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mercredi 28 juin 2017
   
Brèves
« Lutte de Classe » (GLAT) - Série complète !
samedi 27 octobre
La couverture chronologique de la revue du GLAT, Lutte de Classe, a été considérablement étendue (premier numéro de mars 1964) et comprend maintenant un renvoi sur une version numérisée des 128 numéros !
Cahiers du Communisme de Conseils - Série complète !
vendredi 26 octobre
Les trois numéros manquant (1, 2 & 5) sont maintenant disponibles dans les sommaires de la revue des Cahiers du Communisme de Conseils. Que les volontaires pour les transcriptions n’hésitent pas à se signaler... En attendant, bonne lecture !
Premiers scans des Cahiers du Communisme de Conseil
dimanche 5 août
Neuf des douze numéros de la revue des Cahiers du Communisme de Conseil (1968-1972) sont maintenant accessible en version numérique au travers du sommaire général.
Derniers numéros de la revue Communisme
dimanche 5 août
Les numéros 6, 8, 9 et 15 qui manquaient jusque là ont été ajoutés au sommaire général de la revue « Communisme » (1937-1939). Bonnes lectures !
Mise à jour sommaires GLAT
samedi 11 février
Le sommaire général de la revue du GLAT, Lutte de Classe vient d’être encore étendu. Merci de signaler manques ou corrections.
Sur le Web
Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
L’Echo de la Fabrique
Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
La Révolution prolétarienne
Revue fondée par Pierre Monatte en 1925. Le site publie un grand nombre d’articles de la période "historique". La publication se poursuit...
La Bataille socialiste
Site de ressources documentaires sur le patrimoine socialiste. Suit l’actualité des parutions, publie certains articles en ligne et propose des documents concernant le mouvement ouvrier de la première moitié du XXe siècle principalement.
MARX 19g : La responsabilité historique
Louis JANOVER - Janvier - Février 1978 / pp. 291 - 319
8 septembre 2012 par eric

Le marxisme dans leurs têtes / La responsabilité historique

Le parcours révolutionnaire, nous l’avons connu...
J.-P. Doué, Le Monde, mars 1978.

I. La politique d’union nationale menée par les partis socialistes pendant la Première Guerre mondiale avait posé sur une base historique nouvelle le problème du socialisme de parti et du marxisme dans leurs rapports avec l’auto-émancipation ouvrière. Après Octobre 1917, cette réflexion s’est articulée sur une tâche pratique immédiate et urgente : la lutte contre le stalinisme et l’analyse de la société russe issue de la Révolution. Il s’agissait en premier lieu de dévoiler la nature de classe du système dit socialiste et de montrer que la bureaucratie « soviétique » remplissait face aux travailleurs la même fonction de répression et d’exploitation que la bourgeoisie en Occident. On connaît aujourd’hui les grandes lignes de ce travail de réflexion et de discussion qui, pour avoir eu longtemps un caractère ésotérique, s’est maintenu et s’est renforcé à l’ombre du mouvement ouvrier officiel sans jamais cesser de réactiver les éléments subversifs tirés de la tradition révolutionnaire. L’approfondissement de cette analyse et cette réactualisation sont certes toujours nécessaires, mais la déstalinisation et l’évolution des partis communistes ont modifié les données du problème [1]. Ce sont, en effet, pour la majorité des membres du parti, exclus ou dissidents remplissant par ailleurs une fonction importante dans les milieux intellectuels bourgeois, qui ont monopolisé cette critique ; ils ont instruit eux-mêmes leur propre procès - celui du « stalinisme » -, sélectionnant soigneusement documents et témoignages, au mépris du plus élémentaire souci d’objectivité ; ils se sont érigés tout à la fois en juges, victimes et partie, les principaux témoins ayant été depuis longtemps réduits au silence grâce à leur complicité. Cette position socio-historique tout à fait exceptionnelle ne pouvait rester sans influence sur le contenu de leur analyse du « stalinisme » et sur la manière dont ils allaient assimiler les éléments critiques tirés de l’œuvre des auteurs qu’ils combattaient encore la veille ; la tentation d’autojustification ne pouvait être absente de leurs préoccupations et leur attention devait se fixer par priorité sur les données théoriques compatibles avec leur passé et les modes de pensée hérités de leur expérience de militants communistes. Rien d’étonnant, dans ces conditions, qu’ils aient privilégié certaines formes de lutte, électorales entre autres [2], le Parti continuant à être à leurs yeux le deus ex machina de l’histoire, à ceci près que l’influence qu’ils considéraient hier comme positive sera jugée aujourd’hui négative. Ainsi, c’est à l’heure même où la critique du « stalinisme » ne suffit plus - si elle a jamais suffi - pour définir le statut de l’intellectuel révolutionnaire, qu’ils feront de leur rupture avec le Parti le problème révolutionnaire fondamental, présentant un engagement politique somme toute limité à un groupe social bien particulier comme une évolution inévitable et universelle concernant fatalement tous les socialistes qui se sont réclamés de la pensée de Marx. L’ampleur de ce phénomène et le fait qu’il met en cause une œuvre théorique bien définie rendent urgente la recherche d’une conception éthique de la « responsabilité historique » ; appliquée à cette intelligentsia déstalinisée, elle permettrait de servir de « fil conducteur » pour se guider dans le chaos actuel des idéologies offertes par ces militants en remplacement de cette scolastique marxiste qui n’aurait jamais pu devenir ce qu’elle est sans leur contribution [3] ; elle permettrait, du même coup, de déjouer le piège que tendent aux lecteurs tous ceux qui, après avoir barbouillé Marx du sang versé par leurs idoles, crient maintenant à l’assassin.

La vénération de Marx, à l’ombre de la statue tutélaire de Staline, de Mao, de Castro ou de tout autre leader charismatique, a fait place à une attitude de rejet, mais aucune des explications avancées pour rendre compte de ce phénomène n’a posé en ses termes exacts le problème du rapport de Marx au marxisme ; il ne s’agit ni d’un hasard ni d’un oubli. Car si Marx est aujourd’hui l’objet de ces attaques, ce n’est pas pour s’être trompé mais, bien au contraire, parce que la justesse de ses vues sur l’avenir de la Russie [4] et la validité de son éthique dénoncent les erreurs et condamnent les crimes - celles qu’ils commettaient et ceux qu’ils approuvaient en son nom.

« Poser ici les questions avec le marteau et entendre peut-être comme réponse ce fameux son creux qui parle d’entrailles gonflées - quel ravissement pour quelqu’un qui, derrière les oreilles, possède d’autres oreilles encore - pour moi, vieux psychologue et attrapeur de rats qui arrive à faire parler ce qui justement voudrait rester muet... [5] »

N’est-ce pas ce même son creux que rendent les idoles de ce siècle quand elles sont frappées avec le marteau de la critique marxienne ? N’arrive-t-elle pas à faire parler ce qui justement voudrait rester muet [6] ?

* * *

II. En faisant de l’individu la « personnification des catégories économiques, le support d’intérêts et de rapports de classes déterminés », Marx semble disculper par avance cet individu de toute responsabilité : n’est-il pas « socialement la créature » de ces rapports, « quoi qu’il puisse faire pour s’en dégager [7] » ?

Marx a-t-il vraiment poussé l’argument du déterminisme économique jusqu’à ce stade de fatalisme absolu ? En réalité, il prend bien soin dans ces lignes d’en limiter les effets ; seuls sont nommés les agents de l’accumulation capitaliste, membres de cette classe dirigeante qui, bien qu’aliénée, « se complaît dans cette situation et s’y sent confinée car elle conçoit l’aliénation comme sa propre puissance, et possède en elle l’apparence d’une existence humaine [8] ». Pour les autres, l’immense majorité, pour tous les membres de cette humanité pensante qui souffre et de cette humanité souffrante qui est opprimée, Marx a su préserver la chance de la subjectivité éthique et reconnaître quelle place occupe l’« élément » conscient dans le mouvement social. Le prolétariat n’est-il pas dans sa déchéance « la révolte contre cette déchéance, révolte à laquelle il est poussé nécessairement par la contradiction entre sa nature humaine et son existence vitale, la négation manifeste, décisive et totale de cette nature [9] ».

Le développement même du système d’exploitation laisse donc aux exploités la possibilité de se révolter ou de se soumettre et de trouver dans leurs conditions d’existence la volonté de lutter et d’entrevoir l’issue libératrice de leur combat. Dans cette lutte peut se déployer toute la créativité rationnelle et toute l’humanité de cette « anti-élite » nullement restreinte à une catégorie sociale particulière mais englobant toute la « masse » des déshérités.

