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GLAT 1974-06a : Luttes de classe et luttes de quartier
Lutte de Classe - Juin 1974 / p. 1 - 4
5 août 2012 par eric

Ce texte [1] se distingue par une tentative de donner un fondement théorique à une problématique qui est généralement abordée au niveau de l’empirisme pur. Malheureusement, cette tentative ne résiste pas à un examen même superficiel.

Débarrassons-nous tout d’abord de problèmes qui ne sont pas réellement liés à la question examinée.

1/ Les luttes de quartier proprement dites n’ont rien à voir avec la constitution d’organismes de liaison inter-entreprises dans un cadre territorial donné. Un tel organisme peut s’étendre à une région, à une ville, ou se limiter à un quartier ou à une rue : c’est là une question tactique à résoudre sur le terrain, et qui ne doit rien aux conditions d’extraction de la plus-value ou au fonctionnement du marché capitaliste. Autrement, il n’y aurait de coordination que mondiale, car le monde est le seul cadre où le capital fonctionne réellement. Or il est bien clair que jusqu’au renversement du capitalisme tous les organes de lutte qui pourront se constituer n’auront qu’une compétence territoriale limitée, pour des raisons matérielles bien évidentes. Ce n’est pas pour autant qu’un organisme qui se trouve - accidentellement - avoir une compétence limitée à un quartier sera un organe de la lutte de quartier, si son activité de coordination s’exerce vis-à-vis des luttes menées dans les entreprises dudit quartier.

2/ L’auteur ne fait également que semer la confusion lorsqu’il évoque le cas où le lieu de production coïncide avec le lieu d’habitation. Il est alors bien évident que se réunir et lutter sur les lieux du travail ou dans le « quartier » est une seule et même chose. Mais il est parfaitement abusif d’extrapoler de ce cas très particulier au cas général où lieu de travail et d’habitation ne coïncident nullement.

Plus sérieuse, à première vue, apparaît l’argumentation selon laquelle la monopolisation du marché du logement - notamment par l’intervention de l’État - aurait pour effet de modifier les conditions d’extraction de la plus-value. Celle-ci étant désormais effectuée pour partie sur les lieux d’habitation des travailleurs, ne convient-il pas de s’y opposer comme on le fait par ailleurs au niveau de l’entreprise ? Mais l’analogie est tout à fait fallacieuse.

Il est vrai que dans l’immédiat le taux d’exploitation est conjointement déterminé par trois variables : productivité du travail, salaire et prix des marchandises consommées par les travailleurs [2]. Mais de ces trois variables, seules les deux premières sont fondamentales, la troisième étant en fait déterminée dans le processus de conversion de la valeur en prix de production. Ce processus ne subit que de faibles modifications, et non une mutation radicale, du fait de la monopolisation - quelle soit privée ou publique - de larges secteurs de l’économie. Avec ou sans concurrence au sein de chaque branche d’industrie, la poursuite de la valorisation du capital implique la péréquation des taux de profit, et l’État ne peut pas plus s’y soustraire, à la longue, que n’importe quel capitaliste individuel, sous peine de voir se bloquer l’accumulation. Il est donc faux que le monopole permette de fixer les prix à un niveau arbitraire, sans conséquences dommageables pour le fonctionnement du capitalisme. Le monopole permet, dans des limites bien définies, de s’assurer un surprofit, au détriment des autres capitalistes, il n’autorise nullement son heureux titulaire à se soustraire à la loi de la valeur.

Tout ce qui précède ne fait qu’exprimer la subordination fondamentale de sphère de la circulation à celle de la production, pierre angulaire de la lutte prolétarienne. C’est en effet la petite bourgeoisie qui met perpétuellement ses espoirs dans la taxation des prix, le crédit gratuit, et autres miracles circulatoires, auxquels le prolétariat ne se rallie que de manière tout à fait exceptionnelle, et uniquement dans la mesure où il n’est pas affranchi des influences petites bourgeoises. C’est donc avec satisfaction que l’on apprend que les lois historiques se sont vérifiées également à Milan, et que toutes les tentatives d’y susciter des luttes de quartier sur la question du logement se sont soldées par un échec retentissant.

On observera du reste que sur ce point l’auteur se contredit carrément, et que son texte constitue à lui seul sa propre réfutation. Tout d’abord, il nous informe que le prolétariat n’a pas manqué, au grand dam d’Engels, de mener à Milan comme ailleurs les luttes les plus héroïques sur la question du logement, après quoi, non seulement il montre qu’il n’en est rien, mais encore il explique pourquoi il ne saurait être ainsi.

L’appel au pur volontarisme pour surmonter cette contradiction ne fait que souligner l’incapacité à analyser les rapports sociaux réels. Non, cher camarade, il ne dépend nullement de ton intervention que les prolétaires « puissent et doivent être réunis » afin que « se forme et se consolide leur conscience de classe ». Tous ces beaux résultats, bien sûr très souhaitables seule l’action du capital est capable de les obtenir, le rôle des militants étant sensiblement plus modeste. Il convient donc de se demander dans quelles conditions l’action du capital a pour effet de constituer le prolétariat en classe et de développer sa « conscience ».

