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Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
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MARX 17b : Aux origines du concept de « marxisme »
Margaret MANALE - Octobre 1974 / pp. 1397 - 1430
9 mars 2011 par françois
 La présente étude fait partie d’un travail de recherche ayant pour objet la genèse historique de l’école marxiste en tant que déformation idéologique de l’enseignement de Marx. Un autre thème, central de cette recherche est celui de la responsabilité d’Engels dans la fondation du marxisme.

I

Le mot « marxisme » fait aujourd’hui partie intégrante du domaine conceptuel désigné communément par les termes « socialisme » et « communisme », au même titre que d’autres désignations onomastiques telles que saint-simonisme, owenisme, fouriérisme, proudhonisme - utilisées pour situer des écoles et des tendances à l’intérieur d’un plus vaste mouvement d’idées. Si l’on accepte ce tableau quasi chronologique qui établit une égalité conceptuelle entre ces doctrines sociales, toute difficulté de classement semble disparaître devant la cohérence de cet ensemble de dénominations.

Le marxisme passe le plus souvent pour la variante « scientifique » de la pensée socialiste opposée au socialisme dit utopique. Cet usage remonte à une distinction établie par Engels et consacrée dans sa brochure au titre significatif « Socialisme utopique et socialisme scientifique » (1880), l’idée étant exprimée de manière plus explicite dans le titre allemand de ce travail : Die Entwicklung des Sozialismus von der Utopie zur Wissenschaft (1882).

La diversité des écoles se réclamant du socialisme et du communisme semble démontrer que ni le concept de socialisme ni celui de communisme ne sont suffisamment précis, puisqu’ils ont permis une remise en question quasi permanente de leurs principaux fondamentaux. Ainsi sont nées, au XXe siècle, de nouvelles écoles socialistes ou communistes portant nom de « léninisme », « marxisme-léninisme », « trotskisme », « maoïsme » ; mais à la différence de ce qui s’est passé au siècle précédent, nous sommes en présence, ici, d’idéologies purement politiques, antagonistes bien que les divergences théoriques ou doctrinales restent insaisissables.

Un tel phénomène ne saurait être compris sans un examen préalable des connotations généralement attribuées aux termes communisme et socialisme. À cet égard, il convient de noter la définition donnée par Littré (1863-1872) : le socialisme, c’est un « système qui, subordonnant les réformes politiques, offre un plan de réformes sociales. Le communisme, le mutuellisme, le saint-simonisme, le fouriérisme sont des socialismes ». Si l’on s’en tient à ce genre de définition, il suffira d’inscrire dans la suite des exemples énumérés les nouveaux termes nés après la publication de ce fascicule du dictionnaire. Littré semble avoir pensé, dès ce moment, qu’il convenait de séparer la pensée socialiste en tant que « système » des divers courants s’y rattachant. En fait, sa définition du communisme peut surprendre :

« Système d’une secte socialiste qui veut faire prévaloir la communauté des biens, c’est-à-dire l’abolition de la propriété individuelle et la remise de tout l’avoir social entre les mains de l’État qui fera travailler et distribuera les produits du travail entre les citoyens. - Application du principe communiste à un ordre de faits sociaux ; toute opinion qui tend à mettre aux mains de l’État un ordre d’intérêts. »

En mettant l’accent sur le caractère sectaire du communisme, Littré avait sans doute en vue une certaine tradition de l’utopie française dans ses aspects théoriques (Babeuf) et pratiques (Cabet). Fait encore plus significatif, il oppose ce communisme sectaire aux projets de quelques auteurs célèbres, fondateurs de systèmes. À cet égard, les définitions du saint-simonisme et du fouriérisme sont particulièrement frappantes :

« Saint-simonisme : système philosophique et social de Charles-Henri, comte de Saint-Simon... qui consiste surtout en ce que tous les individus de l’espèce humaine doivent être associés et rangés selon leurs capacités ; il devient religieux entre les mains de ses disciples. »
« Fouriérisme : système de philosophie et d’organisation sociale qui établit le rangement des hommes dans la société suivant leurs attractions passionnelles et un nouveau mode d’association, dit phalanstère. »

Il va sans dire que le mot marxisme, dont la genèse est plus tardive, ne figure pas dans le Littré. Mais c’est peut-être par respect pour le mode d’approche de son précurseur que le dictionnaire Robert donne pour « marxisme » la signification que voici :

« Doctrine philosophique (matérialisme dialectique), sociale (matérialisme historique) et économique élaborée par Karl Marx, Friedrich Engels et leurs continuateurs. »

Si l’on compare cette définition avec les précédentes, on constate d’emblée que le mode de filiation établi dans ce cas précis est différent de celui des autres. Les écoles saint-simonienne et fouriériste se rattachent directement à un seul fondateur que les disciples se contentent de continuer ; dans le cas du marxisme, la fondation est multiple, et même illimitée, puisque la liste des « continuateurs » qui ont corrigé ou complété l’œuvre du maître paraît inépuisable. Cette différence pourrait s’expliquer par une raison de priorité, voire de prééminence : une hiérarchie spirituelle s’était établie entre les divers membres de la constellation, où Karl Marx occupe le sommet en tant que premier fondateur scientifique.

Si nous passons de la définition nominale ou philologique aux exposés lexicographiques, nous rencontrons des procédés d’explication qui ressemblent, pour l’essentiel, à ceux du dictionnaire Robert. Cela vaut naturellement pour les encyclopédies plus récentes dont le Robert a dû tenir compte. Deux extraits, tirés de deux grandes encyclopédies françaises qui font habituellement autorité, illustrent le manque de rigueur dans les définitions courantes du marxisme :

1. Marxisme : « méthode et doctrine issues de Marx et de Engels. La doctrine comporte trois aspects essentiels profondément liés : une philosophie, une philosophie de l’histoire et une théorie économique... » (Grand Larousse encyclopédique, vol. 7, Paris, 1963, p. 139).
2. Marx et marxisme : « La théorie de Marx n’est pas un système reposant sur un fondement philosophique. Il en résulte, d’abord, qu’elle n’est pas achevée et, d’autre part, son exposé n’a pas de commencement absolu, ni dans son ensemble ni dans telle de ses parties (par exemple, dans sa partie “économique” qu’expose le Capital). Mais cela ne signifie pas que la théorie de Marx ne soit pas systématique au sens scientifique, c’est-à-dire qu’elle ne définisse pas son objet d’étude de façon à en expliquer la nécessité objective... » (Encyclopedia Universalis, vol. 10, Paris, 1968, p. 577).

Voilà pour les définitions récentes ; en revanche, une des premières annotations accompagnant le terme « marxisme » dans une encyclopédie française parue autour de 1900 nous apprend qu’il s’agit de « l’ensemble des doctrines socialistes de Karl Marx. Le marxisme a pour caractère essentiel d’opposer le socialisme scientifique au socialisme utopique (J. Bourdeau) ». Dans les premières années du XXe siècle, rares sont les encyclopédies qui consacrent un article au « marxisme ». Plus souvent, le terme figure sous des rubriques plus générales telles que « socialisme », « social-démocratie », « communisme » - ou encore à l’article « Marx, Karl ». En Allemagne, le Handworterbuch der Staatswissenschatten de Conrad présente dans l’article « Sozialismus und Kommunismus » (vol. 5, Iéna, 1893) une rubrique intitulée « Der wissenschaftliche Sozialismus » (le socialisme scientifique) ; il consacre près de neuf colonnes à l’œuvre de Marx, après avoir examiné celle de Thompson, Proudhon, Rodbertus. Peu soucieux de définition, l’auteur, Georg Adler, historien bien connu du mouvement ouvrier et de ses doctrines, semble identifier le marxisme au « système de Marx », tout en faisant quelques remarques critiques. À titre de curiosité, notons que la première mention du terme « Marxismus », en tant qu’article spécial, apparaît en 1895 dans l’encyclopédie Brockhaus (14e édition). Elle renvoie à l’article « Sozialdemokratie », où l’on apprend que le Manifeste communiste est resté « le fondement le plus important du marxisme ». Le Meyers Lexikon ignore le « marxisme » dans son édition de 1896, de même qu’en France la Grande Encyclopédie (Berthelot) dont le volume 23 de 1898 mentionne cependant une « doctrine marxiste ». Même constatation dans l’Encyclopedia Britannica : le mot « Marxism » en est absent bien que l’article consacré à Marx ait été écrit par Eduard Bernstein [1].

