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Cahiers du Communisme de Conseils - Série complète !
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Sur le Web
Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
L’Echo de la Fabrique
Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
La Révolution prolétarienne
Revue fondée par Pierre Monatte en 1925. Le site publie un grand nombre d’articles de la période "historique". La publication se poursuit...
La Bataille socialiste
Site de ressources documentaires sur le patrimoine socialiste. Suit l’actualité des parutions, publie certains articles en ligne et propose des documents concernant le mouvement ouvrier de la première moitié du XXe siècle principalement.
MARX 23j : Du capitalisme libéral au capitalisme libéré
Louis JANOVER - Juillet-Août 1984 / pp. 317 - 328
8 janvier 2011 par eric

À propos du livre d’A. Minc, L’avenir en face, Paris, Éditions du Seuil, 1984, 260 p. Une version de cet article a paru dans le mensuel Vertiges des lettres, juin 1984, sous le titre « De l’avenir, faisons table rase ! ».

DE L’AVENIR, ILS FONT TABLE RASE !

La crise ! Vous avez dit la crise ? Que la « néo-bourgeoisie libertaire » se rassure : « S’il existe une fatalité économique », comme les travailleurs reconvertis en font la cruelle expérience, « il n’existe pas de fatalité sociale » (p. 7), comme peuvent s’en convaincre patrons et dirigeants d’entreprise, l’œil fixé sur les tables de la bourse : « les fortunes capitalistes ne se portent jamais mieux que sous un gouvernement de gauche » (p. 216). Il ne convient donc pas de laisser passer pareille chance. Ne sommes-nous pas plus libres aujourd’hui que lorsque nous « étions portés hier par la croissance ». Les promesses d’invention sont immenses, il suffit « à chacun de parier, étant entendu qu’en la matière nous avons intérêt à un pari de type pascalien » (p. 8). Comment « nous » résisterait-il à une exhortation aussi pressante ? « Nous » n’a-t-il pas en main tous les atouts maîtres et n’est-il pas sûr à la fin de rafler la mise ? L’avenir est en face, mais quel avenir et en face de qui ?

Certes, Alain Minc n’interdit à personne de mettre la main à la pâte. « Les Français, affirme-t-il fièrement en leur nom, se déclarent de plus en plus ( !) disposés à troquer un peu plus de temps libre contre un peu moins de revenu » (p. 190). Les Français ? Il ne saurait évidemment s’agir de ceux qui, réduits au chômage, disposent effectivement de tout le temps libre pour chercher une source de revenu ! Ni de ceux qui, faute du moindre revenu disponible, peuvent difficilement troquer quoi que ce soit ! Comment prendre pour l’expression d’une libre disposition des réponses qui traduisent la résignation du plus grand nombre face à un avenir qui ne laisse aucune liberté de choix ? Devant chaque « acteur social » s’ouvre, en effet, une perspective bien différente selon la place qu’il occupe dans le présent. Qu’il appartienne à telle catégorie sociale, il verra l’avenir en rose, à telle autre, et cet avenir lui paraîtra bien noir. Voilà pourquoi « les uns » s’accommodent volontiers de ce futur promis, puisqu’ils sont assurés de retrouver, au bout du chemin, les mêmes privilèges que ceux dont ils jouissent ici et maintenant. « Les autres » aspirent à un avenir qui ne sera plus à l’image du passé-présent.

MANUEL DU SAVOIR-EXPLOITER À L’USAGE DES NOUVEAUX ENTREPRENEURS

Dès lors, une question se pose aux idéologues de ce « capitalisme perpétuel » animé par un mouvement alternatif d’expansion et de contraction ponctué par des « crises ». Comment faire table rase des projets d’avenir de ceux d’« en face », de sorte qu’ils acceptent docilement l’avenir que leur prépare la reconduction du système d’exploitation et de domination dont ils sont les victimes ? Et comment persuader ses bénéficiaires de consentir le minimum de sacrifice nécessaire pour opérer cette « restructuration industrielle » sans toucher à la structure de classes de l’entreprise qui « redevient un lieu clef du compromis social » (p. 11) ? C’est la gauche qui va fournir l’instrument politique et l’habillage idéologique de cet aggiornamento que la droite n’avait pu mener à bien faute des relais indispensables pour contrôler efficacement la base sociale. Tels sont les chemins de traverse balisés que les représentants de la nouvelle petite-bourgeoisie, épris de modernité, ont décidé d’emprunter pour sortir de la crise une société bloquée par ses archaïsmes et la faire entrer dans ce capitalisme new-look qui « sera à l’avenir soixante-huitard ou ne sera plus ».

