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GLAT 1972-03b : Crise du capitalisme américain et réformisme des mouvements marginaux
Lutte de Classe - Mars 1972 / p. 10 - 19
25 décembre 2012 par eric

On parle beaucoup des « crises » de la société américaine, surtout de leurs aspects les plus spectaculaires. On a eu la libération des noirs, après celle des femmes, plus récemment celle des homosexuels, tout dernièrement celle des joueurs de baseball... Souvent présentées isolément, ces crises ont été considérées comme le centre de « la nouvelle révolution américaine », pour utiliser les propres mots de Nixon, et non comme les signes d’un mouvement plus général. Les mouvements marginaux : femmes, jeunes, noirs, portoricains, etc., ne sont sans doute pas dissociés de la crise du capitalisme américain et de son développement depuis l’après-guerre. La destruction de ce qui restait de la « communauté humaine », son remplacement par la parcellarisation de l’individu dans la société vont de pair avec sa progressive socialisation dans le processus de production. Dans la société-usine la seule communauté permise est celle de la production et ceci a nécessairement fait éclater ces mouvements là où toute différence (sexe, couleur, âge) est transformée en mécanisme de division et oppression pour la perpétuation de l’organisation sociale, mais si ces mouvements expriment l’écrasement de l’individu par son intégration totale dans la production capitaliste, il n’en reste pas moins que les mouvements marginaux trouvent leurs points communs dans cette même sphère de la production. Leur signification devient claire si on les replace dans le contexte de l’évolution du capitalisme et de la classe ouvrière aux États-Unis.

CRISE DANS LA VILLE

Pour qui croit aux merveilles de la société américaine, la première désillusion vient du spectacle qu’offre l’organisation des grandes villes, ou plutôt leur désorganisation.

Depuis la 2ème guerre le taux de croissance du capitalisme américain s’est continuellement réduit, des périodes de récession de plus en plus fortes succédant à des phases de reprise de plus en plus faibles ; dans le même temps le rôle de l’État est devenu croissant [1].

Durant ce cycle économique l’accumulation de capital a eu tendance à stagner, le taux d’investissement étant un des plus bas parmi les pays capitalistes. Ainsi l’augmentation de la productivité ne peut venir que d’une augmentation de l’exploitation de la classe ouvrière américaine et en particulier de quelques secteurs de la force de travail : jeunes ouvriers, femmes et noirs dont le salaire réel a baissé pendant la même période [2]. Pour compenser cette baisse du taux de croissance du secteur privé, l’État a développé un énorme secteur improductif (surtout dépenses militaires et pour l’espace) ; ceci a permis de lutter contre le chômage engendré par cette tendance à la stagnation, mais non pas de créer les bases productives nécessaires à la reproduction et à l’accumulation du capital. C’est dans ce cadre que la crise du capitalisme aux USA se développe : d’une part un secteur privé où se manifeste une baisse tendancielle du taux de profit, et qui est obligé d’assurer à la petite semaine des marges bénéficiaires grâce à une augmentation du taux d’exploitation, alors que les nouveaux investissements en capital fixe diminuent ; d’autre part une intervention progressive de l’État là où la perte de vitesse du secteur privé engendre un chômage important et une agitation sociale dangereuse.

Les villes américaines constituent le cadre où se manifeste cette agitation sociale (révoltes des ghettos et grandes grèves des services publics) et où la crise du secteur privé et le besoin de l’intervention de l’État deviennent évidents. Depuis les années 60 les revenus des villes américaines ont augmenté de 5 % alors que les dépenses croissaient de 15 % [3]. Les transports publics font faillite, alors qu’ils deviennent de plus en plus nécessaires en raison de l’accroissement du parc automobile privé et de la saturation de l’espace qui en résulte ; les conditions d’habitation se détériorent, le secteur privé de la santé fonctionne de plus en plus difficilement, les prisons, encombrées, sont le siège de mutineries. Face à cette situation les services publics, non seulement manquent de crédits, mais encore sont obligés de tenir compte d’une importante agitation ouvrière. Ceux dont les sociologues avaient pensé faire la « classe moyenne » ne sont que des prolétaires qui viennent renforcer la classe ouvrière. Successivement ce sont les grèves des pompiers, des instituteurs et finalement des transports ; le chaos qui en résulte contribue à rendre encore plus difficile la reconstitution de la force de travail de l’ouvrier américain.