Poser cette question, c’est déjà y répondre. Il est clair que c’est exclusivement sur les lieux de la production que le capital se voit contraint de rassembler les prolétaires et d’en organiser lui-même la coopération à grande échelle. Partout ailleurs - et les nombreux exemples cités dans le texte ne font qu’illustrer cette réalité - le capital organise la dispersion et l’isolement des travailleurs, avec une force irrésistible à laquelle une poignée de militants serait bien en peine de s’opposer. L’absence de toute lutte réelle sur le plan du quartier - en dépit des innombrables groupuscules qui s’emploient à les susciter - est donc aussi peu étonnante que l’existence - même en l’absence de toute agitation artificielle - de la lutte ouvrière dans l’entreprise.

Il est donc faux, malgré les apparences, que le prolétariat que l’on trouve dans les quartiers soit le même que celui qui lutte dans les usines. Sans doute, les individus sont-ils physiquement les mêmes, mais ils n’ont la qualité de prolétaires que dans la production. Sortis de là, rien ne les distingue des petits bourgeois auprès desquels ils vivent dans les grands ensembles, et c’est bien pourquoi ils se comportent exactement comme eux sur le plan de l’habitation, au grand désespoir des gauchistes. À noter du reste qu’il n’est pas exact que les logements soient attribués sur une base de classe : ils le sont en fonction du revenu, ce qui n’est pas la même chose.

On peut également approcher la question sous un autre angle, en se demandant de quelles armes les prolétaires disposent pour atteindre leurs objectifs immédiats. Au niveau de l’entreprise, la réponse ne fait pas de doute : ce qui limite l’exploitation, c’est le refus collectif de vendre la force de travail, ou les restrictions opposées à son usage. Mais au niveau du quartier ? Il est dommage que dans le texte ce problème ne soit même pas effleuré, la discussion s’en trouverait facilitée.

Force est donc de s’appuyer sur les quelques exemples échappés à la vigilance de l’auteur. Il semblerait que l’arme principale soit la grève des loyers, vieux serpent de mer que les tournants de la crise du capitalisme ramène périodiquement sur le rivage. Mais qui ne voit immédiatement qu’une réelle grève des loyers implique de manière quasiment automatique le choc frontal avec l’appareil d’État, autrement dit une situation pour le moins pré-révolutionnaire, qui ne semble pas, jusqu’à plus ample information, être celle où l’on se trouve actuellement ? Et qui ne voit, d’autre part, qu’il n’existe aucune augmentation du loyer (comme, du reste, aucune augmentation d’un prix quelconque) qui ne puisse être immédiatement compensée par une hausse suffisante du salaire, que la classe ouvrière est en mesure d’imposer sans sortir de la production et sans avoir à résoudre les incroyables problèmes d’organisation que l’auteur du texte veut à toute force lui faire endosser ? Croit-on les ouvriers suffisamment idiots pour aller chercher un marteau-pilon quand il s’agit tout au plus de casser une noisette ? Le prolétariat ne se pose que les problèmes qu’il est capable de résoudre, et étant d’un naturel paresseux, il cherche à le faire aux moindres frais, de la manière la plus simple.

Ceci étant, existe-t-il d’autres moyens d’action au niveau du quartier ? Nous ne les connaissons que trop : pétitions et manifestations en tout genre, toute la panoplie du parfait petit réformiste, dont le texte montre fort bien la totale et irrémédiable inefficacité. Reste à comprendre que cette inefficacité n’est pas conjoncturelle mais nécessaire, car elle prend sa source dans les rapports sociaux qu’implique ce genre d’activité.

Ce qui fait la force du prolétariat sur les lieux de production, c’est que la lutte d’une part résulte des conditions matérielles créées par le capital, et d’autre part a pour effet de développer au sein du prolétariat de nouveaux rapports sociaux, tendant au communisme (la fameuse autonomie). Rien de cela n’est vrai au niveau du quartier ; les conditions matérielles sont éminemment défavorables à une action collective quelconque, et le genre d’activité qui peut éventuellement avoir lieu n’a pas pour effet de développer l’autonomie prolétarienne, mais au contraire de mettre les prolétaires atomisés à la remorque de la petite bourgeoisie, qui se trouve là comme un poisson dans l’eau, alors qu’elle est évidemment absente des luttes dans la production. La relation bien connue entre l’agitation populiste au niveau du quartier et l’électoralisme [3] n’est donc pas le fruit du hasard ou d’une orientation erronée, mais le fidèle reflet de la nature de classe de ces activités, qui n’ont rien de prolétarien.

Inutile donc de gaspiller son temps et son énergie pour inventer des méthodes inédites d’agitation et de lutte dans les quartiers. Ce n’est que dans une phase avancée de la crise révolutionnaire que la lutte peut et doit déborder des usines dans l’ensemble de l’espace social. À ce moment-là, toutefois, il ne s’agit plus de logement ni de loyers, mais de bien autre chose. Dans ces conditions, parler de « lutte révolutionnairement victorieuse » peut avoir un sens. En parler, comme le fait le texte, à propos d’on ne sait quelle agitation réformiste, c’est se moquer proprement du monde.

[1] Observations sur les « Notes sur les luttes de quartiers » (texte publié dans « Lutte de Classe », mai 1974).

[2] Voir à ce sujet le numéro de juin 1971 de « Lutte de Classe », reproduit dans la brochure « Contre le courant » (envoi contre 3 Fr. en timbres).

[3] Fort bien illustrée dans le numéro 1 de « Senza Padroni », par l’exemple de « Lotta continua » (Cf. « Lutte de Classe », janvier 1974).

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