Ces quelques exemples, nullement limitatifs, appellent une première constatation : au tournant du siècle, le terme « marxisme » relève encore simplement du domaine linguistique et sert à désigner la pensée ou l’œuvre de Marx, sans soulever une quelconque problématique quant aux controverses déjà nombreuses autour des thèses majeures de l’auteur. Quant à celui de « marxiste », employé comme adjectif et comme nom, d’usage courant, il désigne soit un travail de Marx, soit un adepte de ses théories, ou un mouvement politique qui s’en réclame [2]. En général, les lexiques et les encyclopédies, dans leurs premiers articles sur la personne et l’œuvre de Marx, restent muets sur le phénomène, apparu peu après la mort d’Engels en 1895 dans la social-démocratie allemande : le « Streit um Marx », la querelle pour Marx ou la controverse révisionniste. Il s’agit pourtant des premiers affrontements intellectuels, dont l’arrière-plan est évidemment politique, où les protagonistes argumentent au nom de l’orthodoxie, non sans une certaine ferveur religieuse, voire moralisante. Le respect du marxisme apparaît comme un impératif moral, un acte de fidélité au génie du fondateur, cette allégeance marquant la preuve d’une conviction scientifiquement fondée. Le militant ou l’auteur qualifié de « révisionniste » doit faire face autant à une condamnation qu’à des objections rationnelles. Le partisan de Bernstein, accusé de « trahison », court le risque de l’excommunication. Dans ces affrontements, une chose paraît claire : en se référant au marxisme, chacun des partenaires semble parfaitement averti, les critiques de Bernstein étant réfutées au nom d’une orthodoxie qui ne souffre aucun doute sur la nature de la théorie du fondateur. Nul souci de définir un terme que tous emploient comme si sa définition avait été codifiée une fois pour toutes.

II

Le destin du mot « marxisme », depuis son apparition jusqu’à nos jours, est riche en errements, avatars, confusions, qui obligent le chercheur à s’interroger avant tout sur la genèse du concept. L’étude des circonstances de sa naissance, autrement dit du contexte historique et géographique de sa formation, nous permet de constater que cette genèse n’a guère de rapport avec celle de termes tels que babouvisme, saint-simonisme, owenisme, fouriérisme. Dans ces cas, les personnalités s’imposent et modèlent leur entourage, l’attirent ou le repoussent, provoquent des adhésions, en un mot, font école. D’emblée, leurs adeptes choisissent de s’appeler « owenistes » ou « saint-simoniens », « sociétaires » ou « unistes » (fouriéristes) plutôt que « socialistes », terme collectif dont la gestation semble s’être effectuée plus lentement [3]. Les classifications usuelles apparaissent plus tard avec les tentatives de grouper sous un minimum d’étiquettes les diverses manifestations de la conscience sociale née avec l’essor de l’industrialisation et de son corollaire, le mouvement ouvrier. Cette volonté de clarification anime Louis Reybaud (Études sur les réformateurs contemporains, ou socialistes modernes, 1842), Lorenz von Stein (Der Sozialismus und Communismus des heutigen Frankreichs, 1842), Karl Grün (Die soziale Bewegung in Frankreich und Belgien, 1845) et Marx, qui saura profiter de leur enseignement, tout en les critiquant. À cette liste, on pourrait ajouter le nom de Moses Hess ; il emploie le terme de « communisme scientifique » dès 1843 dans Einundzwanzig Bogen et bientôt l’expression « socialisme comme science suprême » (1845 dans Neue Anekdota). L’adoption quasi générale du terme « socialiste » pour désigner les partisans d’une réforme profonde des institutions sociales, voire d’une révolution sociale devant aboutir à un changement radical de la condition humaine, rendra inutile les étiquettes telles que « oweniste » ou « fouriériste » et marquera ainsi le déclin des socialismes « sectaires » au profit d’un unique corpus de doctrine.

Il y a eu des « marxistes » avant qu’il y eût un « marxisme ». Le terme n’est pas né d’un contact prémédité avec la pensée de Karl Marx, qui aurait ainsi affirmé sa volonté de « père fondateur » ; il surgit à l’occasion d’affrontements et de rivalités de groupes au sein de l’Internationale. Mieux encore, les militants qui consentent à se dire « marxistes » ou à être appelés ainsi ne sont pas des adeptes d’une doctrine ou d’une théorie, mais des partisans d’un homme jouant, aux yeux de l’opinion publique, un rôle politique, celui de membre du Conseil général de l’Internationale à Londres. Une certaine presse française avait commencé à parler de ce personnage secret dirigeant de Londres l’organisation internationale considérée comme l’élément moteur de la Commune de Paris. Traité de « chef rouge », Marx assiste impuissant à la naissance de sa propre légende et il doit protester en envoyant des démentis aux journaux. Cette campagne semble avoir été provoquée par l’attitude des membres anglais du Conseil général (Odger et Lucraft) qui s’en prirent à l’auteur de l’Adresse sur la Commune et démissionnèrent du Conseil. Dans le même temps, d’autres attaques venaient de George Holyoake, un des dirigeants du mouvement coopératif en Angleterre. Sur décision du Conseil général, Marx doit alors se faire connaître comme étant l’auteur de l’Adresse, en assumant ainsi la responsabilité de ses accusations contre Jules Favre [4]. Pas décisif, puisque le nom de Marx atteignait le grand public, au point d’éveiller la curiosité de quelques journalistes américains aussitôt désireux d’en savoir davantage sur le mystérieux docteur allemand [5].

Dans ces interviews, c’est surtout son aspect physique et ses opinions sur la politique du jour qui sont mis en lumière, le penseur et le savant restant à l’arrière-plan. Refusant d’occuper l’avant-scène, Marx s’en tient strictement aux thèmes centraux des interviews : l’Internationale et la Commune. Le journaliste du World de New York qui pensait rencontrer un tribun aux allures de conspirateur s’aperçoit à sa grande surprise que « Karl Marx est un Allemand, docteur en philosophie ; ses connaissances sont d’une étendue toute germanique et lui viennent autant de l’observation de la vie que de ses lectures... » Il s’agit donc d’un face à face « avec la révolution faite homme, avec le vrai fondateur et le guide spirituel de l’Internationale, avec l’auteur d’une Adresse dans laquelle le capital reçoit un avertissement : s’il fait la guerre au travail, il devra s’attendre à voir sa maison s’écrouler en flammes sur sa tête. En un mot, je me trouve en compagnie de l’apologiste de la Commune de Paris ». Et le journaliste d’évoquer le buste de Socrate, doté d’un immense front, « un rêveur qui pense, un penseur qui rêve ». Les précisions que Marx fournit sur l’A.I.T. et sur son rôle dans la Commune ne sont nullement destinées à vanter sa propre contribution aux événements parisiens ; ce serait, en effet, « méconnaître complètement la nature de l’Internationale que de parler des instructions secrètes venant de Londres, comme s’il s’agissait de décrets en matière de foi et de morale émanant de quelque centre pontifical de domination et d’intrigue ». Cette façon de présenter l’Internationale montre bien l’intention de Marx de ne pas se hisser sur un piédestal. L’Internationale n’est pas, à proprement parler, « le gouvernement de la classe ouvrière », mais « un lien qui unit » plutôt qu’un « pouvoir de contrôle ». Toutes les déclarations de Marx visent à procurer à son interlocuteur et, à travers celui-ci, au public l’image d’une Internationale ouvrière dont le rôle n’est pas de commander, mais de conseiller et d’unir ; son seul but est d’œuvrer pour « l’émancipation économique de la classe ouvrière par la conquête du pouvoir politique », lequel doit être utilisé à des fins sociales. Le soin avec lequel Marx s’efforce de détruire la fausse réputation faite à l’Internationale, qui passait pour être un organisme de direction et un instrument de subversion, trahit son souci de se faire connaître lui-même comme un esprit réformateur plutôt que comme un homme politique aux prétentions dictatoriales. Chaque pays pose des problèmes différents et spécifiques qui ne peuvent être résolus que par les ouvriers qui y vivent, soit par la voie pacifique, soit par la guerre sociale, suivant les possibilités démocratiques que chaque société offre : « Le choix de cette solution concerne la classe ouvrière de ce pays. L’Internationale ne prétend pas dicter ses volontés : elle a déjà bien de la peine à donner des conseils. » En fait, c’est l’action spontanée et autonome des travailleurs qui est ici mise en valeur, ces éclaircissements visent principalement à dénoncer les calomnies répandues par la presse, surtout française, en vue de faire de Marx un « chef secret », ambitieux et sans scrupule.

III

« Marxiste » et « marxisme » sont apparus primitivement sous la plume d’Internationaux animés d’intentions critiques et polémiques, donc dans un esprit de dénonciation visant un « adversaire » ; force est donc de revenir à Bakounine, car il fut probablement le premier à infliger ce stigmate à la « coterie » qu’il voyait - à tort ou à raison - graviter autour de Marx. Attitude paradoxale, puisque c’est également lui qui, le premier, se proposa de traduire en russe le Capital, au moment même où il s’apprêtait, comme il en informera A. Herzen [6], à engager le combat contre Marx « pour une question de principe ». Quoi qu’il en soit, Bakounine qui n’a, semble-t-il, traduit qu’un fragment du Capital, a sans doute lu l’ouvrage entier et gardé de cette lecture une impression mitigée d’admiration et de perplexité, puisqu’il n’hésitera pas à qualifier l’ouvrage de « métaphysique économique de Marx [7] ». Cette lecture aurait dû suffire à le rendre plus prudent ou plus réservé dans ses réactions d’hostilité à l’égard de celui qui, par anti-sectarisme, se refusait à devenir son compagnon dans des activités de conspiration romantiques.