Au total, 26 grèves dans les services publics en 1959, 409 en 1970 [4]. Dans une telle situation, les villes doivent faire appel à une aide financière croissante du Gouvernement Fédéral.

LE MOUVEMENT ÉTUDIANT

Le problème des « jeunes » est apparu aux USA après la 2ème guerre, surtout vers les années 50 lorsque, à la suite des « baby boom » (hausse de la natalité), les premières bandes de « blousons noirs » se sont constituées. Avec elles se manifestaient déjà les premiers signes du conflit entre cette nouvelle masse de jeunes et un capitalisme à croissance lente.

Aujourd’hui, dépassant les strictes limites des campus, la crise des jeunes concerne toute une masse de jeunes situés en marge de la production, et qui dans les grandes villes constituent des communautés et bandes assez importantes - les « street people » (gens de la rue) et les « runaway » (ceux qui fuient leur famille). Même si une minorité réussit à perpétuer ce type d’existence, la plupart finissent par s’intégrer à la production assez vite sans passer par l’école.

L’apprentissage plus « social » qui caractérise la formation de ces jeunes travailleurs au sein de ce milieu marginal, assume en fait les fonctions traditionnellement réservées à la cellule familiale.

C’est dans le mouvement étudiant que se cristallisent les nouvelles tendances. Après avoir connu brièvement un caractère spontané et massif (grève nationale de mai 1970 à la suite de la tuerie de Kent) le mouvement étudiant n’a plus retrouvé le niveau de mobilisation qu’il avait eu à l’époque du SDS [5]. Même sa dernière phase, celle du mouvement anti-guerre est en train de s’essouffler malgré les tentatives désespérées des groupes politiques traditionnels (les trotskistes en particulier) pour la perpétuer. Les dernières manifestations contre la guerre perdent leur caractère massif et informel du début pour se transformer en promenades organisées par ce qui s’efforce de devenir le Parti de la Paix. Il va de soi que dans cette organisation mort-née on trouve, tel le Front Populaire parfait, le militant trotskiste, l’évêque catholique, le patron de gauche, le bureaucrate syndical et le sénateur Kennedy... En outre les groupes traditionnels continuent de faire de l’Université leur base d’action, même si se manifeste une tendance à la création de groupes plus orientés vers la classe ouvrière. Du fait même que ces groupes n’analysent pas l’École en tant que partie du processus de production, ils idéalisent leurs rapports avec la classe ouvrière : soit en soulignant leur supériorité idéologique (groupes léninistes classiques), soit en assumant avec un sentiment de culpabilité leur position dans la société (groupes ouvrièristes-maoïstes). Mais l’analyse de l’École en tant que moment dans la reproduction de la force de travail est déjà en train de se faire pratiquement (les jeunes ouvriers sortis des « high schools », lycées). C’est là que la relation commence à s’établir entre la révolte confuse des jeunes et leur intégration dans la production.

De même la crise actuelle du capitalisme et son impact sur les institutions universitaires (réduction des crédits et des bourses, difficulté à vendre la force de travail après l’Université) doivent favoriser la compréhension du rôle social de l’étudiant. Pour l’instant, l’incapacité du mouvement étudiant à développer la ligne politique qui était celle du SDS a plutôt provoqué la naissance de mouvements plus ou moins institutionnels avec pour base le refus de la société. Le retour à la terre et aux secteurs pré-capitalistes (communes soi-disant autarciques, coopératives de production artisanale et toute une « contre-société ») étant un des aspects les plus réactionnaires de ces mouvements. La marchandise n’étant pas comprise comme ayant un double caractère (sa valeur d’usage social et sa valeur d’échange) le refus des produits sous forme de valeur d’échange (marchandises), qui domine la production sociale capitaliste, est assimilé au refus des capacités productives sociales. Ces nouveaux Proud’honistes veulent construire la société communiste en revenant à un ancien mode de production. Pour eux la société communiste ne naîtra pas d’une organisation différente des capacités productives créées par le capitalisme, mais surgira de leurs plantations de pommes de terre non polluées. Leur révolte ne va donc pas jusqu’à une critique de l’organisation capitaliste de la production sociale.

