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Cahiers du Communisme de Conseils - Série complète !
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Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
L’Echo de la Fabrique
Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
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Site de ressources documentaires sur le patrimoine socialiste. Suit l’actualité des parutions, publie certains articles en ligne et propose des documents concernant le mouvement ouvrier de la première moitié du XXe siècle principalement.
MARX 19k : Le parti de la mystification et la dictature du prolétariat
Maximilien RUBEL - Janvier - Février 1978 / pp. 411-443
8 octobre 2012 par eric

AVERTISSEMENT

Nous avons réuni sous un même titre trois articles écrits à différents moments mais tous trois axés sur le même sujet et destinés à un plus large public que celui auquel s’adressent généralement les discussions sur des problèmes théoriques relevant de la connaissance de l’œuvre de Marx. C’est dire que la répétition fréquente de certaines idées ou de certains passages cités n’a pu être évitée, vu le caractère de ces documents ; la redite s’impose, en effet, comme un remède didactique quand l’ignorance et la mystification se rejoignent pour escamoter et tronquer la vérité textuelle. La mystification qui est dénoncée dans ces trois textes peut se résumer en une phrase : la Russie d’avant 1917 ne remplissait aucune des conditions économiques, sociales et culturelles qui, selon la théorie « matérialiste » de Marx, lui auraient permis d’accomplir une révolution « prolétarienne » et de passer à un « mode de production socialiste » ; mais c’est justement grâce à cette situation non prévue par Marx, mais bien comprise par le génial Lénine et son disciple Staline, non moins génial, que la Russie a pu réussir là où les pays qui, apparemment, remplissaient les conditions requises ont échoué. L’absurdité mystificatrice de cette thèse sautera aux yeux de tout lecteur un tant soit peu familiarisé avec la méthode d’analyse de Marx. C’est pourtant elle que s’acharnent à défendre les porte-parole du parti de la mystification, organisation embrassant, au-delà des partis communistes officiels, toutes les sectes politiques, adeptes du mythe d’Octobre, se réclamant du « marxisme-léninisme ».

Le premier article, publié dans le Monde il y a dix ans, célébrait en quelque sorte la coïncidence quasi miraculeuse du centenaire du Capital et du jubilé de la révolution russe. Quant à l’« abandon » du postulat de la dictature du prolétariat par le P.C.F., sujet du second article, le débat engagé a pris une forme polémique ; on en trouvera un écho dans notre réponse aux trois critiques publiées dans le Monde à la suite de notre intervention. En dépit d’un engagement politique différent, les arguments de nos contradicteurs ne sont que des variations inconsistantes sur la thèse marxiste-léniniste classique telle que nous l’avons résumée ci-dessus. De l’abondant courrier que nous avons reçu à cette occasion, et dont le Monde n’a retenu que ces trois réponses politiquement orientées et émanant d’universitaires en titre, nous avons extrait une lettre qui pose les véritables problèmes que pouvait soulever notre défense du point de vue marxien. Le quatrième de nos textes était lui aussi destiné au Monde ; il faisait suite à la controverse sur la nature sociale de l’U.R.S.S. suscitée essentiellement par la publication des thèses du Pr. Elleinstein (31/12/1977). Rédigé le 3 janvier 1977 en réponse à cet article, qui illustrait d’une manière parfaite la confusion, les contradictions et les omissions dont font preuve les critiques du stalinisme qui refusent de remettre en question les « fondements socialistes » de la société russe issue de la révolution, notre texte n’a pas été retenu par le Monde, son « point de départ » étant devenu « un peu lointain » (lettre de la rédaction, 26/01/1977). Il nous a paru utile de livrer à la connaissance du lecteur cette pièce à verser au dossier d’un débat toujours ouvert et toujours actuel, cinquante ans après l’événement qui lui a donné naissance.

M.R.


I. UN LIVRE ET UNE REVOLUTION [1]

Il peut paraître étrange que, dans l’ère du marxisme triomphant, la coïncidence du centenaire du Capital avec le cinquantenaire de la « première révolution socialiste » ne soit pas l’occasion et le prétexte d’une célébration unique, afin de rendre un hommage éclatant au penseur dont le génie - selon la légende officielle universellement acceptée - aurait inspiré, en octobre 1917, les auteurs du coup d’État qui a ébranlé le monde.

À la vérité, les idéologues de l’« État ouvrier » se voient confrontés avec le dilemme que voici : ou bien admettre la justesse de la sociologie marxienne de la révolution - autrement dit du matérialisme historique - et donc l’impossibilité où se trouvait la Russie révolutionnaire de 1917 de passer d’une économie essentiellement agraire à un mode de production socialiste ; ou bien attribuer à la révolution de 1917 un caractère socialiste et, par là même, désavouer Karl Marx qui prétendait avoir révélé, dans le Capital, la « loi économique du mouvement de la société moderne », tout en se défendant d’avoir voulu formuler des « recettes pour les marmites de l’avenir ».

Or, si le Capital contient une recette, c’est bien celle de la manière de créer et d’accumuler du capital, donc de susciter et de concentrer un prolétariat industriel à l’échelle nationale. Toute une partie de l’ouvrage est consacrée à la description détaillée des procédés et des méthodes de ce que les économistes classiques appelaient par euphémisme l’« accumulation primitive » et que Marx résume dans une phrase : « Le capital vient au monde, suant le sang et la boue par tous les pores. »

Marx et Engels ont fréquemment donné des avertissements aux populistes russes qui croyaient leur pays prédestiné au socialisme, parce que, non encore dominée par le système capitaliste, la Russie était la seule nation à bénéficier d’une institution communautaire ancestrale l’obchtchina (commune paysanne). En 1875, à la demande de Marx, Engels riposta longuement à une critique de P. Tkatchev - cet ancêtre du bolchevisme - qui lui avait reproché d’ignorer les conditions sociales et les perspectives révolutionnaires de la Russie paysanne. Engels rappelait à ce disciple de Blanqui la leçon fondamentale de la sociologie « matérialiste » : « Ce n’est que quand les forces sociales de production ont atteint (...) un très haut degré de développement qu’il devient possible d’accroître la production dans une proportion telle que la suppression des différences de classes représente un progrès réel et durable (...). Ce degré de développement, les forces productives l’ont atteint seulement entre les mains de la bourgeoisie. Par conséquent, l’existence de la bourgeoisie est (...) une condition aussi nécessaire pour la révolution socialiste que celle du prolétariat. Celui qui prétend que cette révolution pourrait être réalisée plus facilement dans son pays parce que celui-ci n’a ni prolétariat ni bourgeoisie prouve par là même qu’il n’a rien compris au socialisme. » Pourtant, loin de condamner les efforts des populistes russes qui cherchaient une « voie différente de celle que l’Europe occidentale a suivie » (N. Mikhailovski), Marx signait encore, peu avant sa mort, avec Engels, la préface d’une traduction russe du Manifeste communiste, qui se terminait par ces mots : « Si la révolution russe donne le signal d’une révolution prolétarienne en Occident et que toutes deux se complètent, l’actuelle propriété commune du sol en Russie pourra servir de point de départ d’une évolution communiste ». C’est ce qu’il avait déjà répondu, quelques mois auparavant, à Véra Zassoulitch qui lui avait demandé son opinion sur la thèse des « marxistes » russes condamnant leur pays... au capitalisme,

Après la mort de Marx, Engels - de plus en plus sceptique quant aux chances de survie de la commune paysanne - s’est trouvé dans la nécessité de rappeler la leçon aux premiers marxistes russes, à G. Plékhanov aussi bien qu’à Véra Zassoulitch (alors convertie au marxisme) : « Tout ce que je sais sur la situation en Russie (...) m’incite à penser que ce pays s’approche de son 1789. (...) Le pays ressemble à une mine chargée qu’il suffit de faire exploser. (...) C’est là un de ces cas exceptionnels où une poignée d’hommes peut réussir à faire une révolution, c’est-à-dire à provoquer, par un petit choc, l’effondrement de tout un système. (...) Ainsi donc, si jamais le blanquisme - l’idée chimérique de bouleverser toute une société par l’action d’une petite conspiration - a quelque raison d’être, c’est certainement à Pétersbourg. Une fois le feu mis aux poudres, une fois les forces libérées, (...) les hommes qui auront fait sauter la mine seront emportés par l’explosion qui sera mille fois plus forte qu’eux et qui cherchera comme elle pourra un exutoire, sous la pression des forces et des obstacles économiques... Les hommes qui se sont vantés d’avoir fait une révolution ont toujours compris le lendemain qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, que la révolution faite ne ressemblait en rien à celle qu’ils voulaient faire. C’est ce que Hegel appelle l’ironie de l’histoire ... » (Lettre à Véra Zassoulitch, 23/04/1885). Au narodnik (populiste) Danielson, traducteur du Capital, Engels écrivait en guise de consolation : « ... Le capitalisme ouvre de nouvelles perspectives et de nouveaux espoirs, Voyez ce qu’il a réalisé et réalise encore à l’Ouest. Une grande nation comme la vôtre survit à toutes les crises. Il n’est pas de grand mal dans l’histoire qu’un progrès historique ne vienne compenser. Seule le modus operandi change. Que les destinées s’accomplissent ! » (17/10/1892).