Rappelons que Bakounine fonda, dès 1864, en Italie une Alliance secrète, la « Fraternité internationale », qui « continuait à exister au sein de l’Alliance publique constituée en 1868 ». Au groupe jurassien, il imposa une « intimité révolutionnaire » avec un « but ésotérique » et concevait ainsi les tâches de ses membres : « [ils] auront une double mission : d’abord ils formeront l’âme inspiratrice et vivifiante de cet immense corps qu’on appelle l’Association internationale des travailleurs... et ensuite ils s’occuperont des questions qu’il est impossible de traiter publiquement. Ils formeront le pont nécessaire entre la propagande des théories socialistes et la pratique révolutionnaire [8]. »

Marx a sans doute commis des erreurs d’appréciation quant à l’importance du rôle conspirateur de Bakounine ; mais on ne saurait prétendre pour autant que les vues qu’il exposait dans les communications, privées ou officielles, relevaient d’une idéologie préconçue et sectaire. Elles s’accordaient en vérité avec toute une série d’expériences pratiques que les ouvriers, surtout ceux d’Angleterre et d’Irlande, étaient alors en train de tenter pour améliorer leur statut économique et social. Et s’il voyait dans le Conseil général de l’A.I.T. « ce grand levier de la révolution prolétaire » dont le foyer était à ses yeux l’Angleterre, c’est que dans ce pays le mode de production capitaliste avait suscité l’essor d’un prolétariat de masse qui n’avait nul besoin d’être endoctriné :

« Les Anglais ont toute la matière nécessaire à la révolution sociale. Ce qui leur manque, c’est l’esprit généralisateur et la passion révolutionnaire. C’est seulement le Conseil général qui y peut suppléer, qui peut ainsi accélérer le mouvement vraiment révolutionnaire dans ce pays et, par conséquent, partout [9]. »

Comment Marx envisageait-il l’opération consistant à doter le mouvement ouvrier en Angleterre de cet « esprit généralisateur » et de cette « passion révolutionnaire » ? À défaut d’autres preuves, il convient de se reporter à ses grands textes de critique économique et d’histoire sociale. La sévérité avec laquelle il juge le programme de l’Alliance de la démocratie sociale s’éclaire à la lumière de ces deux exigences qui sont l’esprit théorique et la volonté de changement : « La société se présentait... comme une société destinée à faire la propagande spéciale de la science occulte bakounienne, et Bakounine lui-même, l’un des hommes les plus ignorants sur le terrain de la théorie sociale, faisait tout à coup figure de fondateur de secte [10]. » En revanche, l’ordre du jour que Marx prévoyait pour le congrès de 1870 à Mayence, ajourné par suite de la guerre franco-prussienne, n’a rien d’un programme ou d’une proclamation politique. Revendications et propositions ne sortent pas du cadre des principes traditionnellement adoptés par la plupart des pionniers du radicalisme socialiste, pour la plupart déjà discutés au cours des congrès précédents [11].

L’épisode de la Commune de Paris représente, dans l’œuvre de Marx, un jalon important quant à la formation de sa théorie politique. Cet événement lui a permis de revenir sur les problèmes de l’État, qu’il avait délaissés pour se consacrer à l’étude de l’économie politique. L’Adresse sur la Commune l’avait obligé à sortir de l’anonymat pour assumer la paternité de ce texte sans que ce geste le fasse apparaître pour autant comme un fondateur ou un chef de parti. Même les internationaux, qui admiraient son talent littéraire, ne pouvaient imaginer un instant qu’il était avant tout un homme de science d’une érudition immense, avec, derrière lui, une assez longue carrière d’écrivain, de publiciste et de militant révolutionnaire. L’histoire de la première diffusion du Capital est là pour prouver que Marx n’a pas eu de véritables disciples de son vivant en dehors de son « alter ego » et ami Friedrich Engels [12].

IV

Au moment où Engels se joint à Marx (octobre 1870) pour militer au sein du Conseil, il ne s’agit nullement de faire de la propagande pour une doctrine telle que le « socialisme scientifique », ni de propager un quelconque « marxisme » ; le terme, au demeurant, n’a pas encore fait son apparition et il ne servira d’abord qu’à étiqueter une conception du combat d’émancipation du travail plutôt qu’une théorie du développement social ou une philosophie de l’histoire.

Le rapport de la section bruxelloise, lu au Congrès de Bâle, était d’un éclectisme qui, sans être directement inspiré par Marx, trahissait manifestement une certaine fréquentation de la pensée de celui-ci. On peut lire dans ce texte, dont l’auteur ne pouvait être que De Paepe, une profession de foi communiste assez proche, par l’esprit sinon par la lettre, de l’idée que Marx se faisait de sa propre tâche de théoricien du mouvement ouvrier :

« ... aujourd’hui, dans le sein de l’Internationale, le socialisme scientifique et le communisme populaire, sous les formes rajeunies et sous les dénominations nouvelles de mutuellisme et de collectivisme, se dépouillent de ce qu’ils avaient d’exclusif et d’absolu, tendent à s’embrasser, à se pénétrer dans une conception nouvelle de la société, conception synthétique, qui recherche à la fois des garanties pour l’individu et des garanties pour la collectivité, et qui fixe aussi nettement que possible les limites de ce qui doit être individuel et de ce qui doit être collectif [13]. »

Nul doute que l’auteur de ces lignes n’ait eu une certaine connaissance du travail théorique de Marx. En effet, De Paepe était l’un des rares internationaux à avoir lu cet ancien ouvrage où Marx a exposé la conception matérialiste de l’histoire et la critique de l’économie politique, conjointement mises au service de la cause ouvrière. Ce livre, c’est Misère de la philosophie, connu également sous le titre d’ « Anti-Proudhon ». Il est postérieur à l’Idéologie allemande et antérieur au Manifeste communiste, en sorte qu’il constitue, pour ainsi dire, l’aboutissement théorique du premier texte et le fondement théorique du second. De Paepe l’avait « découvert » dans une bibliothèque bruxelloise et l’avait « lu et relu avec la plus grande attention ». Il avouait ne pas être d’accord avec toutes les critiques formulées par Marx contre Proudhon, car il considérait, par exemple, la « banque d’échange » comme une « institution non seulement possible, mais utile », sans cependant y voir « la solution du problème social ». Et d’ajouter :

« Ainsi, je me représentais très bien les associations coopératives de production reliées par une institution qui centraliserait entre elles la circulation et fonctionnerait en faisant du crédit au prix de revient, au lieu de faire produire au capital un intérêt [14]... »

De Paepe précise ainsi les limites de son « proudhonisme » et annonce son intention de reproduire dans le journal l’Internationale « divers passages » du livre de Marx, sur la division du travail, les machines, les coalitions ouvrières, etc. Toutefois, pour ne pas froisser la susceptibilité des « proudhoniens orthodoxes », membres de la section belge de l’A.I.T., il exprime le désir d’omettre, avec la permission de Marx, « certains passages remplis d’une ironie amère envers Proudhon », passages autrefois justifiés par la polémique, mais devenus caducs depuis lors. « C’est en vue de faire mieux accepter votre idée auprès de certains fétichistes de Pierre-Joseph, que je vous demande de nous faire cette petite concession [15]. » Quelques mois auparavant, De Paepe avait reçu le Capital et il se proposait de s’en faire traduire certains passages pour l’étudier, car il ne connaissait pas l’allemand ; il projetait également de donner « de petites conférences aux membres belges de l’Internationale [16] ». De surcroît, il avait pris nettement parti pour le Conseil général, autrement dit pour Marx, en justifiant sa position par des arguments que ce dernier n’aurait pas désavoués. Dans la lettre du 16 janvier 1869 qu’il adressa aux membres du groupe initiateur de l’Alliance, nombre de ses arguments répètent presque textuellement ceux formulés par Marx à différentes occasions [17]. Mieux encore, De Paepe développe, à propos de la position du Conseil général, des idées qui sont comme le prolongement d’une réflexion fondamentale telle qu’elle se dégage de tout ce que Marx a dit et imaginé en faisant connaître la nature et les objectifs de l’Internationale ouvrière. Voici un passage de la lettre du socialiste belge :

« Alors, vous seriez, vous socialistes athées et révolutionnaires, les guides moraux du reste des travailleurs groupés dans l’Association internationale ; mais ne comprenez-vous pas que si les travailleurs ont fondé l’Internationale, c’est précisément parce qu’ils ne veulent d’aucune sorte de patronage, pas plus celui de la démocratie socialiste que de tout autre, qu’ils veulent marcher par eux-mêmes et sans conseillers, et que s’ils acceptent dans leurs associations des socialistes, qui, par leur naissance, n’appartiennent pas à la classe déshéritée, c’est à condition que ces amis du peuple ne forment pas une catégorie à part, une sorte de protectorat intellectuel ou d’aristocratie de l’intelligence, des chefs en un mot, mais restent dans la grande armée prolétarienne [18]. »

