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Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
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LCS 05a : Le socialisme et la guerre
Boris SOUVARINE - N°5 Mars 1932 / pp. 193 - 196
2 février 2011 par julien

La demi-guerre d’Extrême-Orient - si l’on peut appeler ainsi, à défaut d’expression plus précise, le premier épisode d’un conflit armé qui n’a pas encore pris son plein développement - souligne une fois de plus l’évolution intrinsèque de la pensée socialiste moderne quant à un phénomène essentiel du développement historique. Il est naturel que le socialisme évolue avec la transformation des rapports multiples dont il est la traduction ou le reflet. Mais encore faudrait-il que cette évolution soit consciente pour se justifier en théorie comme en pratique sans comporter de renoncement à soi-même. Or, la position des socialistes et des communistes d’aujourd’hui vis-à-vis des événements de Chine, annonciateurs de la guerre du Pacifique, implique une rupture inconsciente avec la conception traditionnelle dont ils persistent à se réclamer contre toute évidence, avec l’héritage spirituel de Jules Guesde, de Kautsky, de Plekhanov, de Mehring, d’Hyndman et de Lénine, pour ne nommer que les principaux épigones du marxisme. Quelque conclusion qu’on puisse en tirer, il importe de mettre le fait en lumière.

La guerre russo-japonaise est le meilleur point de comparaison qui permette, en évitant l’abstraction, de mesurer la distance franchie en un quart de siècle. L’hostilité instinctive ou motivée des socialistes à toute guerre capitaliste ou impérialiste ne les induisait pas à une opposition pacifiste aux belligérants ni à la condamnation morale de l’agresseur. Ils appréciaient alors le conflit d’après ses répercussions éventuelles et, par conséquent, selon sa place dans l’histoire. La plupart se prononçaient en faveur du Japon, moins par sympathie pour une civilisation supérieure que par haine du tsarisme, mais surtout dans l’attente des résultats heureux d’une défaite de la Russie pour le mouvement socialiste international.

« Dans l’intérêt, pour la paix de la France et du monde ; dans l’intérêt, pour la libération de la Russie elle-même, il faut être contre la Russie, pour le Japon », écrivait Guesde, en une phrase bizarre, avant de conclure : « Vive le Japon ! » Il s’agissait pourtant d’un Japon dominé par la caste féodale militariste et où les travailleurs étaient privés de tout droit de suffrage et de toute liberté syndicale.

« Jamais, à mon avis, problème ne s’est posé en termes aussi simples », disait Kautsky dans un parallèle avec la guerre russo-turque, laquelle avait offert une option difficile entre le Tsar et le Sultan : « La question, dans cette guerre, est bien moins ambiguë que dans la guerre russo-turque. La Russie pouvait alors paraître soutenir les intérêts des populations de la péninsule des Balkans dans leur effort pour secouer le joug odieux du Sultan. On pouvait se demander s’il fallait être avec lui contre le Tsar. Dans la guerre russo-japonaise, cette pénible et grave alternative ne se pose pas ».

Mehring, dans une analyse plus approfondie que les écrits de Guesde et de Kautsky sur le même sujet, différenciait la « politique de neutralité du prolétariat » de celle de la bourgeoisie : « Le parti ouvrier révolutionnaire, par ses intérêts et ses principes, ne peut jamais avoir un intérêt pour la guerre mais il n’en a qu’un intérêt plus grand dans les guerres qu’enfante de son sein toujours à nouveau le mode de production capitaliste. » Il envisageait surtout les conséquences du conflit : « Autant la classe ouvrière a peu affaire de s’enthousiasmer pour les belligérants japonais ou les belligérants russes, autant c’est chose peu indifférente pour le prolétariat que les Japonais ou les Russes soient vainqueurs ». Et il montrait l’avantage d’une victoire du Japon pour le « mouvement révolutionnaire en général ».

Plekhanov, approuvant les opinions précitées, rappelait une résolution prise au Congrès international de Bruxelles en 1891 et encore de toute actualité à l’heure actuelle où socialistes et communistes rivalisent d’incohérence sur le thème du désarmement, de la guerre « hors la loi » et des pactes de non-agression : « Toutes les tentatives ayant pour objet l’abolition du militarisme et l’avènement de la paix entre les peuples, ne sauraient être qu’utopiques et impuissantes si elles n’atteignent pas les causes économiques du mal. » Les diverses fractions du socialisme russe, et pas seulement celle de Lénine, escomptaient non la paix, mais la défaite. Il n’est pas nécessaire d’insister sur la signification de cette tendance, connue plus tard sous le nom de défaitisme. Le parti socialiste polonais alla jusqu’à envoyer ses représentants au Japon, Pilsudsky en tête, pour pactiser avec « l’ennemi ».