Nous ne pouvons parler ici en détail du programme économique de Lénine et de son parti, programme qui réservait au capitalisme d’État un rôle prééminent. Mais puisqu’il s’agit d’honorer la mémoire du maître de Lénine, rappelons que, dans le Capital, Marx a anticipé ce programme en décrivant les méthodes de l’accumulation primitive du capital et en définissant le rôle de l’État dans ce processus d’oppression et d’exploitation : « Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l’emploi de la force brutale, mais toutes, sans exception, exploitent le pouvoir d’État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l’ordre économique féodal à l’ordre économique capitaliste et d’abréger les phases de transition. Et, en effet, la force est l’accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique. »

* * *

La théorie économique défendue par Lénine au lendemain de la conquête du pouvoir et jusqu’à sa mort peut se résumer comme suit : la Russie n’étant pas mûre pour le socialisme - au sens marxien du terme -, c’est au pouvoir prolétarien, donc au parti bolchevik, donc à l’État ouvrier (l’identification sous le vocable « dictature du prolétariat » de ces trois instances fut l’« innovation » dont, semble-t-il, Lénine aurait enrichi la théorie politique de Marx), qu’il incombe de hâter, par des méthodes empruntées au capitalisme américain (taylorisme) et allemand (économie de guerre instaurée par Rathenau), le processus de maturation économique. Mais, tout en envisageant l’insurrection d’Octobre sous l’angle du pouvoir politique, Lénine n’avait d’espoir que dans une révolution prolétarienne en Occident pour faire triompher le socialisme en Russie. Il soumit ainsi la leçon de son maître à une véritable culbute dialectique. Alors que la sociologie de Marx démontre la « nécessité historique » de la prolétarisation des masses laborieuses, source de l’accumulation du capital et donc moteur de l’industrialisation, l’idéologie bolchevique glorifie la création d’un prolétariat de masse et d’une industrie nationale selon le modèle du capitalisme le plus évolué comme une œuvre « socialiste ». Aux yeux de Marx, le remplacement de la propriété privée des moyens de production par la propriété d’État, loin d’être synonyme de socialisme, pouvait au contraire aboutir à un type de domination oligarchique dont il avait découvert le modèle dans le « despotisme oriental », caractérisé par l’absence de la propriété privée du sol, « véritable clef du ciel oriental » (lettre à Engels, 2 juin 1853). Pour employer sa terminologie, la proclamation juridique de la propriété collective des moyens de production relève de la « superstructure idéologique » et par conséquent travestit les rapports sociaux réels où le producteur est réduit au simple rôle d’exécutant, privé de tout pouvoir de direction et de décision.

Quant aux soviets de 1917, s’ils représentaient virtuellement ce « point d’appui de la régénération sociale » dont Marx avait parlé à Véra Zassoulitch à propos de la commune paysanne, leur destin, tôt lié à celui du parti bolchevik, mérite d’être commémoré dans un contexte bien différent de celui que nous avons choisi ici.

Quoi qu’il en soit, l’absence d’une célébration conjointe du centenaire du Capital et de la révolution d’Octobre peut-elle être interprétée comme l’indice d’un aveu involontaire mettant fin au mythe de l’« Octobre socialiste » ? On aimerait le penser, puisque, malgré les incroyables moyens de persuasion dont elle dispose, la propagande communiste semble reculer devant la tâche qui consisterait à démontrer à la fois le génie scientifique de l’auteur du Capital et le caractère socialiste de la révolution de 1917.

M. R.


II. LE PARTI DE LA MYSTIFICATION [2]

Dans le débat sur l’« abandon » par le parti communiste français du postulat marxien de la dictature du prolétariat, personne ne semble avoir mentionné un fait qui méritait pourtant d’être mis en lumière. Il permet d’éclairer, en effet, mieux que tout autre le sens et la nature de cette démarche : c’est le parti qui s’arroge le droit de décider si le prolétariat doit ou non exercer sa dictature : c’est le parti, voire son secrétaire entouré de ses idéologues qui, se substituant à la classe et à la masse des travailleurs, décide de rayer d’un trait de plume ce qui, selon Marx, représente une « période historique », transitoire certes, mais nécessaire et inévitable de l’évolution de la société et nullement un phénomène accidentel susceptible d’être abandonné ou accepté au gré des impératifs de la nouvelle stratégie politique dictée par le programme commun. Le parti se garde bien de remettre en question l’essentiel, à savoir ses prérogatives de représentant autoproclamé de la classe ouvrière. C’est toujours lui qui, par la voix de ses chefs, décide en lieu et place de la classe ouvrière, c’est lui qui définit la nature et la forme que doit prendre l’action de cette classe ; et rien ne garantit que l’abandon de la dictature du prolétariat entraîne l’abandon de la dictature sur le prolétariat, la seule qui importe au parti.

* * *

Le concept de dictature du prolétariat est partie intégrante de la théorie du développement du mode de production capitaliste et de la société bourgeoise ; développement dont Marx affirme avoir révélé la « loi naturelle ». Engels range cette théorie parmi les deux grandes découvertes scientifiques de son ami, après la conception matérialiste de l’histoire comparable à la découverte de Darwin : « Ainsi que Darwin a découvert la loi de l’évolution de la nature organique, Marx découvrit la loi de développement de l’histoire humaine. » Le postulat politique de la dictature du prolétariat s’inscrit dans la perspective d’une société capitaliste pleinement développée, terrain de l’affrontement entre une classe possédante fortement minoritaire, mais au sommet de son pouvoir, et une classe ouvrière largement majoritaire, dépossédée économiquement et socialement, mais intellectuellement et politiquement mûre et apte à établir sa domination par la « conquête de la démocratie » au moyen du suffrage universel. Parvenu à cette position dominante, le prolétariat n’usera de la force que pour répondre à la force, au cas où la bourgeoisie quitterait le terrain de la légalité afin de conserver ses privilèges de domination. La dictature du prolétariat est décrite dans la conclusion du Capital comme « expropriation des expropriateurs », autrement dit comme « expropriation de quelques usurpateurs par la masse ».

* * *

Tout en étant limitées à une étape déterminée de l’évolution globale du genre humain, les lois et les tendances du développement de l’économie capitaliste « se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer », les pays développés industriellement montrant aux pays moins développés « l’image de leur propre avenir ». Cédant la parole à un critique russe du Capital, Marx souscrivait sans réserve à une interprétation qui mettait tout l’accent sur le déterminisme implacable de sa théorie sociale : « elle démontre », déclarait ce critique, « en même temps que la nécessité de l’organisation actuelle, la nécessité d’une organisation dans laquelle la première doit inévitablement passer, que l’humanité y croie ou non, qu’elle en ait ou non conscience ». Marx lui-même n’est pas moins catégorique : « Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement (...) elle ne peut dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement : mais elle peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de leur enfantement. » (Le Capital.)

* * *

Que faudrait-il penser d’une société de savants qui oserait proclamer le « renoncement » à la loi newtonienne de l’attraction universelle ou aux lois mendéliennes de l’hybridation des plantes et de l’hérédité chez les végétaux ? Et qui invoquerait, pour justifier sa décision, le caractère « non dogmatique » de ces lois, sans se soucier de les réfuter par des méthodes scientifiques, mais en prétextant un profond changement des modes de pensée dans les classes non intellectuelles ? Cette société « savante » se couvrirait de ridicule. Telle est pourtant l’attitude de la compagnie savante se disant communiste et marxiste qui, tout en se réclamant d’une théorie dont elle ne cesse de souligner le caractère scientifique, en rejette l’enseignement majeur, celui même qui intéresse l’existence de la majorité des hommes : agissant au nom du « socialisme scientifique », ses dirigeants et idéologues ne déclarent-ils pas que l’évolution des sociétés capitalistes a rendu caduc l’impératif de la dictature du prolétariat, ce qui équivaut à remettre en question une thèse que Marx lui-même considérait comme son principal apport au socialisme scientifique.

