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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Daniel Guérin de 1789 à 1968
Louis Janover, article du journal « Le Monde », 22 avril 1988
20 juin 2011 par eric

Daniel Guérin, mort le jeudi 14 avril (le Monde du 15 avril), se mit au service de diverses causes : l’anarchisme, bien sûr, qui fut le grand thème de réflexion de sa vie politique ; l’homosexualité, qu’il vécut et décrivit avec quelque passion ; les combats du Front populaire, les batailles antifascistes ; la lutte contre la ségrégation raciale, contre le colonialisme français, pour l’indépendance de l’Algérie et l’émancipation des Algériens.

Écrivain-militant, il n’a jamais manqué de défendre avec sa plume les idées qui faisaient corps avec sa vie. D’où la richesse d’une bibliographie propre à décourager le lecteur non averti. Mais il est un sujet qui, d’une certaine manière, permet de relier les multiples causes qui ont mobilisé son énergie - de ses premiers pas en politique, dans les rangs de la SFIO, jusqu’à ses ultimes prises de position aux côtés des communistes libertaires. Il s’agit de la Révolution française, laquelle, soulignait-il dans un opuscule paru au lendemain de Mai 1968, « ne nous intéresse pas seulement attitrer prospectif » mais se rattache directement « à nos luttes, à nos problèmes du présent », si bien que les « grands ancêtres » prenne figure de contemporains ; et que « les quatorze mois, étape suprême de la révolution, qui vont du 31 mai 1793 aux 27 juillet 1794, devienne un morceau de notre vie » (la Révolution française et nous, Bruxelles, 1969).

Attachement existentiel, en effet, que celui de Guérin à cette histoire révolutionnaire, et qui ne se démentit à aucun instant. Son ouvrage le plus dense et le plus vivant est consacré à l’analyse en termes marxistes, voire trotskistes, de la Lutte de classe sous la Première République (Gallimard, 1946, 2 tomes). Il suit pas à pas la grande Révolution de 1793 à 1797, montre que ces conquêtes, sans cesse remises en cause, eussent été impossibles sans la pression « terroriste » exercée en permanence par les « bras nus » sur la bourgeoisie : ces sans-culottes, qui préfigurent le prolétariat moderne, ont inventé la démocratie directe.

La volte-face des soixante-huitards

La greffe d’un marxisme révolutionnaire sur les idées anarchistes constitue le fil conducteur de la réflexion théorique de Daniel Guérin. La méthode matérialiste élaborée par Marx n’a point vieilli, explique-t-il dans son essai de synthèse (Pour un marxisme libertaire, Laffont, 1969), à condition qu’elle soit traitée à la manière de Marx lui-même, c’est-à-dire sans rigidité doctrinale, et qu’elle soit corrigée et fécondée par l’expérience et la théorie anarchiste. La référence constante du militant et du chercheur à cette double source du mouvement ouvrier révolutionnaire permet de comprendre ses engagements politiques, en apparence contradictoires.

Admirateur critique de l’œuvre des bolcheviks en octobre, il n’en a pas moins exalté la spontanéité révolutionnaire des masses populaires (Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire, Flammarion, 1971). La démocratie directe, les aspirations libertaires des exploités, telles étaient, à ses yeux, la pierre de touche de toute vraie pratique communiste, les seuls antidotes contre la bureaucratisation du mouvement ouvrier et ses dévoiements césariens - réformistes ou autoritaires.

Alors que certains de ceux qui applaudissaient hier les innombrables charrettes de Staline se servent aujourd’hui du goulag comme d’un repoussoir pour condamner les « les excès » de la grande Révolution, Daniel Guérin n’a jamais cessé de dénoncer la terreur stalinienne sans renier aucune de ses convictions révolutionnaires. Dans un de ces derniers textes - une courte préface à la réédition d’un livre de Maurice Dommanget, les Enragés dans la Révolution française, Spartacus, 1987), - il souligne avec férocité que la relecture actuelle de la révolution française « va de pair avec la volte-face des soixante-huitards qui rivalisent dans le reniement de leur jeunesse militante ».

Le hasard veut que dans ce texte, écrit voilà juste un an, Daniel Guérin nous parle de deux événements qui ont pesé lourd dans sa vie : la révolution française et mai 68, dont on s’apprête à célébrer les anniversaires. C’est pourquoi la relation qu’il établit entre ces muscadins qui se tendent la main par-dessus les siècles et les régimes prend valeur d’ultime avertissement.

Louis JANOVER.


Crédit photographique :

— Jean-Marc De Samie ;