
Note Smolny :
Le temps jamais ne suspend son vol... Assiégés par l’urgence, par la tension (ah, l’attention des palabres, du fumet de la tendre cuisson et des caresses préliminaires !), la vitesse des bolides mécaniques ou des automatismes informatiques, nous sommes à la remorque d’un capitalisme qui rançonne le futur au plus grand profit du présent.
Drogues, divertissements, écrans et robots en tous genres, l’individu aisé ou pouvant encore accéder au crédit, poursuit un immédiat solitaire mais jouisseur : après moi le déluge !
La bourgeoisie aurait-elle réussi à nous (lobotomiser) atomiser, à nous réduire à de simples spectateurs impuissants de l’extension du chaos ? Le livre de Stéphen Kerkhove prétend expliquer la réalité de ce début de siècle en pointant surtout la « dictature du temps ». Or, malgré ses qualités, ce phénomène n’est qu’un aspect de l’impasse - ou de la fuite en avant - générée par la dictature du Capital. Et ceci tant au niveau économique (endettement exponentiel et généralisé, précarité et famines, « bidonvilisation », catastrophes « accidentelles » et dégradation inexorable de l’environnement...) que politique (développement du désespoir, du populisme haineux, du pilotage bourgeois au pifomètre, malgré la multitude des experts, de la boîte de Pandore...).
Bref, face aux scandales de Karachi, de la marée noire « Deepwater Horizon » et de la descente aux enfers d’une humanité déboussolée, il est urgent de retrouver un projet social qui cultive le temps de la réflexion et la solidarité au long cours. La réalité, de toutes façons, nous rattrape toujours...
J.O.
Présentation de l’éditeur :
Comment la dictature de l’immédiateté s’est-elle imposée ? Quelles en sont les conséquences sur le corps social ? L’urgence normalisée survivra-t-elle au déterminisme environnemental ? Autant de questions qui amènent l’auteur à interpeller chaque citoyen. Constatant les dégâts occasionnés par ce culte du présent, il nous invite à retrouver le goût des autres et le temps de vivre vraiment, tout simplement !
L’auteur :
Stéphen Kerckhove est délégué général d’Agir pour l’Environnement. Activiste et militant écologiste, il mène des campagnes de mobilisation citoyenne ciblant les responsables politiques et décideurs économiques, alliant happening et lobbying plus institutionnel.
Table des matières :
Le monde du temps fini commence
Contretemps
Chronovore
Bougisme
Télécratie
Glasnost
Réification
Technocosme
A-polis
Idiologie
Ecocide
Quelques extraits :
« Il faut montrer qu’une chose est possible pour qu’elle le devienne. » (André Gorz - Misère du présent, richesse du possible)
« L’homme du présent, éternellement insatisfait, ne se plonge plus dans un passé riche d’avenir et a la prétention de se passer d’avenir. [...] En accélérant le pas, l’homme gagne du « temps » mais s’isole socialement. Notre démocratie finit par s’atomiser en étant composé d’une myriade de citoyens à temps partiel, [...] résignés à se contenter d’un petit « bonheur conforme ». [...] Le présentialiste déroute et destabilise car il sape les fondements même d’une « temporalité qui régissait des sociétés habitées par une mémoire et un projet. [...] On dirait que le temps s’est écroulé sur lui-même, qu’il n’a plus ni profondeur ni étirement ». [JC Guillebaud, Le goût de l’avenir, Seuil 2006.] Nicole Aubert caractérise cet homme-instant d’homme « à flux tendu, un produit à durée éphémère, dont l’entreprise s’efforce de comprimer le plus possible le cycle de conception et la durée de vie, un produit de consommation dont il faut assurer la rentabilité immédiate et la rotation ». [Nicole Aubert, Le culte de l’urgence, Flammarion 2003.] Enfin, Damien Le Guay constate qu’il « n’est plus inscrit dans une continuité mais impose son commencement comme un inédit. Avant lui, rien. Avec lui, tout. Après lui, le déluge ». [D. Le Guay, L’empire de la Télé-Réalité, Presses de la Renaissance 2005.]