* * *

Il importe peu de savoir si l’« abandon de la dictature du prolétariat » répond à des impératifs de tactique électorale ou s’il renvoie à d’autres préoccupations : car cet « abandon » signifie au fond que les responsables de la politique du parti écartent du débat le principal intéressé, le prolétariat, qui seul a pour « mission historique » de libérer les sociétés de l’esclavage de l’argent et de l’État, donc d’exercer sa dictature. Ainsi le veut la science de Marx autant que le simple bon sens non marxiste : la dictature du prolétariat ne pouvant être que l’affaire des exploités - donc de la presque totalité de l’espèce humaine -, la décision d’un parti, quel qu’il soit, d’effacer un postulat dont la portée éthique le dispute au revêtement scientifique ne saurait avoir le moindre effet sur l’évolution de la société et la vocation révolutionnaire et émancipatrice des esclaves modernes. Car si le mouvement ouvrier est, d’après le Manifeste communiste, « le mouvement de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité », la dictature du prolétariat peut être définie comme la domination de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité, autrement dit, l’autodétermination du prolétariat. En somme, elle est censée réaliser les promesses d’une démocratie intégrale, l’autogouvernement du peuple, contrairement à la démocratie partielle (bourgeoise) dont les institutions assurent la dictature des possédants - du capital contrôlant le pouvoir politique, donc d’une minorité de citoyens - sur les non-possédants, donc sur l’immense majorité des citoyens. Dans ces conditions, comment expliquer qu’un parti se réclamant de Marx et du communisme abandonne une conception de la dictature du prolétariat qui - à tort ou à raison - annonce l’avènement de la démocratie intégrale ?

* * *

Alors qu’avant octobre 1917 Lénine rêvait pour la Russie d’un autogouvernement des ouvriers et des paysans, il s’orientera après la prise du pouvoir vers la conception d’une « dictature du prolétariat » susceptible d’être exercée par la « dictature de quelques personnes », voire « par la volonté d’un seul » ; cette conception correspondait parfaitement à l’état économique et social d’un pays qui pouvait tout « développer » excepté le... socialisme, la dictature du parti ayant pour objectif la création du prolétariat « soviétique » et non l’abolition de celui-ci, dont la mise en place de rapports sociaux compatibles avec l’exploitation du travail salarié et la domination de l’homme par l’homme. C’est à cette école et non à celle de Marx que les dirigeants des partis communistes ont pris leurs leçons d’hommes politiques. C’est eux-mêmes qu’ils condamnent en prenant leur distance avec un régime qui a su construire pour des millions de paysans prolétarisés un archipel de bagnes dont la description n’a d’analogue que l’Inferno de Dante.

L’impératif de la dictature du prolétariat implique la vision de l’abrègement et de l’adoucissement des maux d’enfantement de la société enfin humaine. Les révolutions « marxistes », russe et chinoise, n’ont fait que susciter le mal qu’elles sont censées avoir supprimé. Telle est la mystification de notre époque. Et si les partis dits ouvriers peuvent décréter l’« abandon de la dictature du prolétariat », n’est-ce pas parce que le prolétariat n’a pas (encore ?) cette conscience révolutionnaire que la conception matérialiste de l’histoire tient pour le résultat fatal du devenir-catastrophique du mode de production capitaliste en pleine expansion mondiale ?

M. R.


III. POURQUOI DES MARXISTES ? [3]

Sous le titre « Le parti de la mystification », M. Maximilien Rubel a donné son « point de vue » sur la dictature du prolétariat (le Monde du 7 mai). Nous avons publié ensuite (le Monde du 20 mai) trois réponses à sa thèse, signées respectivement de MM. Bernard Galand, professeur agrégé de philosophie, Bertell Ollman, professeur au département de sciences politiques de l’université de New York, et Denis Duclos, sociologue .

À son tour, M. Maximilien Rubel, pour clore le débat, réplique ici à ses trois contradicteurs.

* * *

Mes trois contradicteurs (le Monde du 20 mai) ont, chacun selon sa manière particulière d’être marxiste, rejeté mon apologie de la science et de la prescience de Marx ; car ce que j’ai essayé de formuler dans mon essai (le Monde du 7 mai), ce n’était rien d’autre que le point de vue de Marx - donc marxien - sur le problème de la dictature du prolétariat. Si quelqu’un a « triché », comme dit M. Galand, c’est donc Marx, dont l’enseignement ambigu me paraît cependant plus éclairant et enrichissant que l’idéologie mystificatrice et obscurcissante de ses disciples. J’accepte volontiers la leçon du professeur agrégé de philosophie qui m’apprend que la dictature du prolétariat est un concept « opératoire », et je lui accorde également qu’Einstein est venu après Newton. Puis-je toutefois lui rappeler que, pour Marx, le sujet pensant du concept et de la praxis, c’est avant tout la classe la plus nombreuse et la plus pauvre en lutte pour son émancipation et non tel secrétaire de parti ou tel idéologue à son service ; et il est plutôt difficile de tenir ceux-ci pour des Einstein de la science sociale assez compétents pour « abandonner » et « remplacer » tel concept opératoire du maître. Autorisé à « faire entendre la voix des exploités » - autrement dit à imiter Marx -, je me permets cet aveu : je préfère être mystifié par Marx plutôt que d’exercer le métier de mystificateur agrégé au service du parti.

Je ne défends pas un « marxisme dogmatique » contre un « marxisme vivant » (D. Duclos) ; je défends Marx contre le marxisme (voir mon livre, « Marx critique du marxisme », Payot, 1974), « Savant exégète de Marx », il m’est difficile d’admettre que l’auteur du Capital, qui prétendait avoir révélé la « loi économique du mouvement de la société moderne », ne tenait « ni à la dictature, ni au prolétariat », ces « notions » visant des « formes historiques mobiles », donc susceptibles de changement. « Dictature du prolétariat » signifie pour Marx abolition des classes sociales et auto-abolition du prolétariat, donc du système capitaliste, qui se nourrit de crises économiques et politiques en poursuivant son expansion meurtrière grâce à la passivité universelle des exploités et des humiliés. La « loi naturelle » de Marx impliquait, paradoxalement, l’« impératif catégorique de renverser toutes les conditions qui font de l’homme un être avili, asservi, abandonné, méprisable » (Anti-Hegel, 1844). Il faut avoir l’esprit béotien pour penser que ces conditions ont pu s’améliorer pendant l’ère des guerres en chaîne, des Hiroshima, du fascisme et du stalinisme permanents.

Quant à la « distorsion stalinienne » du marxisme (B. Ollman), conséquence « historiquement nécessaire » de la révolution politico-économique dirigée par Lénine et son parti totalitaire, elle fut prédite il y a un siècle par Marx. Il pensait, en effet, que, si la Russie perdait la « chance » de son communisme agraire (commune paysanne), elle deviendrait « une nation capitaliste à l’instar des nations de l’Europe occidentale », après avoir « préalablement transformé une bonne partie de ses paysans en prolétaires ; et, après cela, amenée une fois dans le giron du régime capitaliste, elle en subira les lois impitoyables comme d’autres nations profanes ». (Réponse à Mikhaïlovski, 1877.)

Ainsi, la connivence universelle des États - marxistes ou non - en vue de maintenir l’humanité sous la loi de la terreur équilibrée, confère à la science critique de Marx une pleine actualité. Idéologique ou tactique, le discours de l’« abandon » ne peut affecter l’impératif éthique de la dictature du prolétariat qui doit marquer la fin de la préhistoire barbare de l’humanité.


IV. ANALYSE « MARXISTE » OU DISCOURS « STALINIEN » ?

L’« analyse marxiste sérieuse » que le Pr. Elleinstein nous propose du « phénomène stalinien » (le Monde des 30 et 31 décembre 1976) semble combler le vœu que le Pr. J.-H. Brunn a formulé dans son « point de vue » (le Monde, 29 décembre 1976).

En effet, constatant les lacunes du rapport secret de Khrouchtchev et des explications du XXe congrès du P.C. de l’U.S., M. Elleinstein affirme qu’« il est indispensable (...) d’étudier concrètement le processus révolutionnaire en Russie, la situation avant la Révolution du point de vue économique, social, politique, idéologique, la guerre civile et ses conséquences, pour rendre compte des événements ultérieurs ».

Voilà définie on ne peut plus clairement et succinctement ce que Marx considérait comme la règle principale de sa méthode « matérialiste » ! Lui-même l’avait appliquée brillamment dans des études historiques telles que Les luttes de classes en France (1850), le Dix-huit brumaire de Louis-Bonaparte (1852) et La guerre civile en France (1871) [4].

De la « vieille Russie » d’avant 1917, M. Elleinstein nous dresse en deux phrases un tableau suffisamment éclairant pour nous permettre de caractériser la révolution russe dans ses phases de février et d’octobre 1917 :

1° « (...) un pays encore rural, archaïque et insuffisamment développé sur le plan culturel. »

2° un pays marqué par « l’absence de structure, d’organisation et de traditions démocratiques... ».

