
Présentation de l’éditeur :
Dans un futur indéterminé mais relativement proche, la France a politiquement explosé en territoires indépendants. Paris, cité désormais fortifiée, est devenue une société autoritaire et régressive, mélange de dictature fascisante et de cauchemar pseudo-égalitaire, appelée « le Règne ».
Grégorius Maximilien Lehcar, héros irrévérencieux mais passif de ce roman picaresque moderne, fils d’un célèbre idéologue ayant malgré lui contribué à l’avènement du Règne, occupe un poste subalterne dans l’administration des Bordels qui se donne pour objectifs d’encadrer et de calibrer la libido humaine.
Malmené, trompé, manipulé de tous côtés et dépossédé de son destin, Grégorius devient une figure sacrificielle : il est l’Agneau dont abusent toutes les puissances, familiales, politiques, sensuelles...
Agnus Regni, Histoire tragique, encore que sensuelle et farcesque de Grégorius Maximilien Lehcar est le premier roman de Frédéric Sounac et se présente comme une fable d’anticipation politique où cohabitent plusieurs genres littéraires : roman noir, satire sociale, tragédie amoureuse. La violence et la gravité des situations y sont compensées par l’autodérision communicative du personnage principal, la recherche d’une sagesse comique, une méditation sur l’art, ainsi que par un nimbe de merveilleux.
Déployé dans un genre d’anamorphose de notre société à la dérive vers le tout sécuritaire, Agnus Regni, au travers d’une kyrielle de personnages extravagants, féroces et séditieux, se révèle une contre-utopie romanesque.
L’auteur :
Agrégé de lettres modernes, ancien élève de l’ENS et du conservatoire de Paris (premier prix d’histoire de la musique), Frédéric Sounac a enseigné dans les universités de Tours, Strasbourg, Regina (Saskatchewan, Canada) puis à Toulouse où il se consacre actuellement à l’étude des esthétiques romanesques et des relations entre littérature et musique.
Ses partenariats réguliers avec de nombreux musiciens professionnels, notamment avec la grande pianiste Maria João Pires, l’ont conduit peu à peu à l’écriture de pièces de théâtre « musicales » : Le Cercle de Kreisler, L’Hypothèse Mozart, Saisons d’homme et Opus posthume.
Table des matières :
CHAPITRE I - LA PRÉCIPITATION DU JOUR
Où l’entreprenant lecteur, qu’au seuil de cette histoire nous accueillons avec les plus courtoises salutations bien que sans cérémonie, fera connaissance de celui qui restera jusqu’au bout son interlocuteur. Où l’on embrassera, humant leur odeur brûlée, les copeaux d’un monde qui n’est plus, en les regardant se tordre dans l’incubateur de la nouvelle société. Où le tableau de la Pénible anarchie précédant l’établissement du Règne, y compris ses aspects indéniablement violents et grotesques, sera composé par nécessité, afin de rendre intelligible la suite du récit. Où l’on incitera chacun, rat comme souris, à aimer ses parents. L’agneau tète.
CHAPITRE II - AU PRYTANÉE
Les années d’apprentissage du jeune Grégorius, dont le lecteur docile est maintenant prié de s’informer, feront dans ce qui suit l’objet d’un exposé synthétique encore qu’en apparence très complet. Il y sera fait état de sa vie dans une institution austère, marquée d’une solitude que seule sa passion jalouse pour l’un de ses camarades, prénommé Félix, viendra provisoirement réduire. Fruit de bâtard, que me veux-tu ? Allez, ouste, déguerpis ! Le tromblon, j’aime autant te dire, est chargé jusqu’à la gueule... Mille excuses. L’agneau hésite. Que le lecteur délicat, ou simplement porté à s’émouvoir, sache que seront là encore mentionnées quelques scènes douloureuses, dont une, en vérité, tout à fait tragique.
CHAPITRE III - CUL-TIRELIRE
Où le lecteur attentif voudra bien se familiariser avec l’un des secteurs les plus représentatifs de l’administration du Règne, manifestant une rupture salutaire avec l’hypocrisie de la République libérale et bourgeoise, à savoir : la planification d’une prostitution arrachée à l’opprobre et rétablie dans sa pleine dignité sociale. Fin des rondes nocturnes, du regard-caniveau, de la retape à deux balles, du tapin miteux des pierreuses, de l’esthétique douteuse du bidet ! L’agneau grandit. Où le lecteur fervent, réprouvant sans doute la frilosité de son guide Grégorius, se trouvera grisé par ce nouveau visage de l’Etat-providence, et glissera sans hésiter un sou dans la fente.