Le présentialiste est survolté, va et vient en fonction de flux et de reflux qu’il ne maîtrise pas. Il aspire à court-circuiter ce temps mort en survalorisant l’instant présent. [...] Jouir de l’instant présent invite à tous les excès, sans a priori ni crainte particulière. Ce temps présent est un temps typiquement masculin, privilégiant les plaisirs fugaces sans préliminaires, intenses, violents, brefs et finalement totalement solitaires. Cette féminité, ce goût des autres qui ne fait sens qu’avec l’approfondissement du désir, bute sur l’érection de monuments à la gloire du temps présent. [...] Le présentialiste est impuissant à changer le monde, trop occupé à caresser un égo en perpétuelle gestation. [...] Il proteste contre l’abstinence due aux fermetures dominicales, nocturnes ou menstruelles et exige qu’il soit mis un terme à cette frustration inacceptable. (pages 8/ 9 et 12/ 13)
« Ce monde n’irait pas si vite s’il n’était pas constamment poursuivi par la proximité de son effondrement ». [1]
« Ce faisant, en l’espace d’un instant, l’homme moderne a acquis le pouvoir surhumain de vivre plusieurs fois en même temps en se mouvant sur des espaces de plus en plus grands grâce à une accélération sans précédent. [...] La globalisation ultralibérale nous a pris de vitesse ... Elle repose ainsi tout à la fois sur une expansion territoriale et une contraction temporelle. [...] Favoriser le bougisme permet de se prémunir d’une contestation sociale reposant sur des acteurs conscients, formés et prêts à s’opposer collectivement. [...] La force de cette idéologie repose sur le consentement tacite des victimes à qui elle fait croire que vivre dans l’instant et ailleurs est un bienfait indiscutable. En dissolvant l’agora, en exfiltrant les acteurs aptes à échanger et contester le primat du bougisme, cette idéologie larvée se prémunit de toute forme de contestation durable. La crise du politique et de l’engagement est inscrite en filigrane dans cette façon fragmentaire d’appréhender ce monde délié. [...] L’homme contemporain est devenu un presbyte qui s’ignore. Ce qui lui est le plus proche ne l’intéresse plus, le dégoûte, prude au point d’être atteint d’une peur panique au moindre contact physique. [...] Comme en écho, le monde médiatique entretient un rythme psychédélique tout en engonçant le spectateur au fond d’un confortable fauteuil, alliant donc stimulation intérieure et indolence physique. Le téléspectateur, en allumant son poste après avoir conduit sa voiture, change d’habitacle sans modifier son état second, parfois teinté d’apesanteur mais toujours protégé grâce à un pare-brise ou un écran plat de l’altérité, source d’angoisse. [...]
Chaque jour, trois heures et demi durant, les citoyens mirent un objet qui a su capter leur attention. [...] Que des millions d’individus communient devant leur écran en acceptant d’ingérer des émissions de piètre qualité met en évidence un fait : le temps que nous sommes prêts à consacrer à regarder cet objet magique n’a aucun équivalent dans l’histoire humaine. Aucun dictateur n’a jamais réussi à engendrer un tel conditionnement et aucune religion n’a pu obtenir de la part de ses fidèles une telle dévotion. Comment interpréter cet attrait et quel vide vient-elle combler ? [...] C’est ainsi que « l’histoire s’est arrêtée. Rien n’existe qu’un présent éternel dans lequel le Parti a toujours raison. [...] Mais comme le Parti a le contrôle complet de tous les documents et de l’esprit de ses membres, il s’ensuit que le passé est ce que le Parti veut qu’il soit. » [Georges Orwell, 1984, Folio 2007] [...] Le monde asphyxiant dépeint par Orwell a ceci de commun avec la société ultra-libérale qu’elle ne cherche pas tant à produire du conditionnement que du consentement. Consentement obtenu en emplissant le temps de cerveau disponible, en remplissant chaque parcelle de vide qui pourrait conduire le citoyen à réfléchir par lui-même. [...] Comme le souligne l’auteur de 1984, « ils ne se révolteront que lorsqu’ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés. » Or, le moyen le plus efficace d’atteindre cette semi-inconscience doucereuse, cette mise entre parenthèses d’une citoyenneté active, est encore d’attirer l’acteur à devenir spectateur, puis téléspectateur de sa propre vie. » (pages 28-38)
« Nos enfants ont oublié le silence, constate Jean-Philippe Desbordes, l’extinction de l’écran est pour eux un supplice. Ils sont sous l’effet d’un stimulus permanent de l’intellect, en l’absence duquel ils ont du mal à se mettre à réfléchir. » [2]
« Sans portable, l’homme moderne finirait par se dessécher, en l’absence chronique de pollinisation croisée. Cette socialisation virtuelle, à distance, est un palliatif bien dérisoire à l’absence d’échanges directs. » (page 81)
« Un droit sans réciprocité doit également reconnaître comme sujet de droit autonome les générations futures et l’ensemble des êtres vivants qui subissent et subiront les conséquences de nos propres actes. L’homme doit être sauvé malgré lui ... grâce à lui. Pour ce faire, nous devons réapprendre à nous enraciner, à cultiver l’amour du temps perdu, à nous cultiver sans finalité autre que celle d’aimer prendre le temps, le temps de se perdre dans les méandres d’un approfondissement réflexif. Ce qui fonde notre humanité est notre capacité à temporiser, réfléchir, agir et nous inscrire dans un cycle biologique. [...] Sont jugés responsables toutes celles et ceux qui supposent et acceptent que leur action puisse impliquer une modification, même modeste du monde qui les entoure. [...] Conserver ce qui peut l’être encore est en effet une obligation impérieuse si nous voulons pouvoir à l’avenir profiter de ce qui nous entoure. Conserver, non au sens de mettre sous cloche, mais plutôt au sens de préserver en assurant un rééquilibrage entre envies et nécessités, pulsions destructrices et véritables besoins. [...] Nul ne peut se soustraire aux contraintes environnementales. « Les lois de la nature existent indépendamment de l’opinion, du désir ou de l’imagination des êtres humains. La concentration de CO2 dans l’atmosphère, le nombre d’espèces vivantes, la radioactivité des déchets nucléaires sont des phénomènes objectifs, des forces aveugles qui n’ont aucune opinion, avec lesquelles on ne peut passer aucun compromis. » [Yves Cochet et Agnès Sinaï, Sauver la Terre, Fayard 2003.] Le déterminisme écologique est une force sourde à nos gémissements de consommateurs impénitents. Il n’est pas négociable et s’imposera quelles que soient nos illusions techniciennes et arguties politiciennes. (pages 126-127)
« Jacques Ellul explique le succès de la technique, malgré un bilan globalement négatif [3], notamment parce que « les avantages sont visibles et certains alors que les inconvénient sont diffus et incertains ».