De Paepe s’appliquait à mieux connaître le passé littéraire de Marx, qui lui envoya le Dix-huit brumaire de Louis-Bonaparte, dont il venait de publier une nouvelle édition (1869) après une attente de dix-sept années. En le remerciant de cet envoi, il avoua ne rien comprendre au Capital, dont il attendait impatiemment une traduction française [19]. Cette attitude ne l’empêchait nullement de désapprouver la manière dont Marx menait campagne contre Bakounine : lui et ses amis belges le jugeaient « un peu sévère envers ce citoyen et un peu exagéré dans les mobiles d’ambition personnelle » que Marx lui prêtait, non sans admettre qu’il s’agissait là de « différences d’appréciation sur le caractère d’un homme que vous semblez avoir en médiocre estime, et que nous respectons malgré les quelques erreurs d’idées et quelques actes peu réfléchis qu’il a commis [20]. »

Lors de la parution du Capital, c’est par De Paepe que Marx eut connaissance du compte rendu que le sociologue E. de Robert y avait publié dans la revue la Philosophie positive, et qui provoqua chez son correspondant « une forte démangeaison de réfuter l’article [21] ». Lorsque De Paepe eut enfin l’occasion de lire le Capital en français (le livre Ier parut en livraisons de septembre 1872 à novembre 1875 avec un tirage de dix mille exemplaires), ses occupations de médecin ne lui permirent pas d’en faire une étude sérieuse, bien qu’il ait jugé bon d’y « puiser » et de le « piller de la plus belle façon », en précisant la source, en vue d’un cours d’économie sociale à la Chambre du travail de Bruxelles [22].

V

Alors que l’hostilité manifestée envers le Conseil général par certaines sections de l’A.I.T. se concentre progressivement sur la personne de Marx, celui-ci est surtout préoccupé par le danger qui menace l’Association dans certains pays où ses membres s’exposent à la persécution des gouvernements, en particulier depuis l’écrasement de la Commune. Ce sera la tâche de la Conférence de Londres de définir les mesures à prendre pour parer à ces dangers et procéder à une réorganisation de l’A.I.T. Une commission examinera l’affaire des dissensions en Suisse en vue de tirer des conclusions impartiales, car deux « partis » semblent s’affronter dans ce litige [23]. Dès la deuxième séance (le 18 septembre 1871), la première proposition du Conseil général - relative au mode de désignation des conseils ou comités fédéraux de l’Association dans les divers pays - est soumise au débat, et c’est Marx qui en donne lecture. Le procès-verbal résume ainsi sa déclaration :

« Il ajoute que les sections qui se donnent des noms de sectes telles que les positivistes, les mutuellistes, et les sections de propagande, doivent disparaître ; elles sont généralement composées de sectaires ou de bourgeois charlatans qui, ayant plus de temps que les ouvriers, se séparent d’eux et sont un danger pour l’Association [24]. »

Il s’agissait d’interdire aux conseils fédéraux de prendre le titre de Conseil général afin d’éviter des confusions avec le Conseil général de Londres. Voici une autre remarque de Marx, maladroitement consignée :

« Marx demande le vote pour qu’à l’avenir les conseils fédéraux gardent leur titre et ne prennent pas celui de Conseil général. Il rappelle que, dans les statuts généraux, qu’on ne peut pas changer, il y a le nom local ou national ; on ne fondra pas les nationalités en éliminant ces mots, mais par un grand mouvement historique [25]. »

Parmi les autres propositions du Conseil général, signalons le projet adopté à l’unanimité d’établir une « statistique générale de la classe ouvrière ». Toutefois, les délégués manifestaient une certaine hostilité à la centralisation de l’autorité entre les mains du Conseil général. Retenons, en outre, que le problème de l’action politique de la classe ouvrière fut soulevé non par Marx mais par Edouard Vaillant qui le formulait en ces termes :

« En présence d’une réaction sans frein, momentanément victorieuse, qui étouffe par la force toute revendication de la démocratie socialiste et prétend maintenir par la force la distinction des classes, la Conférence rappelle aux membres de l’Association que la question politique et la question sociale sont indissolublement unies, qu’elles ne sont que la double face d’une seule et même question que l’Internationale s’est proposée de résoudre, l’abolition des classes.
« Les travailleurs doivent reconnaître non moins que la solidarité économique, la solidarité politique qui les unit, et coaliser leurs forces non moins sur le terrain politique que sur le terrain économique, pour le triomphe de leur cause [26]. »

En formulant cette proposition, Vaillant - disciple avoué d’Auguste Blanqui - ne tenait nullement à faire acte d’allégeance en faveur de l’auteur de la Charte, et l’on peut donc se demander s’il était vraiment informé de cette paternité intellectuelle. Il s’en rapportait directement à « l’esprit des statuts » qu’il avait - il en était persuadé - respecté, sans se soucier d’en féliciter l’auteur. C’est donc lui, et non Marx, qui, le premier, accusera les « anarchistes » d’avoir « falsifié » les statuts dans l’intention de prêcher l’abstention en politique ! « Ces mêmes hommes », ajouta-t-il, feignaient d’ignorer « que la première arme, pour constituer une société nouvelle, était le pouvoir [27]. »

Dans l’étude de la genèse historique du concept de marxisme, il convient de prêter une attention toute particulière à ces aspects apparemment anecdotiques ; eux seuls, en réalité, permettent de mesurer toute la portée des erreurs et des confusions d’idées accumulées pendant près d’un siècle de parti pris. Le cas de l’Internationale offre, à cet égard, un domaine d’investigation exceptionnellement instructif. Le débat qui s’engagea autour de la proposition de Vaillant offrit l’occasion aux participants appartenant à divers pays de mêler aux arguments de principe des réflexions résultant d’expériences historiques et politiques, de sorte que l’importance de la question ne semble avoir échappé à personne. Le problème de la genèse du marxisme étant lié à ce premier affrontement public au sein de l’Internationale, il est donc indispensable d’examiner dans le détail les arguments avancés soit pour soit contre le principe de l’action politique de la classe ouvrière.

Pour Vaillant, l’action politique était conforme à l’esprit des statuts ; si les rigueurs des gouvernements frappaient l’Association, n’était-ce pas justement parce que celle-ci leur paraissait être une « société politique [28] ». La section romande, représentée par Henri Perret, abondera dans ce sens, non sans vitupérer ceux qui prêchaient l’abstention :

« Il veut qu’animés par ce principe [que la lutte politique est un devoir], les ouvriers pénètrent partout, parlements et chambres, pour ronger cette vieille putain de société et précipiter sa chute. Les ouvriers doivent former un parti politique et ne pas s’abstenir ; cela a lieu en Amérique. Par l’action politique, ils ont démembré les partis aristocratiques [29]. »

Marx ne mêlera sa voix au débat que pour rappeler les termes des statuts originaux (en anglais) tronqués dans la traduction française ; certains internationaux en ont profité pour préconiser l’abstention politique, ce qui ne saurait déplaire aux gouvernements. Faire de la politique ne signifie pas agir selon une règle ou un code fixés une fois pour toutes, « mais il faut faire de la politique selon les conditions de tous les pays » : l’Amérique, par exemple, ne présente pas les mêmes possibilités que l’Angleterre. Il importe de ne pas confier la défense des intérêts à des « personnalités dont le métier est d’être des hommes politiques », mais de prendre en main les problèmes et les intérêts ouvriers en tant qu’ouvriers. Marx insiste sur l’utilité de la tribune parlementaire : même les persécutions et l’intolérance ont leur côté positif, car elles impressionnent le peuple et rehaussent le prestige des ouvriers qui se font ainsi entendre du monde entier, tels Bebel et Liebknecht. « D’une manière ou d’une autre, c’est une grande publicité pour nos principes [30]. »

Les délégués qui appuyèrent la proposition de Vaillant, y compris Marx lui-même, puis Engels, ne manquèrent pas de rappeler la lettre et l’esprit de la Charte de l’A.I.T. : le mouvement d’auto-émancipation de la classe ouvrière n’y était-il pas défini afin d’harmoniser le principe de l’action politique avec l’exigence d’une autonomie totale. C’est dans cet esprit que l’ouvrier-ciseleur Albert Theisz, ex-membre de la Commune, motiva son approbation :

« Ils voudraient que les travailleurs montrassent moins d’indifférence politique. S’abstenir, c’est abandonner l’arme et renoncer au triomphe du socialisme. Il dit que la proposition Vaillant devrait être divisée en deux parties, c’est-à-dire qu’elle ne devrait pas, par exemple, dire que “la question politique et la question sociale sont indissolublement unies, et qu’elles ne sont que la double face d’une seule et même question”, ce qui n’est pas juste, la question politique cessant d’exister le jour où le but, l’abolition des classes, aura été atteint. La politique ne doit être considérée que comme moyen : il craint que les ambitieux profitent de cette rédaction pour arriver à leurs fins [31]. »