Il n’en reste pas moins que le caractère massif de cette rupture avec « le mode de vie » de la société contient en soi des possibilités favorables à une éventuelle pratique révolutionnaire, comme cela se voit souvent parmi les jeunes ouvriers. Pour cela il faut que cette révolte s’exprime à l’intérieur de la production, et qu’elle agisse dans le sens d’un renversement des rapports sociaux existants et non plus dans celui de la construction d’une quelconque utopie [6].

LES MOUVEMENTS DES FEMMES

Le mouvement de libération des femmes est apparu plus tard, d’abord au sein du mouvement étudiant et contre la domination des étudiants-mâles. Ses activités se sont assez vite essoufflées et de l’immense masse de groupes et journaux du début il reste assez peu de choses. Néanmoins ce mouvement a apporté pas mal d’éléments nouveaux à l’analyse des formes d’exploitation et de l’utilisation de la femme dans la force de travail. Le rôle de la femme dans la famille est doublement bénéfique pour le capitalisme : pour ce dernier en effet les femmes constituent une partie importante et malléable de l’armée industrielle de réserve, en même temps qu’elles sont amenées à briser l’activité de la classe ouvrière. L’idéologie de la « femme-être naturellement nécessaire à la famille » est mise à profit par le capitalisme en fonction de ses besoins de force de travail. Ainsi pendant les périodes où il y a une forte demande de force de travail il suffit de pomper dans cette réserve sans que personne ne parle plus de la faiblesse naturelle de la femme qui produit alors des canons et des chars (cf. son rôle dans la production militaire pendant la deuxième guerre). Ensuite, quand il faut réduire la valeur de la force de travail au moyen du chômage, il suffit d’insister sur l’idée « femme-appartenant au foyer » et voilà une armée de prolétaires qui accepte pacifiquement comme « naturelle » sa situation de chômeur. Ceci explique pourquoi les salaires des femmes sont toujours plus faibles que ceux des hommes ; étant intégrée à la production pour réduire la poussée salariale, la femme ne fait partie de la force de travail active que pendant la phase de diminution du niveau des salaires ; elle est licenciée quand les effets recherchés par le capitalisme ont été obtenus. Quant à son rôle modérateur dans les luttes ouvrières il n’échappe pas aux patrons : pendant les conflits ceux-ci s’adressent souvent à la femme afin qu’elle fasse pression sur son mari.

Si on tient compte du rôle de la femme dans l’analyse du salaire, on remarque que la femme produit au foyer un travail non-payé directement et qui représente une large partie du travail social minimum nécessaire à la reconstitution de la force de travail de l’ouvrier. Autrement dit, son travail au foyer détermine pour une grande partie la valeur de la force de travail. Ce travail est payé sous une forme indirecte par une partie du salaire de son mari. Au cas où ces services (travail de la femme) ne seraient pas effectués « au foyer », mais par des entreprises capitalistes, la valeur de la force de travail augmenterait immédiatement. En période de crise le capitalisme a donc intérêt à réduire la part de ces services d’entreprises dans la valeur de la force de travail de l’ouvrier et à augmenter proportionnellement le travail au « foyer » de la femme. Ainsi, non seulement on réduit le niveau des salaires mais on « absorbe » également la force de travail de la femme mise en chômage.

Notons enfin que la plupart des femmes réalisent, quand elles sont intégrées dans la production, un double surtravail : à l’usine et au « foyer ». Parce qu’il représente effectivement un aspect de la lutte réelle, le mouvement des femmes a un impact dans la société américaine, impact qui va bien au-delà des manifestations où on brûle des soutiens-gorges : ce mouvement touche déjà une large partie de la classe ouvrière, surtout les jeunes ouvrières [7].

LE MOUVEMENT NOIR

Ce que l’on appelle souvent « le mouvement noir » est encore assimilable à un mouvement marginal dans la société américaine. Il est en fait lié au mouvement marginal du capitalisme américain depuis ses origines et ses phases les plus intenses correspondent à des phases déterminées du processus d’accumulation : la destruction des rapports esclavagistes et de l’économie féodale du sud par le nord industriel pendant la guerre de Sécession, les migrations qui s’en suivent et l’intégration massive des noirs dans la production industrielle pendant les deux dernières guerres.

