
Vignettes par Grandville, plus de 300 illustrations N&B.
Préface de Louis Janover : Grandville, en remontant la galerie de l’évolution
Coffret 2 tomes (384 et 288 pages)
Note Smolny :
Après deux mois ou presque de gel hivernal des publications sur notre site, le nombre de parutions dont il faudrait sinon rendre compte, tout au moins faire état, est déjà considérable. Nous nous y emploierons prochainement autant que possible. Mais pour cette « reprise » de nos activités sur la toile en ce début d’année 2012, un ouvrage se signale tout particulièrement à notre attention.
Il s’agit d’une édition nouvelle de l’ouvrage collectif de la Vie privée et publique des Animaux, introuvable depuis longtemps. C’est le premier ouvrage des éditions des Grands Champs qui ouvre ainsi son catalogue par une réussite complète. Avec des choix éditoriaux tous pertinents : pas de fac-similé mais une refonte complète du texte, les planches en hors-texte comme dans la première édition, une très belle impression, une qualité de reproduction des gravures quasi parfaite, une préface qui saisit les multiples facettes de l’intelligence de cette entreprise.
Est-ce le fantastique de ses insectes et bestioles, l’inquiétante étrangeté de ses oiseaux, l’allure et les poses de ses animaux « supérieurs » qu’accompagnent souvent des légendes décalées ? Toujours est-il que les gravures de Grandville finissent toujours, pour peu que l’on s’y attarde, à nous emmener ailleurs, loin des simples « illustrations » de telle ou telle scène ou genre... Où l’on voit que la caricature, sous cette forme générique, procédant de types sociaux, est bien plus profonde, bien plus troublante, que celle qui, aujourd’hui, en se concentrant sur des individus, cibles faciles du spectacle médiatique permanent dans lequel s’insère cette caricature elle-même, manque à toute réelle critique sociale.
E.S.
Présentation de l’éditeur :
Bref historique
Sous l’impulsion de Pierre-Jules Hetzel (le futur éditeur, entre autres, de Jules Verne), Scènes de la vie privée et publique des Animaux paraît d’abord sous la forme du feuilleton, en cent livraisons, de 1840 à 1842, avant d’être publié en deux volumes. Il connaît un grand succès public, qui en fait un des livres illustrés les plus célèbres du XIXe siècle. En 1867, une édition revue et augmentée voit le jour, sous le titre Vie privée et publique des Animaux.
Dans les années 1970, Scènes de la vie privée et publique des Animaux est réédité en fac-similé par Michel de l’Ormeraie pour une version de luxe en quatre volumes ; Folio Junior reprend par la suite certains textes, plus accessibles aux jeunes lecteurs, en deux volumes intitulés Peines de cœur d’une Chatte anglaise et Un Renard pris au piège ; en 1985, Flammarion-GF publie uniquement les textes de Balzac sous le titre Peines de cœur d’une Chatte anglaise.
Seuls demeurent de rares exemplaires d’occasion des éditions complètes, c’est pourquoi aujourd’hui les éditions des Grands Champs rééditent l’intégralité de Vie privée et publique des Animaux - la version revue et augmentée de 1867 - accompagnée des vignettes de J. J. Grandville (plus de trois cents planches en noir in et hors texte) et enrichie d’une préface de Louis Janover.

Le livre et sa genèse
Tandis que, au mitan du XIXe siècle, les livres illustrés connaissent une grande popularité, Hetzel propose au caricaturiste Grandville l’illustration des Scènes de la vie privée et publique des Animaux. Ce sera là le premier ouvrage publié par le jeune éditeur et celui qui consacrera Grandville. Ils dressent ensemble une liste de trente-cinq animaux que Hetzel soumet ensuite à des écrivains prestigieux, sans leur imposer de contraintes formelles. Il en ressort un ensemble se composant au final d’une trentaine d’histoires, lesquelles témoignent d’une grande diversité de styles.
Les auteurs ayant collaboré à Vie privée et publique des Animaux sont : Honoré de Balzac, Louis Baude, Émile de la Bédollière, Pierre Bernard, Gustave Droz, Benjamin Franklin, Jules Janin, Édouard Lemoine, Alfred de Musset, Paul de Musset, Mme Ménessier-Nodier, Charles Nodier, George Sand, P.-J. Stahl (nom de plume de Hetzel) et Louis Viardot.
