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Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
L’Echo de la Fabrique
Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
La Révolution prolétarienne
Revue fondée par Pierre Monatte en 1925. Le site publie un grand nombre d’articles de la période "historique". La publication se poursuit...
La Bataille socialiste
Site de ressources documentaires sur le patrimoine socialiste. Suit l’actualité des parutions, publie certains articles en ligne et propose des documents concernant le mouvement ouvrier de la première moitié du XXe siècle principalement.
GLAT 1974-12b : Luttes d’usines et luttes de quartier
Lutte de Classe - Décembre 1974 / p. 9 - 19
2 septembre 2012 par eric

Sous ce titre, le supplément au n° 4 de Collegamenti publie la réponse de camarades du Centre Communiste de Recherches sur l’Autonomie Prolétarienne (CCRAP) au texte « Luttes de classe et luttes de quartier » paru dans Lutte de Classe de juin 1974 [1].

Entre temps, le problème avait été abordé dans un cadre plus large dans un texte publié dans le numéro de septembre-octobre de Lutte de Classe (« Les rapports sociaux communistes »). Plus que d’une question de tactique politique, il s’agit, en effet, du problème fondamental de la définition de l’exploitation et, à partir de là, de la capacité révolutionnaire du prolétariat. C’est sur ce terrain, semble-t-il, que la discussion mériterait d’être approfondie.

De même, les problèmes complexes que pose l’analyse de la composition actuelle de la classe prolétarienne - brièvement évoqués dans le texte des camarades du CCRAP - devraient être abordés à partir d’une vue d’ensemble du fonctionnement du système de production, et non de notations impressionnistes sur la multiplication des catégories de travailleurs plus ou moins « marginalisés ». Il semble douteux qu’une analyse globale de la formation de la plus-value dans les pays avancés aboutisse à mettre au premier plan ces couches périphériques plutôt que le « noyau dur » formé par les ouvriers directement productifs de la grande industrie taylorisée (dont font du reste partie aussi bien les ouvriers noirs des États-Unis que les ouvriers immigrés en Europe occidentale, ni les uns ni les autres ne pouvant à proprement parler être classés parmi les marginaux).

INTRODUCTION : ÉTAT ET CAPITAL DANS LA QUESTION DU LOGEMENT

Il nous semble utile de débarrasser la discussion d’un malentendu fondamental ; selon nous, l’intervention de l’État dans la construction n’a pas pour objet de former un monopole à son profit dans ce secteur, ni de réaliser un profit immédiat en tant qu’entrepreneur, mais plutôt de régulariser le marché de la construction et de programmer les structures urbaines en vue du contrôle politique et militaire de la grande ville.

La persistance de l’insubordination de classe a rendu difficile pour le capital le rétablissement de l’équilibre entre le coût de la force de travail et le taux de profit. Il s’agit, pour le capital, de faire face à ces nouveaux coûts à l’aide de nouveaux mécanismes de production et de gestion. Plus précisément, en ce qui concerne les quartiers et la consommation, le problème est de créer des voies sûres de circulation de la marchandise (aller) et de l’argent (retour), en évitant une dispersion excessive ; on modifie donc la production ; qui devient toujours plus uniforme, toujours plus concentrée, toujours plus industrialisée (disparition de la production artisanale, contrôle des petites usines), et on modifie aussi lés marchés (extension des supermarchés, rationalisation de la vente au détail).

L’intérêt des groupes capitalistes les plus avancés est de gérer directement le marché de la construction en rationalisant ce secteur de manière à obtenir un flux considérable et constant de fonds : c’est la tâche des sociétés financières dépendant des principaux groupes, telle la société Gabetti pour la Fiat.

Au cours des dernières années, le processus de concentration s’est poursuivi, aboutissant à la formation d’un oligopole dans le secteur du logement.