Ce processus a fait naître des organisations noires ; celles-ci, bien que disparues par la suite, ont souvent mis en évidence par leur existence, les problèmes résultant de l’intégration de cette force de travail dans une société capitaliste (surtout après les années 20 quand les noirs ont progressivement remplacé l’immigration européenne dans les usines). Depuis la 2ème guerre mondiale la question noire est devenue plus aigüe avec la naissance des ghettos, elle-même liée aux migrations vers les villes du Nord et à l’utilisation comme armée industrielle de réserve de la population noire. C’est dans ce cadre qu’apparaissent, d’une part le mouvements des Droits Civiques dans le Sud, et, d’autre part, des groupes « révolutionnaires noirs » dans le Nord, parmi lesquels les Black Panthers sont l’exemple le plus connu.

Le mouvement d’intégration du noir dans la production atteint son point maximum dans les années 50 à 60. De 1950 à 1960 le chiffre de la population noire urbaine augmente de 77 % ; cet accroissement est dû à une grosse migration des noirs du Sud vers les villes du Nord, et à l’urbanisation même de la population noire du Sud qui abandonne les campagnes [8]. Ces deux mouvements de population vont créer les fondements des grandes révoltes noires de la fin des années 60. Dans le Sud, moins industrialisé, ce sont les organisations des Droits Civiques, moins violentes, plus manipulées politiquement par la bourgeoisie noire et la gauche officielle, mais aussi par le mouvement étudiant alors en gestation. Par contre dans les régions de forte concentration industrielle (surtout dans le Nord mais aussi dans quelques villes du Sud telles que Birmingham) le mouvement éclate dans les ghettos et prend une forme beaucoup plus violente : ainsi à Watts, Détroit, Newark, Cleveland, Birmingham en 1967 [9]. Il est ainsi difficile de voir dans des organisations telles que les Panthers l’expression de cette révolte urbaine qui s’est produite et élargie sans l’intervention ni le contrôle d’aucune organisation politique. Ce sont plutôt ces éruptions qui ont fait évoluer une partie des membres noirs des Droits Civiques vers des positions « marxistes-léninistes ». Il est bon de remarquer que les Panthères ont été assez facilement écrasées par la police alors que la violence urbaine, elle, n’est toujours pas contrôlée. Finalement l’origine étudiante de la plupart des cadres des groupes « révolutionnaires » noirs a permis de trouver un terrain de propagande propice dans les universités et leur environnement. L’image a fini par être prise pour la réalité.

Aujourd’hui les organisations « révolutionnaires » noires ont pratiquement disparu de la scène politique. Ce qui reste à la suite des luttes inter-factions chez les Panthères se débat avec la question suivante : faut-il ou non appuyer les capitalistes noirs afin de trouver le Salut de l’avant-garde du Peuple (les noirs).

De telles questions ne concernent évidemment que de très loin la partie noire du prolétariat aux États-Unis. En fait, à cet égard, ces organisations appartiennent déjà à une phase dépassée de l’intégration des noirs dans la production, car des organisations noires d’usine leur ont succédé. Parmi ces organisations, dont le développement et la nature ne peuvent être analysés en quelques lignes, les plus connues sont groupées sous le nom de League of Black Workers (Ligue des ouvriers noirs), dans l’automobile à Détroit. Bien que groupant au début (1968) un nombre assez grand d’ouvriers d’usine, ces organisations sont vite tombées dans un réformisme à façade « marxiste-léniniste » qui cache mal leur éloignement progressif de la sphère de la production et leur rapprochement du milieu politique traditionnel - la Ligue se prépare à présenter un candidat à la mairie de Détroit, premier pas vers la conquête de l’appareil d’État aux États-Unis par l’avant-garde du prolétariat noir [10]. On peut d’ailleurs remarquer que ses dirigeants proviennent, ici aussi, de la partie noire du mouvement étudiant et des Droits Civiques. Mais la naissance de la Ligue ne peut pas être analysée isolément, elle fait partie de tout un mouvement de syndicalisation des noirs dans la production. Le fait est que dans l’automobile cette lutte syndicale a rencontré l’opposition des syndicats constitués, alors qu’ailleurs elle a donné naissance à de nouveaux syndicats, souvent de « gauche » : le Syndicat des travailleurs des hôpitaux (connu comme le 1199), Syndicats des fonctionnaires dans le Sud, Maryland Free Union à Baltimore, etc. [11]