À l’instar de La Comédie humaine, il s’agit de dresser un portrait critique de la société de l’époque en plusieurs tableaux - comme le suggère le sous-titre : Études de mœurs contemporaines. Grandville a alors déjà posé les fondements de son œuvre, notamment dans Les Métamorphoses du jour (une suite de lithographies publiée en 1828-1829), en recourant à une hybridation entre l’homme et l’animal. Dans cette veine anthropomorphique, il a également à son actif l’illustration des Fables de La Fontaine (1838). En jouant à nouveau des frontières entre homme et animal, la réalisation de cet ouvrage lui permet de poursuivre sa réflexion. Grâce à la précision et au réalisme de ses traits, il rend compte de la condition humaine avec un sens de l’observation et un humour saisissants, une vision tout à fait singulière que d’aucuns ont attribuée à un « précurseur du surréalisme ».

Louis Janover, préfacier de Vie privée et publique des Animaux
Louis Janover est né en décembre 1937. Très tôt, il se passionne pour le surréalisme, ses positions politiques antistaliniennes et sa conception de la poésie, s’enthousiasme pour l’œuvre d’Artaud et de Roger Gilbert-Lecomte. Il découvre en même temps Grandville dans l’ouvrage de Georges Hugnet, Fantastic Art. Dada, Surrealism, et il pénètre son univers et s’en imprègne.
En juillet 1954, il écrit à André Breton qui lui répond et qu’il rencontre rue Fontaine. Il participe alors au groupe surréaliste. Il s’en éloigne alors que le surréalisme artistique s’impose dans les milieux de la culture et défend des positions politiques contraires à ses yeux aux principes de la révolution surréaliste. Ses divergences aboutissent à une polémique avec le groupe surréaliste à propos du Manifeste des 121 (« La trahison permanente », avec Bernard Pêcheur, Sédition, n° 1, juin 1961) et à un texte collectif, « Lettre ouverte au groupe surréaliste » (1962, Front noir, n° 1, juin 1963). Il anime alors une revue dissidente, Front noir (trimestriel, juin 1963 et avril 1966, deux numéros spéciaux, Poésie et Révolution I, septembre 1965 ; Poésie et Révolution II, novembre 1967). On y trouve notamment les noms de Le Maréchal, Gaétan Langlais, Maximilien Rubel, Paul Mattick. Le point de vue critique, qui n’épargne pas l’Internationale situationniste, entend fonder sur des bases nouvelles l’idée centrale de la révolution surréaliste, à savoir l’indivision logique entre la volonté de changer la vie et celle de transformer le monde, entre l’utopie et la révolution. C’est en opposition à toutes les interprétations de Marx qu’il va collaborer aux côtés de Maximilien Rubel aux Études de marxologie et à l’édition de Marx dans la Pléiade. Mais il n’abandonne pas pour autant la défense de la révolution surréaliste.
Le premier article de Louis Janover, « Un trou au cœur de la vie », sur Georg Büchner, est publié dans Le Surréalisme, même, n° 1, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1956. Un très long texte, « Le surréalisme, l’art et la politique », paru dans les Études de marxologie, en janvier-février 1978, est en quelque sorte le premier exposé synthétique d’une critique qui reste le fil conducteur de sa réflexion.
On retrouve dans sa démarche l’empreinte de Grandville de deux manières : trois de ses livres portent sur la couverture la marque du dessinateur ; et nombre de ses développements sont d’une certaine manière le prolongement d’une œuvre qui déroule sous nos yeux la métaphore de l’aliénation du monde moderne en même temps que le tableau d’un autre monde, ouvert sur l’utopie. Le Volvoce, cette extraordinaire créature que Grandville nous montre en train d’enlacer le monde, est en quelque sorte la Bête de l’apocalypse partout présente dans tous les interstices de notre société.

NOTE D’INTENTION
Prospectus en tête de l’édition de 1842
La définition du livre que nous publions aurait pu paraître embarrassante dans le temps où l’on s’inquiétait sérieusement de savoir si le Télémaque était ou n’était pas un poëme, si l’Esther était oui ou non une tragédie selon les règles d’Aristote. Mais aujourd’hui qu’il est à peu près reconnu que : tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux, nous laissons paraître notre livre sur la foi d’un adage aussi complaisant.
Dans l’œuvre que nous présentons au public, le dessinateur et les écrivains se sont inspirés d’une même pensée : pendant que Grandville crayonnait, le texte s’écrivait. Tout le monde connaît le genre créé par Grandville ; chaque artiste a sa spécialité, la principale gloire de cet esprit observateur sera toujours d’avoir su saisir les curieuses analogies qui existent entre l’homme et l’animal, et c’est justement qu’on l’a nommé le La Bruyère des animaux et le La Fontaine des dessinateurs. Cette publication vient après plusieurs autres dont son talent a fait le succès ; mais il y a des œuvres dans lesquelles se résume tout le talent d’un artiste, et celle-ci restera comme l’œuvre de sa prédilection. Jusqu’ici, en effet, son génie n’avait pas été complètement libre, puisqu’il avait dû traduire, avant tout, ses auteurs, vivre avec eux, à leur guise, et dans leur temps. Dans notre livre, au contraire, chacun de ses dessins est une création qui, tout en se liant au texte, ne laisse pas d’en être indépendante. Aussi pouvons-nous dire qu’il s’est surpassé dès qu’il a pu prendre notre époque corps à corps, et faire, de chacun des sujets qu’il traite, une peinture, moqueuse, il est vrai, mais fidèle, de nos habitudes, de nos ridicules et de nos caractères modernes. Les vignettes qui orneront notre publication formeront une galerie, ou, si l’on veut, une ménagerie qui eût éveillé toutes les sympathies du bonhomme.
