
Présentation de l’éditeur :
Thermidor n’est pas un événement, mais l’éternel retour d’un passé recomposé, un cycle historique qui déplace sans cesse les lignes. Qui sont les Thermidoriens aujourd’hui ? Les néostaliniens nourris de tous les « ismes » d’hier. Ils occultent cette mémoire pour imposer au présent un anticapitalisme à leur mesure et donner sa couleur au nouveau mensonge déconcertant du siècle.
Extrait :
Les différentes étapes sur le chemin de Thermidor sont semées des « ismes » qui ont fait l’histoire, sans compter toutes les formes intermédiaires expérimentées dans les démocraties populaires en contact avec le capitalisme de marché. Tous ont apporté une contribution originale afin de détruire méthodiquement de l’intérieur, et d’éradiquer la pensée révolutionnaire, décidément irrécupérable ; et tous ont laissé derrière eux des sédiments de culture thermidorienne jusqu’à ce qu’on aboutisse enfin par amalgame à ce néostalinisme qui réagglomère tous ces éléments en fonction de nouvelles formes de contestation démocratiques. La base, elle, reste invariablement la même : une critique du capitalisme de marché qui épargne le capital tel qu’en lui-même enfin, et n’a pas ainsi à répondre des anciennes idéologies, ni surtout de leur responsabilité dans la situation actuelle et au sein du mouvement ouvrier en particulier. C’est le point aveugle de l’historiographie, qu’elle soit portée par la recherche institutionnelle ou par les représentants d’un ultragauchisme qui préfère coller son labem sur la critique universitaire plutôt que de se livrer à cette délicate introspection.
On fait donc porter l’accent sur les effets du bolchevisme et du marxisme d’État sur le mouvement révolutionnaire du passé, mais qu’en est-il des conséquences sur notre propre monde où le communisme et la révolution sont l’objet d’une défiance quasi unanime de la part des exploités ; où toutes les promesses d’une société autre sont devenues à leurs yeux autant de mensonges, avec, au bout du désabusement, le désarroi et le retrait ? Quid des anciens du PC et des différents « ismes » qui, l’oubli aidant, ont fini par refaire surface et par apparaître comme les fidèles gardiens d’une certaine mémoire « révolutionnaire » ; mémoire qui n’est rien d’autre, en vérité, que le martyrologe des idées révolutionnaires et des révolutionnaires qui les défendaient ?
Cela explique également que l’une des dimensions centrales de la rétrocritique soit la réactivation régulière de leurres destinés à détourner l’attention sur des cibles dont il n’y a depuis longtemps plus rien à dire, car tout a été dit en d’autres temps, sur cette intelligentsia qui a trouvé dans le système de la démocratie représentative l’ultime rempart contre l’empire du mal. Parlons plutôt de ces compagnons qui prétendent avoir emprunté d’autres routes, pavées des meilleures intentions, et s’érigent aujourd’hui en vigies pour nous guider sur les nouveaux chemins de la révolte. Branchez-vous sur Radio Badiou, par exemple, et plus aucun risque de vous égarer ! Et l’on remarquera la discrétion des survivants du « gauchisme » sur l’itinéraire de ce Thermidorien emblématique. Fermer les yeux est un exercice de rigueur...
C’est au retour en grâce et en force de tels personnages, qui ont représenté la négation de toutes les valeurs du communisme et, plus généralement, du mouvement ouvrier, c’est à cette résurrection qu’il nous est donné d’assister. Et ce sont eux, que l’on pouvait croire définitivement déconsidérés par leur allégeance à tel ou tel régime totalitaire autoproclamé communiste et venu au monde, comme tout capital qui respecte les règles, « suant le sang et la boue par tous les pores », ce sont eux qui sont appelés pour explorer de nouvelles voies. Et ils ne sont pas loin d’être salués comme des sauveurs suprêmes, preuve que des régimes qui apparemment ne se ressemblent en rien se touchent pourtant par de multiples côtés et que leurs représentants savent au besoin se donner la main en cas d’urgence, comme ce fut d’ailleurs le cas aux pires heures de la guerre chaude ou froide.
Et pour cause ! Au-delà de leurs changements de cap, ces itinérants d’« ismes » en « ismes » naviguent toujours dans les mêmes eaux, celles du pouvoir, et ne perdent jamais le nord, malgré « les fluctuations et un esprit de girouettes des plus fébriles » sensible à toutes les oscillations historiques. Ainsi en est-il de l’itinéraire des migrations de l’intellectuel dans l’espace critique. On le sait de sa bouche, c’est contraint et forcé par la nécessité historique que le scribe a encensé ces régimes qu’il abhorrait dans son for intérieur. La preuve ? Il n’a fait grâce à aucun dès lors qu’il le quittait ! Mao l’a disculpé de Staline, Castro de Mao, ou l’inverse, et ainsi de suite jusqu’à la rédemption finale.
Et comme pour le Yahoo dire « la-chose-qui-n’est-pas » lui est aussi familier que de prétendre « qu’une chose est noire quand elle est blanche », revenir sur les mensonges d’hier ne lui pèse pas davantage que de revenir à ces mensonges. La vérité que les « anciens » défendent aujourd’hui n’est que l’envers de leur mensonge d’hier. Le noir et le blanc ne se contredisent plus mais se répondent, comme le recto et le verso d’une même pensée falsifiée.
( pp. 42 - 46 )
Table des matières :
La méthode en question
I. Un mensonge qui revient de loin
II. Demain n’est pas un autre jour
III. Au-delà de cette limite
Les Éditions de la Nuit, collection « La Nuit / poches », parution le 23 novembre 2010
ISBN : 978-2-917431-65-8
84 pages / 14cm x 11cm / 4 euros