CHAPITRE IV - ARAUCANA
Où le lecteur avide de beaux voyages et de rencontres merveilleuses trouvera sans doute, nous l’espérons, de quoi se déclarer satisfait. L’agneau rêve. De fait, si la personne même d’Alvaro et l’épisode de sa naissance sont assurément les plus éblouissants des prodiges qui lui seront présentés ici, nous ambitionnons de le séduire également par une qualité variée de récits, dans une atmosphère inédite et un cadre luxuriant. L’évocation d’une très curieuse et significative péripétie à Valparaiso, par exemple, se verra précédée, pour l’agrément des petits comme des grands, par le conte du Roi-de-Guêpes.
CHAPITRE V - ÉCLATS
FOURMIS. An 18, sub Regna. Au Règne. Des rumeurs d’un immeuble et de ceux qui meurent la nuit, de la nausée du soir et des murs solitaires, de quelques larmes d’alcool & d’une bien étrange invasion.
EDUARDA & MATHILDE. An 18, sub Regno. À Coimbra, Portugal. Du mal aux jambes et de la fatigue, des anciens gémissements et du devoir envers les morts, des lettres d’amour & du silence de la gent pieuse.
ENTRETIEN. An 18, sub Regno. Au Règne. Des provocations républicaines et de la presse officielle, de la vigilance et de l’autodiscipline, de la difficulté de gouverner & des recommandations d’un chef.
PILAR. An 18, sub Regno. Asile d’aliénés Montes de Plomo. Environs de Santiago, Chili. De diverses protections, de la violence faite aux malades, de quelques vérités étonnantes et du délire prrifond, de la grâce juvénile & d’un triste secret.
POUSSIN. An 18, sub Regno. Au Règne. Du fond de la bouteille et du mal aux cheveux, des épaves de bar et des bonnes blagues, d’un petit mirage et d’une macabre surprise.
CHAPITRE VI - L’AFFAIRE ZAKINSKY
Comment peut-on aimer la pluie ? Comment peut-on plaider pour des contrées humides et crottées ? Quelle sorte de gens êtes-vous donc ? L’agneau souffre. Où l’inspecteur Grégorius M. Lehcar, convoqué par sa hiérarchie au suJet d’un cas banal, se verra placé dans une situation à la fois ridicule et déchirante, dont le véritable enjeu, par ailleurs, lui échappera à peu près totalement. Où le souvenir et l’intuition de « quelque chose de pourri » le frapperont avec ce sentiment désagréable, que le lecteur peut-être a déjà partagé, de se trouver d’une impuissance et d’une passivité proprement exorbitantes.
CHAPITRE VII - QUELQUES EXPRESSIONS LATINES
Le silence écrasait la forêt... Les casques ennemis, comme des lames, brillaient entre les feuilles... Le guerrier gaulois se cacha derrière un arbre, replia sa queue, et s’enfuit incontinent ! J’affirme qu’il est tout à fait possible, voire nécessaire, de traduire avant d’avoir compris. Où l’indulgent lecteur, auquel enfin quelque aperçu sera donné de l’existence de Grégorius entre sa sortie du Prytanée et l’an 18 du Règne, appréciera du même coup ses rapports difficultueux avec la langue de Virgile. L’agneau s’examine. Où l’érudit lecteur, s’il surmonte le dégoût que ne manquera pas de lui inspirer l’ignorance du personnage, lui accordera peut-être, en manière compensatoire, quelque aptitude à la méditation.
CHAPITRE VIII - LA CICATRICE
Le fil chirurgical étant rationné, je propose d’y aller franchement aux agraffes. Le garçon est solide, qu’il beugle ! Il survivra. Où l’impertinence du dénommé Grégorius envers le lecteur, qui ne pourra guère se défendre d’un véritable procès d’intentions, se portera sans doute aux limites du supportable. L’agneau s’illusionne. Où ledit lecteur se verra donc proposer, en compensation du préjudice subi, le récit au ton subtilement charcutier d’une mésaventure survenue dans l’enfance de notre héros, scène à vrai dire hautement traumatique, rehaussée de vignettes pittoresques et odorantes. Où le lecteur, ainsi dédommagé, acceptera de suivre Grégorius jusqu’à son lit et d’assister à son coucher, l’abandonnant au seuil de rêves étonnamment doux.