Ce processus a deux conséquences directes : la première est la hausse du loyer moyen, dépassant dans certains cas 100 %, de sorte que dans le cas des locations nouvelles le loyer représente 40 à 50 % du salaire ouvrier, d’où les difficultés de paiement du loyer, les auto-réductions et grèves du loyer et les expulsions qui s’en suivent ; la deuxième conséquence, liée au mécanisme de la concentration, c’est la réduction du nombre des petits et moyens propriétaires de logements, qui entraîne elle aussi une augmentation notable des loyers et des expulsions.

Les loyers augmentent en dépit du blocage (loi interdisant aux propriétaires d’augmenter le loyer des locataires dont le revenu est inférieur à 4 millions de lires ; introduite en 1948, cette mesure a été prorogée à maintes reprises, en dernier lieu jusqu’à fin 1974) ; en fait, le propriétaire tourne la loi, soit en augmentant les charges (concierge, chauffage, nettoyage, etc.), soit en augmentant le loyer lors d’un changement de locataire. Le mécanisme de la concentration consiste dans l’acquisition, par les sociétés immobilières, de vieux immeubles qu’elles modernisent, puis revendent par appartements. Bien entendu, les anciens locataires ne sont pas toujours en mesure d’acheter leur appartement, et sont donc expulsés vers un logement qui sans aucun doute sera plus cher que le précédent ; ou encore, ils acceptent d’acheter leur logement, dont ils deviendront propriétaires au bout de 20 ou 30 ans, moyennant des annuités plus élevées qu’un loyer.

Dans les cas les plus voyants, les sociétés immobilières démolissent des quartiers entiers du centre de la ville, expulsant les prolétaires vers la banlieue, ce qui leur cause de multiples désagréments et augmente leurs frais de transport.

L’État, pris dans sa fonction de rationalisateur et défenseur des intérêts globaux du capital, tend à programmer les conditions de reproduction de la force de travail, et en particulier l’organisation urbaine. Mais sa fonction de médiateur et d’amortisseur a été gênée et perturbée, aussi bien par la persistance des luttes prolétariennes, que par la crise qui en est résultée, et qui a été amplifiée par l’affrontement des groupes capitalistes (précisons que par groupes capitalistes nous n’entendons pas seulement les groupes privés de type classique, mais aussi les entreprises publiques étroitement liées à l’administration de l’État elle-même, à la classe politique et aux clientèles parlementaires). Cette lutte interne de plus en plus aiguë ne comporte pas d’issue immédiate, et contraint l’État à détourner des fonds initialement destinés à des réformes (comme celle du logement) vers des fonctions de contrôle administratif et militaire (ainsi, financement de groupes capitalistes, augmentation des effectifs de la police, financement des partis politiques etc.).

En ce qui concerne l’idée que la grève des loyers comporterait un choc militaire immédiat, on doit observer que l’extension de cette forme de lutte dans les quartiers populaires de Milan se fonde entièrement sur le rôle d’amortisseur joué par l’État, avec toutes les ambiguïtés que cela implique sous l’angle du démocratisme, mais aussi avec une claire démonstration de l’aptitude du prolétariat à suivre intelligemment la ligne de moindre résistance au capital.

En conclusion, au cours des dernières années la construction d’habitations populaires par l’État a été bloquée, de sorte qu’au total l’offre de logements à des prix accessibles aux prolétaires a diminué ; le secteur privé, par contre, tend à construire des logements de luxe, à concentrer dans ses mains le marché, et à laisser vacant de nombreux appartements (40 000 rien qu’à Milan) pour faire encore monter les prix. Pour le prolétariat, ces tendances se traduisent par la difficulté de trouver un logement, par l’expulsion vers la banlieue, par l’augmentation des loyers.

Il est vrai que l’article que vous aviez critiqué pouvait sembler soutenir l’hypothèse d’une monopolisation, au sens classique, du marché du logement par l’État et de ce fait prêter à équivoque ; ce que le camarade voulait souligner, c’est le passage d’un marché libre, avec extrême dispersion des propriétaires de logements, à un marché conditionné ou rigide, comprenant d’une part l’État (habitations populaires à bas loyers) et d’autre part les oligopoles (logements de luxe, chers), ne laissant aux prolétaires guère de liberté de choix.

