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Cahiers du Communisme de Conseils - Série complète !
vendredi 26 octobre
Les trois numéros manquant (1, 2 & 5) sont maintenant disponibles dans les sommaires de la revue des Cahiers du Communisme de Conseils. Que les volontaires pour les transcriptions n’hésitent pas à se signaler... En attendant, bonne lecture !
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dimanche 5 août
Neuf des douze numéros de la revue des Cahiers du Communisme de Conseil (1968-1972) sont maintenant accessible en version numérique au travers du sommaire général.
Derniers numéros de la revue Communisme
dimanche 5 août
Les numéros 6, 8, 9 et 15 qui manquaient jusque là ont été ajoutés au sommaire général de la revue « Communisme » (1937-1939). Bonnes lectures !
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Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
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Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
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Site de ressources documentaires sur le patrimoine socialiste. Suit l’actualité des parutions, publie certains articles en ligne et propose des documents concernant le mouvement ouvrier de la première moitié du XXe siècle principalement.
MARX 13a : Avant-propos
Maximilien RUBEL - Juillet 1969 / p. 1281 - 1289
28 décembre 2012 par françois

Le présent Cahier réunit un ensemble de textes - articles, lettres et extraits de lettres, discours, conversations - dans lesquels Marx et Engels ont exprimé, à divers moments de leur activité littéraire et politique, leurs idées sur la Russie tsariste et sur les perspectives d’une révolution russe. Notre choix a été dicté principalement par le souci de faire connaître des écrits restés jusqu’ici inédits et, de ce fait, souvent ignorés du grand public [1].

Pour situer ces matériaux dans le contexte général où ils ont été conçus, nous rappellerons quelques épisodes caractéristiques de l’attitude que Marx et Engels ont adoptée à l’égard de tout ce qui se rapportait à la société, à l’État, aux penseurs et au peuple russes tout au long de leur carrière de militants - « bourgeois » ou révolutionnaires suivant les circonstances.

C’est en 1868 que Marx apprit qu’un éditeur de Pétersbourg désirait publier une traduction russe du Capital ; un an auparavant, le Livre Premier était paru en Allemagne, où il n’avait trouvé aucun écho. Le correspondant russe qui lui annonça cette nouvelle n’était autre que Nicolaï F. Danielson, économiste proche du narodnitchestvo ; il se chargera bientôt lui-même du travail de traducteur et entretiendra avec Marx une correspondance régulière qu’Engels poursuivra après la mort de son ami [2]. Danielson transmit à Marx la prière de l’éditeur de lui envoyer une photographie devant servir de vignette pour la couverture du Livre. Rapportant ce détail à son ami Kugelmann, Marx écrivait :

« (...) Je n’ai pu refuser cette bagatelle à mes « bons amis », les Russes. C’est une ironie du sort que les Russes, que je n’ai cessé de combattre depuis vingt-cinq années, en allemand aussi bien qu’en français et en anglais, ont toujours été mes « protecteurs ». En 1843-1844, à Paris, les aristocrates russes m’ont vraiment choyé. Mes livres [3] se sont vendus en Russie mieux qu’ailleurs et voilà que le premier pays étranger à traduire le Capital, c’est encore la Russie [4]. »

Un an et demi plus tard, un groupe de Russes émigrés à Genève adressa à Marx une lettre lui demandant d’être son représentant au Conseil général de l’Internationale ouvrière. Marx accepta et communiqua à la section russe la décision favorable du Conseil général [5], et le même jour il en informa Engels, non sans ironiser sur ses mandants russes :

« Drôle de position pour moi, que faire fonction de représentant de la Jeune Russie. Nul ne peut savoir ce que le destin lui réserve et dans quelle étrange compagnie il peut tomber. Dans la réponse officielle, je loue Flerovski [6] et je souligne que la tâche principale de la branche russe, c’est de travailler pour la Pologne - autrement dit de débarrasser l’Europe du voisinage russe [7]. »

À la vérité, ces sarcasmes cachaient une profonde perplexité, et il ne pouvait pas en être autrement. Nous savons, par d’autres témoignages, la satisfaction que procura à Marx et à sa famille la nouvelle concernant la publication du Capital en Russie. Mais l’embarras de Marx devait être d’autant plus grand que sa russophobie avait alors atteint son paroxysme [8].