Tel est le postulat de base de l’éthique socialiste dont se nourrit l’œuvre de Marx ; il n’est pas d’autre force capable de s’opposer aux effets destructeurs de ce déterminisme implacable auquel sont soumis tous ceux qui acceptent la logique des maîtres - soit qu’ils épousent leurs valeurs, soit que, victimes résignées ou consentantes, ils se rendent complices de leurs oppresseurs en faisant acte de « servitude volontaire ».

Quant aux individus qui « grâce à l’intelligence de la position de cette classe-là [10] » rejoignent les rangs des opprimés pour prendre part à leurs luttes, ils perdent de ce fait leur situation privilégiée. Posséder une « compréhension nette des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien [11] » ne leur donne aucun droit d’imprimer une direction au « mouvement réel » de la classe ouvrière. Au cours de la lutte, et sans contrevenir à l’esprit anonyme du mouvement, ils peuvent apporter certains « éléments de culture », mais cette œuvre « critique et révolutionnaire » garde un caractère avant tout « éducateur » ; mieux encore, chacun se trouve placé du côté du non-savoir car l’« éducateur lui-même a besoin d’être éduqué » par ceux qui participent avec lui à la lutte. Cette action éducatrice allait pour Marx de soi et ne posait aucun problème théorique particulier, puisqu’elle faisait appel à une disposition humaine fondamentale, celle même qu’il avait vue à l’œuvre chez ces travailleurs parisiens dont il a magnifié, dès avant 1848, la « noblesse humaine ». Engels ne fit que constater l’évidence lorsqu’il affirma que « pour la victoire ultime des principes énoncés dans le Manifeste communiste, Marx se fiait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action et de la discussion communes [12] », le Manifeste n’étant lui-même qu’un de ces « éléments de culture » offerts à la discussion.

La participation à la lutte aux côtés des opprimés ne signifie d’ailleurs nullement l’obligation de s’engager dans des combats - électoraux ou autres - dont la finalité serait en contradiction avec cet idéal d’auto-émancipation. Comme le rappelait avec force Ferdinand Lassalle à Marx, « la fin doit déjà être accomplie et réalisée dans le moyen même, et celui-ci doit posséder la nature de la fin pour pouvoir l’atteindre [13] ». L’attitude on ne peut plus critique de Marx face à l’évolution de la social-démocratie allemande et aux premières manifestations du marxisme politique est à cet égard sans équivoque ; elle pose toute la problématique de l’éthique du comportement révolutionnaire dans le cas, qu’il avait entrevu, où la classe ouvrière loin d’être « sincèrement révolutionnaire » adopterait l’idéologie de ses maîtres et se résignerait à n’être « rien du tout » .

* * *

III. Quelle a été l’attitude des « intellectuels communistes » quand ils se sont trouvés placés devant une situation qui réclamait de leur part une décision de cet ordre ? Le fait qu’ils aient apporté leur soutien à un régime dont même les défenseurs doivent aujourd’hui admettre le caractère rien moins qu’idyllique montre qu’ils sont restés de simples « personnifications » de ces catégories économiques, les instruments de ce déterminisme historique qui a entraîné les maîtres de la Russie « soviétique » sur la voie de la terreur policière et de l’extermination en masse. Idéologues « actifs et conceptifs », loin de tenter d’apporter aux masses ouvrières aliénées et dupées ces éléments de culture qui auraient pu les aider à prendre conscience de la nature réelle de la division du monde en deux camps impérialistes rivaux, ils n’ont eu d’autres soucis et d’autre fonction que de masquer et de justifier les formes nouvelles que revêtait en Russie l’exploitation de l’homme par l’homme, offrant ainsi au « vrai capitalisme » l’occasion de trouver dans la dénonciation des crimes du « faux socialisme » des raisons d’assurer sa survie.

Serait-il possible, en vérité, qu’ils n’aient ni su ni compris ce que signifiaient exactement les faits qu’ils avaient à juger ? Ce sont de bien pauvres excuses, on en conviendra, venant d’intellectuels qui se prétendaient armés du meilleur procédé d’investigation scientifique pour dénoncer les phénomènes d’oppression ; piètres excuses, excuses tout au plus, qui disqualifient le penseur et jugent l’homme, soit qu’ils avouent qu’un engagement aussi important quant à ses conséquences pour l’individu et pour la société a été fondé sur la plus totale ignorance, soit que, conscients de leurs responsabilités, ils refusent d’en scruter la véritable nature et d’en mesurer les effets.

La lecture des œuvres de ces apologistes de l’accumulation primitive « socialiste » ne laisse aucun doute à ce sujet ; on n’y peut déceler aucune césure entre leurs aspirations et leur analyse des faits : leur conception du socialisme était, à l’image des méthodes de terreur policière employées par l’État russe pour créer un prolétariat à l’échelle nationale, une idéologie de l’industrialisation et de l’organisation totalitaire de la société. Et cela seul peut expliquer qu’ils n’aient rien vu de monstrueux dans les monstruosités du système « soviétique » : ce sont ces monstruosités mêmes dont ils se sont efforcés de démontrer le caractère socialiste pour répondre à ceux qui témoignaient de quelque scepticisme dans ce domaine. Nulle erreur d’appréciation n’entre dans leur description de la société communiste ; c’est bien du stalinisme qu’il est question dans leurs écrits longtemps mûris, du stalinisme tel qu’il est et non tel qu’ils déclareront par la suite l’avoir vu et compris. Le fait qu’ils aient pris pour modèle de praxis révolutionnaire toutes les méthodes employées par l’État totalitaire pour assurer sa domination montre précisément que, loin qu’il s’agisse d’erreurs de leur part, ils voyaient bien dans ce système le socialisme, un type de société parfaitement conforme à leurs vœux et à leur théorie ; et c’est pourquoi ils n’en découvriront l’imperfection que quand lui-même entreprendra sa réforme et relâchera la pression qu’il exerçait sur leurs esprits. Dès lors, tous leurs efforts seront investis dans la mise au point d’un système de justification théorique destiné à minimiser, voire à effacer leur responsabilité dans cette entreprise. Disposant, par leur fonction intellectuelle, de puissants moyens d’expression et servis par la force du nombre, ces ex-militants ont profité de la disparition des traits les plus inhumains du stalinisme et de l’inertie complice d’un milieu intellectuel lui-même engagé à leurs côtés dans le même combat politique pour réduire à une simple erreur d’interprétation personnelle, méritant tout au plus quelques réajustements théoriques et quelques explications d’ordre psychologique, ce qui d’évidence est la manifestation, dans le domaine idéologique, d’un phénomène socio-historique de portée mondiale.

* * *

IV. L’adhésion au stalinisme ou à d’autres systèmes d’oppression - le castrisme et le maoïsme, par exemple - n’a pas été le fait d’individus ou de groupes isolés. L’écrasante majorité des membres du milieu intellectuel sont passés dans le Parti ou dans des organisations « marxistes-léninistes » et se définissent aujourd’hui par rapport à cet engagement et à cette expérience tout en continuant d’apporter leur caution à la politique de la gauche, donc à un mouvement fortement imprégné de marxisme-léninisme. Cette responsabilité collective dans l’émergence et l’affermissement de l’État totalitaire moderne, les luttes menées en commun au nom d’idéaux identiques, les privilèges qui s’attachent au statut d’intellectuel expliquent l’homogénéité remarquable de ce milieu et permettent de caractériser globalement « la gauche » en fonction d’un passé, d’un présent et d’un avenir communs à tous ses membres. L’étude de la mentalité et de la fonction de cette intelligentsia déstalinisée relève donc de l’analyse socio-économique et, dans ce cas, il importe peu de savoir ce que tels individus en mal de confession pensent d’eux-mêmes et les raisons qu’ils ont trouvées pour justifier leur engagement.

