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Rosa Luxemburg, l’intégrité d’une œuvre
AGONE & SMOLNY / Article paru dans « Contretemps » n° 8, nouvelle série, 4e trimestre, déc. 2010, pp. 17 - 28
13 janvier 2011 par collectif
Article manifeste de présentation du projet éditorial de publication des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg en langue française.

Le collectif d’édition Smolny et les éditions Agone ont entrepris la publication de l’œuvre complète de Rosa Luxemburg. Édition aussi « complète » que ce qu’il sera effectivement possible de réunir au cours de l’avancement des travaux, menés en concertation avec l’équipe des éditions Verso préparant la version anglaise. Paru en 2009, le premier volume contient l’ouvrage posthume Introduction à l’économie politique qu’accompagne une réflexion sur la signification de l’œuvre de Luxemburg [1], et inaugure un ensemble qui comportera dix volumes de textes, cinq de correspondance et qui devrait s’achever pour le centenaire de sa mort, en 2019.

La bibliographie générale de Rosa Luxemburg réunit un peu plus de 850 entrées, pour les seuls articles, livres, brochures ou discours, auxquels s’ajoute une imposante correspondance. Néanmoins, les Gesammelte Werke de l’édition Dietz Verlag [2], de loin le plus important ensemble de textes publié, n’en réunissent que... 369. Bien entendu, en termes de volume de texte, la différence n’est pas aussi importante, du fait de la présence dans les œuvres réunies par cette édition allemande des ouvrages les plus imposants, tels L’Accumulation du Capital ou l’Introduction à l’économie politique et la plupart des brochures. Notre édition pourrait également n’être pas exhaustive puisqu’il sera peut-être difficile, voire impossible, de retrouver certains exemplaires de journaux et partant certains articles. Le principal fond d’articles non encore publiés est en langue polonaise et les archives de Varsovie devraient permettre de combler cette lacune [3]. Les autres titres inédits, le plus souvent des articles anonymes, proviennent du Leipziger Volkszeitung ou de la Sozialdemokratische Korrespondenz notamment. Au final, même en tenant compte de cette différence entre ce qui peut être listé dans la bibliographie et ce qui peut être édité, il apparaît d’ores et déjà possible de réunir bien plus de textes que tout ce qui est paru jusque-là.

Ces dernières décennies, les travaux de chercheurs familiers de longue date de l’œuvre et de la vie de la révolutionnaire internationaliste ont permis la découverte ou l’identification de textes jusque-là ignorés ou écartés. Les recherches de Annelies Laschitza, Feliks Tych, Narihiko Ito ou Ottokar Luban, pour ne citer que les principaux de ces contributeurs, ont ainsi significativement étendu le corpus de textes connus. Notons que certains sont à l’état de manuscrits (ou tapuscrits) et se présentent comme des notes de travail ou des réflexions préliminaires, imposant un travail spécifique pour les rendre publiables [4].

Mais les textes de Luxemburg jusque-là disponibles ne nous suffisaient-ils pas pour saisir l’essentiel de ce qu’elle peut nous transmettre ? Après le travail des pionniers que furent Lucien Laurat (qui dès 1930 publie L’Accumulation du Capital d’après Rosa Luxemburg,) André Prudhommeaux et Marcel Ollivier, c’est à René Lefeuvre et aux cahiers Spartacus que Luxemburg dut longtemps d’être éditée, depuis l’article « Une dette d’honneur » paru dans Massesn°15-16 (1934) ou La révolution russe (1937), jusqu’à La crise de la social-démocratie (1993), sans oublier Réforme ou révolution et Grève de masse, parti et syndicats (1947) [5]. Les éditions Maspero ont complété ce catalogue par la publication de deux remarquables volumes de correspondance, de l’intégrale de L’Accumulation du Capital et de deux recueils de textes politiques, autant de réalisations où les contributions de Irène Petit et Claudie Weill, traductrices et annotatrices, prennent une grande part [6]. Deux volumes de lettres à Léo Jogiches parus chez Denoël en 1971 constituent le complément le plus significatif à ces deux ensembles. Indéniablement, la dette des lecteurs de langue française envers ces militants, éditeurs et traducteurs est considérable.

Il suffit pourtant d’ouvrir une fenêtre d’observation aussi décisive que la période de la révolution allemande comprise entre la libération de Luxemburg de la prison de Breslau le 8 novembre 1918 et son assassinat le 15 janvier 1919, pour constater que sur les 27 articles qu’elle rédige alors, seuls dix ont été traduits en français. Qui pourrait prétendre que la connaissance et le regroupement de ces articles ne serait pas une aide précieuse à la compréhension de la dynamique révolutionnaire et de la réflexion de Luxemburg, au cœur d’un événement d’une portée immense pour toute l’histoire du XXe siècle ?