« Quelle abnégation, quel renoncement ne faut-il pas pour accepter des contraintes bien réelles, ici et maintenant, pour le bénéfice hypothétique de victimes potentielles, demain et ailleurs. Pire, le renoncement à cette société de consommation bénéficierait à des individus à venir, incarnant ces acteurs absents, générations futures, populations des pays du Sud, climat ou diversité biologique. [...] La compassion du spectateur, repu d’images fortes, est dorénavant inversement proportionnelle à l’éloignement temporel et spatial du drame. » (page 123)
Éditions Yves Michel, parution : janvier 2010
ISBN : 978-2-913492-71-4
132 pages / 12cm x 22cm / 12 euros
Bibliographie complémentaire :
— AUBERT Nicole, Le culte de l’urgence, Flammarion, 2003 ;
— BERNAYS Edward, Propaganda, Zones, 2007 ;
— BIAGINI Cédric et CARNINO Guillaume, La dictature technologique, L’échappée, 2007 ;
— BRADBURY Ray, Farenheit 451, Folio, 2008 ;
— ELLUL Jacques, Le bluff technologique, Hachettes Littérature, 2004 ;
— GORZ André, Misère du présent, richesse du possible, Galilée, 1997 ;
— HONORE Carl, Eloge de la lenteur, Marabout, 2005 ;
— INNERARITY Daniel, Le futur et ses ennemis, Climats Flammarion, 2008 ;
— JAUREGUIBERRY Francis, Les branchés du portable, PUF, 2003 ;
— LAÏDI Zaki, Le sacre du présent, Champs Flammarion, 2002 ;
— LASCH Christopher, La Culture du Narcissisme - La vie américaine à un âge de déclin des espérances, Flammarion, 2008 ;
— LASCH Christopher, Le Seul et Vrai Paradis - Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, Flammarion, 2006 ;
— MORAND Paul, L’homme pressé, Gallimard, 2008 ;
— OFFENSIVE, Divertir pour dominer. La culture de masse contre les peuples, L’Echappée, 2010 ;
— OLLIVRO Jean, Quand la vitesse change le monde, Apogée, 2006 ;
— SCHLOSSER Eric, Fast food nation, Autrement, 2003 ;
[1] Comité invisible, L’insurrection qui vient, La fabrique 2007.
[2] JP Desbordes, Mon enfant n’est pas un cœur de cible, Actes Sud 2007.
[3] Il faudrait retrouver des informations sur ces ordinateurs fous qui, sous prétexte de nous aider à faire face à l’urgence, peuvent déclencher une guerre ou un krach : « La responsable de la SEC a prévenu : avec 17 millions de transactions à passer en revue pour la demi-heure concernée, "il faudra du temps" pour comprendre pourquoi et comment le Dow Jones a pu subir en quelques minutes, vers 14H45 le 6 mai, une chute de près de 1.000 points (plus de 9%), du jamais vu. Ce qui semble établi, selon ses propos et ceux des responsables des principaux marchés, c’est que la débâcle a été accentuée par les divergences de fonctionnement entre les différentes plateformes boursières, alors qu’une même valeur peut s’échanger sur plusieurs plateformes. Le marché subissant déjà des pertes importantes, l’opérateur de la Bourse de New York, le New York Stock Exchange (NYSE), a suspendu les échanges de certains titres, mais les échanges se sont poursuivis sur d’autres plateformes électroniques. En raison de la rareté des acheteurs à ce moment-là, les ordinateurs surpuissants programmés pour spéculer sur les marchés ont cherché à vendre à tout prix, ce qui a entraîné une chute spectaculaire de certaines actions. » (article de France24.com)