Les écrits et le combat des révolutionnaires exterminés ou persécutés par les partis communistes ont servi à l’époque de révélateur en montrant qu’il était possible d’emprunter une autre voie que celle choisie par les idéologues du Parti-État ; de même le refus des intellectuels sortis du Parti de situer leur pensée par rapport à ces œuvres révèle aujourd’hui leur incapacité de prendre conscience du rôle véritable qu’ils ont été amené à jouer en tant que porte-parole d’un nouveau système d’oppression et leur impossibilité de comprendre la nature sociale réelle des régimes qu’ils ont accepté de servir. Cette nécessaire référence serait seule en mesure de donner à leur rupture avec ce passé la dimension d’un acte d’auto-éclaircissement et de critique ; mieux que les explications spécieuses et intéressées sur la « trahison » et les « erreurs », elle leur permettrait d’éclairer la nécessité objective qui pousse l’intelligentsia à adopter de telles positions, à se mettre au service d’un pouvoir quel qu’il soit, elle-même étant une partie de ce pouvoir en raison des mécanismes de la division du travail. Le refus d’accomplir un tel geste montre que ces intellectuels n’acceptent de la critique du stalinisme que ce qu’il faut pour ne pas avoir à remettre en cause le bien-fondé de cette adhésion, pour ne pas avoir à reconnaître ce qui en elle était nécessaire et déterminé par leur place dans la société et comment, loin d’avoir commis des « erreurs », ils ont été les fidèles instruments, parfaitement adaptés à leur fonction, d’un déterminisme implacable.

On imagine quel aurait été leur jugement si les intellectuels ayant adhéré au nazisme avaient osé invoquer à leur décharge leur manque d’information sur la nature des camps de concentration ou leur mauvaise interprétation des théories racistes de Hitler. Or, pourquoi des engagements qui ont marqué les uns de cette empreinte indélébile resteraient-ils sans conséquences pour d’autres alors qu’aucune différence de nature n’existe entre les deux formes de l’engagement et que l’idéologie stalinienne qu’ils ont défendue ressemble davantage au nazisme qu’à tout autre système de pensée [14] ? Non seulement les monstruosités commises au nom de la défense du socialisme ne le cèdent en rien à celles perpétrées au nom de la pureté de la race, mais encore, mais surtout, elles ont pesé sur le mouvement ouvrier d’un poids autrement lourd, et c’est peu de dire que la politique menée par Staline est une des causes de la montée du nazisme et de son triomphe. Il aura fallu la guerre et la Résistance nationale pour brouiller les pistes et effacer les responsabilités : complices d’un système d’oppression comparable au nazisme quant à la barbarie des méthodes et à la structure de l’idéologie, les intellectuels de gauche ont profité du crédit moral que les partis communistes retiraient de la victoire militaire de l’Armée rouge pour se présenter en révolutionnaires idéalistes tout aussi peu préoccupés de scruter les conditions d’existence du peuple russe que d’appliquer à la société soviétique les thèses du matérialisme historique qui ne comptaient décidément que pour les sociétés bourgeoises dans lesquelles ils vivaient. Que leur importait l’absence en Russie d’un prolétariat faisant masse puisque la révolution prolétarienne avait pu triompher sans... prolétariat ! Ils adhéraient moins aux réalisations du socialisme - dont en bons dialecticiens matérialistes et en critiques scientifiques de l’idéologie ils auraient tout ignoré, hormis ce qu’on voulait leur faire croire - qu’à une idéologie qui, en dépit de quelques déformations dogmatiques, n’en véhiculait pas moins un message de libération universelle. Ainsi, toutes les explications théoriques de ces adeptes du socialisme scientifique se réduisent en fait à cette navrante pétition de principe : de mauvais bergers auraient abusé de leur bonne foi !

Kronstadt, les procès de Moscou, le culte de la personnalité, le pacte germano-soviétique succédant à ,l’accord Laval-Staline, l’hystérie patriotique qui s’ensuivit et s’amplifia à la faveur de guerre et de la Résistance, l’extermination physique des trotskistes, des anarchistes puis des révolutionnaires espagnols, tels sont quelques-uns des principaux événements, connus de tous, dont les intellectuels devront découvrir la finalité... communiste pour fonder leur adhésion au Parti. Il est indispensable de garder constamment présent à l’esprit cet aspect éminemment pratique de leur histoire si l’on veut correctement apprécier les explications qu’ils ont pu fournir par la suite sur la nature de leur activité dans le Parti et des tâches qu’ils ont dû accomplir en tant que militants chargés de justifier théoriquement la politique des dirigeants-secrétaires du moment. Ni les moyens ni le langage employés ne pouvaient prêter à équivoque, et ils furent pris pour ce qu’ils étaient et acceptés comme tels. Que l’on relise leurs écrits de l’époque : parfaitement au courant des méthodes utilisées par le Parti pour « construire le socialisme » - expression consacrée qui renferme à elle seule tout le stalinisme, comme la fameuse formule, « l’homme, le capital le plus précieux », de leur maître Staline est la quintessence de l’idéologie d’exploitation - ces intellectuels s’acharneront à les présenter comme des manifestations nécessaires de la lutte de classes révolutionnaire ; de même sans rien ignorer de la nature totalitaire du système « soviétique », ils verront dans la Russie la patrie de leur rêve, la terre d’élection du socialisme. N’est-ce pas que leur rêve et leur socialisme avaient le visage de cette tyrannie, de la terre du Goulag et de la terreur quotidienne !

En fait, la structure caractérielle de ces intellectuels révèle les mêmes tendances autoritaires et élitaires que celles qui apparaissent chez toutes les élites dominantes dont la mentalité est façonnée de manière à recevoir sans aucun esprit critique les commandements du pouvoir établi ; que la soumission se soit faite au nom de l’obéissance à l’État-parti et au leader charismatique dépositaire de la conscience révolutionnaire aggrave encore leur responsabilité. À moins de devenir ce que Karl Kraus appelle un « fonctionnaire de la liberté », l’intellectuel révolutionnaire peut-il avoir d’autre rôle que celui de critiquer et d’interroger sans relâche les pouvoirs, surtout les pouvoirs soi-disant révolutionnaires ? Il eût fallu plus que ce changement d’orientation théorique dont certains font maintenant état pour que des individus ayant accepté le mode d’interprétation de l’histoire mis au point par Staline et ses idéologues retrouvent l’exercice d’une pensée critique dirigée contre toutes les formes de domination politique. Car la critique du « stalinisme » qui définit le nouveau statut théorique de ces penseurs ne possède et ne remplit plus la fonction révolutionnaire qui était la sienne à l’époque où le terrorisme intellectuel était le seul mode de relation reconnu par les partis communistes ; elle est parfaitement conforme à la nouvelle stratégie adoptée par tous les partis de la gauche, y compris le P.C., depuis la déstalinisation, et sert à dissimuler un nouveau projet de domination politique qui se fonde précisément sur l’utilisation des mécanismes de la démocratie parlementaire et l’abandon momentané des formes totalitaires de domination.

Seule une remise en cause de leur propre statut d’idéologues liés à cette classe politique en mal de libéralisme aurait pu permettre à ces intellectuels d’opérer cette rupture radicale avec les modes de pensée et de comportement de l’aliénation politique.

Le secret de leur engagement réside dans la conscience particulière que leur confère leur place dans le cadre de la division du travail ; c’est en tant que possesseurs exclusifs de la vérité théorique - produit de leur savoir spéculatif - qu’ils militeront dans le Parti, et ils continueront leur carrière sans rien rabattre de leurs prétentions et sans abandonner aucun des privilèges qu’ils tirent de cette situation exceptionnelle. Leur réflexion sur la révolution ne s’articulant ni sur une expérience révolutionnaire pratique ni sur une expérience existentielle relevant d’un choix normatif, leurs prises de position seront le résultat d’une adaptation empirique à l’évolution du milieu susceptible de préserver leur position privilégiée : le milieu politique qui, par le canal de l’appareil d’État, contrôle aujourd’hui tout le champ socioculturel. Telle est la raison pour laquelle le parti socialiste attire dans son orbite la quasi-totalité des intellectuels en quête d’un nouveau centre de gravité politique, la conquête du pouvoir d’État et la lutte politique restant toujours à leurs yeux le terrain d’élection du combat pour l’émancipation sociale, d’autant plus que leur position privilégiée ne se trouve nullement menacée par cette orientation stratégique nouvelle [15].

Ainsi, la rupture avec le stalinisme ne se règle pas, selon nous, par un simple abandon des rangs du parti communiste, fût-il assorti d’une confession sous forme d’autocritique ; on ne peut passer d’une praxis contre-révolutionnaire systématique à un mode d’analyse rationnel des rapports sociaux en vue d’une transformation révolutionnaire de la société à l’aide de tels exorcismes théoriques, exercices qui renvoient toujours à une « erreur », un « malentendu », bref à une inadéquation de l’analyse à laquelle il suffirait de remédier pour retrouver la voie de cette libre investigation critique. C’est dans la fonction même que remplit l’intellectuel « au service de la classe ouvrière » que se trouve la source de l’aliénation politique et de l’attitude spéculative qui consiste à chercher les moyens et les fins du mouvement ouvrier en dehors de ce mouvement même, dans le produit d’un savoir ésotérique dont chacun peut évidemment se croire le meilleur sinon le seul interprète. C’est par la remise en cause radicale de la praxis conforme à cette conception de la révolution et à la place de l’intellectuel dans la société que peut s’opérer le changement [16].