CLASSES ET COUCHES SOCIALES

Un autre point susceptible de prêter à équivoque, c’était l’hypothèse mise en avant par notre camarade de la création d’organismes autonomes de quartier résultant d’une sorte de volontarisme subjectif, fruit de son expérience précédente au sein de l’Union des Locataires.

En fait, par delà des appréciations tactiques qui se sont révélées en partie inexactes, l’article contenait une idée essentiellement correcte, à savoir que continuerait à exister et à se développer un mouvement de lutte sur le terrain de la consommation, posant le problème de la création de structures organisationnelles adaptées à cet affrontement. Ce sont en fait les besoins de restructuration du capital qui fournissent les conditions réelles et objectives du développement de ces luttes.

Pour l’essentiel, les formes de lutte pratiquées dans les quartiers sont de deux sortes :

1)Grève ou auto-réduction du loyer

Cette forme de lutte est généralement pratiquée par les habitants des quartiers populaires, comprenant d’un point de vue de classe des ouvriers d’industrie et de petits employés (du secteur public ou privé), c’est-à-dire la partie inférieure de la classe moyenne, et enfin des secteurs marginaux (artisans, forains).

2)Occupations d’immeubles

Effectuées individuellement, collectivement ou en masse. Elles sont le fait, soit des sans-logis, prolétaires qui par suite de leur arrivée récente se retrouvent dans les centres d’hébergement ou cohabitent avec d’autres familles (exclus sociaux), soit d’ouvriers d’industrie habitant les bidonvilles de la banlieue de Milan, ou qui se voient expulser faute de pouvoir payer leur loyer.

Ces luttes se sont développées et ont pris peu à peu le caractère d’un véritable mouvement qui, bien que n’impliquant pas seulement le prolétariat « à l’état pur », lui pose toute une série de problèmes théoriques et organisationnels. Pour apprécier ce type de mouvement, il ne s’agit pas d’en faire une description sociologique générale, mais de l’envisager du point de vue précis de l’intérêt du prolétariat. Le problème n’est donc pas que la lutte serve uniquement le prolétariat, mais qu’elle soit pour lui une occasion de croissance ; si dès lors un mouvement historique entraîne l’adhésion d’autres couches sociales, cela peut avoir des effets positifs ou négatifs selon les intérêts des ouvriers et aussi selon la situation.

L’AUTONOMIE PROLETARIENNE n’est pas une série de principes plus ou moins justes, mais un rapport de forces que le prolétariat réussit à établir à partir d’une compréhension, même minime, de son antagonisme vis-à-vis du capital.

LE RAPPORT ENTRE PROLÉTAIRE-PRODUCTEUR ET PROLÉTAIRE-CONSOMMATEUR

Il est clair que la lutte de classe a comme terrain principal d’affrontement celui de l’usine, mais ceci n’implique pas qu’il soit le seul, que ce soit dans une période où l’affrontement de classe est ouvert et généralisé, ou quand il apparaît sous une forme localisée et fragmentaire. Nous estimons, en effet, que la fameuse « conscience de classe » que le prolétariat acquiert dans la lutte d’usine ne disparaît pas au cours des autres moments de son existence et qu’au contraire elle émerge aussi dans les diverses occasions d’affrontement avec le capital. En fait, les prolétaires ne sont pas seulement fonction de la production, mais par leur lutte ils créent des structures matérielles et intellectuelles qui permettent à la lutte de se développer, sans être nécessairement liée au développement de la production.