On peut même s’étonner qu’un tel travail n’ait pas encore été entrepris depuis de si longues années. Il est bien sûr possible d’évoquer une tare bien connue de l’édition française qui rechigne à traduire ce qui n’a pas été produit sur le sol de l’auguste patrie. Ce phénomène nourrit a contrario une abondante glose de nos penseurs nationaux, qui s’assurent ainsi de la reproduction de leur statut social. Karl Marx, pour ne citer qu’un auteur emblématique de ce point de vue et dont l’édition des œuvres en langue française reste également délicate, est bien malgré lui foncièrement devenu une rente pour tout un pléthorique milieu de spécialistes. Pour tenter de comprendre tout à la fois cette situation, et comment pourrait se concevoir un projet qui en serait le dépassement, il nous faut d’abord réexaminer l’histoire de l’édition de l’œuvre en langue allemande.

La publication des œuvres de Rosa Luxemburg en Allemagne a été entreprise très tôt, dès 1923, sous la responsabilité de Clara Zetkin et Adolf Warski. En plus de l’attachement personnel très fort de ces militants à Rosa Luxemburg, les admonestations de Lénine ont sans doute contribué à la précocité de cette entreprise. En effet celui-ci, réagissant vivement à la parution « dissidente » par Paul Levi de la brochure sur La Révolution russe de Luxemburg disait, concernant « sa biographie et ses œuvres complètes », que « les communistes allemands mettent un retard impossible à publier ; on ne peut les excuser partiellement que par leurs pertes énormes dans une lutte très dure [7]. » Ce qui laisse pantois quand on pense à l’intensité des combats menés alors en Allemagne. Une clé de compréhension nous est donc donnée : il fallait avant tout faire pièce au travail effectué par Paul Levi. Pour Rosa Luxemburg, comme pour d’autres auteurs, au premier rang desquels Karl Marx, la question éditoriale ne sera jamais totalement séparée de la question de la légitimité politique... et de la légitimation supposément induite par l’édition elle-même.

Cette première édition des Gesammelte Werke devait comprendre neuf volumes ainsi ordonnés : 1. Pologne - 2. Révolution russe - 3. Contre le réformisme - 4. Lutte syndicale et grève de masse - 5. L’impérialisme - 6. L’Accumulation du Capital - 7. Guerre et révolution - 8. Économie politique - 9. Lettres, articles commémoratifs et historiques. Les préfaces et présentations des regroupements de textes furent écrites par Paul Frölich pour les tomes III et IV des trois seuls volumes publiés :

— VI. Die Akkumulation des Kapitals, Berlin, 1923 ;

— III. Gegen den Reformismus, Berlin, 1925 ;

— IV. Gewerkschaftskampf und Massenstreik, Berlin, 1928.

Il faut ici souligner la grande qualité de cette première édition effectuée par une équipe militante,regroupant déjà plus de 120 titres, auxquels s’ajoutent les extraits de discours parus en 1928 comme tome XI de la série des orateurs de la Révolution [8]. Mais il devait en être de cette édition comme de celle de la première MEGA [9] conduite par David Riazanov à Moscou : l’implication de ses premiers coordinateurs dans le combat de leur classe, gage de profondeur politique (au-delà des désaccords toujours possibles) et d’une réelle motivation, devait s’avérer fatale dès lors que l’approfondissement de la contre-révolution stalinienne imposait une doxa visant à laminer toute compréhension historique et critique du mouvement révolutionnaire.

