
Présentation de l’éditeur :
La légende noire, qui accompagne toutes les périodes de réaction et de désarroi, a fait de l’utopie l’antichambre du Goulag, voire des camps et elle ne nous laisse rien espérer de l’avenir. Et pourtant, un simple coup d’oeil sur l’histoire prouve le contraire : l’utopie est inséparable d’une pensée de l’émancipation qui a trouvé dans ce « splendide XIXe siècle » (André Breton) son épanouissement. Miguel Ahensour évoque ici une de ces figures les plus fascinantes, celle du « génial Pierre Leroux » (Marx), qui fut sans doute l’inventeur du mot socialisme.
Cette seconde édition d’un livre paru en 2000 est en fait une édition nouvelle. Elle s’enrichit d’un article de Miguel Ahensour publié en 1991, « L’Affaire Schelling », une controverse entre Pierre Leroux et les jeunes hégéliens. S’éclaire ainsi i la lumière de l’utopie alors encore brûlante les relations entre philosophes français et philosophes allemands, qui donnèrent naissance aux Annales franco-allemandes.
La préface de Louis Janover montre comment utopie n’a jamais cessé d’entrer en résonance avec poésie, et de produire ce ton inouï que rien ne remplace a l’oreille.
Avant-propos :
Cette seconde édition est, à vrai dire, une nouvelle édition. Grâce notamment à la préface de Louis Janover, auteur de La Révolution surréaliste (Plon, 1999). Pour reprendre une image chère à William Morris, Louis Janover, dans son essai « L’utopie, un question au présent », jette un pont entre deux rives, celle de la poésie et celle de l’utopie. Situant Pierre Leroux parmi les poètes, Nerval, Heine, Laforgue, Verlaine et Cros, il écrit : « Pierre Leroux, en revanche, attise une inspiration poétique et politique qui rejoint la révolte contre tout ce qui menace aujourd’hui de verrouiller l’espace de l’utopie » (Le Surréalisme de jadis à naguère, Paris-Méditerranée, 2002, p. 264). Du même coup, il répond, comme j’ai tenté de le faire de mon côté, à l’invite lancée par André Breton dans Arcane 17 demandant que justice soit rendue aux grandes figures utopiques du XIXe siècle : « Chères ombres longtemps prises entre des feux contraires, vous hier presque repliées, ombre frénétique de Charles fourrier, ombre toujours frémissante de Flora Tristan, ombres délicieuses du Père Enfantin, les risées qu’on vous a dispensées n’auront pas indéfiniment raison de vous, et j’ajoute qu’elles seules préviendront en votre faveur les poètes. Une grande réparation vous est due [...] La sociologie a beau se donner de grands airs, en proclamant avec un peu trop d’insistance qu’il a atteint l’âge adulte, je ne vois pas pourquoi elle serait en droit de frapper d’inconsistance et de ridicule des apports comme les vôtres ou une hardiesse qui ne connaît pas encore de limites n’a cessé de se mettre au service de l’extrême générosité. [...] N’en déplaise, par ailleurs, aux grandes figures assez peu indulgentes et dont ceux qui s’en réclament ont encore forcé à distance l’expression dédaigneuse, qui préside aux destinées du socialisme scientifique, les grands marcs ne sauraient nous faire prendre en commisération les vins clairs. À travers leurs outrances et tous ceux qui procèdent chez eux de la griserie imaginative, on ne peut refuser d’accorder aux écrivains réformateurs de la première moitié du XIXe siècle, au même degré qu’aux artistes primitifs, le bénéfice de l’extrême fraîcheur » (Gallimard, Œuvres complètes, t. 3, Bibliothèque de la Pléiade, 1999, p. 58-59).
Dans cette préface, on pourra également lire la reprise d’un dialogue sans fin sur l’épineuse question de la servitude volontaire, suscité ici par l’interprétation qu’on donne Pierre Leroux, et sur le bon usage, c’est-à-dire favorable à la liberté, qu’il convient de faire de l’hypothèse de La Boétie.
Pour ma part, j’ai ajouté un article publié dans la revue corpus (numéro 18-19, 2e semestre, 1991), « L’Affaire Schelling, une controverse entre Pierre Leroux et les jeunes hégéliens). Il s’agit tout à la fois d’une contribution à la connaissance des relations entre philosophes français et philosophes allemands, relations qui donnèrent naissance aux Annales franco-allemandes, et d’un éclairage sur les aspirations philosophiques de Pierre Leroux ou comme sur le jeu qu’il a tenté de mener entre utopie, philosophie et religion de l’humanité.
Au moment même où cette nouvelle édition est mis sous presse, les éditions La Phocide publient Anti-Schelling de Friedrich Engels. Qu’il me soit permis d’exprimer le regret de n’avoir pu en tenir compte pour ajouter un nouveau volet à « L’Affaire Schelling ». Mais libre au lecteur, puisqu’il dispose maintenant de toutes les pièces du dossier, de rassembler les éléments de cet autre discours de la modernité pour apprécier au plus juste les enjeux de cette « affaire » sur la scène allemande comme sur la scène française, et ce que représente cet échange entre des penseurs qui eux aussi tentaient de jeter un pont entre deux rives.
M.A.
Préface (extrait) :
Un des secrets de l’utopie, c’est qu’elle est la mémoire d’une histoire oubliée et, plus encore, l’histoire même, toujours à naître. Ainsi rétabli-t-elle l’équilibre entre le passé, le présent et l’avenir. Car de cette mémoire du passé, elle sauvegarde justement tous les éléments refoulés, anéantis, pour les transmettre à l’avenir sous une forme transfigurée afin qu’ils échappent aux dommages du temps. Et brusquement, fantômes et nostalgies, vaines imaginations et espérance vivante se réveillent ; ils irradient les esprits et s’ouvre un chemin inespéré dans l’histoire en abandonnant derrière eux ce qui ne correspond plus à la nouvelle utopie.
L.J. (p. 30)
Table des matières :
Avant-propos
L’UTOPIE, UNE QUESTION AU PRESENT
par Louis Janover
UTOPIE ET EMANCIPATION
LE PROCES DES MAITRES REVEURS
VIVE LES RÊVEURS
PIERRE LEROUX ET L’UTOPIE
LETTRE AU DOCTEUR DEVILLE
L’AFFAIRE SCHELLING
(Documents)
Bibliographie complémentaire
Éditions de la Nuit, parution en juin 2011
ISBN : 978-2-917431-59-7
210 pages / 15cm x 23cm / 22 euros
Sur le site :
— ABENSOUR Miguel : L’homme est un animal utopique (Utopiques II) ;