Ce qui forme la « conscience de classe », ce n’est pas seulement l’exploitation subie dans la production (procès et méthodes de travail) mais aussi l’appréciation du prolétariat quant à la possibilité qu’il a de vivre à l’aide du salaire reçu, ou plutôt à l’aide des divers moyens sur lesquels il croit pouvoir compter pour se maintenir en vie au niveau qu’il juge opportun (il ne s’agit pas ici de porter un jugement sur ce niveau, pour préciser dans quelle mesure il est réel, et dans quelle mesure il reflète l’idéologie dominante). Il est clair que deux ouvriers du même atelier peuvent apprécier différemment un salaire identique, selon leur situation de famille (nombre d’enfants, femme qui travaille ou pas), d’éventuelles sources de revenu autres que le travail (propriété d’une maison, d’un bout de terrain, activités extérieures), des rapports sociaux où ils sont impliqués (plus ou moins grande connaissance de la ville, selon que l’on est travailleur local ou immigré, possibilité d’adaptation physique et psychique au travail, rapports familiaux, etc.), et il s’en suit qu’en présence d’une hausse des prix la même demande d’augmentation ne les satisfait pas de la même manière.

Si cette analyse peut sembler sociologique, et donc dépourvue de signification de classe et d’implications organisationnelles, on peut l’étayer en rappelant les événements de cette année : fin février, à la suite du décret gouvernemental augmentant l’essence, les ouvriers de l’Alfa Roméo à Milan, et ceux de la Fiat à Turin, se mettaient spontanément en grève et entretenaient pendant plusieurs jours une agitation liant la lutte autour de l’accord d’entreprise à l’augmentation du coût de la vie. À l’Alfa Roméo, le mois suivant, l’action ouvrière débouchait sur l’appropriation de produits alimentaires effectuée, au cours d’un défilé de grévistes, au détriment d’un supermarché. Une autre usine, elle aussi engagée dans la lutte autour de l’accord d’entreprise, la Sit-Siemens, restait pour l’essentiel à l’écart de ce type d’agitation tendant à relier l’usine au quartier. Le prolétariat de l’Alfa Roméo se compose en majorité d’immigrés du Sud, ayant peu de liens avec la ville ; le prolétariat de Siemens se compose pour 50 % de femmes (qui pour l’essentiel ajoutent leur salaire, en tant que femmes ou filles, à des salaires déjà perçus dans leur famille) et compte peu de méridionaux récemment immigrés on comprend donc que ce soit l’Alfa et non la Siemens qui ait entrepris une lutte de ce genre.

Nous entendons par là affirmer que la dispersion et l’isolement que le « capital organise dans les quartiers avec une force irrésistible » se répercutent ensuite au sein des usines, où les divers ateliers et les diverses entreprises font preuve, dans la lutte, d’une conscience et de comportements différents.

Il ne suffit donc pas que les ouvriers soient réunis et coordonnés par le travail sur les lieux de production, alors qu’ils sont divisés, non seulement par les fonctions et les catégories, mais aussi par des situations sociales différentes qui les conduisent à apprécier différemment le montant et la fonction de leur salaire.

Il nous semble au contraire que dans la pratique des luttes prolétariennes l’appréciation du niveau de vie, des conditions sociales de logement, de l’alimentation, des transports, des rapports au sein des quartiers, jouera un rôle croissant aux côtés de celle qui concerne l’exploitation, les conditions de travail, les fonctions, etc., en ce sens que les luttes d’usine pourront démarrer à partir des besoins ressentis dans les quartiers, et les luttes de quartier se lier et se mêler à celles des usines (les syndicats, qui ont flairé le danger, tentent de le prévenir en introduisant dans les revendications d’usine des points qui concernent les coûts sociaux, ainsi dans les derniers accords d’entreprise, la cotisation patronale inter-usines pour la construction de crèches locales, ou la formation d’organismes pour le transport des banlieusards).