Edouard Vaillant ne craignait qu’une extension de la guerre en Occident : « Si détestable que soit toute guerre par les maux qu’elle engendre et les complications qu’elle peut provoquer, nous pourrions prendre notre parti de la guerre russo-japonaise si elle restait limitée sûrement en Extrême-Orient. Nous pourrions même espérer comme compensation de ces maux et du brigandage concurrent qui met le Mikado et le Tsar aux prises que la Russie sortira de cette crise, émancipée du tsarisme et de son autocratie. » Le même dira, après le dimanche sanglant de janvier 1905 : « La guerre d’Extrême-Orient, par la victoire du Japon, a eu pour conséquence immédiate de préparer la révolution russe... »

La démocratie socialiste, écrivait Vandervelde, « ne peut pas ne pas prendre parti et ne pas souhaiter la défaite du plus dangereux des deux adversaires, de celui dont la victoire constituerait la plus redoutable menace pour le prolétariat militant. Or, à ce point de vue, l’hésitation n’est pas possible : le tsarisme, voilà l’ennemi ! »

Le plus catégorique était Hyndman, qui ne tablait pas seulement sur la défaite russe mais sur la guerre en elle-même comme facteur de progrès :

« Je n’ai pas partagé l’avis de Jean Jaurès et de quelques autres de nos amis qui voulaient empêcher la guerre entre le Japon et la Russie. Cette guerre me parut inévitable et tous mes amis russes, social-démocrates et socialistes-révolutionnaires, m’ont dit la même chose, à savoir que la Russie, sortant victorieuse ou vaincue de cette guerre, la révolution russe suivrait certainement. » Dans un article sur La victoire du Japon et le socialisme international, le leader de la Social-Democratic Federation allait plus loin : « ... La paix n’eût pas autant profité en dernier ressort à la cause du progrès que la guerre commencée en février 1904... Le Japon n’a pas défendu seulement sa propre indépendance et sa civilisation en plein développement mais il a contribué aussi à la délivrance de tout le monde occidental d’une honteuse oppression... Cette guerre a encore mieux valu qu’une paix humiliante ou une capitulation du Japon... Ce fut une lutte acharnée entre la lumière et les ténèbres et c’est la lumière qui l’a emporté. » Hyndman concluait ainsi son dithyrambe en l’honneur du Japon : « Nous entrons certainement dans ce qui sera, sans doute, la plus grande période de destruction et de reconstitution de l’histoire de l’humanité. Et si nous y sommes entrés aussi rapidement, nous le devons au courage, à l’intelligence et à la perspicacité admirables des insulaires du pays du Soleil Levant ».

Vingt-cinq ans ont passé et bien des choses ont changé autour de la Mandchourie, mais rien n’est plus nouveau, ni plus étranger à la tradition dont ils prétendent hériter, que l’attitude présente des socialistes et des communistes devant le nouvelle guerre provoquée par le même Japon dans la même Mandchourie, comme suite logique de la guerre précédente.

Le tsarisme japonais poursuit son opération impérialiste commencée par l’attaque de 1894 contre la Chine, continuée par l’offensive de 1904 contre la Russie, cette fois au risque de se heurter aux héritiers soviétiques de la Russie impériale et aux intérêts économiques des États-Unis. Les anciennes données du problème sont en partie périmées. La dynastie des Tsing a disparu, avant celle des Romanov. Mais la pseudo-république chinoise passera difficilement pour un régime de civilisation supérieure à celui de ses agresseurs japonais, avec sa misère atroce, ses famines permanentes, ses généraux à vendre, ses bandes à acheter, ses toukiouns et ses bourreaux, ses massacres et ses supplices. Au contraire, le Japon réactionnaire aurait plutôt réalisé quelque progrès infime en faveur de son prolétariat. Les amateurs de problèmes élémentaires et de solutions simplistes ont là de quoi s’égarer. En outre, il s’agit moins de guerre entre Chine et Japon que des perspectives de guerre entre Japon et États-Unis, éventuellement entre Japon et Union Soviétique. Qu’en peut-il sortir pour l’avenir de la révolution socialiste ? C’est le dernier des soucis de ces zélateurs attitrés et de ces contempteurs professionnels du pacifisme qui cherchent exclusivement, dans les événements contemporains, des arguments polémiques pour justifier leur aveuglement respectif, tout en communiant dans une même incompréhension.