Aussi, est-ce sans surprise que la condamnation de Luxemburg formulée dans un article de 1931 [10] par celui que bientôt tous les thuriféraires du monde dénommeraient le « génial petit-père des peuples », bloqua toute parution dans la sphère d’influence du « socialisme dans un seul pays », incluant les partis ou éditeurs associés des pays occidentaux, et notamment en France, le PCF et les Éditions Sociales Internationales. C’est à ce moment que la revue Masses commença à publier ces textes qui n’étaient plus en odeur de sainteté dans l’église dite « communiste ». On assista néanmoins à une timide ouverture au cours des années 1950 et au recyclage par la nouvelle RDA de celle qu’elle considère alors digne de devenir une figure emblématique du « mouvement ouvrier allemand » face à la social-démocratie honnie de la République Fédérale [11]. Cela se traduit par la publication en 1951 des Ausgewählte Reden und Schriften en deux volumes, réédités en 1955, ainsi que des Spartakusbriefe en 1958. Mais cela a surtout permis qu’émerge en Allemagne comme en Pologne une génération d’historiens qui effectueront un indéniable travail de recherche - sous la houlette des comités centraux de leurs Partis respectifs, avec tout ce que cela impose comme limitations et figures obligées -, que certains ont poursuivi jusqu’ici, permettant que s’ouvre enfin la possibilité d’œuvres réellement complètes. Un premier aboutissement, bien que partiel, fut la seconde version des Gesammelte Werke entreprise dans les années 1970, comprenant cinq tomes en six volumes et caractérisée par un appareil critique que l’on peut qualifier de minimaliste, contrairement aux standards en la matière dans les pays du « socialisme réel ». Bénéficiant d’une émulation internationale plus étendue, l’édition en six volumes de la correspondance de Luxemburg dans les Gesammelte Briefe, de 1982 à 1993, marque une avancée qualitative indéniable, de part la relative complétude de l’ensemble et l’effort très significatif de contextualisation et d’érudition de l’appareil critique. Arrêtons-nous ici sur le problème spécifique de l’édition de la correspondance de Luxemburg. S’il est vrai que ses lettres de prison, et quelques-unes de ses « lettres à des amis » ont toujours bénéficié de ce que l’on pourrait appeler un traitement de faveur, l’essentiel de la correspondance fut longtemps difficile d’accès. Mais si l’on pouvait encore dans les années 70 souligner que nombre de commentateurs ou même d’historiens de Rosa Luxemburg rédigeaient leurs publications sans avoir lu une part importante de sa correspondance, la tendance s’est depuis plutôt inversée. La dimension parfois toute personnelle de la correspondance a permis de se focaliser sur le « personnage » et ce que l’on voulait bien en extraire pour valoriser telle ou telle facette de la personnalité de la révolutionnaire, au détriment des textes politiques dont la publication s’est tarie, notamment après la disparition des éditions Maspero et de leur active collaboration avec Irène Petit et Claudie Weill.

Porteur de cet « héritage », tout projet de nouvelle édition de textes de Luxemburg doit répondre à un double questionnement : comment restituer cette somme imposante au lecteur d’aujourd’hui et quelle motivation tirer de cette œuvre même qui en expliquerait la nécessité, de sorte que l’on pourrait dire des ouvrages à paraitre ce qu’elle-même disait de l’édition des textes de Marx entreprise par Mehring : « la classe ouvrière allemande peut être fière de ce livre qui lui est principalement dédié [12] » ?

La première question peut sembler étroitement formelle. Mais y répondre, c’est déjà par exemple faire un choix aussi décisif que celui des œuvres complètes, et donc affirmer que ce que nous connaissons de Luxemburg ne saurait suffire. Citons ici la note qui ouvre le premier volume paru chez Agone-Smolny, l’Introduction à l’économie politique : « En nous engageant dans la voie de la publication des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, nous souhaitons que l’intégralité du corpus des écrits fasse écho à la totalité d’une pensée qui ne se laisse réduire à aucune de ses parties [13] ». Cette volonté s’inscrit dans une continuité qui faisait déjà sens dans le mouvement ouvrier d’alors. Engels par exemple déclara explicitement : « Ce à quoi je ne pourrais me résoudre, c’est de laisser subir aux anciens travaux de Marx et aux miens la plus petite opération de castration afin de me plier aux contraintes de publication du moment. [...] J’ai l’intention de restituer au public les moindres écrits de Marx et les miens dans une édition complète, c’est-à-dire non par livraisons successives, mais directement en volumes complets [14]. » C’est dans le même esprit que Luxemburg saluait la méthode d’exposition et d’explication des textes de Marx par Mehring, « reconstruisant de bas en haut un Marx non achevé, en devenir, ne livrant au compte-gouttes, pour chacune des manifestations de son esprit, que les bases nécessaires, laissant le tout faire de lui-même son effet sur le lecteur [15] ». Ainsi comprise, l’édition intégrale, non seulement décourage l’instrumentalisation ou la focalisation sur tel ou tel aspect par celui qui opère une sélection, mais elle laisse aussi à Luxemburg le soin de déployer toute la cohérence et le sens de son combat, par l’entremise de son expression littérale. Aussi pouvons-nous nous associer à ce qu’écrivait Louis Janover dans son introduction : « penser l’œuvre de Rosa Luxemburg autrement qu’au passé, c’est la rendre au présent et, surtout, à la simplicité d’inspiration première qui fut la sienne. Les mots, s’ils ne se rapportent pas à une idée fausse de l’objet qu’ils désignent, dénoncent par leur énoncé même les subterfuges dont l’histoire nous a abreuvés [16] ».