Plutôt que de penser que le prolétariat, en dehors de l’usine, se comporte comme « consommateur », à l’égard d’autres couches subalternes et de tirer à côté de la cible, il vaut mieux changer l’angle de tir et considérer que dans le quartier (logement, prix, rapports sociaux, etc.), le prolétariat subit sa propre reproduction comme prolétaire-producteur ; l’objectif sera alors d’essayer d’unifier politiquement et organisationnellement les comportements essentiellement subversifs à l’usine avec ceux qui apparaissent petit à petit dans les quartiers. Il nous semble que c’est dans l’intérêt du capital qu’existe la division du prolétariat, non seulement en couches mais en rôles, l’un de prolétaire-producteur exploité et opprimé dans l’usine, l’autre de prolétaire-reproducteur de soi-même, tout entier tendu vers l’intégration et l’abandon aux douceurs de la consommation ; ce sont du reste des théorisations de cette sorte qui ont servi à justifier les comportements organisationnels tendant à figer la classe en dehors de la pratique effective de sa lutte.

C’est au contraire, comme nous l’avons déjà indiqué, le mouvement même du capital qui crée les conditions de l’unification de ces deux aspects de vie des prolétaires, de la fusion de leurs rôles. Si jusqu’à présent ce mouvement historique a progressé avant tout sur la question concrète du logement, il existe au niveau des luttes des indications de sa possible consolidation et de son extension à l’ensemble des prix et des services sociaux.

À une organisation sociale (usine-ville) de plus en plus totale, planifiée, coordonnée, qui s’introduit dans les moindres moments de la vie quotidienne et laisse de moins en moins de marges personnelles de récupération, il est logique et inévitable d’opposer des luttes de plus en plus globales.

VOLONTARISME ET RÉFORMISME

Les conditions d’intervention dans les quartiers sont donc réelles et non volontaristes. Autre chose le fait de privilégier ou même de rendre exclusive l’action organisationnelle de quartier par rapport à celle d’usine. C’est essentiellement ce qu’ont fait les groupes au cours des dernières années : par-delà les vernis idéologiques de toute sorte, leur pratique effective a été le « quartiérisme », subdivisé en agitation étudiante, antifascisme militant et syndicalisme de locataire.

Portés par la vague des luttes étudiantes de 1968-1969, les groupes la dirigeaient d’abord vers les usines pour y porter la théorie et l’organisation « révolutionnaires » puis, une fois la vague brisée sur les difficultés politiques rencontrées devant les portes des usines, ils en guidaient le reflux vers les quartiers où ils furent en mesure de remplir le vide politique laissé par le réformisme parlementaire. Ce mouvement de flux et de reflux fut déterminé moins par des choix théoriques ou des appréciations tactiques que par l’origine sociale même des étudiants, qui les pousse à intervenir sous des formes d’assistance ou d’éducation, souvent dérivées de pratiques paroissiales.

Ce « cours nouveau » des groupes a produit un type particulier de militant, le quartiériste, qui se présente sous deux formes fondamentales :

a)celle du syndicaliste du logement défenseur des opprimés et porteur de la bonne nouvelle ;

b)l’anti-fasciste militant organisé en service d’ordre dans cette fonction particulière.

Dans les deux cas, et par-delà l’utilité parfois indubitable, de certaines activités, c’est l’organisation « globale », pré-constituée, qui détermine l’activité, et non l’inverse.

Ridicules et pénibles sont le marasme et la confusion idéologique qui caractérisent une frange de militants étudiants/petits-bourgeois et qui la conduisent d’une part à recouvrir son activité politique du déguisement héroïque du guévarisme et à affronter avec la lance de Don Quichotte les CRS armés jusqu’aux dents ; et d’autre part à assimiler pour l’essentiel la théorie à une nouvelle religion, ce qui leur permet de se relier à l’ancienne pratique des catholiques pratiquants (que beaucoup d’entre eux ont été) organisés dans les mouvement de jeunesse confessionnels d’avant 1968. Si l’on observe en outre qu’un militant de groupuscule, une fois entré dans son rôle de cadre de l’organisation, perd tout naturel et toute spontanéité dans ses rapports avec les camarades et les prolétaires, son aliénation est complète.

Du côté des réformistes parlementaires, on peut relever une tentative d’extension de leur pouvoir par le contrôle d’organismes tels que l’IACP [2], qui selon eux constituerait une victoire ouvrière.