* * *

V. Quel intérêt présentent, dans ces conditions, les discussions destinées à déterminer le degré de culpabilité du P.C.F. en ce qui concerne le stalinisme ? La polémique porte principalement sur un point soigneusement choisi par le Parti et accepté par ses interlocuteurs de droite comme de gauche : le Parti était-il informé de ce qui se passait en Russie ou l’ignorait-il ? C’est sur ce terrain, miné s’il en fut, que le P.C. attire ses adversaires ; car ce qui définit la pratique totalitaire du P.C.F., ce n’est pas son attitude face à la politique suivie à Moscou, c’est la nature de son mode d’organisation et de son action en France même. C’est dans ses rangs que se sont manifestés l’esprit et la pratique qui caractérisent tout parti totalitaire ; autrement dit, le Parti ne pouvait pas ne pas « savoir », puisqu’il n’était pas autre chose que cette praxis. On conçoit que les communistes restés fidèles au Parti et ceux qui aujourd’hui lui font la leçon aient intérêt à ne pas soulever ce problème : tous se retrouveraient alors dans la même situation, réduits à s’expliquer non sur ce qu’ils pensaient de ce que faisaient les « autres » en Russie ou ailleurs, mais sur ce qu’ils étaient eux, dans leur pratique quotidienne, pratique essentiellement identique à celle qui aboutissait en Russie aux camps et à la mainmise de l’État-Parti sur l’ensemble de la vie sociale.

Mieux encore, pour découvrir leur véritable visage, au-delà des mensonges et des mystifications, il convient de défendre les staliniens contre eux-mêmes en montrant que les bolcheviks ne pouvaient obtenir les résultats économiques que tout le monde s’accorde à considérer comme faisant partie des acquis du système, sans établir une discipline de fer, dans leurs rangs et sans soumettre le peuple russe à ce calvaire, autrement dit sans être... staliniens. Le capital - qui offre ici cette singularité d’être naturalisé socialiste - peut-il venir au monde sans suer « le sang et la boue par tous les pores » ? La grande leçon scientifique du Capital est de nous avoir appris qu’il ne peut y avoir d’auto-exploitation des travailleurs, que le développement de l’industrie moderne et la mécanisation de l’agriculture ne peuvent avoir lieu que sur la base de l’expropriation des masses paysannes et de l’exploitation du producteur direct, que l’accumulation primitive ne peut être menée à bien sans ce gaspillage qui caractérise tous les pays engagés sur la voie d’une industrialisation accélérée. Le mensonge originel du stalinisme et de tous les partis communistes, c’est d’avoir présenté comme socialiste ce nouveau mode d’extorsion et d’appropriation de la plus-value par l’État ; mais une fois admise, grâce au mythe d’Octobre en particulier, la légitimité socialiste de ce système d’exploitation, il n’est pas de falsifications et de manipulations des faits et des idées qui ne puissent être justifiées : tout mensonge rapporté à cette rayonnante certitude prend allure de vérité révélée. Malade, mourant, Lénine a pourtant annulé d’une phrase sa propre œuvre de mystification « socialiste » en répondant à ses critiques invisibles, mais en lui-même combien présents, que certes, les Russes n’étaient « pas assez civilisés pour pouvoir passer directement au socialisme », mais qu’ils en avaient « les prémisses politiques [17] ». Ainsi, la conception matérialiste de l’histoire était placée « sur la tête » et l’apport scientifique de Marx à la sociologie de la révolution réduit à néant.

Nulle part mieux que dans l’idée de « socialisme à visage humain » n’éclate l’absurdité des arguments de ceux qui, désireux de mettre le Parti en contradiction avec lui-même, l’accusent de « mentir », de se « tromper », de « falsifier les faits » et de refuser de reconnaître ses « erreurs » ou ses manquements à l’esprit de l’internationalisme prolétarien ; bref, de ne pas être conforme à ce qu’ils voudraient qu’il soit, alors que c’est en « mentant » et en dénaturant l’histoire à son bénéfice que le Parti est conforme à son « concept ». Vouloir que le socialisme, ce socialisme, ait « visage humain », c’est vouloir la formation et l’accumulation du capital sans les maux qui les accompagnent inévitablement, c’est vouloir les « bons côtés » de l’industrialisation tout en refusant ses « mauvais côtés », c’est vouloir l’organisation de la société par l’État sans vouloir la bureaucratie ! Vœu absurde s’il en fut, qui donne à penser que le socialisme, celui pour lequel ont lutté tant d’individus révoltés par le visage inhumain du capitalisme, pourrait avoir un visage autre qu’humain ; un socialisme qui n’aurait pas de visage humain pourrait-il donc être autre chose que la négation pure et simple du socialisme - cette économie d’État dont toutes les institutions expriment l’essence inhumaine et répressive des rapports de production capitalistes.

* * *

VI. Il est donc vain d’essayer de convaincre de « mensonge » les staliniens ou les maoïstes aujourd’hui repentis ; c’est l’affaire des idéologues de l’un ou l’autre camp en présence de se passionner pour de tels problèmes, eux qui ont d’étranges silences quand leur propre choix est en cause, comme c’est celle des trotskistes de tout expliquer par la « trahison ».

Certes, il est clair, pour qui ne refuse pas l’évidence, que c’est à l’aide d’arguments truqués que ces intellectuels « déstalinisés » ou « démaotisés » se disculpent, l’assassin lui-même s’érigeant en juge de sa propre action, et se plaçant sur le même plan que ses innombrables victimes avec ses états d’âme et ses problèmes d’ordre psychologique impossibles à trancher [18].