Pourtant, dès 1858, Marx s’était aperçu d’un fait qui semblait annoncer le début d’une nouvelle évolution de la société russe : l’affranchissement des serfs [9]. L’insurrection polonaise de 1863 lui semblait ouvrir une « nouvelle ère révolutionnaire » : « cette fois, pensait-il, la lave coulera de l’Est à l’Ouest, et non inversement, tant et si bien que l’« honneur » de l’initiative française nous sera épargnée » [10]. L’échec des Polonais et la victoire de la Prusse sur l’Autriche en 1866 ayant stimulé le militarisme en Europe, Marx revint à ses sentiments antirusses.

En 1870, Marx accepta de représenter les socialistes russes au Conseil général de l’Internationale ouvrière, mais sans abandonner pour autant sa méfiance quasi maladive envers ses admirateurs. Aussi est-on amené à s’interroger sur les raisons de cette phobie. Ne pouvant ici nous étendre sur ce sujet, nous nous bornons à rappeler ce qui nous semble avoir été le mobile initial de son adhésion à la cause de l’émancipation ouvrière. Ce mobile, il l’a clairement formulé dans ses deux essais publiés en 1844 dans les Annales franco-allemandes, où il dressait un double réquisitoire contre les deux institutions sociales qui étaient, à ses yeux, la source de l’aliénation humaine : l’État et l’Argent. La première expérience politique avait mis Marx en conflit avec une autorité qu’il considérait comme l’incarnation du mal social, l’État absolutiste, alors représenté par deux gouvernements : celui de la Prusse et celui de la Russie, le premier n’étant aux yeux de Marx que l’instrument du second. Plus tard, un troisième pouvoir autoritaire surgira sur la scène politique de l’Europe : l’impérialisme de Napoléon III, que Marx ne cessera de dénoncer pendant toute la durée du second Empire [11].

C’est en 1856-1857 que Marx commencera à manifester un intérêt tout particulier pour l’histoire des relations économiques et politiques entre la Russie tsariste et l’Europe. Les articles que lui et Engels avaient envoyés à la New York Daily Tribune pendant la guerre de Crimée (1854-1856) révèlent à la fois le sérieux de leur information historique et les espoirs exagérés qu’ils mettaient en une défaite du tsarisme, symbole de la « barbarie », opposé aux puissances occidentales symboles de la « civilisation ». Certains de leurs aperçus peuvent étonner par leur outrance, voire prêter à sourire. Dans une de leurs correspondances on lit, par exemple :

« Il y a un fait certain : l’Europe conservatrice, l’Europe de l’ordre, de la propriété, de la famille et de la religion, l’Europe des monarques, des seigneurs féodaux, des capitalistes, quelque différent qu’en soit l’assemblage dans les divers pays, vient de montrer une fois de plus sa totale impuissance. Puisque l’Europe est pourrie, une guerre aurait dû secouer les éléments sains, une guerre aurait dû réveiller maintes forces qui sommeillent. (...) Mais non ! Ce n’est pas seulement l’Angleterre des classes moyennes, la France des Bonaparte, qui sont devenues inaptes à une guerre en règle, fraîche et menée avec entrain ; la Russie également, le pays le moins contaminé par la civilisation débilitante, décevante et démoralisante, est incapable d’un tel exploit [12]. »

Que Marx se soit rapproché du réactionnaire David Urquhart pour lancer contre la Russie un de ses pamphlets les plus violents, dont plus des trois quarts se composent de documents diplomatiques inédits, pourrait être interprété comme le geste d’un maniaque, si l’auteur n’avait pris soin de dissiper lui-même toute espèce d’équivoque quant à la portée politique qu’il entendait attribuer à ce travail. Nous voulons parler de la série d’articles publiés en 1856 et 1857 par Marx dans la Free Press de Londres, hebdomadaire du russophobe Urquhart, sous le titre « Révélations sur l’histoire diplomatique du dix-huitième siècle [13] ». Ce ne fut qu’une « introduction » à un travail systématique que Marx se proposait de mener à bonne fin, mais auquel il dut renoncer, comme à d’autres projets littéraires, sans doute plus importants encore [14]. Le style des quelques pages de commentaires ajoutées par Marx aux documents autographes extraits des cartons du British Museum a de quoi surprendre le lecteur averti - surtout s’il se réclame du « marxisme » - des principes directeurs de la théorie sociologique, communément appelée « matérialisme historique », dont l’auteur du Capital avait jeté les bases [15].