Dans leur course à la conquête d’une plus grande part du pouvoir, les réformistes (PC , PS et Syndicats) et les néo-réformistes qui les soutiennent (groupes extra parlementaires) voient dans la gestion « démocratique » de l’IACP un pas en avant vers le contrôle total de la classe ouvrière et la participation au pouvoir. Il est donc clair que l ’action directe et de masse des prolétaires en faveur de leurs propres intérêts matériels constitue, non seulement une attaque contre le capital, mais encore une critique pratique de l’impuissance des réformistes à défendre même les intérêts immédiats de la classe, puisqu’elle démontre la possibilité d’obtenir de meilleurs résultats par l’action autonome, plutôt qu’en s’adressant à tel ou tel parti.

TENDANCES ACTUELLES

Les mesures « anti-crise » de ces dernières années ont crée des conditions plus favorables pour les luttes de quartier, comme pour les luttes d’usine. Le premier résultat en a été le mouvement d’occupation de logements, qui de janvier à mai a intéressé diverses villes italiennes (Rome, Naples Gènes, Milan). Ce mouvement n’a pas atteint son objectif matériel, le logement (il n’y a eu qu’un décret-loi sur la construction) mais n’a pas pour autant épuisé son potentiel de lutte et ses problèmes. Dans son déroulement, il a démoli de vieilles hypothèses organisationnelles ; d’autre part, il a montré que le prolétariat n’est pas disposé à subir sans réaction les mesures anti-« crise » ; le feu continue à couver sous la cendre.

Examinons à grands traits les deux aspects : les hypothèses organisationnelles et les traits réels du mouvement.

En premier lieu, le tableau de la gauche s’est modifié pour s’adapter à la nouvelle situation. Du point de vue syndical :

1) Le SUNIA (Syndicat unitaire national des locataires) est partisan de la « stricte » application des lois ; les luttes visent à l’application des lois existantes, l’objectif du « juste loyer » sera atteint au moyen de pétitions et de la présence des partis au Parlement.

À Milan s’est formé, à partir de la FIM (Fédération unitaire des métaux - NdT) un para-syndicat qui se pose en coordinateur des luttes futures et en fournisseur de clientèles groupusculaires. En d’autres termes, il se fixe, très habilement, la tâche d’absorber les capacités de mobilisation des groupes, qui de leur côté n’en demandaient pas davantage. Pour eux, le problème principal est d’établir des liens solides avec les syndicats, qui de leur côté devraient les emmener à la table des négociations avec le pouvoir : la « maturité politique » de ces messieurs les conduit à avoir des visions, et les condamne à une impuissance absolue. Les groupes, eux aussi, ont formé un inter-groupe pour le logement ; l’Union des locataires s’est scindée, une partie étant phagocytée par Avanguardia Operaia, l’autre restant au moins de la vieille garde, vouée exclusivement aux quartiers : on commence par rompre, puis on se pose le problème de la réunification.

2) Les partis parlementaires tentent de créer des comités de quartier, ayant essentiellement deux objectifs : leur fournir une clientèle (ce qui confirme l’observation faite par le GLAT quant au rapport entre agitation populiste et électoralisme) au travers d’une série de conseils aux locataires et de la pratique de réunions consacrées à des thèmes partisans (référendum, etc.) et, d’autre part, occuper au moyen d’une « pratique sociale » leurs jeunes, qui autrement seraient la proie des groupes.

Il convient de noter la différence entre les deux comportements ; le second représente une stratégie à court terme, c’est le premier qui s’insère dans la tendance historique imposée par le développement des luttes prolétariennes la formation de « partis réels », ou d’agrégats réels tels que le parti-syndicat, le parti-Confindustria (équivalent italien du CNPF - NdT), le parti-Banque d’Italie - tandis que les partis parlementaires se voient de plus en plus vidés de leurs fonctions de législateurs. Le développement de l’autonomie de classe contraint les forces en présence à prendre des formes se rapprochant de plus en plus de celles du mouvement des choses réelles : le Parlement est sublimé, la nouvelle forme de la gestion sociale se situe au niveau des grands agrégats sociaux (la dernière « crise » gouvernementale en est la démonstration).