CHAPITRE IX - AU COMPTOIR
Que faire quand l’aube lustrale, emportant Grégorius au lever, se fracasse avec lui sur des maladies de peau ? L’ignorance, qui touJours va bouche grande ouverte, a-t-elle des dents couronnées ? L’agneau bêle. Où le lecteur bénévole, pourtant prévenu contre certains breuvages de zinc, poussera la porte d’un bar, Le Canon d’Eupatoria plus communément dit Chez ventricule, et assistera à d’étonnants devis. La modération est de mise, et l’on est invité à se rappeler que Taïba la jument, la première, avait compris que certains coups - coups du destin si l’on veut - sont impossibles à parer.
CHAPITRE X - ÉCLATS
CARNET. An 2, ante Regnum. À Paris. Extrait d’un carnet personnel de Maximilien Eugène Lehcar, rédigé pendant la montée des troubles qui précédèrent la grande scission. Ce document, classé « confidentiel », ne peut être consulté que sur demande, au département des manuscrits des Archives du Règne.
LETTRE. An 2, ante Regnum. À Coimbra, Portugal. Ce document, retrouvé dans les papiers personnels de Maximilien Eugène Lehcar, aurait dû selon la volonté du difunt être restitué à son fils, Grégorius Maximilien Lehcar, à sa majorité. Sur décision impérieuse du Directoire, il a cependant été versé aux Archives, où sa consultation est soumise à l’approbation des autorités compétentes.
CHAPITRE XI - GROSSE AVERSE
L’état civil, la fragile volonté de vivre, l’affligeant désordre domestique, l’intrusion irréversible et providentielle, à fin de caresses... « Tout ange est terrible », ah, chapeau bas ! Voilà qui était remarquablement dit, voilà qui ne se dépasse pas ! Et cela alors que le temps se gâte, que notre beauté n’égale jamais celle des autres, que des fenêtres inconnues claquent dans la nuit, comme des sorts pluvieux. L’agneau s’offre. Où le lecteur saura. Où il saura avoir toujours su. Où sans doute il s’éclipsera, discret, sous prétexte de petits besoins ; où sans doute il restera, curieux, sous prétexte d’avoir lui-même vécu, connu, souhaité, etc.
CHAPITRE XII - LE BEAU LENDEMAIN
Où l’intrusion passagère du dénommé Ulrich de Groubert-Bahn, hiérarque du Règne, ne devra pas trop assombrir les particules dorées d’un ciel qui se dégage. Oh, bien sûr, nous n’avons pas pris la mer ! Il se peut que çà et là, face à un clavier récalcitrant, demeurent quelques éructations, il se peut que certaines paroles échappent qui eussent mieux fait de rester tues, mais enfin Grégorius semble jouir à sa manière d’un esprit lutin. L’agneau jubile. Il fait son intéressant, et nous l’aimons ainsi. Son imagination voyage. Elle musique. Cette hostie peut être partagée avec le lecteur, à condition qu’il la goûte et abandonne sur le seuil sa tendance au gaspillage. Silence, les nuages se déchirent, et l’on perçoit le mélodieux zéphyr qui murmure :
CHAPITRE XIII - LA TERRE ROTE SUR ELLE-MÊME
La rotule est un os semi-flottant, d’une importance décisive : sans elle, point de tour du monde, ni de déambulations. L’agneau trotte. Où le lecteur, invité à se rappeler qu’il a lui-même pratiqué avec fierté, au cours de ses vacances, une sorte d’intellectualité touristique, usera patiemment ses semelles sur le pavé du Règne. Il accompagnera Grégorius et Alvaro, arpenteurs insatiables et critiques, sur des lieux précis, où des collations réparatrices, des conversations animées, des exposés instructifs lui seront prodigués avec largesse. Son attention est particulièrement attirée sur le système de zonage, dont il acquerra une connaissance aussi complète qu’il est permis à un non-membre de la Garde.
CHAPITRE XIV - CHEZ LOTlKA
Où le lecteur réparera en compagnie du vilain Grégorius la faute qui lui avait fait négliger ses devoirs d’ancien élève. Bien sûr il paraît honnête de prévenir qu’une visite à Lotika Prastock, pour qui n’en a jamais effectuée, peut causer quelques perturbations, au même titre que certains excitants comme la caféine. D’où un certain emportement : le lecteur scrupuleux, sans doute, ne manquera pas de relever ici et là quelques implications douteuses, si ce n’est de francs amalgames, mais dans ce cas devra savoir se tenir coi. L’agneau s’amuse. L’approximation est le privilège des gens d’expérience ; rien de plus irritant, vraiment, que tous les petits juges. Tak tak, et le respect ?