Pour qui connaît les rudiments du « matérialisme historique », des deux prémisses ci-dessus on peut tirer certaines conclusions essentielles, faciles à formuler d’après la logique et la dialectique du Maître, concernant le caractère de la révolution russe, hormis celle qu’en déduit le Pr. Elleinstein ! Il affirme, en effet, que dans le processus révolutionnaire de 1917 il s’agit :

a) d’une « révolution socialiste » ;
b) du « passage au socialisme » ;
c) de l’« édification socialiste » ;
d) d’un « mode de production socialiste » ;
e) d’« éléments d’un socialisme du sous-développement » ;
f) d’une « voie dictatoriale vers le socialisme ».

Ainsi, tout en développant sa critique de Staline, le Pr. Elleinstein se sert des mêmes formules que Staline, lequel les a trouvées chez son maître Lénine : c’est le discours de la négation pure et simple de tout ce que Marx a cru apporter à la cause du communisme dans le domaine de la théorie et de la critique sociales.

Puisque ni M. Brunn ni M. Elleinstein n’ont jugé utile de tirer avantage des travaux dans lesquels nous avons abandonné à Marx lui-même le soin de détruire le mythe d’Octobre, nous allons essayer une fois de plus d’esquisser une interprétation « matérialiste » du phénomène sociologique appelé « stalinisme » [5].

La figure historique de Staline ne peut être saisie qu’à partir du « stalinisme » défini comme une structure de domination historiquement déterminée ; antérieure à la personne du dictateur, cette structure ne pouvait pas être remise en cause par la mort de l’individu qui l’avait incarnée à une époque donnée. La carrière révolutionnaire et politique de Staline, qui constitue un chapitre de l’histoire du parti bolchevique, ne prend fin que trois ans après la mort du dictateur, au XXe congrès du parti, avec la démolition du culte qui lui était encore rendu ; mais la période du stalinisme ne se termine pas là : son symbole, le corps embaumé de Lénine, offert par Staline à l’adoration des peuples soviétiques privés de leurs icônes, est toujours visible au mausolée de la Place Rouge.

Sans Lénine point de Staline ; mais même sans Lénine et Staline le « stalinisme » était une des conséquences possibles de la politique du Parti et de l’État bolcheviques inaugurée après le « Grand Octobre ». En défendant, au lendemain même de la conquête du pouvoir d’État, la thèse admise par tout historien « bourgeois » selon laquelle « dans l’histoire des mouvements révolutionnaires, la dictature personnelle peut très souvent exprimer, soutenir et réaliser la dictature des classes révolutionnaires » (Les tâches immédiates du pouvoir soviétique, 1918), Lénine fondait théoriquement le « stalinisme ». Mieux encore, il n’hésitait pas à étendre la notion « bourgeoise » de la dictature personnelle au domaine de la grande industrie, « base du socialisme » ; et conséquent avec lui-même, il exigeait « la subordination de la volonté de milliers à la volonté d’un seul », afin d’assurer la productivité du travail social. Lénine fut assez habile pour ne pas invoquer l’autorité de Marx à l’appui de sa conception de la dictature prolétarienne ; mais il se garda bien d’admettre qu’elle était la négation de la théorie marxienne de l’auto-émancipation du prolétariat réservée aux seuls pays économiquement et politiquement avancés. Il serait cependant faux de penser que Staline et le stalinisme ne sont que les suites du geste hérétique de Lénine : Marx nous fait comprendre à la fois la logique de cette hérésie et le sens de la dictature stalinienne issue de la politique de Lénine, à la fois la « faillite » de la révolution russe de 1917 et le triomphe de l’idéologie marxiste. Car cette « faillite » ne fait que confirmer la « loi économique » que Marx prétendait avoir révélée en écrivant le Capital : seule une société industrielle pleinement développée, donc totalement prolétarisée et aliénée, mais ayant connu l’expérience des institutions bourgeoises et de la démocratie libérale, est capable de produire des fossoyeurs conscients de leur mission historique. S’il est vrai, comme le montre Elleinstein, que ces conditions n’étaient pas réunies en Russie, il est clair, dans ce cas, que ni le génie lumineux de Lénine ni le génie ténébreux de Staline ne pouvaient décider du sort d’une révolution qui mettait en cause de tels intérêts et déchaînait de telles passions humaines ; en revanche, tous les antécédents historiques, matériels et moraux, ont favorisé l’avènement d’un État totalitaire et d’une idéologie d’État totalitaire dont l’appareil politique a fixé les normes et les institutions. Le « mérite historique » des bolcheviks demeure leur rôle d’agents et de managers de cette industrialisation et de cette prolétarisation de la Russie paysanne ; mais s’ils ont ainsi aidé à créer les conditions matérielles qui, conformément aux enseignements scientifique et éthique de Marx, feront surgir les bâtisseurs de la nouvelle Cité humaine, c’est de la même manière que la bourgeoisie l’a fait et continue à le faire dans les pays soumis à sa domination.

Ainsi, les protagonistes des grands bouleversements sociaux ne peuvent être compris qu’à partir de ceux-ci et non inversement. Cette vérité se confirme tout particulièrement dans le cas de la révolution russe. Ce que Marx disait des hommes vaut tout autant pour les partis : ceux-ci font certes leur histoire, mais ils la font uniquement dans des conditions et sous des rapports qui imposent à leur action des limites infranchissables.

Des dictateurs peuvent modifier l’historiographie, ils ne peuvent changer le cours de l’histoire elle-même. Ils peuvent dicter leur propre biographie, en la falsifiant, mais ils ne peuvent cesser d’être ce qu’ils sont et ce qu’ils doivent être. Vient le jour où le monde s’aperçoit de la supercherie et la fureur iconoclaste se déchaîne. Veliki Stalin, le « Grand Staline » n’a pas échappé à ce destin.

Mais s’il a pu se livrer aux falsifications qu’on lui reproche, c’est parce que, avant lui, un faux plus grand a été commis. Le falsificateur Staline n’a pu s’imposer et imposer sa légende que parce que la Révolution russe est entrée dans les annales de l’histoire en se couvrant d’un faux drapeau. D’après les théories dont se réclamaient les révolutionnaires professionnels bolcheviques pour masquer leur volonté de puissance, cette révolution ne pouvait être ni prolétarienne ni socialiste ; et ils ne pouvaient trouver chez Marx aucune recette politique destinée à des hommes d’État désireux de « faire » une révolution. Il écrivait et agissait pour la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, et non pour des politiques et des révolutionnaires de métier, quelque nobles et humanitaires, sanguinaires ou machiavéliques qu’aient été les convictions et les intentions de ces derniers.

Comme on sait, Marx s’est refusé à fournir des « recettes pour les gargotes de l’avenir » ; mais, contrairement à la légende obstinément nourrie par l’idéologie marxiste, il a construit une image suffisamment précise de la future société, pour que nous puissions reconnaître dans les États existants, quel que soit l’attribut nominal qu’ils s’octroient, la négation absolue d’une société humaine libérée du capital et de l’État.

M. R. (Janvier 1977)


Correspondances à propos de la « dictature du prolétariat »

N.B. - Notre article « le Parti de la mystification » nous a valu un certain nombre de lettres, envoyées soit à titre de correspondance personnelle soit comme contribution au débat public, mais non retenues par le journal le Monde. Nous présentons ci-après trois de ces lettres - dont deux en anglais - qui nous semblent apporter des compléments sur certains points qui méritent réflexion et critique.

A

(...) Si je souscris sans réserve au premier paragraphe, je trouve dans le deuxième un mot sur lequel je trébuche. Ce mot est « suffrage universel ».

Tout d’abord, le suffrage universel ne peut pas donner le pouvoir à une classe. Il ne peut le donner qu’à un parti. Et dès lors que vous l’invoquez, vous tombez dans l’ancien dilemme : vous aurez un parti qui représente la classe ouvrière et qui agit pour elle. Dans cette optique votre premier paragraphe devient illogique : vous pouvez critiquer la façon de laquelle un parti particulièrement visé accomplit cette tâche ; mais vous ne pouvez plus critiquer le fait qu’elle soit assumée par un parti. Vous pouvez reprocher au P.C.F. le genre de parti qu’il est, mais non pas qu’il soit un parti.

Deuxièmement, si Marx voulait désigner par « dictature du prolétariat » le règne d’une classe « largement majoritaire », il s’est exprimé de façon imprécise ou au moins de façon imprudente. Par « dictature » on comprend généralement l’exercice du pouvoir sans partage par un groupe ou par une personne. Une personne est minoritaire par définition ; le terme « dictature » appliqué à un groupe implique qu’il est également minoritaire et refuse de se soumettre au contrôle du suffrage universel. La dictature a toujours été un état exceptionnel et passager, et elle l’est aussi dans votre esprit. Or, l’exercice du pouvoir par une majorité écrasante n’a rien d’exceptionnel ; il est tout à fait normal dans une société bien conçue et, de ce fait, devrait être permanent et non pas transitoire. Finalement, l’expérience a démontré que le suffrage universel ne donne le pouvoir qu’à des partis ou des groupements qui s’éloignent si radicalement de leur primitive inspiration marxiste que celle-ci est quasiment méconnaissable. Et cela m’amène à Marx lui-même.

