Des nouvelles nous parviennent, de loin en loin, de la lutte obscure et difficile que l’avant-garde des ouvriers russes continue à mener - à l’usine, en prison ou en exil - contre la bourgeoisie et son instrument déguisé, le gouvernement « ouvrier et paysan » de la social-démocratie soviétique.
Bien entendu celle-ci serre plus ou moins fortement le bâillon sur les bouches de nos camarades de Russie selon la vigueur même de leur critique du régime. C’est ainsi que l’opposition trotskiste, qui se proclame elle-même loyale et réformiste, n’est en fait qu’incomplètement illégale : par exemple les déportés eux-mêmes ont pu poursuivre sous l’œil du Guépéou une correspondance politique qui leur assure une certaine vie de fraction. Non seulement des nouvelles et des documents ont pu être fréquemment répandus hors de Russie, mais Staline n’a pas craint de transporter Trotski à Constantinople dans une situation d’où sa voix peut être entendue chaque jour du monde entier, se contentant de conserver comme otages les débris non capitulards de la fraction trotskiste russe. Quant aux oppositionnels décistes (Smirnov, Sapronov etc.), quant aux camarades du Groupe Ouvrier (Miasnikov, Kouznetsov etc.), quant aux lutteurs dispersés des Oppositions Ouvrières de 1921, le silence de mort qui pèse continuellement sur leur sort pourrait faire croire à leur disparition fatale, si de temps en temps n’arrivait avec l’écho des grèves, des manifestations et des révoltes des exploités, celui des arrestations, des mises au secret, des grèves de la faim et probablement même des exécutions sans jugement qui sont le partage des militants révolutionnaires ouvriers en Russie.
À de rares intervalles ont été publiés, en Allemagne principalement, des appels résumant les positions politiques des vrais combattants prolétariens de la Russie, leurs luttes désespérées, leurs souffrances et leur écrasement. Nous nous efforcerons de réunir, de traduire et de publier cette documentation au fur et à mesure de nos possibilités. On en trouvera déjà quelques éléments dans le prochain numéro, sous la forme d’une Lettre ouverte aux délégations ouvrières, qui fut lancée lors de la préparation du 10ème anniversaire d’Octobre
Aujourd’hui, des faits irréfutables viennent éclairer la situation des lutteurs ouvriers aux prises avec le bonapartisme de la bureaucratie stalinienne. Des réfugiés politiques italiens, arrachés par la solidarité prolétarienne aux mains du fascisme, les anarchistes Ghezzi et Petrini, ont été arrêtés pour le seul fait d’avoir manifesté leurs sympathies envers le mouvement de défense des ouvriers russes. Ghezzi, dont Jacques Mesnil soulignait dernièrement les affinités pour l’Opposition Ouvrière (Révolution Prolétarienne n° 88) n’était évidemment pas d’accord avec l’incorporation fasciste (oui, camarade Trotski !) des syndicats dans l’état russe, et leur utilisation comme instrument d’oppression vis-à-vis des masses exploitées. II a été arrêté sous l’inculpation fantaisiste de relations avec Makhno (Makhno est en France depuis des années, et tout à fait isolé) ; son emprisonnement arbitraire vient s’ajouter, avec celui de Petrini, à la longue liste des coups de force policiers exécutés depuis la NEP contre la classe ouvrière. Quant à Miasnikov, c’est à sa double évasion et à son arrivés en Turquie que nous devons d’être renseignés sur son sort après les années d’emprisonnement qu’il a passé dans un isolement absolu, sans aucun contact avec le dehors. Voici la biographie succincte de Miasnikov, telle qu’elle est relatée dans l’appel du Comité Miasnikov de Berlin [1] :
« [...] Cependant le 27 novembre 28, il réussissait à s’enfuir au prix des plus grands efforts et des plus grands dangers, et à franchir la frontière perse.Aussitôt arrivé en Perse, Miasnikov est arrêté. On l’amène à Téhéran le 19 mars 29. Les représentants diplomatiques russes Dawtian et Loganowski exigent son extradition et sa remise à ses persécuteurs, mais leurs prétextes sont si transparents que la police perse elle-même n’ose pas commettre cet attentat évident aux droits des gens : l’extradition d’un réfugié politique. Par contre, elle s’efforce par toutes sortes de détours de l’’obliger à une rentrée “volontaire” en Russie.
Miasnikov passe six mois d’attente cruelle, rebuté et berné par tous les consulats auxquels il s’adresse pour obtenir un visa, privé de toute relation avec ses amis d’Europe qu’il n’a pu prévenir de sa fuite que par un court télégramme. Finalement il parvint à s’évader de nouveau et à gagner Karakeus en Turquie. Là il trouve, pour la première fois depuis le début de mai 29, la possibilité de donner de ses nouvelles.
Cependant les mêmes vexations subies en Perse reprennent en territoire turc. Il ne peut aller à Constantinople, mais il est relégué dans un coin perdu, à Amassia (Asie Mineure), où il se trouve encore aujourd’hui prisonnier de fait de la police turque malgré tous les efforts faits pour sa liberté. »
Nous ne doutons pas qu’après la lecture du document que nous avons tenu à mettre sous leurs yeux, les lecteurs de L’Ouvrier Communiste ne commencent à comprendre qui est Miasnikov et pourquoi nous nous consacrons à sa défense.
Qu’ils prennent en main cette cause. De la solidarité des révolutionnaires pour Miasnikov, pour Ghezzi et pour Petrini dépend le salut de ces courageux combattants de la cause prolétarienne...
Cet appel est publié également sur la revue Contre le courant N° 38, 22 octobre 1929, pages 16 et 24.
Nous avons obtenu de Chambelland (Ligue Syndicaliste) la promesse d’une collecte dans son organisation.
[1] Comité animé notamment par Karl Korsch.