En ce qui concerne le second aspect, celui du comportement de la classe, nous croyons pouvoir affirmer que, comme tous les mouvements, celui qui tendait à l’occupation de logements a représenté pour une fraction importante de la classe une expérience de lutte généralisée, susceptible désormais d’être une référence, une pratique directe dont on peut se réclamer ; les conditions d’une reprise des luttes existent, mais on peut prévoir que les formes de lutte et d’organisation seront autres (après la défaite politique subie dans le mouvement d’occupation, les groupes n’auront plus envie de stimuler des luttes de ce genre, et les prolétaires, de leur côté, ne seront pas disposés à s’en remettre aux « intelligences politiques » des groupuscules ; l’exemple d’un centre d’hébergement, qui l’an dernier décidait de procéder à une occupation excluant les groupes, après avoir mêlé des actions avec eux au cours des années précédentes, est éclairant). Ce n’est donc pas, pour le prolétariat, une perte de temps et d’énergie d’inventer des méthodes inédites d’agitation et de lutte dans les quartiers, mais une nécessité concrète.

En conclusion, la concentration oligopolistique et les mesures de réorganisation créent un trou dans le tissu social de l’organisation capitaliste, dont capital et syndicats s’efforcent de recoudre la trame. Une fois terminée l’opération de concentration, et la péréquation du taux de profit, les loyers eux aussi seront redevenus « supportables », mais entre temps les prix et les loyers augmentent, sans toujours être compensés par une augmentation immédiate des salaires. Son fameux niveau de subsistance, la classe le conquiert aussi dans les quartiers, mais ce n’est pas son seul objectif, et tant que le trou n’a pas été comblé il peut donner passage à de nouvelles expériences prolétariennes.

POST SCRIPTUM : L’AUTONOMIE PROLÉTARIENNE ET LA FORCE DE TRAVAIL

Lorsqu’on parle d’organismes autonomes on risque toujours de les identifier aux seuls « organismes d’usine », surtout lorsque, comme ce fut le cas en Italie, l’autonomie organisée est née et s’est développée, tout d’abord, à partir d’une critique des groupes « extérieurs » effectuée par les organismes « internes » d’usine, et ensuite seulement s’est dotée d’une pratique politique et organisationnelle effectivement différente.

Cette manière de poser le problème risque d’être, au moins pour quelque temps, une source d’équivoques, surtout tant que n’aura pas été résolu, au sein de ce que nous appelons « zone de l’autonomie » le problème des rapports avec les camarades qui, ayant fait l’expérience d’un groupe ou d’une fraction de groupe, tendent à reproduire des structures et des méthodes de travail et d’organisation typiques de l’hypothèse dirigiste et hiérarchique.

Par « extérieur » et « interne » nous entendons extérieur et interne à une situation de classe, et non simplement extérieur ou interne au travail dans une usine ; il ne s’agit donc pas d’opposer aux groupes « extérieurs » à la lutte de classe l’usinisme, mais de construire une présence directe et réelle partout où existe l’antagonisme entre le capital et la force de travail. La tâche consiste donc à saisir la complexité des procès de formation, de reproduction et d’agrégation de la force de travail au travers du changement et de la rénovation de la production et des processus productifs. Le problème, en somme, est de ne pas reproduire avec un simple changement de signe le procès de l’organisation capitaliste (la grande usine comme centre, et autour le reste de la société) mais de reparcourir les procès de formation de la force de travail, d’en suivre les mouvements, d’en comprendre l’impact sur les structures productives. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut concrètement comprendre la nature contradictoire du prolétariat, à la fois fonction subalterne et négation de la production capitaliste.