Ce qu’il importe avant tout de savoir, c’est ce que signifiait et ce qu’impliquait cette adhésion - qu’elle ait été le fruit de la bonne foi ou d’une duplicité machiavélique -, ce qu’elle révélait de la conception que l’intellectuel-militant et le militant-intellectuel avaient du socialisme et des moyens pour y parvenir. Les camps n’étaient que la face cachée d’un phénomène de terreur et d’oppression qui était inscrit sur toute la surface et à tous les niveaux de la praxis communiste et qui, de ce fait, était facilement lisible par n’importe quel intellectuel. Et c’est cela qui définit parfaitement le rôle de ces militants : bien qu’ayant déchiffré cette pratique, loin de la rejeter ils l’identifiaient au communisme. Le communisme ne se distinguait pas pour eux du stalinisme, comme le prouve chacun de leurs propos et de leurs actes. Ils ne pouvaient ignorer ni les faits portés à la connaissance de tous par la propagande russe elle-même, ni ceux qui s’inscrivaient minute après minute dans la praxis politique du Parti dans lequel ils militaient ; or, il n’en fallait pas davantage pour caractériser une pensée et une pratique totalitaires, les camps n’étant qu’une des multiples conséquences, logique, nécessaire, d’une conception de l’organisation de la société dont eux-mêmes établiront les normes et les principes en se référant aux thèmes fournis par les théoriciens soviétiques. Aussi est-il sans intérêt de savoir si tel ou tel individu ignorait telle ou telle conséquence d’une praxis dont il acceptait l’essentiel, de même qu’il est de peu d’intérêt de savoir si tel ou tel nazi en particulier réprouvait certains des aspects de la politique hitlérienne. Les réticences et les scrupules, si sincères et si profonds soient-ils, restent de l’ordre de la vie privée de l’individu dont la bonne ou la mauvaise foi est, de toute manière, impossible à prouver ; ces déchirements intimes, que d’aucuns trouvent assez intéressants pour les élever à la dignité de sujets littéraires, n’entrent pas ici en ligne de compte ; ils sont moins éclairants, pour ce qui nous préoccupe, que ses prises de position publiques et son action politique et idéologique au sein du groupe auquel il a appartenu, car c’est seulement replacé dans le cadre du Parti que le comportement de l’individu devient socialement intelligible et prend un sens politique précis. Les intellectuels déstalinisés se garderont bien d’apporter la moindre précision dans ce domaine. Que nous apprennent, en vérité, leurs écrits sur la fonction que leur parti occupait alors dans la société bourgeoise et sur leur conception positive du socialisme et de la nature de la lutte révolutionnaire de classes ? Le silence est de rigueur, et il apparaît vite à l’observateur qu’en dépit des changements opérés à la faveur d’une déstalinisation commandée par les besoins du pouvoir lui-même, leur idée du rapport, masse-élite est restée exactement la même, aucun de ces intellectuels n’ayant abandonné une certaine idée élitaire de leur rôle et de celui du Parti dans la société et le mouvement ouvrier [19]. Tous persistent à se poser, en raison même de l’expérience acquise au cours de cet engagement nullement accidentel, en dispensateurs de conseils politiques à l’usage des autres intellectuels et en maîtres à penser de la classe ouvrière, tout en continuant à accorder une place privilégiée au Parti et aux formes de lutte compatibles avec l’existence d’un corps de spécialistes de La Théorie, séparé de la masse et gravitant autour des organisations représentatives de la classe ouvrière. Même la critique du mythe d’Octobre trouve sa place dans cette nouvelle orientation idéologique, dès lors que n’est pas remise en cause l’organisation politique de la société sur la base de la séparation entre citoyens et individus privés, aliénation complémentaire de celle qui résulte de la scission entre dirigeants-dirigés puisqu’elle introduit la coupure au cœur même de l’existence sociale de tout individu et le rend inapte à saisir le sens d’une véritable réappropriation humaine. C’est l’essence même de cette division que le Parti entend avant tout préserver sans craindre pour ce faire de reprendre à son compte une critique des camps-abattoirs et du stalinisme : en ce qu’elle a de révolutionnaire, cette dernière est depuis longtemps achevée ; n’est mis aujourd’hui en avant que ce qui peut servir à la propagande de l’un ou l’autre des deux camps en présence. Ainsi, rien ne distingue plus les communistes de ceux qui, depuis Mai 1968, ont mené la critique du Parti sans toucher à ce qui constitue la base même de sa puissance sociale. Il fallait une certaine dose de naïveté pour croire qu’il pâtirait des vitupérations gauchistes, après avoir réussi à absorber sans grand dommage, au cours de son évolution, les attaques les plus virulentes suscitées par ses nombreux tournants stratégiques, la rigidité de ses structures et l’absence de démocratie dans son fonctionnement. Le caractère polymorphe du Parti et sa puissance de récupération ne sont pas plus étonnants que ceux de tous les autres appareils de domination politique dont une des conditions de survie est de savoir s’adapter à toutes les situations de rupture. Ce qui est plus curieux, du moins en apparence, c’est la cécité dont est frappée l’intelligentsia devant les attributs de cet appareil en particulier, son incapacité à cerner sa spécificité, impuissance qui toutefois n’est pas plus grande que celle dont elle a fait preuve devant la social-démocratie et devant tous les partis politiques en général. Ce phénomène s’explique si l’on admet que ces idéologues sont, en raison même de la place qu’ils occupent dans le cadre de la division du travail, partie intégrante du personnel politique ; ils sont un élément essentiel du pouvoir politique lui-même, codétenteurs de la puissance sociale concentrée dans l’appareil culturel contrôlé par l’État. Une réflexion en profondeur sur la fonction de cet appareil les obligerait à remettre en cause leur propre statut, partant le fondement même de leur existence sociale. Ainsi, les reconversions opérées par ces idéologues apparaissent pour ce qu’elles sont en réalité - le résultat de la restructuration des milieux politiques traditionnels obligés de composer avec le parti communiste qui, représentant d’un prolétariat parfaitement intégré dans la communauté, est reconnu comme partenaire à part entière, à charge des dirigeants de donner à leur organisation les bases « démocratiques » en l’absence desquelles il ne peut prétendre établir de « compromis historique » avec la bourgeoisie .

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VII. Les principes de la démocratie bourgeoise ne sont en rien l’antidote du stalinisme ; celui-ci, comme le fascisme, peut fort bien se développer sur le terrain de cette démocratie et en assimiler les principes et les méthodes sans remettre en cause son projet de domination politique ; de même, les partis démocratiques peuvent fort bien utiliser les méthodes totalitaires quand il s’agit, comme pendant la Révolution espagnole, par exemple, de sauvegarder le rapport capital-travail menacé par les créations des « anarchistes ». Tout projet de domination politique est gros d’un projet de domination totalitaire, car il n’est pas d’État qui ne finisse par ériger sa propre survie en finalité ultime de l’action sociale, toute volonté individuelle étant appelée à fortifier la puissance de ce représentant illusoire des intérêts généraux de la société. Les partis politiques se rencontrent tous sur ce même terrain, de quelque langage qu’ils habillent leur volonté de puissance et leur soif de domination ; le parti communiste ne fait pas exception à la règle ; aussi est-il parfaitement naturel que dans la lutte qu’il mène pour s’assurer l’hégémonie politique il utilise tous les moyens à sa disposition, y compris ceux que lui offrent les institutions de la démocratie parlementaire. Ni pire ni meilleur que les partis qui le combattent et qu’il combat, il ne représente rien d’autre qu’une forme d’organisation de la société inscrite dans la structure de la société elle-même : il est l’organisation d’une société d’exploitation parvenue à un certain degré d’évolution sociale ; il se nourrit des antagonismes qui déchirent cette société, et ce n’est ni la condamnation morale ni la vertueuse indignation qui changeront sa nature et les données du problème.

La rivalité entre la social-démocratie et le parti communiste révèle autant les différences entre les deux organisations qu’une certaine identité de fonction : opposées quant aux moyens et aux fins du « socialisme », elles sont néanmoins appelées à remplir, en attendant, la même tâche dans le cadre du rapport capital-travail, rouages entraînés par le poids d’un déterminisme qui s’est toujours montré plus puissant que les meilleures intentions des chefs et des militants et que la force de persuasion de l’idéologie. Il n’existe pas une infinité de manières d’organiser la classe ouvrière en tant que catégorie économique du système de production capitaliste. De là vient la faculté d’adaptation de ces partis capables de préserver la puissance de leur appareil à travers toutes les épreuves et de renaître à chaque fois de leurs cendres dans la mesure où ils remplissent un rôle indispensable au bon fonctionnement du système : discipliner politiquement la classe ouvrière en vue de la maintenir dans son rôle de capital variable au service du capital national. En régime d’économie libérale, la partie gouvernementale de cette tâche échoit aux partis les plus proches par la clientèle et l’idéologie de ce type de société. Tel est le secret de la résurrection du parti socialiste ; il se propose d’apporter une solution « populaire » à la crise que traverse l’économie nationale et de freiner la dévalorisation en opérant un transfert entre les différentes branches d’industrie et le rééquilibrage de la production. Ses promesses de « justice sociale » sont destinées à assurer la « paix sociale » nécessaire pour permettre la liquidation des secteurs non rentables de la production ; il est indispensable de concentrer les moyens de production de manière à mieux résister à la concurrence étrangère en rationalisant et en nationalisant les secteurs clefs de la grande industrie ; tous objectifs nullement incompatibles avec les besoins de croissance accélérée, autrement dit de l’accumulation élargie du capital. Il ne s’agit pas pour autant de modifier si peu que ce soit les rapports sociaux de production, fondés sur l’esclavage du salariat. Les défenseurs de cette variante « populaire » de la gestion du capital se proposent donc de mieux « répartir » en s’attaquant en premier lieu à la puissance des « grands monopoles » qui détournent au profit de pays étrangers les richesses de la nation de leur véritable destination et empêchent ainsi le capital de prendre un « visage humain ». La production d’armements ayant toujours été un des moyens les plus sûrs de ralentir la dévalorisation générale, comment s’étonner que des partis qui entendent gérer l’économie nationale sur la base du système du salariat se livrent à une surenchère patriotique effrénée, disputant aux partis les plus réactionnaires l’honneur de défendre l’indépendance nationale au moyen de la politique de dissuasion... nucléaire [20]. Les intellectuels qui prétendent que la victoire d’une telle gauche pourrait ouvrir des possibilités nouvelles de lutte à la classe ouvrière méconnaissent autant les capacités de répression que possèdent ces appareils que la signification sociale d’une telle victoire. Elle s’accompagnerait, en effet, d’un renforcement immédiat et institutionnel de tous les appareils d’encadrement qui étendraient leur emprise sur un prolétariat qui se serait mis en quelque sorte à la merci de ce pouvoir de gauche en lui déléguant ses pouvoirs ; le cadre légal de la répression serait ainsi légitimé au nom du suffrage universel, toutes les mesures destinées à renforcer la discipline étant marquées au coin de la volonté générale. Quant à la perte des illusions et des espoirs qu’une telle situation ne pourrait manquer d’entraîner, loin de fortifier l’esprit de subversion et de révolte, elle serait plus certainement génératrice de désenchantement et de désarroi. Des masses assez peu clairvoyantes pour investir leurs espoirs de changement social dans des partis et des chefs qui ne dissimulent même pas la nature de leurs projets gouvernementaux ne pourraient que rendre le « socialisme » responsable de tous les échecs et prêter l’oreille aux arguments de la partie adverse. Il faut quelque naïveté pour espérer qu’une expérience destinée à mettre la classe ouvrière au service d’une entreprise de sauvetage et de rénovation de l’économie nationale pourra fournir l’amorce d’un processus de prise de conscience révolutionnaire. Si l’histoire du Front populaire, référence obligée de toute la propagande menée par les organisations ouvrières se réclamant du Programme commun, possède une valeur d’enseignement positive, c’est dans la seule mesure où cet événement a montré peut-être mieux que tout autre que « l’État capitaliste ne peut avoir qu’une seule fonction » et que les notions de « meilleur » ou de « plus mauvais » appliquées à un gouvernement en raison de son idéologie politique n’ont aucun sens pour la classe ouvrière ; elles ne concernent que « les solutions que le capitalisme donnera au problème de son pouvoir » afin de manipuler « sa » force de travail au mieux des exigences de « son » expansion ; tant il est vrai que le « triomphe du capital n’est jamais aussi éclatant, ni si bien déguisé, que lorsqu’il parvient à rassembler, non la bourgeoisie, mais la classe ouvrière, pour défendre l’État, son État [21] » ; que dire, quand il est explicitement reconnu par des organisations ouvrières que l’arme atomique pourra au besoin leur servir pour défendre cet État !