« L’expérience est désormais faite, nous dit Minc, qu’une alternance, au départ si extraordinaire (...) ne change ni l’économie ni la société. » Encore eût-il fallu que tel ait été son objectif. Car hormis quelques pétitions de principe, on discernerait difficilement dans les déclarations et les mesures prises par les nouveaux dirigeants politiques ne fût-ce que l’intention de mettre en œuvre un changement de cet ordre. Ils n’avaient d’autre « alternative » que de choisir entre les deux secteurs qui composent l’économie mixte. Davantage d’État eût signifié pour eux, compte tenu du rapport de forces national et international, renforcer le poids du P.C. et du C.E.R.E.S. dans la politique gouvernementale et s’enfoncer dans la « régression protectionniste ». Moins d’État leur assurait le compromis avec la bourgeoisie moderniste et les obligeait à donner le pas au marché sur le secteur nationalisé, au risque de compromettre l’accord avec le P.C., gage de paix sociale. Après une période de flottement, où une politique de relance par la consommation a nourri les illusions de l’« état de grâce », le poids écrasant des contraintes économiques et les impératifs de la concurrence mondiale feront pencher définitivement la balance. Le véritable « changement » annoncé se produira enfin : le recentrage de la politique économique afin de la soumettre tout entière à la logique du profit et d’ajuster la politique sociale à cette unique fin.

Conseillers du prince et idéologues de service ne feront que suivre docilement cet irrésistible « rattrapage » et, gage de cette nouvelle alliance avec la bourgeoisie, ils s’emploieront à rayer du vocabulaire « socialiste » toute référence à la lutte des classes, en attendant de mettre au rencart le clivage entre gauche et droite. Car « le seul clivage aujourd’hui enrichissant en matière de philosophie politique » (p. 232) - et surtout en matière de politique économique ! se situe non entre capitalisme et socialisme - fût-il d’État -, mais entre deux variétés du capitalisme privé, « entre libéraux de droite et libéraux de gauche ». Et ceux qui se ressemblent finiront bien par s’assembler ! Ainsi s’est trouvé remis au goût du jour le projet giscardien de gouverner au centre en s’appuyant sur l’immense groupe central dont le noyau est constitué par la nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle et technicienne. Elle s’est guérie de son prurit révolutionnaire soixante-huitard en « s’accommodant du monde tel qu’il est » (p. 207). Dans ce domaine, la seule originalité d’Alain Minc est de dire tout haut, et avec un brio journalistique porté par une jubilation à peine contenue, ce qui n’est encore que murmure dans les salons d’essayage de la deuxième gauche. Elle n’a pas eu le temps d’apporter toutes les retouches indispensables aux habits neufs qu’elle s’est taillés dans les défroques de « l’Ancien Régime » pour apparaître enfin sur la scène de l’histoire dans son nouveau rôle de deuxième droite.

Les deux tiers du livre de Minc sont consacrés à dresser le bilan d’une « crise » dont il s’évertue à ne voir que les effets pour ne pas avoir à s’interroger sur les causes. « La crise de l’industrie ( ?), nous dit-il doctement, est une crise même du mode de production » (p. 11). Du mode de production, ou d’un mode de production spécifique et qui porte un nom ? En quoi consiste cette crise ? « Le temps est désormais fini, qui faisait du modèle fordiste de productivité et de l’appétit de consommation les moteurs de l’économie » (p. 11). Tel est le diagnostic établi à partir des « signes cliniques » de défaillance d’un « moteur » qui sans avoir jamais tourné à plein se trouve mis à la casse avec les mécaniciens dont l’appétit de consommation est loin d’avoir jamais été satisfait. Pour quelle raison un certain modèle de productivité s’est-il imposé en même temps que se développait un certain « appétit de consommation » ? Ce mystère ne sera jamais éclairci. Pas plus qu’on ne saura pourquoi l’industrie est « la matrice de progrès de productivité pour l’économie entière » (p. 12). En jonglant avec les abstractions et les images et en faisant de « nous », voire du « monde », le sujet collectif d’une histoire où, en réalité, l’intérêt général ne concerne que quelques-uns, Alain Minc réussit ce tour de force : faire oublier qu’un mode de production est avant tout fondé sur des rapports de production, et que ces rapports de production eux-mêmes se nouent à l’intérieur d’une structure sociale hiérarchique. C’est la classe dominante qui détermine, en fonction des impératifs économiques dont dépendent ses intérêts, le sens et le contenu du « progrès de productivité pour l’économie entière » et la part qui revient à chaque catégorie sociale, à chaque classe, pour satisfaire son « appétit de consommation ».