Les Révélations de Marx ayant été traduites et publiées en français [16], nous nous bornerons à en donner ici quelques extraits significatifs qui rappellent étrangement le style de toute une littérature antirusse du XIXe siècle, dont l’écrit de Marx ne se distingue que par un grand étalage d’érudition. En effet, au cours de sa recherche des origines de la puissance russe, Marx remonte le cours de l’histoire jusqu’à la période dite « gothique » et à la désagrégation de l’empire des Varègues dont les dernières traces avaient disparu sous les assauts des hordes de Gengis Khan. Mais c’est la manière dont Marx aborde son étude qui révèle d’emblée l’objectif recherché, dépassant la simple analyse historique. Après avoir reproduit une série de documents diplomatiques du XVIIIe siècle marqués du sceau du secret d’État, montrant la totale soumission de la politique extérieure de l’Angleterre aux intérêts de la Russie, Marx croit nécessaire de formuler quelques idées générales sur l’histoire de la politique russe. Les voici :

« L’influence écrasante de la Russie a saisi l’Europe par surprise à différentes époques et a frappé de terreur les peuples occidentaux. On s’y est soumis comme à une fatalité, on n’y a résisté que par soubresauts. Mais parallèlement à cette fascination exercée par la Russie surgit un scepticisme sans cesse renaissant qui la suit tel une ombre, grandit avec elle, mêlant les notes aiguës de l’ironie aux supplications de peuples agonisants et moquant sa puissance réelle comme une farce montée pour éblouir et duper. D’autres empires ont suscité, à leurs débuts, des doutes semblables ; seule la Russie est devenue un colosse sans cesser de surprendre. Elle offre l’exemple, unique dans l’histoire, d’un immense empire dont la puissance incontestable, même après des réalisations de portée mondiale, n’a jamais cessé d’être considérée comme le fait de l’imagination et nullement comme une réalité. Depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, il n’est point d’auteur qui, voulant soutenir la Russie ou, au contraire, la tenir en échec, n’ait jugé bon de prouver tout d’abord que ce pays existe. _ » Mais que nous regardions la Russie en spiritualistes ou en matérialistes - que nous considérions sa puissance comme un fait palpable ou comme une simple vision de la conscience coupable des peuples européens - la question reste la même : quelles sont les machinations qui ont permis à cette puissance - ou à ce fantôme de puissance - d’atteindre des dimensions telles qu’elle ait pu susciter chez les uns la conviction passionnée, chez les autres la dénégation furieuse d’une menace, pour le monde, d’une répétition de la Monarchie universelle [17] ? ».

Le ton est ainsi donné à cette « introduction » qui laisse prévoir ce qu’eût été l’exposé proprement dit, si l’auteur avait pu mettre son projet à exécution. Tels passages intercalés dans le récit purement historique sont de la même veine que les lignes ci-dessus. Alternativement « matérialiste » ou « spiritualiste », Marx se réfère à des historiens comme Schloezer ou Fallmerayer occupés à scruter les origines de la puissance russe, qu’il s’agisse des invasions germaniques ou des conquêtes normandes sous la dynastie des Ruriks, les irruptions du Nord se joignant à celles de l’Est pour enserrer les tribus slaves, déplacer la capitale de la Russie de Novgorod à Kiev, puis en Bulgarie, dévoilant toujours la même soif insatiable de fonder un empire au Sud, et de faire de Byzance le centre d’un empire mondial. Pour dénier toute espèce d’influence slave dans l’épanouissement de la Russie gothique, Marx s’en tient fermement à l’idée que le déclin de la suprématie des Varègues sous Iaroslav démontre l’incompatibilité quasi raciale entre Goths et Slaves. Puis s’abat sur la Russie le poing terrible de Gengis Khan, la domination des Tatars marquant le destin russe d’un stigmate indélébile : « C’est la fange sanglante de l’esclavage mongol et non la rude gloire de l’époque normande qui constitue le berceau de la Moscovie, et la Russie moderne n’est qu’une métamorphose de la Moscovie [18]. »