Si l’on se tourne maintenant vers un autre délégué, à savoir Engels, qui n’a rien d’un ouvrier, on constate, avec Benoît Malon, que cette conception de l’« abstention politique » est bien un « terme malheureux et inexact [32] » et que, dans le fond, la question politique n’a été qu’un prétexte dans la scission de l’Internationale. Voici, en effet, ce que Engels déclara en soutenant la proposition de Vaillant :

« On doit absolument conseiller aux ouvriers de s’occuper de politique, car l’abstention est en contradiction non seulement avec les statuts de l’Association, mais encore avec les besoins de la cause socialiste. Les abstentionnistes, en politique, sont de ces gens condamnant logiquement les efforts de la Commune de Paris où, pour la première fois, les ouvriers ont pris en main, avec le levier politique, le vrai moyen d’arriver au triomphe de nos principes. Du reste, il n’y a pas véritablement d’abstentionnistes absolus ; lorsque nous lisons leurs journaux, c’est à pleines colonnes qu’ils font de la politique. Les hommes que nous envoyons au parlement nous trahissent. Certains ont avancé que faire de la politique, c’était reconnaître l’état actuel des choses. Mais est-ce reconnaître cet état de choses que de s’emparer de tout ce qu’on y trouve pour travailler à sa destruction [33] ? »

VI

Ainsi, le débat sur le sens et l’importance du mouvement politique de la classe ouvrière n’a pas été suscité par Marx, rédacteur d’une Charte jamais contestée lors des congrès et conférences de l’Internationale, mais par le blanquiste Vaillant. Néanmoins, la discussion a permis de mettre en lumière les germes de discorde qui devaient finalement ruiner les espoirs que les pionniers de l’internationalisme ouvrier avaient éveillés en septembre 1869. Pour finir, Marx commentera en ces termes la Charte dont il venait de donner lecture :

« Il ne faut pas s’irriter sur cette question : ce sont ces utopistes de bonne foi qui ont propagé cette doctrine [de l’abstention] qui fait une lutte partielle et pas un mouvement de classes. Ils sont des sectaires et leurs tendances sont rétrogrades. On serait porté à suspecter leur loyauté, car ils deviennent toujours réactionnaires quand ils s’enrichissent. [...] Les utopistes sont toujours sincères, ils disent que la politique n’est que moyen, mais ceux qui reprennent le même chemin aujourd’hui ne le sont pas : ils ajournent la politique après la lutte violente et jettent ainsi le peuple dans l’opposition formaliste et bourgeoise qu’il est de notre devoir de combattre en même temps que le pouvoir [34]. »

La Conférence de Londres eut à discuter d’un problème non moins grave : la « question russe », autrement dit, l’affaire qu’Outine - avec l’accord de Marx - baptisait du nom de « conspiration de Bakounine [35] ». Selon Outine, Bakounine avait quitté la Russie en 1840 « comme tous les viveurs nobles » qui s’occupaient de philosophie allemande « à coup de champagne ». Alors que lui, Outine, faisait de l’agitation parmi les étudiants lors de l’insurrection de la Pologne, Bakounine exhortait les étudiants « à se jeter dans le mouvement panslaviste ». En 1867, au congrès de la Paix, il se fit passer pour représentant de la Russie, non sans étaler « sa parfaite ignorance du socialisme [36] ». Outine expose ensuite l’affaire Netchaïev et le rôle de Bakounine, co-auteur, sinon auteur, du « Catéchisme révolutionnaire », où il est recommandé « de se lier avec des voleurs » et de ne reculer devant aucun moyen pour atteindre un but. L’assassinat de l’étudiant Ivanov qui avait refusé de croire sur parole les affirmation de Netchaïev fut également mentionné par Outine. De Paepe essaya de disculper Bakounine qui ne fut pas mêlé à ce crime. Marx partageait cet avis, s’opposant à toute mesure contre Bakounine « sans entendre sa défense et sans un débat contradictoire ». La gravité de cet incident s’expliquait par le fait que le nom de l’Internationale avait été prononcé lors du procès contre Netchaïev à Pétersbourg, comme s’il s’agissait du procès de l’A.I.T.

Tels furent les principaux sujets débattus lors de la Conférence de Londres ; la véritable cause du conflit qui allait déchirer l’Internationale réside dans la publication des résolutions portant la date du 17 octobre 1871. Marx figure parmi les signataires comme secrétaire correspondant d’Allemagne et de Russie [37]. L’étiquette « marxiste » fut inventée par des adversaires et critiques du Conseil général, afin de dénoncer et de condamner la pensée politique exprimée dans ce document qui n’avait rien de spécifiquement marxien. En d’autres termes, cette politique ne constituait pas, dans l’enseignement de Marx, une théorie particulière, et moins encore une doctrine originale. Être traité de « marxiste », ce fut, en dernier ressort, être rangé parmi les partisans du mouvement politique de la classe ouvrière dont le principe avait été formulé par la Charte de l’Internationale. Et s’il est incontestable que Marx lui-même a rédigé ces documents, il n’en est pas moins vrai qu’ils n’ont rien d’un programme arbitrairement ou subrepticement - voire frauduleusement introduit par l’auteur. La Charte est l’affirmation d’un postulat moral en harmonie parfaite avec les faits sociaux et les tendances politiques de l’époque. Le même souci de réalisme avait déjà, près de vingt années auparavant, inspiré les auteurs du Manifeste communiste lors de leur premier contact avec le mouvement chartiste en Angleterre, mouvement politique par excellence. Les divergences d’idéologie au sein de l’A.I.T. auront eu pour le moins l’avantage d’obliger les rédacteurs des résolutions à procéder à une mise au point décisive quant à la signification et à la portée de l’action politique pour la classe ouvrière. C’est sur la neuvième des dix-sept résolutions adoptées lors de la Conférence de Londres que porteront toutes les objections faites par les « anti-autoritaires ». Or, que fait-elle, sinon rappeler ce qui pouvait passer pour une simple constatation :

« La Conférence rappelle aux membres de l’Internationale que, dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis [38]. »

De plus, un examen attentif des déclarations contenues dans cette résolution ne laissera planer aucune ambiguïté quant à la nature et à la finalité de l’« autorité » politique dont la classe ouvrière est censée s’emparer au cours de son action révolutionnaire. Tous les résidus d’un élitisme politique tel qu’il s’était manifesté dans la presque totalité des courants socialistes et communistes depuis Babeuf jusqu’à Blanqui s’y trouvent effacés. Nulle trace, dans l’inventaire des décisions proposées par le Conseil général et adoptées lors des anciens congrès, d’une volonté de domination affirmée par une minorité de révolutionnaires professionnels ou par une intelligentsia politique. Une recherche de sociologie sémantique permettrait de retrouver, dans ce texte, le vocabulaire des proclamations qui ont jalonné les diverses étapes du mouvement de pensée que l’on peut désigner par le terme de « socialisme ». Si Marx a été le principal rédacteur de cette résolution - hypothèse d’autant plus plausible qu’il s’agit en somme d’un rappel de la Charte de l’Internationale et d’un retour au Manifeste communiste -, cette paternité n’autorise pas pour autant à parler d’une quelconque doctrine « marxiste » dissimulée derrière l’exigence dite morale d’une action politique spécifiquement ouvrière. Cette exigence fait partie du patrimoine intellectuel du mouvement ouvrier et n’a, par conséquent, rien qui soit imputable au seul Marx. Sur ce point particulier, comme sur de nombreux autres, Marx est héritier plutôt que novateur. Son originalité, si originalité il y a, est justement dans la simplification des problèmes de philosophie sociale et dans leur réduction au niveau conceptuel le plus élémentaire, et surtout sa tentative pour rendre accessible au prolétariat moderne le postulat central de toute véritable éthique sociale : l’émancipation humaine.

