième partie de cette autobiographie, consacrée aux guerres, nous avons rassemblés trois textes récents sous le titre « Du terrorisme et de la guerre » : sa réaction à chaud aux attentats du 11 septembre 2001 ; une analyse de la « croisade » américaine contre l’« axe du Mal » ; un exposé des conséquences de la présence américaine en Irak [infra, p. 225-238] [7].

Quelle que soit la lutte dans laquelle il s’engage, Howard Zinn reste l’inlassable défenseur de la désobéissance civile et de l’action directe non violente [8]. C’est pourquoi nous avons intégré, en annexe à la première partie, un long article où l’historien revient sur des points qui nous semblent fondamentaux pour l’action politique : qu’est-ce que l’« extrémisme » ? les modérés ont-ils raison de s’en méfier ? peuvent-ils s’en passer sans faire perdre à leurs causes toute efficacité ? Rappelant quelques-unes des figures de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, Howard Zinn donne dans ce texte certains éléments de réponse qui restent d’une actualité toujours vive [infra, p. 113-142] [9].

Sur le plan de la politique intérieure américaine, Howard Zinn apporta son soutien à Ralph Nader, candidat inattendu à la présidentielle de 2000, censé incarner les revendications des mouvements protestataires. En 2004, alors que le candidat démocrate qui perdra contre le président sortant George W. Bush n’est pas encore connu, Howard Zinn écrit pour lui un discours intitulé « The Logic of Withdrawal », où il donne des « raisons honorables » de retirer les troupes américaines - discours sur le modèle de celui qu’il avait destiné, en pleine guerre du Vietnam, au président Lyndon B. Johnson [infra, p. 185-190].

Les rendez-vous électoraux - qui restent toutefois un pis-aller en période de régression sociale et politique - sont surtout, pour ce spécialiste de la Constitution américaine, l’occasion de rappeler quel piège constitue, dans le cadre des démocraties formelles, le système de bipartisme à l’américaine [10]
-  c’est le sens du texte que nous avons placé avant la conclusion de ce livre : « Au-delà du vote » [infra, p. 337-339].

Mais Howard Zinn ne s’est pas contenté, bien sûr, d’écrire ou de répondre, semble-t-il sans se lasser, à d’innombrables entretiens. Son autobiographie foisonne de récits où ce témoin (plus ou moins autorisé) est devenu acteur, de manifestations en sit-in et en teach-in. Jusqu’à récemment : au cours de l’été 2004, il a fait la tournée des campus universitaires américains, où, chaque fois, des milliers d’étudiants sont venus l’écouter dénoncer la guerre en Irak. Il a également participé activement à l’émergence d’un mouvement social qui culmine en novembre et décembre 1999 à Seattle avec les manifestations contre l’OMC (Organisation mondiale du commerce). L’historien se réjouit d’y constater le grand retour de la question syndicale et des rapports de classes aussi bien sur le plan national qu’à l’échelle mondiale. Et cet événement fut pour lui comme « un tournant essentiel dans l’histoire des mouvements de revendication des dernières décennies : une rupture avec les revendications focalisées sur une unique demande » [11].

Si Howard Zinn occupe aujourd’hui une place particulière dans le paysage intellectuel américain, c’est sans doute parce qu’il a éprouvé, à la manière du plus grand nombre, la réalité de quelques-uns des événements majeurs de la vie américaine depuis les années 1930. C’est pourquoi nous avons mis son récit d’enfant d’immigrés dans les années de la Grande Dépression en perspective avec son analyse historique et politique des « limites du New Deal » [infra, p. 299-318].

À l’opposé de l’universitaire « objectif » et distant, Howard Zinn apparaît, en ce début de XXIe siècle, comme un intellectuel aussi populaire dans le monde militant que controversé dans l’univers académique américain. Rejetant la tradition de la « neutralité » du savant, il fait reposer sur l’honnêteté, valeur cardinale dans la recherche et l’exposition des faits, nos seules chances d’approcher une objectivité que menace leur dissimulation. Et c’est l’affirmation d’un point de vue intégrant une analyse sociale et critique - contre l’histoire comme « description » - qui nous offre le seul contrôle d’une subjectivité constitutive de nos activités [12].

En plus de montrer comment sa formation savante ne l’a jamais éloigné des valeurs de la classe sociale dont il est issu (celles du monde ouvrier), pas plus que sa notoriété ne lui a fait abandonner ses idéaux égalitaires, cette autobiographie est aussi celle d’un universitaire qui n’a jamais sacrifié au désenchantement, gardant au contraire intacte sa confiance dans l’« esprit de lutte » des êtres humains pour plus de justice et de liberté.