Comme pour justifier l’outrance de ce jugement, Marx se livre à une description dantesque de la politique des grands-princes de Moscovie, mise en place par le conquérant afin de mieux s’assurer leur soumission servile. Et c’est de nouveau une conclusion qui a tout du verdict de condamnation :

« Ivan 1er Kalita et Ivan III surnommé le Grand personnifient l’un la Moscovie grandie grâce au joug tatar, l’autre la Moscovie devenue puissance indépendante grâce à la disparition de la domination tatare. Dans l’histoire de ces deux individus se résume toute la politique moscovite, depuis l’entrée de la Russie dans l’arène historique [19]. »

Toutes les pages consacrées au règne des Kalita tiennent du réquisitoire plutôt que de la narration historique. Le vocabulaire choisi trahit à lui seul l’humeur corrosive du narrateur : « outil abject du Khan », « flagornerie cynique », « calomnies atroces contre les proches consanguins », « délateur, bourreau, maître d’esclaves », « corruption permanente », « extorsion d’argent sous de faux prétextes », « excitation à la trahison et à l’assassinat », etc. Résumant le système inauguré par Ivan Ier, Marx écrit :

« Le machiavélisme de l’esclave qui usurpe le pouvoir. Sa propre faiblesse - sa servitude - il en fit la source de sa force. La politique tracée par Ivan 1er Kalita fut celle de ses successeurs ; ceux-ci n’avaient plus qu’à élargir la sphère de son application. Ils la poursuivirent laborieusement, graduellement, inflexiblement [20]. »

Suit une description du règne d’Ivan le Grand, vainqueur de la Horde d’Or, maître, comme ses prédécesseurs, dans l’art de la corruption et de la duperie, parangon de peur et de lâcheté. En quelques traits, Marx caractérise le personnage et ses hauts faits :

« Ivan délivra la Moscovie du joug tatar non en frappant un coup hardi, mais par un patient travail d’une vingtaine d’années. Il ne brisa pas ce joug, il s’en dégagea subrepticement. Aussi, cette victoire ressemble-t-elle à l’œuvre de la nature plutôt qu’à l’acte d’un homme. Quand le monstre tatar rendit son dernier souffle, Ivan surgit à son lit de mort, tel un médecin qui fait un pronostic et suppute la fin, et nullement comme un guerrier qui frappe le coup de grâce. Tout peuple grandit moralement lorsqu’il s’affranchit d’un joug étranger entre les mains d’Ivan, le caractère de la Moscovie semble s’avilir. Voyez seulement l’Espagne dans ses luttes contre les Arabes et comparez-la à la Moscovie en lutte contre les Tatars [21]. »

C’est dans les quelques pages réservées à l’ascension de ce grand prince réunissant en sa personne tout ce qu’il y a de permanent et de méprisable dans la diplomatie russe moderne que nous trouvons la clef de cette même russophobie qui a inspiré à un Michelet cette phrase, écrite il y a plus de cent ans :

« Telle est la propagande russe, infiniment variée, selon les peuples et les pays. Hier elle nous disait : “Je suis le christianisme”. Demain elle nous dira : “Je suis le socialisme”... [22] ».

Comment ne pas penser en lisant ces lignes à tout ce que Michelet à écrit dans ses Légendes démocratiques du Nord ou aux impressions que le Marquis de Custine a rapportées de son voyage en Russie, littérature que Marx a très vraisemblablement connue. En terminant cet avant-propos par un nouvel extrait des Révélations de Marx, il ne nous vient pas à l’idée de ranger l’auteur du Manifeste communiste et du Capital dans le camp des puissances qu’il a, dans l’esprit d’une dialectique qu’il voulait révolutionnaire, qualifiées de « civilisées ». Il est permis d’affirmer que, face un à monde qui, selon toute apparence est prêt à se livrer à une entreprise de destruction irrémédiable, Marx aurait continué à prendre le parti des victimes de tous les camps, quelles que fussent les étiquettes politiques dont on les affuble, étiquettes qui ne font que masquer un « rapport social de production » foncièrement identique, celui de l’exploitation et de l’oppression de l’homme par l’homme. Nous pensons être suffisamment informé du sens de l’enseignement de Marx pour n’être pas dupe d’une propagande habilement montée, qui nous accuserait de « faire le jeu de l’ennemi » en divulguant un texte du « fondateur », mis à l’index dans les pays « socialistes » par la volonté d’autorités « marxistes [23] ». Étouffer la voix de celui à qui l’on rend, au demeurant, un culte qu’il aurait abhorré, qu’est-ce sinon faire l’aveu que la tsarophobie de Marx avait valeur prémonitoire, comme le suggère irrésistiblement ce passage des Révélations :