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VIII. « La morale bourgeoise érige l’aliénation de l’homme en norme universelle ; la morale dite communiste rivalise avec la morale bourgeoise dans le respect verbal de ces mêmes valeurs que bourgeois et communistes s’accusent réciproquement de « trahir ». Et le monde périt sous la menace que cette surenchère lui fait courir. L’homme est sacrifié à l’« humanisme » bourgeois et communiste, et les deux morales ne diffèrent que par le degré d’hypocrisie et d’imposture que chacune d’elles manifeste dans ses proclamations de vertu et d’humanité. »

C’est par ce détour que l’anticommunisme militant professé par des ex-maoïstes tel Sollers rejoint l’idéologie d’un Raymond Aron, « keynésien avec quelque regret de libéralisme », qui se dit convaincu que « la solidité de l’Alliance atlantique constitue la meilleure garantie de paix » [22]. Cette défense des valeurs humanistes par la grâce de l’arme absolue et de la terreur permanente est inscrite en filigrane dans le manifeste publié par le Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés (le Monde, 15-16/01/1978). On peut y lire, couronnement d’une apologie fumeuse de l’Europe, que « la crise présente, son aggravation même, demeurent préférables à l’issue dont la tentation apparaît à chaque détour du doute : la certitude totalitaire ». Comme si cette tentation et cette certitude tombaient du ciel et n’étaient pas les produits de cette crise, de cette « déshérence » des valeurs et de ce désarroi moral dont les auteurs de ce manifeste au parfum électoraliste, infectés par les principes mêmes qu’ils prétendent combattre, offrent le plus frappant des exemples ; comme si le stalinisme, le nazisme, les fascismes franquiste et mussolinien n’étaient pas apparus à la suite d’une guerre menée par chacun des antagonistes au nom de cette liberté, de cette culture et de cet individualisme dont aucun régime de la vieille Europe n’a jamais fait grand cas quand ses intérêts étaient menacés ; comme si les mouvements de libération nationale, terrains privilégiés pour toutes les entreprises de domination totalitaire, n’étaient pas le résultat de l’oppression coloniale et de l’exacerbation du sentiment national chez les peuples soumis à l’occupation étrangère. C’est à la faveur de l’oubli de ces quelques évidences que ces intransigeants défenseurs des valeurs de civilisation peuvent choisir en toute tranquillité d’esprit leur camp ; c’est au mépris de toute réflexion sur les causes réelles de la crise et du danger « totalitaire » qu’ils peuvent prétendre que la société capitaliste n’est pas la matrice d’où sont sorties les sociétés totalitaires et parler le langage de la liberté et de la justice tout en pensant les concepts de la servitude et de la mort : toute leur argumentation n’est-elle pas destinée en fin de compte à justifier cette menace d’extermination totale que le monde « libre » fait peser sur les peuples asservis par le système d’exploitation rival ? [23]

Il s’agit de ne pas être dupe de cet esprit perfide qui, profitant des contradictions et des incertitudes qu’engendre une situation sans issue prévisible, nous invite à choisir un moindre mal pour éviter le pire, et permet ainsi et au mal et au pire de continuer d’exister.

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IX. Marx n’a jamais eu l’intention de livrer aux générations futures une « science régénératrice », une théorie passe-partout des fins et des moyens de la politique ouvrière ; il entendait « borner sa science à la connaissance du mouvement social fait par le peuple lui-même [24] ». Le militant cherchera donc en vain dans son œuvre les éléments de cette conception métaphysique de l’Histoire et du Parti qui subordonne toute la marche de la société au génie d’une élite de savants ou de tribuns populaires ; il n’y découvrira pas davantage cette idée mystique de la spontanéité révolutionnaire qui se veut l’antidote du socialisme de parti et qui aboutit à innocenter la classe ouvrière - et chaque prolétaire en particulier - de toute responsabilité dans la survie du système qui l’écrase en permanence, la révolte n’étant jamais conçue comme décision d’ordre éthique mais comme pure réaction mécanique à la pression qu’exerce le milieu sur une classe qui ne serait sensible qu’aux stimuli d’ordre matériel.

Il est clair, pour qui sait encore lire et ressentir, que la conception « matérialiste » de la nécessité historique du capitalisme et du socialisme possède chez Marx une dimension éthique : celle d’un appel pathétique au refus de la servitude sous toutes ses formes et à l’action sociale créatrice d’une humanité nouvelle. Ce refus - qui prend dans son œuvre la forme d’une dialectique aux accents scientifiques - et cette action, Marx prétendait les dégager du mouvement même de la classe ouvrière, de l’activité spontanée des victimes du système de production dont l’essor s’accomplit au prix de la déchéance des producteurs directs, esclaves de l’État et du Capital.

À l’époque où il écrivait, Marx pouvait non sans raisons sacrifier à une vision optimiste de l’avenir du mouvement ouvrier [25] ; il n’hésitait pourtant pas à envisager l’hypothèse d’une éclipse totale de la civilisation, d’une chute dans la barbarie, au cas où la classe ouvrière viendrait à ne pas remplir la mission révolutionnaire dont il la croyait investie. Il signifiait par là que l’explication matérialiste de l’histoire n’excluait pas mais impliquait l’intervention d’individus éthiquement déterminés, possédant suffisamment d’ « éléments de culture » pour entreprendre une tâche de régénération sociale à l’échelle de l’humanité ; dans cette hypothèse la « responsabilité historique » de l’échec retombait autant sur la « masse » que sur les élites dont elle était seule capable d’empêcher la « trahison ».

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Si le principal souci des marxistes d’École est de préserver la « cohérence » et « l’infaillibilité » du prétendu « système » et de découvrir dans l’œuvre de Marx les jugements derniers de l’Histoire au lieu d’interroger, comme il l’a fait en son temps, le mouvement même de la société, à l’opposé, les antimarxistes ne sont pas moins intéressés à accréditer de tels mythes de manière à rendre Marx responsable de leur responsabilité ; et pour le travestir en maître de Staline, ils n’ont d’autre solution que de passer sous silence tous les problèmes que soulève le rapport de son œuvre au marxisme et le travail théorique des penseurs qui, dans les mêmes circonstances, ont trouvé la force de résister à la pression des idéologies totalitaires, sans rien renier de l’apport de Marx à la cause de l’émancipation humaine. N’est-ce pas l’infirmité de ces idéologues de n’avoir de regard que rétrospectif, d’essayer de réduire à leur stature en leur prêtant leurs passions et leurs égarements ces infatigables voyageurs de la pensée dont les pas conduisent toujours au-delà de l’horizon de notre histoire ?

Il y a dans l’œuvre de Marx comme dans celle de tous les autres penseurs de l’utopie socialiste un élément qui résiste à cette perpétuelle tentative d’écrasement : œuvres en éternel devenir, elles plongent leurs racines dans cette poésie de l’avenir à laquelle ne peuvent être sensibles ceux qui sont restés sans regard pour les tragédies du présent.