La nécessité d’une édition complète établie, comment restituer au lecteur d’aujourd’hui ce foisonnement d’articles, de brochures ou de discours sans dénaturer le sens même de son combat ? Luxemburg fut avant tout une militante révolutionnaire, qui ne concevait sa propre activité que comme un élément du combat de la classe prolétaire. Ses écrits se font au rythme de l’histoire, des événements, des besoins en approfondissements théoriques, avec la volonté de faire de chaque élément particulier analysé, critiqué, une réflexion qui débouche sur une compréhension générale permettant de s’orienter dans les combats de classes. En ce sens, son œuvre, comme celle de Marx, est essentiellement critique et didactique. La « production » de Luxemburg est donc tout sauf académique. Portée par le mouvement de classe, elle en subit les flux et les reflux. Deux articles recensés en 1897 mais soixante l’année suivante, dix-sept en 1901 mais quatre-vingt-un en 1905 ! L’effort de contextualisation et de spécification historique des interventions de Rosa Luxemburg est donc primordial et doit soutenir l’ensemble de l’appareil critique accompagnant ses textes. Celui-ci, exempt de toute apologie béate, doit être conçu tout à la fois dans un esprit que l’on pourrait qualifier de « pédagogique » qui ne donne rien d’autre que les éléments de culture du mouvement ouvrier nécessaires à la compréhension immédiate du discours de l’auteur, mais aussi dans un esprit d’élargissement de la réflexion assurant une mise en correspondance soit interne, entre les différentes composantes de l’œuvre, soit en relation avec des textes d’autres acteurs du mouvement politique, ou des contributions plus récentes qui en approfondissent la problématique, éventuellement de façon critique. Aucune volonté ici de faire « système », ni de prétendre à une quelconque « scientificité », souvent synonyme d’une spécialisation étouffante. Luxemburg n’écrivait pas à destination d’un public de spécialistes, il doit en être de même d’une édition contemporaine. Comme Marx, elle s’adresse à « l’humanité souffrante qui pense et l’humanité pensante qu’on opprime » (1843). Restituer son œuvre de façon dite « scientifique » porterait le risque d’introduire une distanciation entre l’auteur et la finalité qu’il souhaitait donner à son œuvre, écartant ainsi la dimension proprement révolutionnaire de son message de libération et de critique radicale.

Si d’un point de vue technique, la plus évidente, la plus simple et d’un point de vue scientifique, la seule façon valable d’éditer les œuvres de Rosa Luxemburg serait de s’en tenir à un ordre chronologique rigoureux (livres complets à part), nous proposons une autre approche, que l’on pourrait qualifier de mixte : thématique et chronologique. Il s’agit d’essayer de donner une cohérence, volume après volume, à des regroupements thématiques qui pourront constituer pour le lecteur d’aujourd’hui autant de portes d’accès à son œuvre mais également rendre compte d’une réalité plus profonde, dans le contexte de l’époque et du mouvement ouvrier dans son ensemble, que la simple juxtaposition temporelle. Pour en somme répondre à la question : quels sont les combats de l’heure ? Au sein de ces grandes divisions thématiques, l’aspect chronologique permettra de saisir l’évolution de la pensée de Luxemburg ou celle des conditions dans lesquelles elle se déploie. Dans ce cadre, et si cela s’avère nécessaire à la compréhension, des textes d’auteurs tiers pourront rejoindre tel ou tel volume. Enfin, des extraits de la correspondance, par ailleurs publiée intégralement en volumes séparés sur une stricte base chronologique, viendront compléter ces volumes de textes. En procédant de la sorte, nous espérons permettre au lecteur de faire avec Luxemburg ce que Maximilien Rubel envisageait avec Marx et sa proposition d’édition du centenaire : « refaire avec lui une partie du chemin parcouru ».