Ce n’est donc pas seulement un autre visage des États-Unis que Howard Zinn continue, avec ce livre, de nous donner à connaître ; il nous aide aussi à retrouver une tradition qui, d’une révolution à l’autre, s’est faite rare dans l’Europe qui l’a vu naître : ne pas quitter le rang des déshérités et ne jamais servir les maîtres.

Frédéric Cotton & Thierry Discepolo

Marseille, automne 2005

[1] Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours ; « Nous, le peuple des États-Unis... » Essais sur la liberté d’expression et l’anti- communisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine - traduits par Frédéric Cotton, Agone, 2002 et 2004.

[2] Nous avons emprunté à Ambre Ivol, actuellement en séjour de recherche au Boston College pour rédiger un mémoire sur la vie et l’œuvre de Howard Zinn, une bonne part des informations à partir desquelles cet avant-propos a été rédigé. En plus de sa patience à répondre à nos questions, nous avons bénéficié de sa contribution au séminaire « American activism today », université Aix-Marseille, mars 2005, « The Life and Work of Howard Zinn. A study in radical American history ».

[3] Sur la conception que se fait Howard Zinn du métier d’historien - et notamment sa critique de la neutralité -, lire aussi les chapitres I et III, respectivement sur le « réalisme machiavélien » et les usages de l’histoire, dans « Nous, le peuple des États-Unis... », op. cit., resp. p. 17-50 et 73-98.

[4] Les ventes des éditions successives de A People’s History of the United States ont atteint en 2005 un million et demi d’exemplaires aux États-Unis, ce qui en fait l’un des plus gros succès éditoriaux américains dans le domaine des sciences humaines. Il existe en outre une version en CD-audio de ce livre-fleuve, qui a également fait l’objet d’une série de lectures publiques par des acteurs tels que Danny Glover.

[5] Ce documentaire de Deb Ellis et Denis Mueller, intitulé You Can’t Be Neutral... - qui reprend le titre cette autobiographie de Howard Zinn, littéralement : « Vous ne pouvez rester neutre dans un train en marche » -, fut considéré à sa sortie comme « le complément du Farenheit 9/11 de Michael Moore » (Boston Globe).

[6] Textes extraits d’un recueil organisé par Howard Zinn et Anthony Arnove, sous le titre Voices of a People’s History of the United States (Seven Stories Press, New York, 2004), en référence aux témoins que l’historien avait invoqués dans A People’s History... On trouvera en pages 373-374 les références des textes cités.

[7] On trouvera en pages 369-370 les références de ces textes, parus entre 2001 et 2005 dans The Progressive et sur Znet.

[8] Véritable manuel de désobéissance civile, qui revient sur l’histoire et l’actualité de l’action directe non violente comme stratégie privilégiée de luttes de masse, les essais rassemblés sous le titre « Nous, le peuple des États- Unis... » analysent les mécanismes qui sous-tendent la formation de l’idéologie américaine, notamment par le croisement des principes affichés (textes constitutionnels, déclarations officielles) et des pratiques réelles de la société américaine.

[9] Comme les textes suivants de Howard Zinn que nous avons ajoutés à son autobiographie, cet article est extrait du Zinn Reader. Writings on Disobedience and Democracy (Seven Stories Press, New York, 1997). On trouvera en pages 373-374 les références des textes cités.

[10] Sur la critique par Howard Zinn des libertés formelles, lire aussi les chap. VII et VIII, respectivement sur la liberté d’expression et le gouvernement représentatif, de Nous le peuple des États-Unis..., op. cit., p. 261-371.

[11] Howard Zinn, « A Flash of the Possible », The Progressive, janvier 2000.

[12] Non seulement Howard Zinn se présente donc en historien hétérodoxe, mais il semble également ignorer le marxisme dans les versions savantes qu’abrite l’Université américaine, et, pour en diffuser sa version diluée dans l’anarchisme, l’enseignant s’est fait dramaturge - il est vrai aussi que, comme on le voit dans son autobiographie, toute la famille Zinn, son épouse Roz et leurs deux enfants, Jeff et Myla, ont attrapé le virus du théâtre... Après une pièce consacrée à l’anarchiste et féministe américaine Emma Goldman - qui lui permet de donner à voir sa vision de l’éternelle révolte de la jeunesse -, Howard Zinn a fait revenir Karl Marx sur terre à la fin du XXe siècle pour affirmer la nécessité du combat social contre le fatalisme de la pensée libérale dominante ; au moment où nous rédigions cet avant-propos, la pièce intitulée Marx in Soho était encore représentée à Boston, interprétée par l’acteur Bob Wieck, figure connue pour son soutien à la cause palestinienne et son engagement contre l’occupation de l’Irak par les États-Unis. (Nous avons traduit et édité sous le titre Karl Marx, le retour ce « monologue historique en un acte ».)