Cette résolution n’avait donc rien qui puisse choquer des « anti-autoritaires », l’autorité dont elle envisageait la conquête étant un objectif de classe et une étape d’émancipation sociale. Le danger qu’elle dénonce, c’est l’affaiblissement de l’organisme international par l’esprit sectaire ; d’où la répétition dans la 16e résolution, qui concerne l’Alliance de la démocratie socialiste, de l’avertissement interdisant aux organisations membres de l’Internationale « de continuer à se désigner par des noms de secte, c’est-à-dire comme groupes mutualistes, positivistes, collectivistes, communistes, etc [39]. »

Si le mot « socialiste » ne figure pas dans cette énumération, ce n’est certes pas parce qu’il aurait constitué un cas à part, échappant à la critique implicite du sectarisme et de la mystification idéologique ; la raison en est ailleurs. L’auteur de la Charte de l’A.I.T. (c’est-à-dire de l’Adresse inaugurale, du préambule des statuts et des statuts eux-mêmes) et des divers rapports a volontairement tenu à exposer les grands principes du mouvement d’émancipation de la classe ouvrière sans recourir au vocabulaire de propagande des écoles socialistes et communistes, et sans même employer une seule fois des termes comme « socialisme » et « communisme ». Bien sûr, certains délégués aux divers congrès de l’A.I.T. - particulièrement les partisans de Proudhon, mais aussi le belge César De Paepe - ne s’étaient pas gênés pour introduire dans les débats des questions de doctrine. Il y est même question de « socialisme scientifique » et de sa « première forme », le « saint-simonisme » ! Ces commentaires - sans doute de De Paepe - méritent d’être signalés, car ils dénotent une intelligence certaine de la continuité historique. L’auteur voit, dans le fouriérisme, le successeur de la doctrine saint-simonienne et dans le socialisme d’Auguste Comte sa « dernière expression [40] ». Mais aucun délégué faisant partie du petit cercle des intimes de Marx, et donc instruit de ses activités littéraires et scientifiques, n’aurait pu, sans encourir sa désapprobation, se déclarer « marxiste », ou se réclamer d’une doctrine sociale appelée « marxisme ». Seuls des adversaires de son action au sein du Conseil général pouvaient inventer ces vocables et leur donner un sens qui ne pouvait avoir le moindre rapport avec l’idée que l’auteur du Capital se faisait du mouvement ouvrier et de sa vocation historique.

VII

Aux yeux de Bakounine, le Conseil général était dominé par des « marxiens ». La raison de ce phénomène sociologique était simple : tout en étant des partisans de Marx, les membres anglais du Conseil s’intéressaient fort peu aux affaires du continent. Quant aux disciples de Robert Owen, ils ignoraient tout du mouvement révolutionnaire du continent. Dès lors, « toute la direction du Conseil général a été entre les mains de Marx », car :

« ... les marxiens n’ont fait entrer dans le Conseil général qu’une quantité de communalistes [français] insignifiante..., après s’être bien assurés et en avoir reçu la promesse solennelle toutefois qu’ils agiront dans la direction autoritaire de Marx [41]. »

Bakounine abandonne volontiers le mode d’explication sociologique pour adopter le ton passionné du dénonciateur :

« Il est devenu parfaitement évident aujourd’hui que le groupe juivo-tudesque ou marxien qui domine au Conseil général encore maintenant avait toujours poursuivi la pensée ambitieuse de convertir l’Internationale en une sorte d’État, bien réglementé, bien discipliné, obéissant à un gouvernement unitaire et dont tous les pouvoirs seraient concentrés entre les mains de Marx [42]. »

Il n’est pas sans intérêt de comparer cette accusation visant l’auteur du Manifeste communiste avec certaines réflexions, de caractère confidentiel, de Bakounine, dont l’organisation internationale secrète, la « Société internationale révolutionnaire », également nommée « Fraternité internationale », devait animer et inspirer l’officielle Alliance internationale de la démocratie socialiste. C’est à cette dernière que Bakounine confiait la tâche d’apporter à l’Internationale ce dont elle s’était volontairement dispensée : une doctrine sociale, voire philosophique. Voici comment Bakounine caractérisait sa société secrète :

« Peu d’alliés, mais bons, mais énergiques, mais discrets, mais fidèles, mais surtout libres de vanités et d’ambitions personnelles ; des hommes forts, assez sérieux, ayant le cœur et l’esprit assez haut placés pour préférer la réalité de la force à ses apparences vaniteuses. Si vous formez cette dictature collective et invisible, vous triompherez, la révolution bien dirigée triomphera. Sinon, non. Si vous vous amusez à jouer aux comités de Salut public et à la dictature officielle ostensible, vous serez dévorés par la réaction que vous aurez créée vous-mêmes [43]. »

L’« anarchiste » Bakounine, qui ne cessait de claironner son opposition à Marx, « communiste autoritaire et centraliste », nous livre ici, en quelques phrases, la quintessence de son credo politique, car il est difficile de le qualifier autrement. Il reconnaissait pourtant que Marx était « le premier savant économique et socialiste de nos jours », à qui l’on devait « les considérants si profonds et si beaux des statuts généraux, et qui a donné un corps aux aspirations instinctives, unanimes, du prolétariat de presque tous les pays de l’Europe, en concevant l’idée et en proposant l’institution de l’Internationale ». En même temps, il n’hésitait pas à s’en prendre à certains travers de l’homme qu’il condamnait comme « Juif allemand » dévoré de vanité et de jalousie [44].

Afin de mieux cerner l’influence et le rayonnement d’une personnalité dont il semblait lui-même subir la mystérieuse fascination, Bakounine tentait une sorte d’explication psychologique du phénomène « marxiste » :

« Marx, si porté déjà à s’adorer lui-même, a été définitivement gâté par l’idolâtrie de ses disciples, qui en ont fait une sorte de pape doctrinaire ; et rien n’est aussi funeste à la santé intellectuelle et morale d’un homme, même très intelligent et très dévoué à une bonne cause, que d’être idolâtré et proclamé infaillible. Tout cela a rendu Marx encore plus personnel, de sorte que si quelqu’un ne veut pas ployer son cou devant lui, il commence à le détester. »

Tel serait le secret de la « haine » de ceux que les dissidents jurassiens n’allaient pas tarder de baptiser du nom de « coterie de Marx », avant de les englober finalement sous le vocable infiniment plus commode et linguistiquement tout à fait plausible de « MARXISTES ». Mais auparavant, l’étiquetage terminologique devait connaître une série d’avatars dont Bakounine semble avoir été l’initiateur. Après le passage cité plus haut, il se lance dans une diatribe plus révélatrice de sa propre disposition d’esprit que de la nature sociologique du groupe qu’il voue aux gémonies :

« Voilà la principale raison de la haine de Marx et des MARXIENS contre nous. Enfin, ajoutez que lorsqu’ils prennent en haine quelqu’un, ils se croient permis toutes les infamies contre lui. Il n’y a pas d’horreurs, de calomnies, de mensonges qu’ils ne répandent contre lui tant dans leurs correspondances privées et dans leurs conversations que dans leurs journaux. C’est la manière des Allemands et surtout des Juifs allemands de combattre leurs adversaires [45]. »

A première vue, le terme « marxiens » s’est glissé sous la plume de Bakounine par analogie verbale avec le terme « mazziniens » qu’il emploie dans le même récit pour désigner les partisans du célèbre tribun italien. L’inventeur de ce nouveau concept onomastique ne reste cependant pas dans le vague, mais s’évertue, non sans habileté, à délimiter sociologiquement et pour ainsi dire moralement le phénomène de ce groupe de « marxiens ». Il enferme ainsi Marx dans ce même sectarisme où celui-ci avait rejeté ses adversaires et critiques. Bakounine n’éprouve aucun scrupule à parler du « groupe allemand » qui, selon lui, domine le Conseil général de Londres et qu’il qualifie avec mépris de « secte marxienne [46] ».

Ainsi, l’on peut affirmer que Bakounine, premier observateur pour ainsi dire « sociologique » de ce que nous pourrions appeler provisoirement le « groupe Marx », fut sans doute le premier à recourir à une estampille qui recevra bientôt sa forme terminologique définitive dans l’épithète « marxiste ». De tous les critiques et adversaires de Marx, il était d’ailleurs pratiquement le seul à pouvoir prêter un sens précis à ce terme. Leurs premières rencontres remontaient aux années parisiennes et bruxelloises de 1843-1845, et Bakounine n’ignorait rien de la carrière de Marx. Qu’il ait d’abord préféré parler de « marxiens » plutôt que de « marxistes », pour se plier par la suite à un usage qui deviendra courant, est de peu d’importance. Il reste que c’est à lui que l’on doit l’invention et la diffusion de cette nouvelle marque distinctive en matière de dénomination socio-politique.

Après le Congrès de Londres, le comité fédéral de Neuchâtel tenta un nouvel effort pour désorganiser l’Internationale en convoquant un congrès de leurs sections à Sonvillier en Suisse pour le 12 novembre 1871. Pour mesurer la portée de cette controverse doctrinale qui s’engageait entre le Conseil général et la Fédération jurassienne constituée à Sonvillier, il convient de connaître quelques-uns des motifs invoqués par les dissidents pour justifier leur action :

« Lors de la création de l’A.I.T., il fut institué un Conseil général qui devait, aux termes des statuts, servir de bureau central de correspondance entre les sections, mais auquel ne fut délégué absolument aucune autorité, ce qui eût été contraire à l’essence même de l’Internationale, qui n’est qu’une immense protestation contre l’autorité [47]. »

L’auteur de cette affirmation se lance dans une leçon sur l’effet corrupteur que l’« autorité » produit chez celui qui l’exerce : « Il est absolument impossible qu’un homme qui a pouvoir sur ses semblables demeure un homme moral [48]. » Ne pouvant échapper à cette « loi fatale », le Conseil général est devenu, par suite de la permanence de ses membres, la « propriété personnelle » de quelques individualités, qui ont tout fait pour imposer à l’Internationale leur propre doctrine et se poser ainsi en une sorte de gouvernement : « Ainsi s’est constituée peu à peu une orthodoxie dont le siège était à Londres [49]... » « Fédération des groupes autonomes » ! - tel était le cri de guerre et le postulat social des Jurassiens. On y décèle facilement l’influence du proudhonisme et d’un anarchisme pas forcément « bakouninien », et l’on comprend que ce mot d’ordre, dont les fondements doctrinaux sont loin d’avoir été sérieusement élaborés, ait provoqué la riposte de Marx ; à ses yeux, la lutte des classes était la force modificatrice par excellence et la mobilisation des masses les plus pauvres et les plus nombreuses l’impératif catégorique de l’organisation internationale.