Marx est certainement excusable si, en pleine euphorie « scientifique », caractéristique du XIXe siècle, il cédait à la mégalomanie du genre humain et croyait pouvoir énoncer des « lois naturelles » immuables, propres à décrire et à prédire à tout jamais le déroulement des événements. Aurait-il deviné l’évolution de la pensée scientifique depuis sa mort, il aurait été acculé à plus de modestie.

Aussi votre évocation de l’exemple de la science physique est-elle impropre. Bien ridicule serait la société de savants qui décrirait aujourd’hui les phénomènes de la gravité dans le langage newtonien. Ou y a « renoncé » depuis longtemps. La gravité universelle n’est pas une loi (celle-ci gouverne un processus concret) mais un principe. Ce qui lui correspond dans la pensée marxienne ce n’est pas la dictature du prolétariat (qui est un processus) mais la lutte des classes. Je serais certes fort étonné que Monsieur Marchais et ses idéologues aient effectué leurs analyses avec le sérieux d’un Maxwell, d’un Planck, d’un Bohr ou d’un Einstein ; mais le fait de soumettre les énoncés de Marx à une révision à la lumière d’expériences nouvelles me semble, en soi, nullement scandaleux ; scandaleux me paraît au contraire que « révisionniste » ait pu devenir une injure, au lieu d’être un titre d’honneur. Songerait-on à traiter Planck ou Einstein de « révisionniste » ? En appliquant ce terme au marxisme on fait de Marx, homme de science, ce qu’il ne voulait pas être : un prophète.

Ma connaissance de la pensée marxienne est certainement négligeable par rapport à la vôtre. Mais il me semble que, si Marx a prévu la prise du pouvoir par le suffrage universel, il n’a pas pu tenir compte de certains phénomènes survenus depuis. 1) la double exploitation du prolétariat en tant que producteur et en tant que consommateur ; celle-ci permettant de rendre celle-là moins aiguë qu’autrefois ; 2) le développement explosif des mass media qui rend cette exploitation énormément efficace, sinon irrésistible ; 3) les réalisations caricaturales qu’en praxis on a données à ces idées - et que vous n’avez jamais hésité à dénoncer - ont fait que les mots même de « socialisme » ou de « communisme » font effet de repoussoir, et cela non pas seulement auprès de petits-bourgeois timorés, mais aussi auprès d’esprits responsables et valables.

Je ne puis donc me scandaliser de ce qu’on ait osé considérer la notion de la « dictature du prolétariat » comme caduque. Il se peut bien qu’elle le soit sous la forme léniniste - dictature « de quelques personnes » voire « la volonté d’un seul » - aussi bien que sous la forme proprement marxiste du « suffrage universel ». Plutôt reprocherais-je à ceux qui la considèrent ainsi, qu’ils y aient « renoncé » sans avoir réfléchi à ce, qui devait la remplacer. Autogestion ? Démocratie directe ? Élévation spirituelle ? Mais cela dépasse le cadre de la présente controverse,

Gustave KARS (Paris, mai 1976).


B

THE PCF AND THE DICTATORSHIP OF THE PROLETARIAT

“The dictatorship of the proletariat”, what is this obscure phrase attributed to Marx which was discussed so widely in the press and on the television at the time of the 22nd Congress of the Parti Communiste Français in February and which the PCF plans to remove from its statut ?

It was indeed a phrase used by Marx but never with the meaning the PCF has given it. Marx always insisted that Socialism could only be established by political action ; in other words, that, in order to establish Socialism, the working class should gain control of the machinery of government and use it to force the capitalist class to give up its ownership of the means of production. In his private letters and notes Marx sometimes referred to this use of political power by the working class to abolish capitalism as the “dictatorship of the proletariat”.

Both words are obscure and derive from Ancient Rome. Under the constitution of the Roman Republic there was provision for one of the magistrates, in times of crisis, to be nominated dictator, which meant that he was invested with plenary powers to deal with the situation, Proletarii was the word used to describe the poor Roman citizens who were regarded as contributing nothing to the State but children (in Latin proles means lignée).

These two words were introduced into modern political terminology at the time of the French Revolution, the leaders and thinkers of which modelled themselves on the Ancient Roman Republic. The Jacobins were in favour of a “dictatorship” by minority of revolutionaries to crush the resistance of the nobility, The term prolétaire came into use to describe ordinary, poor people. Both terms were inherited by the political descendants of the extreme French revolutionaries in the 19th century, including the utopian communists from whom Marx learned part of his socialism.

Marx, however, used the word proletariat in a more precise fashion, not to mean just poor people generally but only those who worked for wages, I.e., the working class. The “dictatorship of the proletariat” was thus, for him, the exercise of political power by the working class in their own interest. This Marx equated with a complete political democracy in which the working class - the majority in capitalist society - would rule. His reference to the “dictatorship of the proletariat” an show that he understood it to be the exercise of political power by the working class within a democratic framework.

We, in the Socialist Party of Canada and the Companion Parties, have never used the phrase “dictatorship of the proletariat” in our everyday propaganda. This, not because we do not agree with Marx that the working class should take democratic political action to establish Socialism, but because the phrase is obscure and misleading, We have always preferred to express the same concept by the use of phrases like “the capture of political power” and “the conquest of the powers of government” which are more easily understandable.

In speaking of the “dictatorship of the proletariat” rather than simply of a “revolutionary dictatorship”, Marx made a decisive break with the Jacobin tradition. The idea of “dictatorship” was given a democratic content since the plenary political power it implied was to be exercised by the majority class in society and not by some revolutionary minority.

By the turn of the 19th century Jacobin ideas had almost died out in France but were enjoying a revival in Russia, a country whose political and social system had many of the features of France’s “ancien régime”. Here the idea of a minority revolutionary dictatorship had an attraction for the anti-Tsarist revolutionaries, including some of those who considered themselves Marxists. Among the latter was Lenin who carried this ideal over into the Social Democratic movement.

Lenin was in favour of the Russian Social Democrats being organised as a “vanguard party” whose task would be to lead the workers, peasants and oppressed nationalities of Russia against the Tsarist regime. The Bolshevik revolution of 1917 was carried out in just this way - and it resulted in the establishment not of Marx’s “dictatorship of the proletariat”, i.e., a working class democracy, but in the revolutionary dictatorship of the minority Bolshevik Party. Since the economic and political conditions of Russia did not permit the establishment of socialism, the Bolsheviks had no choice but to develop capitalism in Russia (largely in the form of “state capitalism”, as Lenin himself described it). But since capitalism cannot be run in the interests of the working class, the Bolshevik dictatorship soon became a dictatorship not just against the nobility, the capitalists and richer peasants but also a dictatorship over the working class : the trade unions were taken over by the government ; strikes were banned ; protests were suppressed and protestors sent to labour camps,

Unfortunately this was not evident to a section of the war-weary and discontented working class of Western Europe. To them Russia was what it proclaimed itself to be : a “workers republic” which showed the way for the workers of other countries. The Bolshevik government exploited this sympathy to split the Social Democratic parties in the West and set up “Communist” parties based on Bolshevik ideology.

In France in 1920 a majority of the delegates to the Social Democrats’ Congress at Tours voted to go over to Bolshevism and set up the Parti Communiste Français. The new PCF was committed to Bolshevik ideology, including the idea that it as the alleged “vanguard of the working class” - would exercise a revolutionary dictatorship. By a strange irony of history, the Jacobin idea of minority dictatorship, which had been rejected by Marx and which had almost died out in France, was reintroduced there by way of backward Russia. This time, however, it was called the “dictatorship of ’the proletariat”. It was with this Jacobin, Leninist sense that the phrase was introduced into the statut of the PCF.

The PCF has changed since 1920 in that it now no longer believes in armed insurrection as the way to power (which never was practical proposition anyway) and has instead returned to the gradualist reformism of Social Democracy. This change dates from the middle of the 1930’s when on orders from Moscow (following the signing of the 1935 Franco-Soviet Defence Pact), the PCF decided to beat the patriotic drum. The enemy was no longer seen as the capitalist class as such but as a small minority of anti-patriotic, pro-fascist politicians and capitalists against whom the people of France should unite. The present strategy of the PCF is a variation on this theme, with the “big monopolies” as the enemy to be isolated.