Faut-il rappeler quelques évidences « paléo-marxistes » dont « le simple énoncé » risque, il est vrai, de faire « frissonner » Alain Minc ? Vu les profits que certains en tirent, la crise est loin d’être la crise de l’industrie ou de l’économie entière. Elle est crise d’un système économique déterminé, crise de l’économie capitaliste, et elle doit être expliquée par les conditions générales de fonctionnement d’une production qui est uniquement production pour le capital. Son but immédiat et son mobile déterminant ne sont ni la consommation ni la productivité, mais extorsion de plus-value sur une échelle toujours supérieure et vente des marchandises dans lesquelles elle se matérialise. « C’est une loi de la production capitaliste qu’impose le bouleversement continuel des méthodes de production elles-mêmes, par la dépréciation concomitante du capital existant, la concurrence générale et la nécessité d’améliorer la production et d’en étendre l’échelle, ne fût-ce que pour la maintenir et pour éviter la ruine. Il faut donc élargir sans cesse le marché dont les ressorts et les conditions de fonctionnement échappent de plus en plus au contrôle, prenant l’aspect d’une loi naturelle indépendante du producteur. Cette contradiction tend à être compensée par l’extension du champ extérieur de la production », mais « la véritable limite de la production capitaliste, c’est le capital lui-même, autrement dit le fait que le capital et la réalisation de la valeur apparaissent comme le point de départ et le terme, le mobile et le but de la production (...) au lieu que les moyens de production soient simplement des moyens pour un épanouissement toujours plus intense du processus vital de la société des producteurs » (Marx, Le Capital, III).

La limite de la production, c’est le profit des capitalistes et nullement le besoin des producteurs !

LES CHARMES LIBERTICIDES DU MARCHÉ

La destruction des moyens de production par la guerre étant encore pour l’heure de l’ordre de l’« impensé », les méthodes préconisées pour freiner la dévalorisation du capital se réduisent à quelques recettes tristement éprouvées. Elles consistent à liquider les entreprises non rentables, dont la survie obère le développement des secteurs de la production compétitifs, de peser sur le prix de la marchandise force de travail et le « pouvoir d’achat » des travailleurs, de rétrécir la sphère de la consommation. La présence d’une armée industrielle de réserve massive, réservoir de main-d’œuvre bon marché, émousse la combativité des salariés et facilite la remise en cause des conquêtes ouvrières au nom de la modernisation de l’appareil productif, promesse d’un plein-emploi à venir. Mais pour mener cette politique jusqu’à son terme logique, encore convient-il d’abattre préalablement toutes les barrières que la bourgeoisie elle-même a élevées pour prévenir certains excès de l’exploitation. Ils étaient préjudiciables à la paix sociale à une époque où la croissance des profits pouvait répondre à la fois aux exigences de l’accumulation et aux besoins de protection sociale et de bien-être relatif de la classe ouvrière.

Tel est le sens de la critique du Tout-Politique, de l’État-Providence et de l’égalité, qui s’accompagne de l’apologie de la « liberté », de la destruction créatrice et du désordre « providentiel » comme principe d’organisation de la réalité sociale. Mais si cette abstraction, « le monde », n’appelle, effectivement, « aucun principe rationnel d’organisation » (p. 179), en revanche, l’organisation du capitalisme mondial obéit aux lois d’un désordre bien particulier : l’anarchie de la production et la régulation du « libre » affrontement des capitaux les plus puissants par les effets « destructeurs » de la concurrence. Et c’est pour exalter cette liberté d’exploiter sans entraves qu’Alain Minc prétend faire entendre « la voix de quelques anarcho-syndicalistes », trop vite étouffée à son gré « quand ils affirmaient la capacité révolutionnaire du marché ». Les comportements non conformes, nourris par un « rejet viscéral » de l’État, ont toute leur place dans une économie de marché « souterraine ». Encore convient-il de préciser qu’elle-même reste soumise à la logique du profit et aux contraintes d’une concurrence féroce camouflée sous des mécanismes prétendument non monétaires. Alain Minc ne cache pas sa sympathie pour ces entreprises d’exploitation « libertaires ». En revanche, il ne voit que « réflexes léninistes » dans les velléités de poser « en principe d’organisation de la société » (p. 179) cette ambition libertaire : contrôler les mécanismes du marché afin de concentrer la production « entre les mains des individus associés » pour instaurer « une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous » (Marx). La soumission aux déterminismes du capital, c’est le réalisme, la lutte pour s’en libérer, l’utopie.