En choisissant ainsi une approche thématique nos pas suivent ceux de la première édition des Gesammelte Werke évoquée plus haut. Le découpage opéré par Paul Frölich s’affinait en outre par sous-ensembles thématiques dans chaque volume. Par exemple, le tome IV, Combat syndical et grève de masse, se composait des sections « Situation sociale et syndicats », « Parti et syndicats », « La fête du 1er mai », « La grève de masse en Belgique », « Le débat sur la grève de masse 1905/06 », « Combat électoral et grève de masse ». Quant au tome III, Contre le réformisme, une sous-section regroupait quelques-uns des textes sur le « ministérialisme français » qui rejoindront notre volume sur le socialisme en France. Signalons enfin que le volume contenant L’Accumulation du Capital intégrait en annexe le compte-rendu critique de Gustav Eckstein paru dans le Vorwärts et que fustigeait Rosa Luxemburg dans l’Anticritique.

Bien entendu, tout découpage expose à séparer des textes qui pourraient être rassemblés selon d’autres critères que ceux retenus. Chacun peut sans doute invoquer quantité d’exemples qui montrent la difficulté de l’entreprise. On peut penser aux parties sur l’art et l’intelligentsia dans « La question nationale et l’autonomie » qui renvoient au volume de miscellanées prévu sur l’Art, l’Histoire et les commémorations, alors que le texte principal doit s’insérer dans le second des deux volumes prévus sur la Pologne et la question nationale. La question du ministérialisme en France s’inscrit dans le cadre international de la lutte contre le réformisme, l’un et l’autre faisant l’objet de volumes séparés. Les articles sur la situation en Pologne pendant la révolution de 1905-1906 peuvent se lire dans le cadre de la question polonaise ou en lien avec le débat sur la grève de masse, etc. Tout choix restera éminemment critiquable et c’est avec la conscience de cette imperfection que nous pourrions être amenés à dupliquer certains textes ou extraits si cela doit permettre de faire de chaque volume un corpus plus cohérent.

Si nous avons maintenant une idée plus précise de la manière dont il serait possible de restituer l’œuvre de Rosa Luxemburg, il nous reste à illustrer la nécessité d’une telle réalisation, même si la dimension collective du projet interdit une vision uniforme des motivations de l’ensemble de ses participants ou de leur perception de l’œuvre de Luxemburg.

En particulier, que signifierait publier un auteur dont la seule perspective fut celle du communisme et de la révolution prolétarienne sans se confronter à la réalité de ce qui, au XXe siècle, s’est présenté sous ces noms, mensonges déconcertants qui restent toujours présents dans notre histoire ? La crise qui frappe l’économie mondiale depuis 2007-2008 et confirme la logique éminemment destructrice de la dynamique d’accumulation du capital semble dédouaner bon nombre d’auteurs - et d’éditeurs - de la nécessité de poser cette question. Nous assistons ainsi à une quasi unanime « redécouverte » de Marx alors même que sa critique du Capital comme rapport social, sa mise à nu des formes de domination et d’aliénation, sa conception matérialiste et critique de l’histoire et de la pratique révolutionnaire, etc., n’ont jamais cessé d’être pertinentes. Sans doute ce « retour à Marx » est-il d’autant plus passionné qu’il est souvent le fait de ceux-là mêmes dont les courants politiques dont ils continuent de se réclamer contribuèrent le plus au travestissement de sa pensée sous les différents habits idéologiques du « marxisme ». La plupart des ouvrages de ce Marx-revival se gardent donc bien de se confronter explicitement avec ce qui ne peut être nommé : la contre-révolution, la ruine quasi-universelle de tous les espoirs d’émancipation que portait le mouvement ouvrier.