According to current PCF ideology, the present stage of capitalism is “capitalisme monopoliste d’État” where political and economic power is in the hands of a tiny minority of big monopolists. The strategy of the PCF is to try to overcome these monopolist by organising “les couches non-monopolistes” (workers, peasants, petites et moyennes entreprises, etc) into a “Union du peuple de France”. As Secretary-General Georges Marchais expressed it at the 22nd Congress in February :

« Nous voulons rassembler toutes les forces vives de la nation contre les barons du grand capital, nous voulons l’Union du peuple de France ».

The purpose of this patriotic Union is, first, to limit and, then, to break the power of the monopolies so opening the way to what Marchais in his closing words to the Congress called - in an obscenity against all the internationalist principles of Marxian socialism - “socialisme aux couleurs de la France”.

It is not difficult to see why a commitment, if only on paper, to the dictatorship of the Communist Party is an embarrassment. The “classes non-monopolistes” and “les forces vives de la nation” could never be persuaded to vote for such a programme ; the desired anti-monopolist electoral majority would never be achieved and the PCF would be doomed to remain a permanent opposition party. Let there be no mistake about it : the present tactics of the PCF are dictated by pure electoral opportunism.

It is not the general policy of seeking to win control of political power by democratic means - the ballot box - that we criticise. This is the only practical way of establishing socialism in today’s social, and political conditions, and has always been our policy (even at the time the PCF was advocating armed insurrection). What we criticise is the reformism and electoral opportunism. For, in order to establish socialism, it is not sufficient that a party calling itself socialist wins an electoral majority ; what is important is that this electoral majority should be a majority for Socialism, won on the socialist programme of establishing the common ownership and democratic control of the means of production. The PCF has adopted the old, failed Social Democratic policy of trying to win an electoral majority on appeals to nationalism and promises of reforms of capitalism.

This strategy may well be successful in the sense of achieving PCF Ministers in a future government, but it won’t be successful in the sense of improving the lot of the working class. For the PCF would be participating in the government of capitalism. Elected on a non-socialist, patriotic and reformist programme, a left-wing government in France would have no alternative but to continue with capitalism. Certainly, a few more elements of state capitalism (nationalisations) could be introduced, but it makes little difference to the working class whether their employer is a big monopoly or an even bigger monopoly (the State).

Capitalism can never be run in the interest of the working class for the simple reason that it is based on their exploitation. Under capitalism working-class consumption has to be limited to provide capital for profitable investment. This is the case in state capitalist Russia just as much as in any openly capitalist country, and it would be the case in France under a leftwing government with PCF participation. As a result, sooner or later such a government would come into conflict with the working class : wage demands would have to be resisted ; strike actions condemned, appeals for austerity made (the PCF, of course, has already had experience of doing this from the period 1945-47 when it participated in the government of post-war French capitalism). The PCF’s patriotic rhetoric could well be useful here : as well as the big monopolists, striking workers could be and no doubt would be - denounced as “unpatriotic” and “anti-national”.

The PCF is not and never has been a socialist party. It was founded as a Bolshevik vanguard party and has become a Social Democratic reformist party, but its aim has remained unchanged ; national state capitalism not world socialism.

Adam BUICK. (Luxembourg, mai 1976),


C

To the attention of :
The Editors
Le Monde
5, rue des Italiens
75009 Paris/France

To the Editors :

May I thank you for permitting your readers to have the viewpoint of M. Maximilien Rubel (Le Monde of 7 May 1976) on the present quarrel within and without the ranks of the Parti communiste français provoked by the latter’s abandonment of the proletarian dictatorship. It is Rubel’s merit, above all, to renew with the tradition of critical thought which Marx, like few of his contemporaries and few of our own, espoused and to encourage radical questioning of the recognised precepts of communism and Marxism, especially in their institutionalised forms. Notwithstanding Rubel’s solid argumentation on the basis of an apparently thorough knowledge of Marx’s writings, a number of ambiguities have come to light which, to my mind, form the explosive nucleus of any serious discussion on Marx and the Marxian conceptions as aids in explaining and advancing today’s world. Certainly, those readers who are familiar with the development of the working-class movement and the evolution of its though will recognise the discussion of these ambiguities to be a historical one, interrupted and silenced by the institutionalisation of the Leninist conception of Marxism after the revolution of October 1917.

An immediate “paradox”, as it were, in Rubel’s article is created by the affirmation of scientific determinism in Marx’s theory of the development of the capitalist mode of production along with an “ethical significance” (portée éthique), proposed as an alternative interpretation and incompatible with the first. The “ethical” element appears to be an appeal to the much acclaimed “revolutionary proletarian consciousness” which is in fact the key to action and to the realisation of “scientific” postulates. The question would thus be to define the relation between science and ethics, between concrete production relations - the misery of the ones, the opulence of the others - and revolutionary consciousness. It seems to me that there is indeed more radical thought, ergo consciousness, in the current women’s liberation movement than in the lot of reformist trade-union and “labour” parties, which appear of have completely lost sight of any revolutionary finality to their action.

More directly contradictory are Rubel’s remarks on communism as “full” or “integral” democracy and his repeated attacks against the Party as the “représentant autoproclamé de la classe ouvrière”. Isn’t the Party, an institution functioning in bourgeois society, structured along the same “democratic” principles which govern the parliamentary system of representation ? Where, then, is the reproach to be made to the Party, if in exercising their democratic rights, the working men and women elect their leaders who in their name decide upon certain issues which the masses are neither disposed nor prepared to deal with ? Is this not the way towards a democratic take-over of political power as Marx envisaged it ? It is difficult to understand in what respect the PCF is less representative of “democracy” as we know it than any other existing party.

Lastly, the critique of the Leninist conception of proletarian dictatorship has left me wondering why the author has not openly contested Lenin’s authority as Marx’s scientific successor, as one who completed and revised the Marxian theory in light of modern development. I think a scientific exposition of the problem of the intellectual heritage between Marx and Lenin would be more appropriate than the simple assertion that Lenin’s conception of proletarian dictatorship is more in conformity with (state) capitalist exploitation of man by man than for socialist “full” democracy,

Each of the points raised above indeed merits a thorough discussion, witness the public interest for questions concerning a communist or socialist future. I am certain that I am not alone in expressing my desire to bear Rubel continue to develop his reflections on these points.

Yours sincerely, Anne ST JEAN (Londres, mai 1976).

* * *

POST-SCRIPTUM INTEMPESTIF

« La fin justifie les moyens ». Mais une fin qui nécessite des moyens injustes n’est pas une fin juste... (MARX, 1842)

Mon article et ma réplique à propos de la « dictature du prolétariat » (le Monde, 7 et 29 mai 1976), mélange de thèses et des postulats intentionnellement provocateurs, ont atteint partiellement l’objectif recherché : déterminer la place qu’occupe le concept tant controversé dans ce qu’Engels appelait les « deux grandes découvertes scientifiques » de son ami, savoir la loi du développement de l’histoire humaine - découverte analogue à celle de Darwin, découvreur de la loi d’évolution de la nature organique - et la loi particulière du mouvement du mode de production capitaliste et de la société bourgeoise, engendrée par lui. Accessoirement et sommairement y ont été traités des problèmes tels que les rôles respectifs de la classe et du parti ouvriers dans la conquête de l’exercice du pouvoir politique ; l’importance du suffrage universel et des libertés démocratiques pour l’auto-éducation politique et révolutionnaire de la classe ouvrière ; le recours à la force, légalement justifiée, pour faire échouer toute tentative de la classe expropriée visant à le reconquête, par la violence, du pouvoir perdu [6]. La révolution russe de 1917 fut employée dans ce débat, ainsi que dans l’article publié près de dix ans auparavant, pour exemplifier la validité de la « loi économique du mouvement de la société moderne », loi dont Marx s’est attribué le mérite de la révélation. La démonstration se trouve renforcée par le volet IV de notre dossier (« Analyse ’marxiste’ ou discours ’stalinien’ ? »).