CRISE DANS L’ARMÉE

Pendant l’été 1971 le Pentagone a publié une étude sur « le moral » dans l’armée américaine ; les conclusions font état d’un haut degré de « démoralisation » et conseillent un retrait rapide des troupes du Viêt-Nam, faute de quoi les capacités d’intervention militaire dans les autres parties du Monde seront fortement mises en cause. Évidemment cette situation existe déjà depuis quelque temps, mais c’est au cours des deux dernières années qu’elle s’est nettement dégradée. Au Viêt-Nam même, plus que l’utilisation de drogues - qui y ont également une fonction calmante - c’est la révolte ouverte contre les autorités militaires, les mutineries qui sont le plus significatives.

Selon une revue américaine [12] pendant la seule année 1971, 45 officiers ont été tués par leurs hommes, il y a eu 363 tentatives de meurtre et 188 « attaques probables avec des explosifs divers ». De retour aux États-Unis les soldats ont de plus en plus de mal à s’intégrer à la force de travail active, le taux de chômage parmi les démobilisés étant presque double du taux national. C’est dans ces conditions que cette révolte contre un système qui produit à la fois la guerre et le chômage, d’abord confuse, tend à se clarifier. Il n’est donc pas étonnant de voir apparaître et se développer rapidement des organisations telles que les Vietnam Veterans Against the War (Anciens Combattants du Viêt-Nam contre la guerre) qui ont mobilisé beaucoup d’anciens soldats et qui ont exercé une réelle influence sur la propagande anti-guerre. Mais du fait que ces organisations sont vite tombées dans des positions anti-impérialistes, elles n’ont pu développer une critique révolutionnaire de la société capitaliste et de sa crise, la guerre étant toujours présentée comme « une erreur immorale ». Plus intéressante encore est la création un peu partout de journaux de caserne ; ceux-ci fournissent des informations sur la vie à l’intérieur des casernes, mais on y trouve aussi des tentatives de considérer le soldat comme un prolétaire et souvent même des références aux organisations révolutionnaires de l’armée dans le passé (1917, 1920) [13].

ACTIVITÉ OUVRIÈRE ET RÉFORMISME

On peut aujourd’hui lire dans les transports publics des grandes villes des publicités appelant à « mettre votre foi dans le travail ». En fait l’indiscipline ouvrière dans les usines constitue encore aujourd’hui le niveau le plus avancé de la lutte de la classe ouvrière américaine, avec ses hauts taux d’absentéisme, ses sabotages, ses changements constants de lieu de travail, ses grèves sauvages. La force de la classe réside dans le fait que ce type d’activité, dans la phase actuelle du capitalisme américaine, est difficile sinon impossible à canaliser en ayant recours aux organes « normaux » de la lutte de classe, c’est-à-dire les syndicats.

Parmi les questions qui préoccupent les capitalistes américains se trouve la question syndicale. Le caractère anti-syndical des luttes ouvrières s’accentue de plus en plus et dans la seule année 1971 plusieurs grandes grèves ont vu se développer une activité anti-syndicale. Puisque la crise du capitalisme est aussi la crise du syndicat, il n’est pas étonnant que l’incapacité actuelle du syndicat à satisfaire matériellement les ouvriers, conduise à une radicalisation des affrontements [14].

Récemment encore le syndicat des mineurs a signé un contrat qui dépasse les limites posées par les Commissions de Contrôle du Gouvernement. Mais plus important, le patronat n’a pu obtenir en échange aucune garantie anti grève sauvage, une clause de pénalisation ayant été refusée par le syndicat. Comme dans le cas de la grève de GM [15], le syndicat n’était pas en mesure de prendre des engagements car il ne contrôle pas le comportement de la base ouvrière. Étant donné que dans la phase actuelle de la politique gouvernementale toute augmentation salariale doit avoir pour contrepartie une hausse plus élevée de la productivité, cet exemple montre bien les difficultés du capital aux États-Unis dans le domaine de la lutte de classe. D’autant plus que ce n’est pas avec la participation des syndicats aux Commissions de Contrôle qu’on peut s’attendre à un renouveau de la « confiance » ouvrière dans ces organes. Mais plus les problèmes du capitalisme se précisent, plus le rôle du syndicat est mis en valeur. « Il est temps pour eux (les syndicats) de prouver qu’ils méritent le pouvoir indiscutable que le système américain leur a confié [16] ».