Dans ce cadre, que serait précisément une « actualité » de Rosa Luxemburg qui justifierait la publication de ses œuvres complètes ? Nul doute que la position toute particulière qu’elle occupe dans l’histoire du mouvement ouvrier et, plus encore, l’importance de ses contributions aux débats de la social-démocratie internationale à l’heure de la Guerre et de la Révolution trouvent un écho profond aujourd’hui, dans un monde marqué par le spectre de l’effondrement. Pour la raison fort simple que ces débats ne purent malheureusement pas trouver leur conclusion à l’époque du fait même de l’ampleur de la contre-révolution qui devait en balayer toute appropriation réelle par la classe. Ainsi en a-t-il été de la critique du réformisme, de la réflexion sur l’intégration des structures de masses de la social-démocratie et des syndicats dans la société bourgeoise, de la place des conseils ouvriers, de la destruction des rapports sociaux extra-capitalistes, de la compréhension de la dynamique de la grève de masse comme auto-activité du prolétariat, des différentes formes de la critique de l’idéologie et de tant d’autres débats. Il ne s’agit donc pas de nier la prégnance de ces questionnements et il importe d’en redonner avec les œuvres de Luxemburg nombre d’éléments d’appréciation. Mais nul doute également que chacune de ces problématiques, dont d’authentiques courants prolétariens tentèrent la synthèse - des gauches allemandes et hollandaises à la revue Bilan de la fraction italienne ou des groupes comme Internationalisme - risquerait tout aussi bien de venir alimenter sous une forme ou une autre ce que nous désignerons à la suite de Louis Janover comme une feinte-dissidence. Rien ne saurait être plus indécent que de voir l’œuvre de Luxemburg, restée si longtemps à la marge, venir aujourd’hui nourrir un discours de faux-semblants. « Est-il autre manière de défendre la pensée de Rosa Luxemburg que de donner à ses « auditeurs » actuels le moyen de ne pas se perdre dans cette Babel de la Subversion qui rend inaudible toute parole de révolte ; de faire sentir en un éclair ce qui sépare l’aspiration à un changement radical des rapports sociaux de tous les ersatz de dissidence et de critique qu’utilisent les « avocats scientifiques » de l’institution pour introduire la confusion dans les esprits ? [17] » Voilà ce qu’il faudrait saisir du combat de la révolutionnaire internationaliste, et voilà peut-être ce que peut révéler l’intégralité de ses textes : une œuvre qui doit nécessairement se présenter à nous comme un « réquisitoire éthiquement justifié [18] » comme le disait Rubel du legs de Marx.

Dans une époque profondément marquée par l’amnésie historique, lire Luxemburg ce n’est donc pas fondamentalement coller à une « actualité » et s’en tenir à un rapport exclusif à un présent insaisissable qu’entretient en permanence la domination du Capital. C’est faire un pas de côté et accepter de repenser l’histoire et le combat pour l’émancipation d’un point de vue radicalement différent. Celui d’un Marx, d’une Luxembug, d’un Pannekoek et de tant d’autres qui scrutèrent le devenir de l’humanité du point de vue de la classe exploitée, s’en remettant à celle-ci et à sa capacité de développer une conscience aigüe de son rôle historique pour accoucher d’une communauté débarrassée des scories marquant la « préhistoire de la société humaine [19] ». Aussi serait-il vain de tirer à toute force Luxemburg à nous pour l’auréoler d’une actualité dont elle n’aurait eu que faire. Ne faut-il pas plutôt se référer à ce qu’elle-même percevait du jeune Marx édité par Mehring : « Ce n’est pas Marx qui est amené jusqu’à nous, arraché à son temps, comme un étranger, un homme révolu, un défunt, afin qu’on nous raconte ses aspirations et ses luttes intérieures [...]. C’est nous que Mehring arrache à notre temps, nous transférant dans les années trente et quarante pour nous placer au cœur de l’agitation de l’époque, nous faire vivre et ressentir avec elle, nous faire voir notre Marx en plein dans son temps, dans ses luttes, dans son devenir et dans sa croissance [20] » ? Faire ce pas de côté, c’est ainsi replonger dans ce que pouvait représenter une authentique éthique de l’émancipation, un combat collectif du prolétariat international qui sous quelque forme qu’il se manifeste, dans la dénonciation de l’hypocrisie réformiste, dans le tumulte de la grève de masse en Pologne, dans une lettre écrite depuis une sinistre cellule de prison, dans la critique du budget de la flotte allemande, face à la déchéance de l’asile, au milieu de la boucherie de la Première Guerre mondiale, dans sa sourde angoisse face aux erreurs du jeune pouvoir révolutionnaire russe, exprimait toujours « l’impératif catégorique de bouleverser tous les rapports où l’homme est un être dégradé, asservi, abandonné, méprisable [21] » et donc une indéfectible volonté de mettre à bas le système social qui reproduisait ces rapports.