Nul n’est astreint à s’en tenir une fois pour toutes à des conceptions élaborées dans des conjonctures dépassées. On peut se référer à la tradition pour la confirmer avec des arguments renouvelés, ou y rester fidèle en la révisant à la lumière de faits nouveaux. Mais l’invoquer en la méconnaissant, tout en prenant position exactement à l’encontre, c’est à coup sûr préparer au mouvement ouvrier les pires mécomptes, les plus cruelles déceptions.

L interprétation socialiste de la guerre russo-japonaise ne manquait pas de confusion ni de contradictions, malgré une tendance générale très nette à prendre parti pour le Japon : pour s’en convaincre, il suffit de confronter Mehring et Hyndman. Des influences variées s’y mêlent, où la spéculation révolutionnaire prend le pas sur le pacifisme. La pensée socialiste se diversifiait alors en s’élargissant et perdait en profondeur ce qu’elle gagnait en surface. On mesure mieux cette évolution si l’on se reporte au langage de Guesde, vingt ans plus tôt, à l’occasion des compétitions anglo-russes en Asie Centrale.

En 1885, après la prise de Merv par Skobelev, Guesde saluait sans réticence l’éventualité d’une guerre entre la Russie et l’Angleterre, dans un article intitulé : La Guerre Féconde  : « Loin d’ailleurs de constituer un point noir dans le ciel révolutionnaire, ce gigantesque duel, que ne voit pas approcher sans terreur l’Europe gouvernementale, ne peut que faire les affaires du socialisme occidental, quel que soit celui des deux États “civilisateurs” qui en sorte désemparé. À plus forte raison, si tous les deux devaient être blessés à mort. »

Il entrevoyait, en cas de défaite russe, la libération de l’Allemagne ouvrière, et « sur les ruines de l’Empire de fer et de sang, le bal révolutionnaire, le quatre-vingt-neuf ouvrier » ; il prédisait, en cas de défaite britannique, « un 18 Mars universel à bref délai, avec le prolétariat anglais pour avant-garde », avant de conclure : « Quant aux socialistes qui savent à quels cataclysmes nécessaires est suspendu l’ordre nouveau, la société de l’avenir, ils ne peuvent qu’appeler de tous leurs vœux ce commencement de la fin du plus insupportable des régimes.

Coule, coule, sang du soldat,
Soldat du tsar ou de la reine,
Coule en ruisseau, coule en fontaine.

« C’est pour l’humanité cette fois, que cette rosée sera féconde. »

Un mois après, Guesde intitule : Vive la Guerre ! un nouvel article sur le même sujet. Contrairement à la presse capitaliste de toutes nuances, il se félicite de l’imminence de la guerre : « Nous battons, nous, des mains à ce duel entre les deux plus grandes forces de l’époque. » La guerre qui va s’ouvrir, espère-t-il, « fera, de quelque façon qu’elle se termine, œuvre de révolution. » Quelle qu’en soit l’issue, « c’est la brèche ouverte par laquelle passera l’ordre nouveau ». Pour ces raisons, « nous pouvons par suite donner carte blanche au dieu des batailles qui, quoiqu’il fasse, est forcé de travailler pour nous ». Et d’ajouter en terminant : « Défaite anglaise ou défaite russe, c’est le triomphe à bref délai du socialisme international auquel la débâcle qui se prépare, qu’elle vienne du nord-est ou du nord-ouest, mettra tous les atouts en main ».

Sans s’attarder aux naïvetés de ce beau raisonnement qui a conduit Guesde à accueillir la guerre de 1914 comme génératrice de révolution et, en l’occurrence, à renier le socialisme pour faire couler, non plus « en ruisseau » ni « en fontaine », mais à torrents, le « sang du soldat » prolétaire dans l’intérêt de la bourgeoisie, - il suffit de citer pour constater la solution de continuité dans la politique socialiste.

Si l’on passe du particulier au général, le contraste n’est pas moindre entre le socialisme d’hier et celui d’aujourd’hui, sans même remonter à la Première Internationale.

Kautsky, théoricien irrécusable de la social-démocratie de tous les pays, et notamment reconnu des bolchéviks, soutenait que les socialistes ne doivent pas nécessairement admettre une guerre défensive, ni réprouver toute guerre offensive : « Évidemment, nous voulons la paix perpétuelle, comme nous voulons la disparition des oppositions de classes. S’ensuit-il que nous renoncions à la lutte des classes ? Bien au contraire, nous reconnaissons sa nécessité dans la société actuelle plus nettement que ceux qui veulent faire durer cette société d’opposition et de lutte de classes. Il en est de même pour la guerre. »

Tout l’essentiel de sa thèse mérite d’être rappelé : « Toute société qui repose sur des oppositions de classes ou de nations a besoin de la force des armes pour subsister. C’est une folie des pacifistes bourgeois de vouloir conserver le mode de production capitaliste et supprimer la guerre, sa suite naturelle.