Quelle est la connotation exacte que devait comporter, aux yeux de Marx, le concept de dictature du prolétariat ? Les quelque dizaine de passages de référence apparaissent à des intervalles plus ou moins longs dans son œuvre, sans que le contexte soit chaque fois suffisamment développé pour fournir des réponses aux nombreuses questions que se posent au sujet de la nature et du fonctionnement d’une « dictature » exercée par l’ensemble de la classe sociale la plus nombreuse sur un ennemi de classe hier encore tout-puissant et toujours prêt à reconquérir sa position dominante. Par l’ensemble... ? Voilà le dilemme souligné par Gustave Kars pour qui toute classe sociale agit par l’entremise d’un parti politique qui prétend avoir mandat pour représenter telle classe sociale et en défendre ses intérêts, voire pour exercer la dictature au nom de cette classe : d’où le risque de voir s’instituer un régime oligarchique, éventualité corroborée par l’expérience historique, qu’il s’agisse de partis d’« inspiraton marxiste » ou d’autres groupements politiques, que le suffrage universel a investis d’un pouvoir de direction. Comme M. Rubel, M. Adam Buick montre que l’exemple historique de la révolution russe ne saurait être invoqué pour invalider la théorie de Marx, étant donné l’absence, dans la Russie de 1917, de conditions économiques et politiques qui eussent permis l’instauration d’une véritable démocratie sociale, autrement dit d’un gouvernement exercé par la classe majoritaire ; pour des raisons faciles à comprendre la société russe de 1977 n’était mûre que pour une dictature politique d’essence jacobine, minoritaire. Enfin, tout en critiquant l’interprétation de Rubel relative à la non-représentativité du P.C.F., - qui ne ferait qu’exercer ses droits démocratiques en prenant telle ou telle décision en matière d’idéologie - Anne St Jean rappelle qu’il est pour le moins paradoxal d’opposer dans la pensée marxienne le « déterminisme scientifique » de la théorie du développement capitaliste à la « portée éthique » de l’appel à la conscience révolutionnaire du prolétariat. Quoi qu’il en soit, selon cette correspondante, le mouvement d’émancipation féministe ferait preuve d’un radicalisme de conscience dont les syndicats et les partis ouvriers « réformistes » sont désormais incapables [7].

Pour appréhender le sens que Marx entendait donner au concept de dictature du prolétariat, il ne suffit pas de s’en tenir aux seuls textes où le terme figure ; et même si l’on ajoute à cet inventaire les passages respectifs tirés des écrits d’Engels, on n’obtiendra guère l’ensemble des éléments conceptuels susceptibles de constituer une véritable théorie de la domination politique en question [8]. On n’exagère pas en affirmant le contraire : ces éléments explicites, peu nombreux du reste, sont moins significatifs qu’un grand nombre de textes où le terme n’est pas énoncé, mais où la pensée qu’il recouvre est amplement exposée. C’est qu’on oublie trop souvent que Marx a commencé sa carrière de théoricien socialiste comme critique de la politique : sa critique du droit public de Hegel (1843) s’élargit en une critique de la démocratie politique, tant chrétienne que profane, tant représentative que corporative. Bien que ce travail soit resté inachevé, il renferme non seulement une analyse critique approfondie des rapports de l’État politique et de la société civile, mais aussi une appréciation lumineuse de la réforme électorale et du suffrage universel en tant que revendication, au sein de l’État politique abstrait, de la double abolition de cet État et de la société civile. Et si Marx oppose à la conception hégélienne de la souveraineté du monarque une vision personnelle de la souveraineté du peuple, c’est pour imaginer une démocratie qui soit, en tant qu’« autodétermination du peuple » et en tant qu’« énigme résolue de toutes les constitutions », une libre création humaine.

Bref, la sphère de connotation du concept de dictature du prolétariat est à rechercher tout autant dans les premiers textes de philosophie politique de Marx que dans ses écrits ultérieurs, dans lesquels la réflexion philosophique aura fait place à l’analyse historique et sociologique. Si, dans ,les premiers, il oppose à l’État politico-monarchiste de Hegel un État défini comme république démocratique, c’est parce que Hegel, en partant de l’État, fait disparaître l’homme dans l’État érigé en sujet, tandis que la démocratie, en partant de l’homme, fait s’objectiver l’État dans l’homme socialisé : l’État est alors conçu comme la réalité suprême de la personne et comme la suprême réalité sociale de l’homme. Lorsqu’il aura compris - après avoir étudié l’histoire des révolutions française, américaine et anglaise - que l’État, fût-il « vrai », c’est-à-dire à l’image de la raison, demeurait étranger aux forces propres de l’homme et un obstacle à l’émancipation humaine, Marx ne saura concevoir la Aufhebung, le dépassement de l’aliénation politique, autrement qu’en tant qu’aboutissement d’un long processus de luttes économiques et politiques, le moment culminant, le tournant décisif de ces affrontements étant la conquête des mêmes armes politiques qui avaient assuré la domination plus que séculaire de la bourgeoisie et du capital. Le recours au moyen aliénant de la politique à des fins d’émancipation intégrale ne pouvait manquer d’entacher l’enseignement de Marx de la tare de ce « réalisme politique » tant blâmé chez certaines figures de proue du mouvement ouvrier (par exemple Lassalle et von Schweitzer). Or, si Marx eut encore l’occasion de s’apercevoir des effets désastreux de ce qu’il appelait le « crétinisme parlementaire », il ne pouvait imaginer que le système représentatif - dont, au demeurant, la carte politique de l’Europe n’offrait encore que peu d’exemples - pût être remplacé par d’autres formes et moyens de la lutte de classes et de la conquête du pouvoir [9].

* * *

Nous avons apporté, dans ces Cahiers, suffisamment de preuves documentaires qui montrent que le postulat d’une dictature du prolétariat s’est formé dans l’esprit de Marx en même temps que la notion positive et normative, de l’autopraxis historique de la classe des travailleurs, notion dont les implications pratiques renvoient à toutes les formes de la lutte de classes : constitution du prolétariat moderne en classe et en parti ; lutte pour les conditions de travail et de vie légalement fixées (syndicats et coopératives) ; lutte pour le suffrage universel et la conquête de la démocratie, qui sont autant d’armes légales capables de servir à l’abolition progressive des trois principales formes de l’oppression et de l’aliénation sous lesquelles se manifeste et s’exerce la dictature minoritaire, légalement et policièrement assurée, de la bourgeoisie : le capital, le salariat et l’État. Autrement dit, la dictature du prolétariat est synonyme d’exercice légal du droit démocratiquement conquis en vue de la transformation du mode de production capitaliste dans sa triple manifestation de travail salarié, de système monétaire et de domination étatique.

Il n’est pas douteux que le choix d’une terminologie si fortement chargée d’équivoque correspondait à une intention parfaitement arrêtée : dénoncer le statut formellement démocratique de la domination bourgeoise comme déguisement d’une réalité sociale que les penseurs socialistes avant Marx avaient caractérisée comme « exploitation de l’homme par l’homme » et comme « domination de l’homme par l’homme ».

Faisant fi de ce camouflage, mais profondément pénétré de l’importance des libertés conquises dans l’ère de la bourgeoisie et du capital, Marx a caractérisé le processus de libération, qui devait marquer la période de transition devant conduire de la préhistoire humaine à l’histoire de l’humanité enfin sociale et de la société enfin humaine, comme le règne ouvertement - et non plus hypocritement - dictatorial de « l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité ». Et si l’on tient compte des perspectives historiques auxquelles aboutit la théorie de l’accumulation du capital, la « négation de la négation », c’est-à-dire les actes d’expropriation qui doivent frapper les expropriateurs d’hier et d’antan apparaissent comme des gestes de charité en comparaison de la misère humaine accumulée au cours des siècles de « progrès » dans la barbarie. C’est précisément le lieu où la dialectique du capital rejoint la vision de l’utopie régénératrice, la prétendue « dictature » se révélant, en dernier ressort, comme le lieu de mutation générique ultime. Voilà enfin dévoilé le secret du postulat de la dictature prolétarienne : il implique l’exhortation à l’autocréation de l’homme, à cette metanoïa dans laquelle Marx a projeté le rêve fouriériste de la genèse de l’homme intégral.

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

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BALIBAR (Étienne), Sur la dictature du prolétariat, Paris, 1976. (Voir la critique de ce livre par P. Cousteix, dans l’Ours, déc. 1976).

BERNSTEIN (Eduard), Die Voraussetzungen des Sozialismus und die Aufgaben der Sozialdemokratie, Stuttgart, 1899.
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DALLEMAGNE (Jean-Luc), Autogestion ou dictature du prolétariat, Paris, 1976.

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DRAPER (Hal), « Marx and the Dictatorship of the Proletariat », Études de marxologie, septembre 1962 (trad. française dans l’Ours, janvier 1976 avec des extraits des brochures de Kautsky, Lénine, et des textes de Léon Blum, Rosa Luxemburg, D. Cépède, P. Rimbert, etc.).

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TROTZKI (L.N.), Die Entwicklungstendenzen der russischen Sozialdemokratie, N.Z., 1910, Terrorisme et communisme. Anti-Kautsky, 1920.

[1] Le Monde, 1er novembre 1977.

[2] Le Monde, 7 mai 1976.

[3] Le Monde, 29 mai 1976.