Il y a dans le discours de Rosa Luxemburg en défense de l’école du parti au congrès de Nuremberg en 1908, cette remarque particulièrement éclairante : « Pour nous, qui sommes un parti de lutte, l’histoire du socialisme c’est l’école de la vie. Nous en retirons sans cesse de nouvelles stimulations [22] ». Luxemburg nous expose ici que le mouvement ouvrier se construit aussi de la conscience qu’il a de lui-même, par l’étude de sa genèse, de son histoire et - comme elle dira dans sa célèbre Brochure de Junius - des leçons de ses innombrables erreurs, par une « autocritique sans merci ». Cette dimension réflexive est essentielle. Tout le déploiement de la conscience révolutionnaire s’y joue. Contrairement à la classe capitaliste qui put asseoir progressivement sa domination sur les décombres de la société féodale et d’Ancien Régime au travers de différents leviers étatiques et économiques ou de compétences - administratives, juridiques, technologiques - parfaitement compatibles avec sa vocation hégémonique, le prolétariat ne peut compter que sur cette conscience. Lui retirer cela, c’est tout lui retirer. Et c’est bien ce qu’il advint. Sous le double coup de boutoir du délitement de la social-démocratie face à la guerre et d’une contre-révolution menée essentiellement sous la bannière du « communisme », le mouvement ouvrier fut défait sans même avoir la force de reconnaître cette défaite comme telle et d’en analyser toutes les causes, d’un point de vue matérialiste. Qui aurait bien pu trouver dans l’étude de ce qui depuis lors nous a été donné à voir, à suivre ou à défendre sous l’appellation de « mouvement ouvrier » une quelconque « stimulation » pour reprendre le mot de Luxemburg ? C’est bien le contraire qui s’est produit, avec une puissance de rejet aussi profonde que compréhensible. La responsabilité historique de ceux qui ont défendu ou cautionné ces aberrations estampillées « communisme », « socialisme réel » ou leurs « conquêtes objectives » n’en est que plus écrasante.

Rosa Luxemburg ne put voir pleinement que la première phase de cette défaite et seulement percevoir des fragments de la seconde, en gestation dans l’échec même de la révolution allemande. Mais cela lui suffit pour, d’une part, comprendre que cet « échec » s’enracinait profondément dans une pratique et une faiblesse théorique qui avait fait de la social-démocratie ce « tas de pourriture organisée [23] », dont les débats sur le réformisme, la grève de masse en 1905/06, la tactique en 1910 ou l’affaire Molkenbuhr furent autant de signes avant-coureurs, et d’autre part, développer un sens aigu de la signification et de la portée de cette défaite, qui excluait tout « raccourci » historique quelle que soit la volonté parfois héroïque avec laquelle une génération d’ouvriers se lancera dans la vague révolutionnaire d’après-guerre. Aussi n’hésita-t-elle pas à parler de « situation historique jamais vue dans l’histoire mondiale [24] », et dans ce « processus historique de proportions gigantesques [25] » elle comprend que dorénavant toute contre-révolution se fera sous le drapeau même de la révolution, dès lors que « le parti cesse de pratiquer la politique qu’implique son essence même  [26] » : « Les masses attirées sous les bannières de la social-démocratie et des syndicats en vue de livrer combat au capital ont été aujourd’hui, par ces organisations précisément, placées sous le joug de la bourgeoisie comme elles ne l’avaientjamais été depuis qu’existe le capitalisme moderne [27] ». Cette situation a-t-elle jamais été renversée depuis ? On comprend avec Luxemburg à quel point la Première Guerre mondiale - et ses suites immédiates - constitue une bifurcation de l’histoire mondiale : « C’est un attentat non pas à la culture bourgeoise du passé, mais à la civilisation socialiste de l’avenir, un coup mortel porté à cette force qui porte en elle l’avenir de l’humanité et qui seule peut transmettre les trésors précieux du passé à une société meilleure. Ici le capitalisme découvre sa tête de mort, ici il trahit que son droit d’existence historique a fait son temps, que le maintient de sa domination n’est plus compatible avec le progrès de l’humanité [28]. » À quel point aussi l’éthique du prolétariat s’évanouit à mesure que se dénature son « mouvement réel » (Marx). C’est pourtant à cette posture éthique irréductible, sans concession, que nous invite au final Luxemburg : « Les dés qui vont décider pour des décennies de la lutte de classes en Allemagne sont jetés [...], et pour chacun de nous jusqu’au dernier il importe de clamer : “Je suis là et ne puis agir autrement !” [29] »

Par cette exigence, il n’est pas sûr que Rosa Luxemburg soit très « actuelle » ! Son œuvre ne donne-t-elle pas au contraire toute la mesure de l’écart entre ce que nous vivons et avons vécu depuis l’échec de la vague révolutionnaire au sortir de la Première Guerre mondiale, et ce que fut un véritable projet d’émancipation, inscrit tout à la fois dans le développement matériel de la société et porté par un irrépressible élan utopique ? Mais la vieille taupe continue de creuser, et pour la première fois de nouvelles générations surgissent qui n’ont pas connu la chape de plomb des idéologues « marxistes » et doivent se confronter avec un capitalisme dont la dynamique mortifère interdit tout statu quo. Invoquer Luxemburg dans ce contexte, c’est rendre possible une réappropriation de ce que fut le sens réel du combat révolutionnaire. « Nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n’ayons pas désappris d’apprendre [30] » disait-elle. Contribuer à faire en sorte qu’il en soit ainsi, c’est la seule justification d’un projet qui vise à restituer l’intégrité d’une œuvre.