Août 1977 - Janvier 1978 [26]

[1] Cette remise en cause du marxisme-léninisme et du marxisme ne se développait pas, comme à l’heure actuelle, sur le mode de la spéculation philosophique, les nouveaux philosophes de l’époque préférant généralement mettre leurs talents au service d’un parti ; elle se rattachait à un mouvement d’idées et à une pratique révolutionnaires qui plongeaient leurs racines dans le plus lointain passé des luttes ouvrières et se heurtaient à la résistance acharnée d’une intelligentsia sinon tout entière stalinienne du moins entièrement stalinisée.

[2] Chaque échéance électorale offre aux intellectuels l’occasion de découvrir que l’enjeu n’est cette fois comparable à nul autre et revêt une importance telle que le vote prend une signification exceptionnelle. Comme si le propre du système représentatif de la démocratie parlementaire bourgeoise n’était pas d’exciter la passion politique afin de donner chaque fois aux citoyens l’illusion que de leur choix dépend une orientation décisive pour la société. Leur participation est décisive, en effet, dans la mesure où chaque bulletin de vote légitime le système tout entier, quel que soit le résultat obtenu, offrant ainsi une base légale et « populaire » pour justifier une politique dont les grandes lignes sont déterminées en fonction de rapports de forces et d’intérêts bien différents de ceux dont il est question dans les discours électoraux. Voir, par exemple, le manifeste collectif, « le Piège de l’abstention » (le Nouvel Observateur, 06/12/1973) et, plus actuel, l’article de M.T. Maschino, « les Fous du roi » (le Monde, 17/09/1977). L’« argument » est chaque fois le même : le pire étant toujours possible, et la « bête », à droite, toujours prête « à bondir » (sic), mieux vaut se contenter de la gauche qu’on a. Autrement dit, toute critique risque de faire le jeu de la droite, surtout si elle vient de cette catégorie d’intellectuels dont la contestation « ne peut être qu’abstraite ». Le « professeur de philosophie (...) auteur de plusieurs essais politiques » (qui n’ont évidemment rien d’abstrait !) a mal copié la leçon : la critique de la marchandise-contestation n’a aucun sens séparée de la critique de l’aliénation politique, donc de la critique de sa propre fonction d’idéologue de gauche chargé avant tout de montrer qu’un changement social profond est malgré tout possible dans le cadre institutionnel de la démocratie parlementaire bourgeoise. Tout le reste est littérature. comme cette autogestion à usage électoral à laquelle même le P.C.F. n’a pas craint de se convertir, pour ne rien laisser au hasard.

[3] La cohérence de la théorie révolutionnaire implique, en premier lieu, une certaine cohérence dans les choix que l’individu opère au cours de son existence ; or, si la théorie présente aujourd’hui une variété de ton et un radicalisme dont l’intransigeance ne peut que forcer l’admiration, la trajectoire intellectuelle de ceux qui en sont les porteurs est d’une sinuosité propre à décourager la compréhension du lecteur le plus conciliant, et à faire douter de la fermeté des positions actuellement défendues par les auteurs et plus encore de l’attitude qu’ils risquent d’adopter demain.

[4] Marx et Engels ont anticipé la critique du léninisme et du stalinisme dans leurs écrits consacrés à la révolution russe qu’ils voyaient venir. Cf. MARX-ENGELS, Die russische Kommune. Kritik eines Mythos, Herausgegeben von M. Rubel, Munich, 1972. Pour une interprétation détaillée du phénomène sociologique appelé « stalinisme », voir Joseph W. Stalin in Selbstzeugnissen und Bilddokumenten, dargestellt von M. RUBEL, Rowohlt, 1975.

[5] NIETZSCHE, le Crépuscule des idoles, Paris, 1914, p. 106.

[6] Telle est la tâche à laquelle s’est consacré Maximilien Rubel. Sa thèse, selon laquelle l’œuvre de Marx contient non seulement la critique du « vrai capitalisme » mais aussi, mais surtout, la « critique du faux socialisme, d’une imposture idéologique qui, tragique ironie du sort, se pare du nom du premier critique scientifique des idéologies », cette thèse dérange et gêne dans la mesure où elle prive ces ex-marxistes de la justification suprême qu’ils ne cessent d’invoquer : leurs égarements seraient le fruit de leur adhésion aux théories du maître qui, de ce fait, porterait le plus lourd de la responsabilité, puisque c’est sur la foi dans le bien-fondé de ses analyses qu’ils auraient confondu socialisme et stalinisme. En serait-il ainsi que l’on pourrait encore se demander, et leur demander, pourquoi ils ont fait confiance davantage à Marx qu’aux témoignages des victimes, pourquoi Marx leur a été plus cher que la vérité. Mais l’intérêt que présente l’œuvre de Rubel ne réside pas seulement dans la défense de Marx contre tous les marxismes et dans son effort pour nous faire réentendre « la voix du penseur révolutionnaire que la glorification tapageuse, l’idéologie politique et la mythologie du triomphe s’évertuent à étouffer ». Sous l’érudition du propos et la rigueur scientifique de l’analyse perce partout cette ironie socratique qui amène le lecteur à poser les véritables problèmes, ceux mêmes que Marx n’aurait pas manqué de soulever, s’il avait assisté, en même temps qu’au triomphe de l’idéologie qui porte son nom, à deux guerres mondiales, au stalinisme et au nazisme, aux génocides perpétrés pendant les guerres coloniales, aux progrès de l’industrie et de l’art de la guerre ; bref à la transformation du capitalisme privé et d’État en machines de destruction systématique et à la régression toujours plus marquée de la conscience de classe des travailleurs enchaînés au capital et à l’État. (Cf. Marx critique du marxisme, Paris, Payot, 1974 ; Karl Marx. Essai de biographie intellectuelle, Paris, Marcel Rivière, 2e éd. 1971.)

[7] MARX, le Capital, « Économie », I, p. 550.

[8] MARX, la Sainte Famille, M.E.W., II, p. 36.

[9] Ibid.

[10] MARX, l’Idéologie allemande, Werke, III, p. 69.

[11] MARX, Manifeste communiste, « Economie », I, p. 174.

[12] ENGELS, Préface au Manifeste, op. cit., p. 1488.

[13] Lassalle à Marx, 06/03/1859.

[14] L’organisation du rapport capital-travail par l’État sur une base coercitive de nature policière a abouti en Russie comme en Allemagne aux mêmes résultats, le « fascisme brun » étant, dans son essence, le frère jumeau du « fascisme rouge » (Otto Rühle). Sur la différence, qui ne tourne pas à l’avantage du bolchevisme, voir l’article de Claude Lefort, « Soljenitsyne. Commentaires sur l’Archipel du Goulag », Textures, n° 10/11, Paris, 1975. Le problème du rapport des intellectuels avec le nazisme a tout récemment été évoqué à propos du cas du philosophe allemand Heidegger. La réponse que G.-A. Goldsmith oppose à ceux qui prétendent « que Heidegger ignorait la nature réelle du phénomène nazi » est en tout point remarquable et s’applique aussi bien aux explications présentées par les philosophes staliniens : « Que penser de la valeur d’un philosophe qui s’est aussi grossièrement trompé ? Mais Martin Heidegger ne s’est pas trompé, il ne s’agit pas d’une “embardée”, mais d’une adhésion fondamentale dont toute sa pensée porte, ne fût-ce que sur le simple plan linguistique, les traces évidentes » (le Monde, 18/10/1974). G.-A. Goldsmith a préfacé et mis au point l’appareil de notes de la réédition de l’ouvrage capital de Daniel HALÉVY sur Nietzsche (éd. de poche, coll. « Pluriel ») qui a entre autres mérites celui de laver Nietzsche des accusations d’antisémitisme portées contre lui. Voilà plus de trente ans, la revue « artistique » Acéphale avait déjà démoli ce mythe tenace en portant les pièces du dossier à la connaissance de ses lecteurs ; ce qui n’a pas empêché le « nouveau philosophe » André Glucksmann de participer à la très commerciale et très officielle entreprise de réhabilitation du maître de Bayreuth en stigmatisant l’attitude de Nietzsche dont les pensées antisémites auraient fait « le tour du monde », contrairement à celles de Wagner ; il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’André Glucksmann ait dû « paradoxalement [ô combien !], attendre Heidegger pour trouver un philosophe allemand qui n’est pas antisémite » (« Wagner sans Hitler », le Nouvel Observateur, n° 615, août 1976, p. 50). Il suffisait sans doute à Heidegger d’être un bon fonctionnaire des... nazis. Sur ces douteuses manipulations historiques, voir les cinglantes remarques de l’historien Léon Poliakov : « Il importe de savoir, écrit-il, que, dans le cas de Wagner, comme dans celui de Nietzsche, il y eut une fondamentale continuité » (le Nouvel Observateur, n° 616, août-septembre 1976). Dans sa discrète réponse, André Glucksmann (n° 617) fait preuve de la même continuité dans l’art d’esquiver les problèmes gênants.