[4] Le phénomène que Marx analyse n’est pas sans analogie avec celui qui nous occupe. Écoutons Marx parler de la révolution de Février et du coup d’État du 2 décembre 1851 : « La révolution de Février fut un coup à l’improviste, une surprise opérée contre la vieille société, et le peuple proclama ce coup de main inespéré une action historique de portée mondiale inaugurant la nouvelle époque. Le 2 décembre, la révolution de Février est escamotée par le tour de carte d’un tricheur, et ce qui paraît renversé ce n’est plus la monarchie, ce sont les concessions libérales qui lui avaient été arrachées par plusieurs siècles de luttes. Au lieu que ce soit la société elle-même qui aurait conquis un nouveau contenu, c’est l’État qui semble être revenu à sa forme la plus ancienne, au règne impudemment brutal du sabre et du goupillon. (...) Il ne suffit pas de dire, comme le font les Français, que leur nation a été surprise. À une nation et à une femme, on ne pardonne pas le moment d’inattention pendant lequel elle s’est laissée violer par le premier aventurier venu. L’énigme n’est pas résolue par de semblables formules, elle n’y est qu’exprimée d’une manière différente. Il resterait à expliquer comment une nation de trente-six millions d’habitants a été surprise par trois chevaliers d’industrie et emmenée sans résistance en captivité » (le Dix-huit brumaire). L’analyse matérialiste de Marx fournit la réponse à cette question qui n’est autre que le pourquoi du bonapartisme dans la société bourgeoise née de la révolution de 1848.

[5] Cf. Marx critique du marxisme, Paris, 1974 ; voir Joseph W. STALIN in Selbstzeugnissen und Bilddokumenten. Dargestellt von Maximilien Rubel. Rowohlt 1975 ; MARX/ENGELS, Die russische Kommune. Kritik eines Mythos. Herausgegeben von M. Rubel, München, 1972.

[6] Le « crétinisme parlementaire » dénoncé par Marx à propos de l’impuissance de la bourgeoisie française de 1848 vise la politique de cette même bourgeoisie qui avait fait un usage anticonstitutionnel du suffrage universel ; les bourgeois en voulurent à Bonaparte d’avoir suivi leur exemple - eux qui avaient « détruit de leurs propres mains » toutes les conditions du pouvoir parlementaire (le Dix-huit brumaire). Marx stigmatise la bourgeoisie industrielle qui applaudit servilement au coup d’État du 2 décembre, à la destruction du parlement, à la « ruine de leur propre domination, à la dictature de Bonaparte » (ibid.). Bref, Marx n’est nullement « antiparlementaire », mais antitotalitaire, le bonapartisme était à ses yeux le produit des trahisons de la bourgeoisie, en 1848-1850 comme en 1870-1871. « La Commune fut composée des conseillers municipaux élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville... Elle devait être non pas un organisme parlementaire (= le lieu du discours vain), mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois »... « Au lieu de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante devait représenter et piétiner le peuple au Parlement le suffrage universel devait servir au peuple constitué en communes, comme le suffrage individuel sert à tout employeur en quête d’ouvriers et de personnel de direction pour son affaire. (...) D’autre part, rien ne pouvait être plus étranger à l’esprit de la Commune que de remplacer le suffrage universel par une investiture hiérarchique. » (Adresse 1871). Deux ans avant sa mort, Marx proposa au premier parti ouvrier de France un programme minimum en vue des élections prochaines, où il était dit que l’appropriation collective des moyens de production nécessitait l’action révolutionnaire de la classe productive « organisée en parti politique distinct » et qu’une pareille organisation devait être poursuivie « par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel, transformé ainsi d’instrument de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation » (1880, Pages de Karl Marx, t. II, Paris, Payot, 1970, p. 89 sq.).

[7] Un an après la parution, dans le Monde, du débat mentionné plus haut, les Cahiers Spartacus (n° B 82, juin-juillet 1977) ont publié deux articles sur le même sujet, l’un et l’autre commentant mon article du 7 mai 1976. Dans le premier (« À propos de la dictature du prolétariat », par Camatte), l’auteur déclare, en me citant, que « le concept de prolétariat est effectivement lié à la conception matérialiste de l’histoire » et qu’« il est absurde de rejeter la dictature du prolétariat et de vouloir maintenir le reste de la théorie marxiste... [Rubel] a raison de souligner que pour Marx la dictature du prolétariat était fort importante, parce que c’est grâce à elle qu’il sera possible d’abréger les maux de l’enfantement d’une nouvelle société ». Toutefois, selon Camatte « la théorie de Marx... ne répond plus à la réalité d’aujourd’hui » ; c’est que la théorie du prolétariat « n’est qu’une représentation d’un moment historique donné ». - L’auteur du second article (« Beaucoup de bruit pour rien », par S. Bricianer) critique ma « restauration personnelle de la perspective de Karl Marx », qu’il qualifie d’interprétation « fondamentalement parlementaire et légaliste », puisqu’elle romprait avec la perspective de « révolution violente » et d’« insurrection armée » telle qu’on la trouve dans l’Adresse sur la Commune de 1871 et dans bien d’autres écrits de Marx. « Thèse absurde que celle de Rubel » ; naturellement, « la thèse de Camatte est tout aussi absurde », etc. La thèse de S. Bricianer est, quant à elle, d’autant moins absurde, qu’il lui suffit, pour paraître sérieux, de brouiller les cartes en révélant, faute de mieux, le statut professionnel de M. Rubel. « marxologue de carrière (C.N.R.S.) » et « chercheur d’État » ! Argument décisif, on s’en doute, pour un critique dont nul n’ignore le statut professionnel et dont l’argumentation tend à accréditer la légende d’un Marx non démocrate, ennemi juré du suffrage universel et du parlementarisme comme de la légalité bourgeoise. Plus logique nous parait, en revanche, la conception de Léon Blum, qui contestait, dans son discours au Congrès de Tours (déc. 1920) la prétention du Parti bolchevik d’« exercer » la dictature de classe en Russie. En effet, ce parti n’exprimait pas « la volonté » et « la liberté » du peuple, la volonté, des masses, il n’était pas le parti de la classe et ne représentait pas, par conséquent, la dictature impersonnelle du prolétariat... (Cf. l’Ours, n° 4, et supplément à l’Ours n° 66, janvier 1976).

[8] Voir Hal DRAPER, « Marx and the Dictatorship of tbe Proletariat », Études de marxologie (6), 1962. Aux 11 loci repérés par l’auteur dans les écrits de Marx et d’Engels il convient d’ajouter au moins un locus de plus : discours de Marx, 29-9-1871 (MEW XVII, p. 433). Au 5e congrès de l’A.I.T., le blanquiste Vaillant se prononça en faveur de la dictature de prolétariat comme un moyen de réaliser, par la lutte économique et politique, l’abolition des classes (cf. M. RUBEL, « Marx et la Première Internationale », Études..., n° 9, 1965, p. 56).

[9] Parmi les penseurs élevés à l’école de Marx, qui furent des témoins attentifs des phénomènes de corruption au sein du mouvement ouvrier d’orientation parlementaire, deux noms méritent d’être retenus : Georges Sorel et Anton Pannekoek. Le premier a, avant la première guerre mondiale, restauré et renouvelé l’éthique de l’autoémancipation prolétarienne en fondant une véritable théorie du syndicalisme révolutionnaire, dans laquelle le « mythe » de la grève générale - le terme ne fut nullement cette « heureuse trouvaille » que Sorel crut avoir faite - devait jouer le rôle de moteur capable d’animer la volonté de combat et l’esprit de violence créatrice des travailleurs. Sorel croyait combler une lacune de l’œuvre de Marx, « très sobre de détails sur l’organisation du prolétariat », insuffisance qui aurait eu pour conséquence « de faire dévier le marxisme de sa véritable nature » en le réduisant à une imitation inoffensive de la politique et de la démocratie bourgeoises. En somme, la « violence prolétarienne » magnifiée par Sorel - par contraste avec la « force bourgeoise » - n’est qu’une paraphrase de cette « autopraxis historique du prolétariat » qui désigne chez Marx à la fois le mouvement réel de la classe ouvrière en lutte pour son émancipation et l’exigence éthique d’une action révolutionnaire de portée universellement humaine. Quant à A. Pannekoek, il a pu faire l’expérience de toutes les formes de lutte des travailleurs, tant du mouvement syndical et parlementaire, avant et après la première guerre mondiale que du mouvement des conseils ouvriers en Russie et en Allemagne, à divers moments de la période qui a vu naître ce mouvement de renouveau de l’esprit émancipateur, dont le marxiste hollandais s’est fait le protagoniste en élaborant le premier ce que l’on pourrait appeler la charte du communisme des conseils : en l’absence de l’accomplissement du projet global inhérent à la pensée socialiste, fut-elle « utopique » ou « scientifique », on ne s’étonnera pas de ce que l’idée d’« autogestion généralisée » ou d’« autarchisme » (Y. Bourdet) tend à remplacer, dans l’esprit de ses défenseurs et adeptes, toutes les autres doctrines qui ont marqué, dans le passé, les avatars de l’autopraxis historique du prolétariat.

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