Les acteurs une fois en scène, il restait à les faire parler. Les écrivains distingués qui ont associé leur plume au crayon de Grandville ont renfermé dans un cadre, dont l’idée première nous a paru sans précédent et tout à fait originale, le tableau gaiement sérieux de nos mœurs contemporaines.
Ils ont su éviter les voies usées et monotones de l’apologue et de la physiologie descriptive, et peindre sous une forme nouvelle et piquante les hommes par les animaux.
Maintenant à qui le livre s’adresse-t-il ? aux naturalistes ou aux philosophes ? à l’enfance ou à l’âge mûr ? aux hommes ou aux femmes ? Nous croyons pouvoir répondre que les naturalistes y trouveront une grande exactitude scientifique ; les philosophes, quelque peu de philosophie familière ; les petits et les grands enfants, des scènes intéressantes ; tous enfin, sous le personnage des animaux, et dans une mesure qui fera de cette publication un livre de famille, quelques-unes des vérités qui sont bonnes à dire en fait de morale, de philosophie ou de politique.
(p. 43-44)
Extraits de la préface :
Désormais l’image de l’oppression n’est plus celle du noble juché sur le dos du manant, mais celle de l’âne qui tire sa charge, alors que le conducteur lui indique la direction ; et si la bête de somme est chargée du même poids de servitude, tous les efforts du nouveau système de représentation visent à montrer que la liberté et le progrès sont au bout de sa peine, et qu’il ne saurait donc y avoir de révolte légitime contre le propriétaire, puisque tout est fait pour le bien de celui qui est soumis au harnais de la discipline et du métier. Tel est en effet le système de l’esclavage moderne auquel les Animaux sont tenus de se plier et de rendre hommage, et voilà pourquoi, par quelque côté que les auteurs s’attaquent aux ridicules et aux vices de l’Animal, c’est toujours cette société que leurs traits satiriques prennent pour cible.
Sous le travestissement des titres et des habits, ce sont les personnages de la bourgeoisie ordinaire qui se dindonnent, et Grandville les déshabille sous nos regards, les dépouille de la surcharge de parures et de chamarrures qui dérobent leur nudité. Et voilà dans le plus simple appareil cette nouvelle couche sociale avide de se montrer pour différente de ceux auxquels elle succède, alors qu’elle en hérite les difformités. Les Caricatures politiques des années 1830-1835 trouvent une source intarissable dans les us et coutumes de ce parc zoologique.
Les signes du pouvoir sont tissés dans les vêtements mêmes, et comme le régime qui s’est mis en place et gouverne les esprits est le fruit d’un escamotage, du premier grand détournement de sens qui ait eu lieu dans l’histoire, la dénonciation du mensonge, l’ironie mordante sont présentes à chacune des pages et sous toutes les plumes.
(p. 28)
Grandville ne reste pas prisonnier des thèmes qu’il explore. Ses créatures s’arrachent au texte, et c’est en cela qu’elles s’évadent de son temps pour venir hanter le nôtre et prendre corps dans notre société. La caricature contient la vérité d’une réalité que rien n’altère. Le Volvoce serait-il pour nous autre chose qu’un monstre antédiluvien s’il était la simple représentation d’une épidémie dont nous ne conserverions pas la trace mémorielle ; et quelle place occuperait dans notre imaginaire le « Génie féroce nommé Misocampe » ? « Vêtu d’un corset comme les hallebardiers du Moyen Âge, protégé par une robe verte d’une dureté de diamant, et doué d’une figure terrible, le Misocampe, espèce d’ogre, jouit d’une férocité sans exemple [1] » La vue de ce « féroce guerrier » ne rappelle pas seulement « les Espagnols de Fernand Cortez débarquant au Mexique ». Ce conquistador côtoie bien d’autres génies, aux armoiries déconcertantes, et qui, pour être vêtus plus discrètement, ne lui cèdent en rien quant à la férocité.
(p. 38)
Table des matières :
TOME I
TOME II
Éditions des Grands Champs, parution en janvier 2012
ISBN : 978-2-9540211-0-2
384 et 288 pages / 16,5 x 23,5cm / 48 euros
[1] « Les amours de deux bêtes », tome II.