Les interventions bureaucratiques et étatiques dans l’économie étaient commandées par la nécessité d’organiser le rapport capital-travail salarié dans une conjoncture de forte accumulation, donc de croissance. Les sociaux-démocrates ont pu donner à leur action le sens d’une redistribution « égalitaire » des fruits du développement capitaliste. La néo-social-démocratie a pour fonction historique de reprendre à la classe ouvrière une partie de son avoir et de ses privilèges « corporatistes » et de lui offrir en échange l’illusion d’un nouveau pouvoir. La crise permet à Minc de s’en prendre à « l’État, gendarme ou providence », qui lui « paraît soit inférieur à sa tâche, soit trop dispendieux parce qu’il est seul, sans relais, sans structures intermédiaires » (p. 230). Il est donc invité à déléguer certaines de ses fonctions, même régaliennes, à la classe intermédiaire, aux échelons inférieurs de la pyramide hiérarchique afin de ne plus gêner le libre jeu de la concurrence et de la sélection et, au besoin, de stimuler l’anarchie même de la production capitaliste qui devient le principe de régulation suprême. « Quand le jeu naturel du profit ne peut exprimer, à lui seul, le dynamisme concurrentiel », le quasi-marché doit devenir le substitut du marché paralysé. L’objectif - de l’État ? - serait alors de « déverrouiller », le but, « mettre en place des régulations concurrentielles, sans être systématiquement marchandes" (p. 251).

Dans ces conditions, l’autogestion, c’est la pleine et entière liberté d’exploiter au gré des impératifs du marché et sans s’embarrasser des contraintes imposées par l’« autorité étatique ». Pitié pour le petit-bourgeois naïf qui aurait pris au sérieux les promesses autogestionnaires ! « Entendons-nous bien en effet : l’autogestion, sur le marché, demeure l’apanage de l’entrepreneur » (p. 212), car « le capitalisme soixante-huitard ne peut se dispenser pour survivre des rigueurs d’une entreprise ». Voilà la « convivialité » autogestionnaire rendue à sa véritable fonction : masquer la brutalité des « nouveaux » rapports d’exploitation. Comme les anciens capitaines d’industrie, ces nouveaux entrepreneurs, héritiers involontaires de Mai 68, ne seraient-ils pas eux aussi, plutôt que des exploiteurs en chair et en os, une « allégorie du dynamisme » ? Ces allégories dynamiques ont redécouvert, à leur profit, les « charmes libertaires du marché ». Ils ont leur « pendant intellectuel » en Pierre Rosanvallon, Marcel Gauchet ou Bernard Manin qui, pour s’imposer sur le marché des idées, ont eu une idée lumineuse : faire du marché lui-même « un instrument pour penser le monde » (p. 213) et le lien social. Le monde du capitalisme et le lien de la servitude qui lui correspond, cela va sans dire ! Économiste, Alain Minc ne se paie pas de mots. Il vend la mèche, très bon marché, et replace l’idéologie dans son rapport naturel à la domination et à l’exploitation, rapport qu’elle ne peut avouer d’elle-même sous peine de perdre son pouvoir mystificateur, donc sa valeur... d’échange.

EXPLOITEZ, EXPLOITEZ, C’EST LA LOI ET LES PROPHÈTES !

