
Présentation de l’éditeur :
Chasse aux esclaves fugitifs, aux Peaux-Rouges, aux peaux noires ; chasse aux pauvres, aux exilés, aux apatrides, aux Juifs, aux sans-papiers : l’histoire des chasses à l’homme est une grille de lecture de la longue histoire de la violence des dominants. Ces chasses ne se résument pas à des techniques de traque et de capture : elles nécessitent de tracer des lignes de démarcation parmi les êtres humains pour savoir qui est chassable et qui ne l’est pas. Aux proies, on ne refuse pas l’appartenance à l’espèce humaine : simplement, ce n’est pas la même forme d’humanité. Mais la relation de chasse n’est jamais à l’abri d’un retournement de situation, où les proies se rassemblent et se font chasseurs à leur tour.
Si la chasse à l’homme remonte à la nuit des temps, c’est avec l’expansion du capitalisme qu’elle s’étend et se rationalise. En Occident, « de vastes chasses aux pauvres concourent à la formation du salariat et à la montée en puissance d’un pouvoir de police dont les opérations de traque se trouvent liées à des dispositifs d’enfermement... Le grand pouvoir chasseur, qui déploie ses filets à une échelle jusque-là inconnue dans l’histoire de l’humanité, c’est celui du capital ».
L’auteur :
Grégoire Chamayou, agrégé de philosophie, est chercheur à l’Institut Max Planck à Berlin. Il a récemment publié Les corps vils. Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles (2008).
Table des matières :
Introduction
I. La chasse aux bœufs bipèdes
II. Nemrod, ou la souveraineté cynégétique
III. Brebis galeuses et hommes loups
IV. La chasse aux Indiens
V. La chasse aux peaux noires
VI. La dialectique du chasseur et du chassé
VII. La chasse aux pauvres
VIII. Les chasses policières
IX. La meute de chasse et le lynchage
X. La chasse aux étrangers
XI. Les chasses aux Juifs
XII. La chasse aux hommes illégaux
Conclusion
Post-scriptum
Notes
Introduction :
Une chasse bien singulière eut lieu en France, au XVe siècle, dans le parc d’Amboise. Le roi Louis XI, à qui l’on avait fait « l’affreux plaisir d’une chasse d’homme », se lança à la poursuite d’un condamné couvert d’une « peau de cerf fraîchement tué ». Lâché dans le domaine et bientôt rattrapé par la meute royale, celui-ci périt « déchiré par les chiens » [1].
Faire l’histoire des chasses à l’homme, c’est écrire un fragment de la longue histoire de la violence des dominants. C’est faire l’histoire de technologies de prédation indispensables à l’instauration et la reproduction des rapports de domination.
La chasse à l’homme n’est pas à entendre ici comme une métaphore. Elle désigne des phénomènes historiques concrets, où des êtres humains furent traqués, poursuivis, capturés ou tués dans les formes de la chasse ; des pratiques régulières et parfois massives, dont les premières formes furent théorisées dans l’Antiquité grecque avant de connaître un formidable essor à la période moderne, à l’unisson du développement d’un capitalisme transatlantique.
La chasse se définit comme l’« action de chasser, de poursuivre », ce qui « se dit particulièrement de la poursuite des bêtes [2] », mais chasser signifie aussi « mettre dehors avec violence, contraindre, forcer de sortir de quelque lieu ». Il y a la chasse poursuite et la chasse expulsion. La chasse qui capture et la chasse qui exclut. Deux opérations distinctes, mais qui peuvent s’articuler dans un rapport de complémentarité : chasser des hommes, les traquer, suppose souvent de les avoir au préalable chassés, expulsés ou exclus d’un ordre commun. Toute chasse s’accompagne d’une théorie de sa proie, qui dit pourquoi, en vertu de quelle différence, de quelle distinction, certains peuvent être chassés et d’autres pas. L’histoire des chasses à l’homme se fera donc par celle des techniques de traque et de capture mais aussi par celle des procédés d’exclusion, des lignes de démarcation tracées au sein de la communauté humaine afin d’y définir les hommes chassables.
Mais le triomphe du chasseur - et son plaisir - serait aussi de moindre intensité si l’homme chassé n’était pas tout de même un homme. L’émotion suprême en même temps que la démonstration absolue de la supériorité sociale c’est de chasser des êtres dont on sait qu’ils sont des hommes et non des bêtes. C’est que, comme l’écrit Balzac dans une formule qui pourrait ici servir d’axiome, « la chasse à l’homme est supérieure à l’autre chasse de toute la distance qui existe entre les hommes et les animaux [3] ». La reconnaissance de cette distance lui est donc nécessaire en même temps qu’elle la nie. Et c’est là son défi propre : parvenir à effacer la distance de l’homme chassé à la proie animale, non pas théoriquement, mais pratiquement, par l’acte de la capture ou de la mise à mort. La reconnaissance implicite de l’humanité de la proie en même temps que sa contestation pratique sont donc les deux attitudes contradictoires constitutives de la chasse à l’homme.
S’il y a ici animalisation, c’est peut-être au sens où Hannah Arendt écrit que « l’homme ne peut être pleinement dominé qu’à condition de devenir un spécimen de l’espèce animale homme [4] » : la domination totale, horizon difficile à atteindre, ne passe donc pas par l’animalisation des êtres humains au sens où ils devraient cesser d’être « hommes », mais par la réduction de leur humanité à l’animalité humaine - une animalité qui reste toujours pleine de ses redoutables ressources.
Le problème principal tient à ce fait que le chasseur et le chassé n’appartiennent pas à des espèces différentes. La distinction entre le prédateur et sa proie n’étant pas inscrite en nature, la relation de chasse n’est jamais à l’abri d’un retournement des positions. Les proies, parfois, se rassemblent et se font chasseurs à leur tour. L’histoire d’un pouvoir est aussi celle des luttes pour son renversement.
La Fabrique éditions, parution le 25 mars 2010.
ISBN : 978-2-35872-005-2
248 pages / 11cm x 16,5cm / 13 euros
[1] Lettre de Robert Gaguin citée dans Philippe de Commines, Lettres et négociations de Philippe de Commines, tome I, Devaux, Bruxelles, 1867, p. 335.
[2] Dictionnaire de l’Académie françoise, Guillaume, Paris, volume I, 1831, p. 227.
[3] Honoré de Balzac, La Comédie humaine. Études mœurs. Scènes de la vie politique, Paris, Furne, Vol. 12, 1846, p. 299.
[4] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Paris, Seuil, 1972, p. 197.