
Note Smolny :
Attention, véritable pépite ! Trente pages qui vous prennent, vous secouent et vous renvoient à une réalité toujours aussi inacceptable. Tout ce que dit la présentation de l’éditeur ci-dessous est absolument juste, mais rien ne peut rendre justice de ce texte formidable. Alors nous nous permettons de voler un court extrait du texte, persuadés que tous les réfractaires qui le liront se précipiteront pour trouver une pile d’exemplaires de ce petit livre à disséminer aux quatre vents !
E.S.
Présentation de l’éditeur :
Fontan Crusoé, un homme du commun, monte à Paris y chercher la gloire littéraire au moment ou Napoléon III fait son coup d’État, en décembre 1852. Ce sera le temps pour Fontan de plier peu à peu et de s’enfoncer dans la misère au creux de Paris, puis d’être refoulé dans ses périféries. Le récit de son naufrage nous est rapporté sans fioritures par Vallès.
Fontan n’incrimine personne, ne se révolte pas, ne s’indigne pas. Il est d’une droiture sans apprêt, simplement, il n’en déroge jamais - et ne s’en attribue aucun mérite.
Petit chef-d’oeuvre bouleversant de justesse, aux dimensions politiques, sociales, philosophiques et littéraires vertigineuses (tel le Bartelby de Melville), Fontan Crusoé pulvérise l’obscénité et la morgue des régnants, ceux d’autrefois comme ceux d’aujourd’hui.
On peut y trouver de quoi tremper son caractère pour les jours sombres qui se préparent.
Note sur le texte de cette édition :
« Fontan-Crusoé » est le premier des trois portraits formant le recueil intitulé « Les irréguliers de Paris », lequel a été intégralement publié dans Le Figaro du jeudi 13 avril 1865 (p. 1-6).
Dès l’année suivant (novembre 1865), Jules Vallès (1832-1885) a repris le texte de ces trois portraits pour en faire le deuxième chapitre d’un plus vaste recueil, Les Réfractaires, qui a connu quatre éditions successives en 1866 (Paris, Achille Faure) puis a été réédité en 1881 (Paris, Charpentier), quatre ans avant la mort de son auteur. [...] La présente édition est basée est fondée sur le texte de 1881, le dernier paru du vivant de l’auteur [...] dont elle corrige les coquilles au moyen du texte de la pré-originale.
Extrait :
Les souffrances de l’estomac sont à peine sensibles, on n’éprouve dans cette région qu’une douleur confuse ; mais, au bout d’une trentaine d’heures, commencent à se déclarer des battements de cœur violents. La journée est pleine de fièvre, et, si l’on s’est couché le soir sans manger, la nuit qui suit est troublée par des rêvasseries d’halluciné, les oreilles tintent, la tête tourne, le délire commence. Dans un sommeil que l’épuisement impose, on rêve de dindons rôtis, de chapons au lard, et l’on se réveille, la gorge enflammée et sèche, dans un état d’affaiblissement qui est près de se transformer en syncope.
Il faut descendre, et, presque mourant, battre le pavé pour arriver à ne pas mourir : tout le sang qui vous reste vous monte à la face quand vous passez devant la loge du portier qui pourrait voir que vous avez faim ! Enfin vous voilà dehors ! Cette fois on trouve, il le faut bien ; on trouve, puisque si on ne trouve pas, on est mort.
Mais le supplice n’est pas fini et le danger n’est pas passé. Celui qui vous nourrit ne le fait pas pour assister aux tiraillements tristes d’une agonie, et si l’on veut ne pas se fermer sa table pour la vie, il est bon de lui cacher qu’on est pauvre ! Aussi l’on mange, on mande de ce qu’il y a, de la choucroûte ou des andouilles, du bœuf à la mode ou du lapin ; on dîne ! Faute inévitable, mais lourde ! Il n’aurait fallu qu’un bouillon ; l’estomac est trop faible pour supporter le poids des viandes, et la digestion est aussi pénible que le jeûne était affreux. Les gens qui vous voient malades crient au vice ; on m’a appelé ivrogne quelquefois, quand je me débattais dans ces convulsions douloureuses.
Éditions Anacharsis, parution le 22 mai 2009
ISBN : 978-2-914777-55-1
48 pages / 11cm x 17cm / 4 euros