Smolny - Agone, Octobre 2010.

[1] Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique, Marseille & Toulouse, Agone & Smolny, 2009, préface de Louis Janover, « Rosa Luxemburg, l’histoire dans l’autre sens », p. 13-100.

[2] Rosa Luxemburg, Gesammelte Werke, Berlin, Dietz Verlag, 1970-1975 pour la première édition.

[3] Communication personnelle de Feliks Tych à Jean-Numa Ducange, juillet 2010.

[4] Pour une vue d’ensemble sur l’avancée de la recherche autour des textes de Rosa Luxemburg, on consultera Narihiko Ito (Tokyo), « Erstveröffentlichung von Rosa Luxemburgs Schrift “Sklaverei” », Jahrbuch für Historische Kommunismusforschung, Aufbau-Verlag, 2002, p. 166-178.

[5] Pour ces textes et bien d’autres parus chez Spartacus, cf. Bibliographie des Œuvres de Rosa Luxemburg en langue française, http://www.collectif-smolny.org, 2009.

[6] Claudie Weill a également traduit et publié depuis un important recueil d’articles, La question nationale et l’autonomie, Le Temps des Cerises, Paris, 2001, 264 pp.

[7] Lénine, « Note d’un publiciste », Pravda n° 87, 16 avril 1992, in Œuvres, t. 33, Paris, Éditions sociales et Moscou, Éditions en langues étrangères, 1963, p. 212.

[8] Rosa Luxemburg, Redner der Revolution, Band XI, mit Einleitung von Paul Frölich, Berlin, Neuer Deutscher Verlag, 1928.

[9] Marx-Engels Gesamtausgabe, première édition complète des œuvres de Marx et Engels. Douze volumes parurent sur les quarante initialement prévus.

[10] C’est également l’année de la destitution de David Riazanov.

[11] Rappelons que le premier président de la RDA, Wilhelm Pieck (1876-1960), fut un élève de Rosa Luxemburg à l’école centrale du parti (1907-1908) et plus tard un dirigeant du Spartakusbund.

[12] Rosa Luxemburg, « Aus dem Nachlaß unserer Meister » in : Gesammelte Werke - Bd. 1/2, p. 130-141. Traduit de l’allemand par Lucie Roignant dans le cadre du projet OCRL.

[13] « Note des éditeurs » in Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique, Agone & Smolny, Marseille & Toulouse, 2009, p. 7.

[14] « Engels an Richard Fischer », 15 avril 1895, in K. Marx et F. Engels, Werke, t. 39, Dietz Verlag, Berlin, 1968, p. 467 ; notre traduction.

[15] Rosa Luxemburg, « Aus dem Nachlaß unserer Meister », op. cit., souligné par nous.

[16] Louis Janover, op. cit., p. 14.

[17] Ibid., p. 98.

[18] Maximilien Rubel, « Marx : Édition du jubilée 1883-1983 » in Marx au seuil d’un centenaire : 1883-1983, Études de marxologie, 1981, p. 874.

[19] Karl Marx, « Avant-propos » à la Critique de l’économie politique, 1859, in Œuvres I - Économie I, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, p. 274.

[20] Rosa Luxemburg, « Aus dem Nachlaß unserer Meister », op. cit.

[21] Karl Marx, « Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel », in Œuvres III - Philosophie, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, p. 390.

[22] Rosa Luxemburg, « Rede zur Frage der Parteischule » in : Gesammelte Werke - Bd. 2, p. 254-256. Traduit de l’allemand par Lucie Roignant dans le cadre du projet OCRL.

[23] Gracchus, « Lettre ouverte - Scission, unité et démission », Der Kampf (Duisburg), n° 31, 6 janvier 1917, supplément, p. 1-2, in Rosa Luxemburg, J’étais, je suis, je serai - Correspondance 1914-1919, Paris, Maspero, 1977, p. 157.

[24] Ibid., p. 155.

[25] Ibid., p. 157.

[26] Ibid., p. 154.

[27] Ibid., p. 155.

[28] Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie, op. cit., Paris, Spartacus, 1993, p. 154.

[29] « Lettre ouverte », op. cit., p. 157. Ces dernières paroles sont reprises de Luther.

[30] La Crise de la social-démocratie, op. cit., p. 41.