En ce sens, l’Avenir en face est comme une allégorie du dynamisme de l’exploitation capitaliste. La trilogie du libéralisme sauvage - concurrence, sélection, marché - refuse désormais les faux-semblants « socialistes ». Elle veut être ce qu’elle est sans se faire passer pour ce qu’elle n’est pas. À cette société qui est le champ clos de la lutte de tous contre tous correspond la morale utilitariste chère à la petite-bourgeoisie. L’amour-propre et la susceptibilité sont les « deux moteurs traditionnels du dynamisme institutionnel » (p. 251). Foin des illusions égalitaristes qui peuvent conduire « aux pires inégalités sociales » (p. 233) et empêcher la sélection naturelle des véritables élites par la concurrence et le pluralisme. Certes, la « sélection est (...) d’autant plus cruelle que les joueurs sont nombreux, mais la porte demeure ouverte »... aux audacieux qui auront exorcisé « les vieux démons de la gauche », à savoir le refus du marché, la haine de l’argent et de la réussite, le mépris du profit et de la richesse, pour se lancer dans ces grisantes « aventures industrielles individuelles ». Le nouveau credo libéral demande « à chacun d’ajuster ses ambitions à ses possibilités, ses procédures à ses ambitions » !

Ce capitalisme soixante-huitard qu’Alain Minc nous propose en guise de modèle ressemble à s’y méprendre au capitalisme sauvage que le système de protection sociale et d’intervention de l’État avait quelque peu adouci. « L’avenir en face », qui emprunte au passé les formes d’exploitation les plus réactionnaires, entre à reculons dans la modernité avec l’« Enrichissez-vous ! » de Guizot. Un seul Sésame susceptible d’ouvrir les portes de l’avenir : la concurrence ! Plus question désormais d’un quelconque projet de transformation graduelle et d’aménagement de la société, en vue d’atténuer les inégalités sociales et les effets du « struggle for life ». C’est au contraire à faire sauter les « blocages » que s’emploient politiciens et idéologues. La prise en main par ses représentants politiques de l’appareil d’État a accéléré la soumission de la nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle et technicienne aux contraintes socio-économiques. Elle n’a d’autre ambition que d’adapter les « lois et normes du droit nouveau » aux nouvelles conditions créées par un « réalisme » pour lequel il n’est qu’une « réalité » : l’accumulation du capital, la liberté d’entreprendre et d’exploiter sans vergogne. La seule différence avec le passé consiste en ceci : le retard pris par la bourgeoisie française en ce domaine, la rapidité avec laquelle elle doit accomplir les mutations industrielles et les transformations technologiques lui font une obligation de plier au plus vite la main-d’œuvre aux nouvelles conditions de travail et d’existence que réclame la « troisième révolution industrielle ». L’étroitesse de la marge de manœuvre explique la brutalité des tournants et des constats. La flexibilité du travail, autrement dit des travailleurs, la remise en cause de l’indexation des salaires sur les prix, l’allègement des charges des entreprises, autant de questions de vie ou de mort pour le capitalisme français. Aux salariés de découvrir une qualité de vie supérieure pour compenser la ponction opérée sur leur niveau de vie ! Il n’empêche que la spécificité de la situation française réside précisément dans ce « rattrapage » historique : il soumet la société à de redoutables tensions, oblige le personnel politique et les idéologues à opérer des tournants quelque peu brutaux, et contraint enfin le P.C. à une politique de collaboration qui rend plus difficile sa fonction d’encadrement.

CHACUN POUR SOI ET DIEU POUR TOUS

L’idéologie n’a pas pour seule fonction de légitimer, aux yeux des exploités, l’ordre établi. Il lui faut également inciter les « nouveaux » exploiteurs à modérer leurs appétits. On laissera donc au « politique » la tâche de réaffirmer « quelques principes moraux nécessaires pour servir de garde-fou à d’éventuels dérapages de nos équivoques » (p. 254), étant entendu que, dans une société libertaire de cette qualité, chacun reste libre de les « formuler comme il l’entend ». Nul d’ailleurs ne se fait d’illusions sur le rôle de ce « surcroît d’éthique » face aux réalités de l’exploitation. La « prééminence de la société sur l’État » (p. 255) que revendique Alain Minc, c’est la prééminence de la classe exploiteuse sur la société et sur l’État, donc l’adaptation des valeurs morales universelles et des règles éthiques aux exigences de sa domination. De même qu’on trouve encore des déçus du « socialisme réellement existant » convaincus qu’il finira par prendre un visage humain, il ne manque pas de bons apôtres pour espérer en un capitalisme à visage humain. La C.F.D.T. s’est donnée pour vocation de nourrir ce rêve, offrant « à l’univers syndical » étonné cet « indéfinissable mélange d’utopie, de réalisme et de courage ». L’utopie étant question d’avenir, elle a dès à présent mobilisé son courage pour faire de l’entreprise « ce lieu honni de l’affrontement de classes », le terrain d’une coopération harmonieuse entre partenaires sociaux. Il fallait en finir « une fois pour toutes avec les schémas du XIXe siècle en vertu desquels les patrons ne seraient que des exploiteurs et les syndicats des machines de guerre tournées contre l’entreprise » (J. Kaspar, Le Matin, 13 décembre 1982). Les patrons des exploiteurs ? Que nenni ! Celui qui a été élu « à la tête du C.N.P.F. » (p. 218) n’est-il pas un authentique « créateur d’entreprises » ?