« Quel que soit notre amour de la paix, en quelque horreur que nous tenions la violence, nous n’empêcherons pas de se produire, dans les luttes modernes de classes et de nations, comme par le passé, des situations où l’un des deux adversaires fasse appel à la force et où il soit nécessaire d’employer la force : car la violence seule peut résister à la violence. Ceux qui, comme Tolstoï, réprouvent dans tous les cas l’usage de la violence, encouragent simplement les membres des classes dirigeantes, qui sont le plus dénués de scrupules, à en user.

« Si l’on admet l’emploi de la force dans certains cas, on ne peut, d’avance et en tous les cas, condamner la guerre dans la société actuelle. La guerre n’est que l’achèvement de la politique par la force des armes. Si nous voulons la juger au point de vue prolétarien, il nous faut d’abord juger la politique qui aboutit à la guerre. C’est cela, et non pas le seul fait de l’emploi de la force, qui pour nous est décisif ».

Qu’on se reporte aux articles de Lénine pendant la guerre de 1914, particulièrement à sa Lettre ouverte publiée dans la Critique Sociale, n° 1, et l’on sera frappé de l’identité de vues. Il n’y a pas de doute que Lénine ait emprunté à Kautsky le meilleur de son argumentation. L’un et l’autre paraphrasent la formule de Clausewitz sur la guerre, continuation de la politique par d’autres moyens (expression d’usage courant dans la littérature marxiste) et s’accordent à affirmer : « Il n’y a même pas lieu de condamner toute guerre offensive ». À l’appui de cette assertion, Kautsky écrit : « La social-démocratie peut être amenée à approuver une guerre offensive. En 1848, Marx et Engels considéraient comme nécessaire une guerre offensive de l’Allemagne contre la Russie... Plus tard, Marx et Engels cherchèrent à agir sur l’opinion publique anglaise pour l’engager dans une guerre contre la Russie ».

Plekhanov se prononçait dans le même sens : « Le caractère de dogme mort, nous le trouvons par exemple dans cette idée que les socialistes doivent être hostiles à toute guerre. »

« Notre Tchernichevsky disait déjà que des décisions aussi absolues sont inadmissibles et prétendait que la bataille de Marathon fut, pour l’histoire de l’humanité, un événement des plus bienfaisants.

« Non moins dogmatique est cette opinion que nous, socialistes, ne devons sympathiser qu’aux seules guerres de défense. Cette opinion n’est juste qu’au point de vue du suum cuique conservateur. Le prolétariat international, fidèle à son point de vue révolutionnaire, doit admettre toute guerre - de défense ou de conquête - qui promet d’écarter un obstacle important du chemin de la révolution. »

Les socialistes et les communistes de nos jours qui, en confondant l’effet militaire et la cause économique, prônent le désarmement, approuvent ou signent un vain « pacte Briand-Kellog » pour mettre la guerre « hors la loi » et endorment avec cette phraséologie pacifiste la conscience de classe et l’esprit critique de leurs suiveurs ont certainement le droit de rompre une filiation dont ils se plaisent, par habitude, à revendiquer le monopole. Mais ils ont en même temps le devoir d’expliciter cette rupture s’ils veulent, de ce fait, marquer un progrès, non un recul. La révision permanente impliquée dans le marxisme doit être consciente et raisonnée pour rester féconde. Aucun socialiste ou communiste sérieux ne saurait se satisfaire de formules abstraites ou sommaires, parfois ambiguës, souvent caduques et toujours dangereuses quand des cerveaux étroits s’en emparent, incapables de les assimiler. Ce n’est pas une raison pour verser dans une idéologie étrangère à toute idée de révolution. Et quelque légitime que soit l’ambition d’aller « au delà du marxisme », conforme à la pensée de Marx lui-même, il faudrait l’atteindre avant de le dépasser.

En tout état de cause, socialisme et communisme subiront tôt ou tard une nouvelle épreuve qui n’aura rien de commun avec la « guerre imminente » annoncée chaque jour depuis bientôt dix ans par Moscou. Il serait temps d’envisager de sang-froid le problème, sans tomber dans le délire belliqueux de Proudhon ni dans le rêve pacifiste de Jaurès. Et pour pouvoir le résoudre, il faudra d’abord correctement le poser.

Boris Souvarine.

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