Dans un premier temps la nouvelle politique économique du Gouvernement semble avoir porté ses fruits, les hausses salariales ayant été ces derniers temps inférieures à la hausse de la productivité, même compte tenu du fait que celle-ci ne provient pas d’une reprise de l’investissement mais plutôt d’une remise en marche des capacités productives existantes. Mais tout cela reste conjoncturel et sans grande influence sur le fond de la crise du capitalisme ; en ce qui concerne les syndicats, leurs rapports avec la classe ouvrière restent les mêmes. Par contre la capacité d’initiative ouvrière reste l’élément fondamental de la situation actuelle de la lutte de classe [17].

Ce n’est qu’à partir de cette activité de classe que le mouvement révolutionnaire se développera. Par contre, toute tentative de renforcement des mouvements marginaux, alors que la classe ouvrière est en train de reconstituer ses capacités de lutte, ne peut être qu’une action limitative et réformiste.

La réalisation de leurs revendications est tout à fait possible dans le cadre du système ; ceci dépend, en dernier ressort, de la capacité ou non des ouvriers à s’opposer à la hausse du taux d’exploitation dont le capitalisme a besoin pour reprendre son accumulation. Déjà Nixon annonce qu’il faut rendre « le pouvoir au Peuple » ! ; on verra alors le capitalisme aider financièrement les communes libertaires car pendant qu’on plante des patates non polluées et qu’on brûle les soutien-gorge, rien n’empêche les usines de continuer à tourner, l’exploitation d’augmenter et le capitalisme de se reproduire et de s’accumuler.

New York / Paris, 1971-1972

(Ce texte été rédigé par un camarade de retour des États-Unis).

[1] La part des dépenses de l’État dans le PNB est passée de 14 % en plein New Deal (1935) à 22 % en 1970.

[2] Pour une approche explicative du rapport entre le développement du capitalisme et l’émergence des mouvements dans ces couches, voir l’article « Living conditions in the States » (Conditions de vie aux États-Unis) publié dans Root and Branch n° 2, traduit dans le numéro d’I.C.O. de janvier/février 1971.

[3] Ceci est provoqué surtout par le déplacement hors des villes des industries qui cherchent à éviter les impôts urbains.

[4] « When cities collide with Unions » (Quand les villes entrent en conflit avec les syndicats), Business Week, 2 janvier 1971.

[5] Students for a Democratic Society (Étudiants pour une Société démocratique).

[6] Ainsi la forte consommation de drogues à l’intérieur des usines a plutôt tendance à faire oublier la violence du travail qu’à favoriser la lutte pour son abolition. Néanmoins, à l’origine on trouve une révolte. À noter que le patronat américain est bien conscient de ce fait et que jusqu’à aujourd’hui les études réalisées ne montrent pas de chute de la productivité comme conséquence ; il se peut que l’effet soit plutôt inverse, les ouvriers devenant plus dociles à l’exploitation.

[7] Au cours d’une grande grève récente à Bell Telephone (Compagnie privée de Téléphone), des revendications concernant les conditions de travail et de salaire des femmes ouvrières sont apparues pour la première fois. Cette grève nationale a pris très vite un caractère anti-syndical, des « locals » (sections syndicales) étant encore en grève sauvage en novembre 1971 alors que le contrat national avait été signé en août 1971.

[8] Toutes ces données proviennent du Kerner Report, Bantain Books, 1968. Il s’agit d’une étude officielle sur les émeutes de 1967.

[9] La révolte de Détroit, en 1967, écrasée par 5 000 gardes nationaux et 2 700 parachutistes de l’Armée constitue un point tournant dans les révoltes des ghettos, l’attaque n’étant plus dirigée contre les blancs mais contre « la société blanche ». Dans une ville à haute concentration ouvrière, environ 15 % des personnes arrêtées furent des blancs, pas des patrons mais des ouvriers de Ford et G.M.