La réplique du Conseil général aux accusations de la Fédération jurassienne parut au début de 1872 ; elle provoqua, chez les dissidents, des réactions dont on peut dire qu’elles furent le point de départ de la véritable opération « anti-Marx », et donc, par contre-coup, du phénomène « marxiste » au sens apologétique du terme. Il n’y a pas lieu d’entrer ici dans le détail des arguments avancés par la circulaire privée du Conseil général sur les Prétendues Scissions dans l’Internationale ; ils sont destinés à défendre ses prérogatives d’ordre purement organisationnel et de propagande. Il importait avant tout de démontrer que « l’action spontanée des groupes » ne remettait nullement en cause « l’unité d’action de l’Association ». Dénonçant l’esprit de prosélytisme des « anti-autoritaires », qui réclamaient la formation « au sein de nos populations ouvrières, [d’] une véritable école socialiste révolutionnaire », la brochure note : « Pour eux, la classe ouvrière est une matière brute, un chaos, qui, pour prendre forme, a besoin du souffle de leur Esprit Saint [50]. »

La fin de la circulaire mérite une attention toute particulière. Définissant la finalité de leur combat par rapport au but proclamé par Bakounine, les « autoritaires » (Marx et Engels) entendent ne pas se séparer du vaste mouvement, car ils s’identifient fondamentalement avec les aspirations motrices du mouvement ouvrier dans sa totalité :

« L’anarchie, voilà le grand cheval de bataille de leur maître, qui, des systèmes socialistes, n’a pris que les étiquettes. Tous les socialistes entendent par anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de l’État, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d’une minorité exploitante peu nombreuse, disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives. L’Alliance prend la chose au rebours. Elle proclame l’anarchie dans les rangs prolétaires comme le moyen le plus infaillible de briser la puissante concentration des forces sociales et politiques entre les mains des exploiteurs... La police internationale ne demande rien de plus pour éterniser la république-Thiers, en la couvrant du manteau impérial [51]. »

La circulaire portait en tout les noms de quarante-cinq membres du Conseil général et ceux de tous les secrétaires correspondants, auxquels s’ajoutaient ceux de Charles Longuet (président de la séance) et de John Hales (secrétaire général). En parlant de « secte marxienne » et de « groupe allemand », les dissidents jurassiens et leur allié Bakounine pouvaient avoir à l’esprit les noms d’un certain nombre de membres du Conseil général, mais en aucun cas ce groupe ne constituait la majorité de cet organisme. Parler d’un groupe « marxien », ou - comme ce sera bientôt le cas - d’une « coterie marxiste », ne pouvait se justifier par la réputation faite à l’auteur du Capital, ouvrage rarement mentionné dans les milieux des Internationaux, mais par celle du militant révolutionnaire travesti par une certaine presse à sensation en « chef de l’Internationale  [52] ». Une lettre à Paul Lafargue donnera au jurassien James Guillaume l’occasion de critiquer le culte dont Marx est l’objet de la part de son gendre ; elle nous renseigne sur le contexte dans lequel l’épithète « marxiste » a été, pour la première fois, employé :

« Vous figurez-vous, dans votre fétichisme ingénu, que c’est le livre de Marx qui est la cause de l’agitation socialiste ? On le dirait vraiment, à vous entendre. Croyez-vous aussi que, parce que le livre de Marx contient une collection considérable de faits et certaines vues très justes, que ces vues sont devenues la propriété de M. Marx ? Ce serait assez étrange de la part d’un communiste... À force de vénération filiale pour celui que les socialistes hébraïsants appellent le Moïse moderne, Paul Lafargue en est venu à croire que c’est papa qui est l’inventeur breveté de la science sociale. Candeur touchante dans ce siècle sceptique !... Comme M. Lafargue peut le voir, il y a dans la Fédération jurassienne des hommes qui ont lu, et lu avec l’attention qu’il mérite, le livre de son beau-père, tout gros qu’il soit. Ils l’ont lu, et ils ne sont pourtant pas devenus marxistes ; cela doit paraître bien singulier à ce gendre naïf. Combien y en a-t-il, par contre, au Conseil général, qui sont marxistes sans avoir jamais ouvert le livre de Marx [53] ! »

« Être marxiste » - voilà le thème qui permet d’aborder dans sa vraie perspective le problème qui fait l’objet de notre investigation, cette étude n’étant, en fait, qu’un premier jalon sur cette voie. Ni Bakounine ni Guillaume ne pouvaient raisonnablement prétendre que Marx avait fondé, de manière délibérée, une école de pensée dont il aurait accepté d’être le maître. Et alors qu’aucun partisan de la politique de Marx dans l’Internationale ne s’est avisé de se dire « marxiste », on voit se produire un phénomène de baptême presque « autoritaire » : il y eut des « marxistes » parce que des « anti-marxistes » en ont décidé ainsi.

La consécration de cet acte de baptême est venue plus tard et ne pouvait aboutir qu’à des malentendus et à des confusions, du fait même d’avoir été d’emblée un geste unilatéral de nature à dégrader, au niveau du sectaire, tout ce que Marx avait écrit et entrepris pour contribuer au développement du mouvement ouvrier. Dès lors, la prolifération des sectes marxistes obéira à la règle historique dégagée par Marx dans son étude du mouvement social avant la fondation de l’A.I.T. ; ce phénomène confirme une certaine immaturité du prolétariat moderne en dépit d’un très haut degré d’industrialisation :

« La première phase dans la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie est marquée par le mouvement sectaire. Il a sa raison d’être à une époque où le prolétariat n’est pas encore assez développé pour agir comme classe. Des penseurs individuels font la critique des antagonismes sociaux, et donnent des solutions fantastiques que la masse des ouvriers n’a qu’à accepter, à propager, et à mettre en pratique... En face des organisations fantaisistes et antagonistes des sectes, l’Internationale est l’organisation réelle et militante de la classe prolétaire dans tous les pays, liés les uns avec les autres, dans leur lutte commune contre les capitalistes, les propriétaires fonciers et leur pouvoir de classe organisé dans l’État. Aussi les statuts de l’Internationale ne connaissent-ils que de simples sociétés “ouvrières” poursuivant toutes le même but et acceptant le même programme qui se limite à tracer les grands traits du mouvement prolétaire et en laisse l’élaboration théorique à l’impulsion donnée par les nécessités de la lutte pratique, et à l’échange des idées qui se fait dans les sections, admettant indistinctement toutes les convictions socialistes dans leurs organes et leur congrès [54]. »

[1] Cf. Encyclopaedia Britannica, vol. 30 du supplément à la 9e édition (1902), p. 563-567.

[2] Voir, par exemple, MEYERS, Conversationslexikon, vol. XI, 5e édition (1896) : « Marxisten, die Anhänger des Sozialisten Karl Marx. »

[3] Cf. Hans MÜLLER, Ursprung und Geschichte des Wortes Sozialismus und seiner Verwandten, Dietz Verlag, Hannover, 1967 ; Arthur E. BESTOR, Jr., « The Evolution of the Socialist Vocabulary », in The Journal of the History of Ideas, vol. IX, n° 3, p. 259-302. Bestor examine les apports linguistiques des écoles rattachées à R. Owen, Fourier, Proudhon, qui se sont désignées par des termes allant d’« harmoniens », « unistes », « associationnistes », « sociétaires », à « mutuellistes », « collectivistes » ; seuls ces deux derniers persisteront dans l’Internationale.

[4] Daily News du 27 juin 1871 ; cité dans les « Minutes » du 27 juin 1871, Documents of the First International, 1870-1871, Moscou, s.d., p. 223 [sigle : Documents, IV].

[5] Pour la version française de ses interviews, voir le Mouvement social, n° 38, janvier-mars 1962, p. 3-27.

[6] « Lettre de Bakounine à Herzen », 4 janvier 1870.