La volonté « d’assurer l’équilibre, l’harmonie et la hiérarchie » des intérêts divergents, de concilier au nom du « bien commun » droits ouvriers et droits patronaux, droit de propriété et intérêt général renvoie au principe dit de subsidiarité rafraîchi dans les officines du catholicisme social. Il consiste, à partir « de l’homme », à « commencer par la famille, les libres associations, les libres entreprises pour finir par le pouvoir politique » ; lequel, déchargé des « tâches qui peuvent tout aussi bien rester confiées aux intérêts privés, pourrait d’autant mieux surveiller et faire respecter la conformité à l’intérêt général qu’il ne les assumerait pas lui-même » (P. de Calan, La Croix, 3 mars 1982). À chacun sa spécialité, et les intérêts du capital seront mieux gardés ! C’est une telle mouture de la « théorie institutionnelle de l’entreprise », moderniste s’il en fût, qui inspire d’évidence les conceptions des dirigeants cédétistes sur le dialogue social et les nouvelles solidarités destinées à rendre caduques les solutions dictées par la haine des classes et à éviter les « ruptures » propices aux aventures totalitaires. D’où l’irrésistible attraction que ce prétendu « pôle de sensibilité socialiste » (C. Lefort) exerce sur les intellectuels enrôlés dans la croisade antitotalitaire et sur les économistes qui, comme Minc, sont à la recherche des « relais » et des « structures intermédiaires » pour aider quelque peu le « mouvement naturel de l’économie et de la société ». Or, pour associer les travailleurs à la mise en valeur du capital privé, la nouvelle petite-bourgeoisie, cette « classe de l’encadrement capitaliste » (A. Bihr), doit généraliser, sous contrôle syndical, ce que Claude Lefort appelle naïvement les « procédures d’information, de discussion et de concertation qui permettraient une intervention effective du plus grand nombre dans les affaires publiques ». Il lui faut donc opposer au modèle de gestion « totalitaire » de la force de travail un projet « démocratique » fondé sur le libéralisme le plus éculé. L’avenir en face nous dévoile un secret de polichinelle : une classe qui n’a d’autre horizon social que « l’acceptation empirique des faits et des réalités » (p. 72) de l’exploitation ne peut que faire table rase de tout projet d’avenir qui n’aurait pas pour objectif la reconduction pure et simple de son hégémonie.

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  37. MARX 18k : Ombres marxistes - III. À propos d’un avatar du marxisme
  38. MARX 18l : Ombres marxistes - IV. Social-démocratie et tentation totalitaire
  39. MARX 18m : Ombres marxistes - V. Autogestion : idéal et pratique
  40. MARX 18o : Féminisme et Androcratie
  41. MARX 19a : Avant-propos
  42. MARX 19c : L’édification d’une doctrine marxiste
  43. MARX 19d : Engels fondateur ?
  44. MARX 19g : La responsabilité historique
  45. MARX 19h : Les nouveaux convertis
  46. MARX 19i : Les maîtres lecteurs
  47. MARX 19k : Le parti de la mystification et la dictature du prolétariat
  48. MARX 19n : L’actualité utopique du communisme des conseils
  49. MARX 21a : Avant-propos
  50. MARX 21f : Marx Édition du Jubilé 1883 -1983
  51. MARX 23a : Avant-propos ( Quel Bilan ? )
  52. MARX 23j : Du capitalisme libéral au capitalisme libéré
  53. MARX 25a : Avant-propos
  54. MARX 25h : L’espace médiatique : un nouveau lieu pour l’imaginaire social ?
  55. MARX 27a : Avant-propos