CHAPITRE XV - ÉCLATS
CAHIER D’ALVARO, Extrait de notes prises au jour le jour, à usage personnel et en vue de la rédaction de rapports remis au secrétariat du Directoire.
SONGE DE GRÉGORIUS. Noté au réveil, puis reconstitué et embelli, élargi et rapiécé, contrairement à d’autres demeurés à l’état de récits fébriles.
CHAPITRE XVI - RABBI, QUI A PÉCHÉ ?
Le lecteur persévérant est accueilli sur ce nouveau seuil avec un respect mêlé d’appréhension. Bien que l’heure ne soit pas encore venue de lui dire adieu, il est hors de doute qu’il a maintenant atteint le tournant de cette histoire, et qu’il va au-devant de fortes bourrasques. Si ceux qui tiennent à lui n’y ont déjà pourvu, il fera bien de se munir d’un bonnet de laine, d’un cache-nez et autres protections adaptées à une traversée agitée : il ne s’agit pas ici d’entendre un chant de harpe. Le Règne s’agite. Le bel Alvaro s’enferme. L’agneau jouit. Et Grégorius a du sang dans la bouche.
CHAPITRE XVII - TARABUST & CORRUPTION
Les hommes s’aiment et se torturent. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre écoutent la suite de l’histoire de Grégorius, en s’obstruant les narines et en ouvrant leur cœur. Voici le bal des organes. La mise au jour d’un ressassement originel appelé « tarabust ». Des conversations dont un légiste dirait, dès l’inspection préliminaire, qu’elles indiquent à coup sûr un enfoncement de la boîte crânienne. L’agneau erre. Une mélodie étrange, posthume avant d’avoir été seulement trouvée, traverse la solitude amoureuse comme une traînée de compréhension. Où le lecteur fermera les yeux, et suivra Grégorius dans la nuit dangereuse. Des formes croisent dans l’ombre et oublient la fragilité de leur corps, comme n’importe lequel d’entre nous.
CHAPITRE XVIII - ASPIC DE MÉTAL
Le geste et l’intention qui ont donné la mort laissent des traces, et humilient l’univers comme une fantastique répudiation. Quant au cadavre, il nous confirme que la vie n’était pas une anecdote, ni une simple hallucination ! Ainsi, quand la scène est insoutenable, il faut accommoder, c’est-à-dire se forcer à voir, en commençant par les détails, en reconstituant, en devinant et en souffrant. L’agneau hurle. Grégorius, désireux d’agir et de comprendre, doit maintenant chausser des lunettes qui blessent. Où le lecteur le suivra dans la chambre d’Aliwa, puis dans les rues qui abriteront sa colère, puis dans la pièce glaciale où il « accommodera ». Malheureusement, on verra luire l’éclat des armes.
CHAPITRE XIX - L’ANTENNE DE L’ESCARGOT
La nécessité dévorante de connaître la vérité met paradoxalement en branle de stupéfiants mécanismes de dénégation. Cela s’observe tous les jours. Où le dessillement douloureux de Grégorius enflammera son imagination, lui soufflant au passage une théorie imagée de l’intelligence et de la sensibilité. Le lecteur, qui voudra bien veiller à ne pas le faire repérer, l’escortera maintenant jusqu’à la demeure de Lotika Prastock, où l’attend rien moins que le récit de sa vie. L’agneau s’illumine. Qui osera recueillir la graisse qui suinte des engrenages du Règne et en user comme d’un combustible qui permette d’achever la route ? Qui saura affronter cette double évidence : la mort et l’épouvantable malentendu de l’amour ?
CHAPITRE XX - ÉCLATS
LETTRE. An 5, ante Regnum. Retournée par les services des correos chiliens, avec la mention « destinataire décédée ». La pièce, son rédacteur étant inconnu, a été conservée par l’administration française avant d’être versée, après la grande scission et en raison de son contenu, aux Archives du Règne.
COMPTE RENDU DE RÉUNION. An 18, sub Regno. Primo-zone, cellule spéciale en mission auprès du Directoire.
CHAPITRE XXI - HORS DU FOURREAU DES MEMBRES
Pour la dernière fois, des pas méfiants et précipités résonneront sur le pavé du Règne. Ils ralentiront, trahissant une fatigue de mauvais augure, quand il s’agira de s’élever jusqu’au lieu tire-bouchonné jadis érigé par « Kristan-Duel ». Où le poil ras des bêtes transmettra à leur cerveau un ordre d’attaque sélective, les préventions du lecteur contre l’élément pathétique risquant fort, au passage, d’être un peu mâchées. Grégorius, à présent entièrement sorti de son étui de peau, ne manquera pas de venir saluer ledit lecteur, lui souhaitant le meilleur pour l’avenir. Adieu, adieu ! L’agneau s’envole. Bien qu’écorché, le fils de Mathilde et Maximilien ne se sent pas vaincu : il a écrit son histoire, et son cou est offert.