[7] Miklós MOLNAR, Le déclin de la Première Internationale, Genève, 1963, p. 39. À propos de cette société secrète, « chère au vieux conspirateur que fut Bakounine », l’auteur reconnaît que, si le Conseil général a exagéré son rôle et son importance, « le fait qu’une telle société ait pu exister tout au long des années 60 n’en reste pas moins vrai et son existence servit de prétexte pour accuser ses membres de toute sorte de conspirations contre l’Internationale » (ibid.).

[8] Rolf BIGLER, Der libertiire Sozialismus in der Westschweiz, Cologne et Berlin, 1963, p. 211 sq. ; « Bakounine à Celso Ceretti », les 13 et 27 mars 1872 : cité dans A. LEHNING, éd., Michail Bakounine et l’Italie, 1/II, p. 251 sq.

[9] « Communication privée du 1er janvier 1870 », in J. FREYMOND, éd., La Première Internationale, t. 2, Genève, 1962, p. 135 [sigle : FREYMOND, t. 2].

[10] « Communication confidentielle », FREYMOND, t. 2, p. 140.

[11] « Projet d’un programme pour le Congrès de Mayence », in MEW, 16, p. 435 :

1. Abolition des dettes publiques.

2. Action politique et activité sociale de la classe ouvrière.

3. Transformation de la propriété foncière en propriété commune.

4. Transformation des banques d’émission en banques nationales.

5. Les conditions de la production coopérative à l’échelle nationale.

6. Reprise de la question sur les moyens de supprimer la guerre.

[12] Expression employée dans le Bulletin de la Fédération jurassienne du 1er août 1872 ; cité par GUILLAUME, L’Internationale. Documents et souvenirs (1864-1878), t. 2. Paris, 1907, p. 203. Nous examinerons, dans une deuxième partie de ce travail, les divers aspects du rapport Marx-Engels en tant que point de départ de la fondation et de la formation du marxisme.

[13] FREYMOND, t. 2, p. 104.

[14] « César De Paepe à Karl Marx, le 16 février 1869 », in Entre Marx et Bakounine : César De Paepe, correspondance présentée et annotée par Bernard DANDOIS, Paris, 1974, p. 80.

[15] Ibid., p. 81.

[16] « De Paepe à Marx, lettre du 14 août 1868 », résumée, ibid., p. 68.

[17] « Lettre datée du 16 janvier 1869 », ibid., p. 19 sq.

[18] Ibid., p. 77 sq.

[19] « De Paepe à Marx, le 13 novembre 1869 », lettre résumée, ibid., p. 85 sq.

[20] « De Paepe à Marx, le 1er, février 1870 », ibid., p. 87. Le correspondant ne manquait pas de préciser que leur appréciation différente de l’homme Bakounine ne les empêchait pas, lui et ses camarades, d’approuver la conduite du Conseil général.

[21] lbid., p. 89. Cf. la Philosophie positive, nov.-déc. 1869, p. 507 sq.

[22] « De Paepe à Marx, le 26 octobre 1872 et le 17 décembre 1875 », op. cit., p. 96 et 104. Il serait intéressant de rechercher, dans les écrits de De Paepe, des proclamations de « marxisme ». En 1869, devant un juge d’instruction, il déclara qu’il appartenait à l’école positiviste d’Auguste Comte, de Proudhon, de Karl Marx, le « socialiste allemand » (ibid., p. 31).

[23] Cf. les procès-verbaux de la Conférence de Londres de 1871, in FREYMOND, t. 2, p. 154 sq. Lorsque Mottershead fait mention de l’existence de « deux partis », Marx intervient pour affirmer « qu’il n’y a jamais eu de parti » et qu’au Conseil général les décisions ont toujours été prises à la majorité des voix.

[24] Ibid., p. 159.

[25] Ibid., p. 162.

[26] Ibid., p. 191 sq.

[27] Cf. F. ENGELS, « Programm der blanquististischen Kommuneflüchtlinge », in Der Volksstaat, sept.-oct. 1874 ; MEW, 18, p. 528 sq.

[28] Ibid., p. 192.

[29] Ibid., p. 194.

[30] Ibid., p. 195.

[31] Ibid., p. 196.

[32] B. MALON, L’Internationale. Son histoire et ses principes, Paris, janvier 1872, p. 24. En citant « le Manifeste inaugural » de l’A.I.T., Malon démontre qu’il n’ignore nullement le principe selon lequel « la conquête du pouvoir politique est... devenue le premier devoir de la classe ouvrière » ; toutefois, il interprète cette notion de politique ouvrière comme une « politique du travail », opposée à tout réformisme parlementaire.

[33] FREYMOND, t. 2, p. 197 sq.

[34] Ibid., p. 202. La rédaction du procès-verbal laisse fort à désirer et il n’est pas certain que l’auteur ait réussi à enregistrer fidèlement les paroles de Marx. L’édition des Werke (MEW, 17, p. 652) donne un texte mieux rédigé, mais en traduction allemande.

[35] Ibid., p. 227.

[36] Ibid., p. 228.

[37] Ibid., p. 239. Les résolutions furent imprimées à Londres, en anglais et en français ; cf. ibid., p. 223, et MEW, 17, p. 418 sq., 722. La traduction en allemand parut dans le Volksstaat et en brochure.

[38] FREYMOND, t. 2, p. 235 sq.

[39] Ibid., p. 238.

[40] FREYMOND, t. 2, p. 103 sq. Voir également les débats au Congrès de Lausanne (1867), in ibid., t. 1, p. 98 sq., et au Congrès de Bruxelles (1868), ibid., p. 365 sq.

[41] BAKOUNINE, « Lettre aux Internationaux de la Romagne, le 23 janvier 1872 », in LEHNING, éd., op. cit., 1/II, p. 219.

[42] Ibid., p. 200.

[43] « Lettre du 1er avril 1870 à Albert Richard », citée par A. LEHNING, op. cit., 1/II, p. XXXVI sq.

[44] « Lettre de Bakounine aux Internationaux de la Romagne, le 23 janvier 1872 », in A. LEHNING, éd., op. cit., p. 216 sq. Quelques semaines auparavant, dans un cahier intitulé « Rapports personnels avec Marx », Bakounine traitait Marx de « pape du socialisme », prônant, comme Mazzini, l’« émancipation du prolétariat par la puissance centralisée de l’État » ; Bakounine était persuadé « que les Rothschild », d’un côté, apprécient les méritent de Marx et que Marx, de l’autre, sent un attrait instinctif et un grand respect pour les Rothschild » (ibid., p. 124 sq.).

[45] Ibid., p. 217 sq.

[46] Ibid., p. 219. C’était d’ailleurs précisément le « groupe Bakounine » qui devait fatalement, de par la volonté de son principal inspirateur, se changer en une secte conspiratrice. Les lettres à Albert Richard et à Celso Ceretti, citées plus haut, nous éclairent sur les vraies intentions de Bakounine, quant à la direction de l’Internationale. S’adressant à ses fidèles, il leur demandait de former « les états-majors, le réseau bien organisé et bien inspiré des chefs du mouvement populaire. Et pour cela, il n’est aucunement nécessaire d’avoir une grande quantité d’individus initiés dans l’organisation secrète » « Lettre à Celso Ceretti, 13-27 mars 1872 », in LEHRING, éd., op. cit., p. 252). Déjà en 1852, une certaine presse allemande parle de la « Marxsche Sekte » ; cf. « Engels à Marx, lettre du 1er avril 1852 ».

[47] Circulaire à toutes les fédérations de l’A.l.T., datée de Sonvillier, le 12 novembre 1871, in FREYMOND, t. 3, p. 101. Son auteur est probablement James Guillaume.

[48] Ibid., p. 102.

[49] lbid.

[50] FREYMOND, t. 2, p. 290.

[51] Ibid., p. 295.

[52] On peut se demander pourquoi les groupes visés par la Circulaire privée se croyaient en droit d’accorder à Marx l’exclusivité de sa rédaction malgré la présence sur le document des signatures de tous les membres du Conseil général. Qu’est-ce qui a permis à Benoît Malon, par exemple, que le « libelle d’un goût douteux et d’une bonne foi impossible » venait d’attaquer injustement, de s’en prendre uniquement à la personne de Marx et de lui reprocher d’avoir agi « dans l’intérêt de ses rancunes personnelles » ? (« Réponse du citoyen Malon, Neuchâtel, le 12 juin 1872 », in FREYMOND, t. 2, p. 299).

[53] « Réponse à M. Lafargue », lettre non datée (d’après Guillaume lui-même la lettre date du 15 juin 1872, cf. L’Internationale, t. 2, p. 296), in FREYMOND, t. 2, p. 311-315. Dans ce texte, Guillaume se plaît à varier le menu onomastique, car après avoir mis en doute la loyauté de « messieurs les MARXISTES », il ironise sur les « mystères de la dynastie des MARXIDES » ; et après le nom, il nous sert l’adjectif-épithète nouvellement forgé : il parle de la « conspiration MARXISTE » et de la « loi MARXISTE ».

[54] Ibid., p. 284 sq.

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