Ce problème nous semble présenter deux aspects fondamentaux : le premier, qui concerne le procès de la production, comprend le travail d’usine, et à ses côtés toute une série de travaux marginaux ou sous-travaux ; le second, qui concerne l’ensemble du procès du capital et de la production, implique, dans le long terme, la formation et la composition de la classe tout entière.

Sur le premier point, les travaux marginaux (travail noir, travail clandestin, travail saisonnier, contrats à terme, travail à domicile, travail à temps partiel) font comprendre le rôle de larges couches prolétariennes, à moitié exclues et pourtant essentielles pour le procès de l’accumulation. La grande usine elle-même, en tant que pôle d’extraction de la plus-value, apparaît comme profondément intégrée dans un réseau productif, et non pas comme opposée à mille formes d’exploitation apparemment arriérées, mais qui lui sont liées.

L’expérience du mouvement ouvrier dans les pays capitalistes avancés montre comme type extrêmement important celui du prolétaire « marginal », qui accomplit toute une série de tâches (travail saisonnier, apprentissage, travail à domicile, etc.) très mobiles et interchangeables, et qui « suit » le travail le long des voies de communication produites par le développement industriel. Ce secteur de la classe a produit et continue de produire des formes d’organisation correspondant aux contradictions particulières de son existence (l’IWW des premières décennies du siècle a été l’illustration la plus évidente de cette affirmation). Mais les années 1960 et 1970 ont vu, elles aussi, apparaître des luttes de prolétaires marginaux (les noirs d’Amérique, de larges secteurs de l’émigration en Europe) avec leurs caractéristiques propres. Réduire l’organisation possible de la classe aux groupes d’usine autonomes signifie donc sous-estimer les articulations réelles du mouvement ouvrier, réduire le prolétariat à l’image de l’ouvrier-producteur, sans en saisir la nature de force de travail, non nécessairement liée au travail physique et à des rapports stables. C’est en somme risquer de tomber dans une conception conseilliste (l’ouvrier-producteur qui lutte dans son usine et ne s’organise qu’en son sein) alors que la lutte de classe pose le problème de l’unification des divers secteurs du prolétariat.

Sur le second point, par contre, on doit observer que le cadre où se déroule aujourd’hui la lutte de classe en Italie est celui d’un pays où l’action même du prolétariat a eu une profonde incidence sur l’organisation du capital : d’où le besoin qu’éprouve celui-ci de se « réorganiser » en modifiant aussi bien la production (passage de produits aujourd’hui moteurs à d’autres) que les systèmes et procès productifs (pour contrôler le déploiement effectif de la force de travail).

Ainsi, en modifiant le cadre où le prolétariat s’était donné des niveaux efficaces d’organisation, le capital s’efforce de les anéantir et, en changeant la composition même de la force de travail, il tente de briser la continuité organique entre les cycles de lutte successifs. Exemples concrets de réorganisation : l’exode des capitaux vers le Sud ; cycle mécanique et cycle chimique ; absorption ou contrôle des usines petites ou moyennes. Quelles seront les répercussions de tout cela sur le comportement et la composition du prolétariat ?

(Ces dernières notes n’ont nullement la prétention d’être exhaustives, elles ne sont qu’un point de départ pour un examen plus approfondi de la situation, et ont sans nul doute besoin d’un développement plus long et plus approfondi.)

[1] Le supplément à Collegamenti reprend également le texte « Luttes de classe et luttes de quartier, de même que le texte qui avait constitué le point de départ de la discussion (« Notes sur les luttes de quartier », paru dans Lutte de Classe de mai 1974). La correspondance destinée au CCRAP doit être adressée à : Marco Maiolani - C.P. 4046 MILAN. Outre le bulletin mensuel Collegamenti, le CCRAP diffuse des brochures et plusieurs journaux ou bulletins d’entreprise provenant notamment d’ALFA ROMEO et du complexe pétro-chimique de PORTA MARGHERA.

[2] Équivalent italien de l’Office des H.L.M. (N.d.T.)

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