[15] Le colloque organisé par l’Institut socialiste d’études et de recherches (I.S.E.R.) en mai 1976 sur le thème « les Socialistes et le débat idéologique » aura permis à l’intelligentsia de gauche rivale de celle du P.C. de se rassembler au grand complet pour faire le point sur la nature de son projet politique : « Définir une idéologie capable d’entraîner l’adhésion de la nation et donc d’assurer à la gauche la direction intellectuelle et morale du pays », l’idéologie en question ne pouvant être qu’« un marxisme dégagé de sa gangue stalinienne » (le Monde, 26/05/1976). « La gauche » ne pouvant assumer cette « direction » que par intellectuels interposés, invités et participants ne pouvaient se méprendre sur le sens de cette déclaration ; d’autant moins que leur présence en ces lieux avait tout le caractère d’une offre de services.

[16] On voit, dans le cas d’Henri Lefebvre, par exemple, que tout l’appareil conceptuel du penseur est orienté en vue d’empêcher le lecteur de comprendre que seule cette attitude fonde la cohérence d’une œuvre riche en palinodies de tout ordre. Là est la racine de sa condamnation sans appel du syndicalisme révolutionnaire - dont il ignore d’ailleurs l’essentiel - comme de son incapacité de proposer une analyse matérialiste rigoureuse de la révolution russe et d’expliquer les raisons qui l’ont conduit à prendre le socialisme pour exactement le contraire de ce qu’il est. Il va de soi que le problème se pose de la même manière pour les ex-maoïstes comme André Glucksmann, le maoïsme n’offrant même plus l’ambiguïté que l’on peut relever dans la pensée de Lénine. Sur l’itinéraire de ces deux auteurs et, d’une manière plus générale, des idéologues marxistes-léninistes représentatifs de la même aliénation intellectuelle, voir « Ombres marxistes », Cahiers de marxologie, n° 18.

[17] « Mieux vaut moins, mais mieux » (Pravda, 4 mars 1923).

[18] Un seul exemple suffira pour caractériser l’élévation morale des milieux staliniens de l’époque. Après avoir ironisé sur les « refoulés » qui se sont « mis en branle (si l’on peut dire) au sujet de quelques milliers de “viols” » commis par le paysan russe sur les « pécores allemandes qui se croyaient issues de la cuisse de l’aryanisme », Edgar Morin, dont c’était là les premières armes de sociologue, conclut ainsi : « ...nous n’en sommes pas satisfaits, certes, mais nous pensons qu’elles doivent se trouver bien heureuses, ces Allemandes, de voir que la revanche ne va pas plus loin. Ceci dit, bénissons les enfants à naitre de ces unions slavo-aryennes, et passons à des choses plus essentielles » (l’An zéro de l’Allemagne, Paris, La Cité universelle, 1945, p. 249). Il faudrait pouvoir passer sur de tels propos, en effet ! Mais toute l’eau de la mer est-elle suffisante pour effacer une telle tache de sang intellectuel ?

[19] Le fait d’apposer sa signature au bas des manifestes et des déclarations qui circulent en permanence dans ces milieux fait partie d’un rituel qui permet à l’intellectuel de bien marquer le caractère sacerdotal de sa fonction, sa qualité de citoyen de luxe, interprète et conseiller du Prince le plus courtisé de la démocratie parlementaire, le « peuple ». Ce geste, aussi futile sur le plan de l’efficacité sociale que celui de voter, n’en est pas moins révélateur des intentions élitaires d’une intelligentsia encore tout imprégnée des habitudes mentales acquises lors de son passage dans les partis ouvriers ; au point que la tentation est grande de suggérer la création d’une Amicale des anciens du Parti chargée d’accueillir les démissionnaires et les exclus. Autant qu’aux staliniens de toujours, dont la finalité de l’action apparaît clairement, c’est à ces honteux transfuges que doit s’appliquer le mot d’ordre lancé par Voltaire contre toute superstition : « Écrasez l’infâme ! » L’indigence des conseils qu’un Régis Debray offre gratis à son ex-Église (Lettre aux communistes français, Paris, Le Seuil, 1978) sera pour les communistes une bonne raison de se féliciter des soins que le Parti apporte à l’éducation de ses militants : il en reste toujours quelque chose.

[20] Selon Rosa Luxemburg, la course aux armements et le militarisme sont des phénomènes indissolublement liés à un stade déterminé du développement capitaliste, des manifestations « organiques » de l’antagonisme entre puissances impérialistes. On voit à quelles fécondes conclusions pourrait aboutir l’application de cette thèse à la situation actuelle caractérisée par l’« équilibre de la terreur », puisque l’état de surarmement est celui des sociétés capitalistes aussi bien que des sociétés « socialistes ».

[21] J. BARROT, A. BORCZUK, P. RIVIALE, La légende de la gauche au pouvoir. Le Front populaire. Édition de la Tête de feuilles, Paris, 1973, p. 7. Voir notre analyse de cet ouvrage in Cahiers de marxologie, n° 17, octobre 1974, p. 1580-1583. La thèse de Jean Jaurès selon laquelle l’« État n’exprime pas une classe », mais « le rapport des classes, je veux dire leurs forces », la démocratie bourgeoise offrant au prolétariat la possibilité d’affirmer sa force dans l’État, cette thèse, aujourd’hui couramment acceptée, ne tient compte que des modifications d’ordre juridique, non des rapports entre le prolétariat et la bourgeoisie au sein du processus de production, rapports qu’aucune forme d’État ne peut modifier (voir S 15, 1972).

[22] R. ARON, l’Opium des intellectuels, Paris, 1968, p. 19.

[23] Comme dans tous les conflits chacun des camps en présence utilise le même langage. C’est ainsi que le trotskiste Ernest Mandel peut déclarer que « ce qui a, jusqu’ici, empêché l’éclatement d’une guerre nucléaire mondiale, c’est la puissance nucléaire même de l’U.R.S.S. (à laquelle se joint aujourd’hui, de manière progressive, celle de la Chine) ». Critique scientifique de l’impérialisme, Rosa Luxemburg mettait en tête de ses préoccupations les dangers que faisait courir au socialisme la « disparition massive du prolétariat » dans les guerres (la Crise de la social-démocratie) ; elle se serait plutôt inquiétée de ce qui réjouit Mandel, ces « représailles terrifiantes » sur lesquelles se fonde la politique des pays socialistes (Introduction à la Crise...). Même si l’on admet que le socialisme ne peut être ce que Rosa Luxemburg voulait qu’il fût, « le résultat du développement matériel de la société », rien ne permet de choisir un camp plutôt que l’autre, tout nous invite à les condamner tous.

[24] MARX, Anti Bakounine (1874).

[25] Il a néanmoins pressenti que les organisations ouvrières pourraient devenir, au nom de l’intérêt national, solidaires des maîtres du capital et de l’État au lieu de lutter pour la « suppression » du rapport capital-travail sur lequel repose tout l’édifice hiérarchique. Certes, de la C.G.T. « apolitique » de Séguy à la C.F.D.T. « autogestionnaire » de Maire en passant par le P.C.F. de Marchais et le P.S. de Mitterrand, elles ne se privent pas de proclamer le contraire ; mais l’aveu de cette complicité réside dans une pratique qui parle d’elle-même, notamment dans les périodes de crise. Voir « Syndicats et partis ouvriers au service de l’exploitation capitaliste », Conseils ouvriers et Utopie socialiste, Paris, E.D.I., 1969.

[26] Bien qu’écrit avant les élections de mars 1978, ce texte n’en éclaire pas moins, nous semble-t-il, une certaine actualité. L’intelligentsia de gauche non communiste a, en effet, apporté une nouvelle preuve de son incompétence et de sa fonction mystificatrice : incapable de comprendre la nature réelle du P.C. et de son évolution, elle a, d’une part, pris - ou feint de prendre - pour changement ce qui n’était qu’adaptation, reprochant ensuite au Parti, toujours logique et conforme à sa nature et à son rôle, de n’avoir pas été ce qu’elle aurait aimé qu’il soit ; elle n’a, d’autre part, rien négligé pour convaincre les travailleurs que l’amorce d’une transition vers le socialisme était possible dans le cadre parlementaire, légitimant ainsi le système de domination politique que le mode de représentation a précisément pour fonction de préserver.

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