[10] Au moment de la grève sauvage dans l’usine de Sterling à Détroit en 1969, qui peut être considérée comme le point tournant dans l’activité de la Ligue, cette usine à majorité d’ouvriers blancs a posé d’une façon assez précise le problème du dépassement de la question raciale dans la lutte ; au contraire, la Ligue continue d’insister sur le rôle « privilégié » des ouvriers blancs et la nécessité de grèves d’ouvriers noirs.

[11] Pour l’analyse du racisme parmi les ouvriers de l’auto il ne faut pas oublier que pendant longtemps et en particulier pendant les grandes luttes et occupations de 1930 - d’où sont nés les syndicats industriels C.I.O. - les noirs étaient embauchés comme briseurs de grève ; de même le haut taux de chômage noir à Détroit jour constamment comme pression sur le niveau des salaires des ouvriers blancs.

[12] Saturday Review, citée par Le Monde, 5 janvier 1971.

[13] Parmi les feuilles ou bulletins de caserne les plus intéressants : F.T.A., P.O. Box 336, Louisville 40201 KY, USA - The Next Step, c/o Jakob, Rohrbachstr. 18, 6 Frankfurt/M Allemagne Fédérale.

[14] Voir « Grève sauvage à Philadelphie », Lutte de Classe, Juillet-Août 1971.

[15] Voir « La grève de la General Motors », I.C.O., n° 100, décembre 1970.

[16] « Éditorial », Business Week, 23 octobre 1971.

[17] Il est important de voir ce qui se passe à cet égard dans l’automobile. Le pourcentage du coût du travail dans les coûts totaux de production continuent à augmenter ; le taux d’absentéisme s’étant accru depuis la dernière grève de G.M. de 2 % en 1960, 6 % en 1970, et 12 % en 1971. Pour une réduction de ce pourcentage dans les coûts totaux, il faudra plus d’investissement en capital fixe (automatisation), ce qui est dans la phase actuelle du capitalisme impossible (données extraites de l’article sur G.M. dans Fortune, janvier 1972).

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  12. GLAT 1965-03b : Correspondance d’un lecteur et sympathisant. Pas conforme à la tradition
  13. GLAT 1965-03c : De Madrid à Moscou (en passant par Casablanca)
  14. GLAT 1965-03d : Les fouilleurs
  15. GLAT 1965-03e : Syndicalisme et socialisme en Algérie
  16. GLAT 1965-03f : Dis-moi qui te défend, je te dirai qui tu es
  17. GLAT 1970-04a : Classe ouvrière et démocratie
  18. GLAT 1972-01a : Le dirigisme contre la révolution
  19. GLAT 1972-03a : L’enseignement en crise
  20. GLAT 1972-03b : Crise du capitalisme américain et réformisme des mouvements marginaux
  21. GLAT 1972-03c : La sécurisation
  22. GLAT 1972-06a : Capitalistes et travailleurs face à la crise
  23. GLAT 1972-06c : Pirelli - Répression capitaliste et riposte ouvrière
  24. GLAT 1972-07a : Classe ouvrière et communisme
  25. GLAT 1972-07b : Italie - situation de classe et agitation politique
  26. GLAT 1973-11a : Notes marginales sur la marginalité
  27. GLAT 1973-11b : Taylor aux abois - ou : les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel
  28. GLAT 1974-05a : Combativité ouvrière et tactique syndicale
  29. GLAT 1974-05b : Notes sur les luttes de quartier
  30. GLAT 1974-06a : Luttes de classe et luttes de quartier
  31. GLAT 1974-07b : Enseignement : économies, licenciements... et luttes
  32. GLAT 1974-09a : Les rapports sociaux communistes
  33. GLAT 1974-12b : Luttes d’usines et luttes de quartier
  34. GLAT 1975-01b : Profits et marchés (I-IV)
  35. GLAT 1975-01c : Profits et marchés - Appendice I : Symboles et rapports
  36. GLAT 1975-02a : Profits et marchés (V-VI)
  37. GLAT 1975-02b : Le Luxemburgisme, fausse solution d’un faux problème
  38. GLAT 1975-07b : Sexisme ou lutte des classes
  39. GLAT 1975-11a : Documents pour un débat
  40. GLAT 1976-03b : 35 X 40
  41. GLAT 1976-11a : Technologie et domination du capital
  42. GLAT 1978-03a : Réflexions sur le travail théorique