REMERCIEMENTS
Extrait :
Fleur carnivore de la grande scission, le Règne a avalé le nom que je porte, et aujourd’hui que l’histoire s’apprête à recommencer, en renouvelant ce rapt, je m’interroge plus que jamais sur les vertus du silence. Il m’en coûte, mais je dois concéder que mon père, sans doute, eût mieux fait de se taire. Il n’avait certes pas tort, dans Le Désachèvement du pire, d’écrire qu’il fallait en finir avec une République dont la forme et jusqu’au nom ne pouvaient plus être entendus que de manière parodique, et que mieux valait, plutôt que de s’obstiner dans une voie menant droit à l’implosion, réfléchir à d’autres structures, où ce serait en quelque sorte l’élitisme, ses prérogatives et ses devoirs, qui deviendrait la référence commune. Il était en droit, peut-être, de supposer qu’un autoritarisme éclairé pourrait mettre un frein à l’alliance diabolique de la tyrannie matérialiste et du gagatisme spirituel, et de rêver à un État, perméable à une forme d’irrationalisme romantique, qui célébrât la valeur de l’art, du désir et des champignons ! Sa raison comme son droit, cependant, n’étaient pas bien tenus en laisse, et lui ont échappé. Puisqu’il ne s’est pas tu, puisque sa parole s’est trouvée compromise avec le Règne, puisque sa langue a subi post mortem des outrages révoltants et n’y a pas survécu, qu’il me soit permis, une fois encore, de voler à son secours. Ce que je veux que l’on sache, c’est que sa perspective restait essentiellement philanthropique et nullement orientée vers le chou-gras sécuritaire, qu’il n’y avait pas, en son sein, une once de ce mépris de la vie politique qui a aujourd’hui infIltré les cervelles. Ce que je veux encore que l’on sache, c’est qu’il avait une conception esthétique, et non mystico-répressive, de l’État, qu’il n’était ni un démagogue, ni une moulinette à héros, ni un chien enragé ! Sa position était difficile, souvent contradictoire et peut-être même un peu bête - moi, son fIls, je m’avance jusque-là -, mais outre qu’elle ne prétendait pas à une quelconque mise en œuvre, elle ne cédait pas non plus à cette indifférence meurtrière, à ce mépris du réel, à ce despotisme fanfaron avec lesquels elle a été mariée de manière posthume, dans une robe bien vilaine et sans même le droit de dire « oui ». Tué au début de la guerre, Maximilien fut malgré lui bon père jusqu’au bout, puisque c’est en se faisant tirer le boudin qu’il assura en quelque sorte mon avenir. Le Règne naissant, en quête de mythologie, n’eut pas d’yeux assez doux pour l’orphelin d’un tel chantre, et prit en charge mon éducation de pauvre graine avant de m’intégrer naturellement à la Garde : trois ans environ après son dernier souille, j’entrai au Prytanée en tant que bourgeon d’un héros. Ce que je veux enfin que l’on sache, c’est que des innocents furent exécutés au nom de mon père, et que les légions-fraîches, saisissant le moindre prétexte pour justifier leur hargne et achever l’extermination des citoyens, injectèrent la mort de Maximilien dans leur perfusion de victoire. Érigé au rang de provocation intolérable, l’événement fut un véritable appel de cor. On entreprit, au nom de la sécurité et d’une croisade indignée contre la barbarie, de venger la mémoire d’un pionnier présenté comme téméraire et probe, de venger son fIls en bas âge, de venger son épouse disparue, son chien, ses champignons, ses bretelles, sa couperose, tout pourvu que l’on vengeât et que l’on vengeât bien. Ceux qui ont connu cette époque en ont encore les yeux dilatés d’effroi, car les légions-fraîches se couchèrent avec délices sur cette morale voluptueuse et s’acquittèrent de leur tâche avec une mâle détermination, assortie d’un entrain charmant : il y allait, n’est-ce pas, de la raison et de l’honneur. Ce que je veux que l’on sache, c’est que j’ai le droit, depuis longtemps, de souhaiter mourir.
(p. 34-35)
Délits Éditions, parution en décembre 2009
ISBN : 978-2-917399-06-4
624 pages / 14 x 21cm / 25 euros