« Il suffit d’opérer une substitution de noms et de dates pour avoir la preuve qu’entre la politique d’Ivan III et celle de la Russie moderne il y a non seulement similitude mais identité. Pour ce qui est d’Ivan III, il n’a fait que perfectionner la politique traditionnelle de la Moscovie, que lui avait léguée Ivan 1er Kalita. Esclave des Mongols, celui-ci acquit sa grandeur en détournant la puissance de son ennemi supérieur, le Tatar, contre ses ennemis inférieurs les princes russes. Il ne put manipuler cette force du Tatar que sous des faux prétextes. Contraint de dissimuler devant ses maîtres les pouvoirs qu’il avait réellement réunis, force lui fut d’éblouir ses compagnons-esclaves avec une puissance qu’il ne possédait point. Pour y parvenir, il lui fallait ériger en système toutes les ruses de l’esclavage le plus abject et appliquer ce système avec la patience obstinée de l’esclave. Même la violence ouverte, instrument d’intrigue, ne pouvait s’insérer que dans tout un système d’intrigues, de corruptions et d’usurpations secrètes. Il ne pouvait frapper avant d’avoir empoisonné. L’unicité du but se cachait chez lui derrière la duplicité de l’action. Abuser par l’emploi frauduleux d’une force ennemie, affaiblir cette force en s’en servant et, finalement, la conduire à sa perte pour s’être prêtée librement à n’être qu’un outil - voilà la politique qui fut inspirée à Ivan Kalita par le caractère particulier de la race dominante et par celui de la race asservie. Sa politique fut également celle d’Ivan III. _ » Et c’est encore la politique de Pierre le Grand et de la Russie moderne, quelque changement qu’aient subi le nom, le siège et le caractère de la puissance ennemie dupée. À la vérité, Pierre le Grand est l’inventeur de la politique de la Russie moderne, mais il le devint uniquement en dépouillant la vieille méthode moscovite d’expansion progressive de son caractère purement local et de ses ingrédients accessoires, en la distillant en une formule abstraite, en en généralisant l’objectif et en exaltant les fins. Grâce à lui, le désir de briser certaines limites de puissance s’est changé en volonté de puissance illimité. Il opéra la transformation de la Moscovie en la Russie moderne par la généralisation de son système et non par la simple annexion de quelques provinces. _ » En résumé : c’est à l’école terrible et abjecte de l’esclavage mongol que la Moscovie s’est formée et a grandi. Elle n’a gagné sa force qu’en devenant virtuose dans l’art de la servitude. Même après son émancipation, la Moscovie continuait à jouer son rôle traditionnel de l’esclave déguisé en maître. Ce fut enfin Pierre le Grand qui combina l’art politique de l’esclave mongol avec la fière ambition du maître mongol à qui Gengis Khan a légué sa volonté : la conquête du monde [24]. »

[1] Nous n’avons donc pas recueilli ici certains textes importants, publiés ailleurs, tels que la réponse de Marx à Mikhailovski (1877) et les brouillons de sa réponse à Véra Zassoulitch (1881). On les trouvera dans notre édition des Œuvres de Marx, « Économie » t. II, 1968, pp. 1551-1573 (Bibliothèque de la Pléiade). Pour une meilleure connaissance du sujet traité dans ces écrits, nous renvoyons à un certain nombre d’articles publiés antérieurement et dont voici le relevé : « Karl Marx et le socialisme populiste russe », Revue socialiste, mai 1947. - « La Russie dans l’œuvre de Marx et d’Engels. Leur correspondance avec Danielson », Revue socialiste, avril 1950. - « La Nouvelle Gazette Rhénane et la Russie », Revue socialiste, juillet 1951. - « Friedrich Engels et le socialisme messianique russe », Revue socialiste, novembre 1951. - « Les écrits de Karl Marx sur la Russie tsariste », Revue d’Histoire économique et sociale, 1955, no 1. - « La croissance du capital en U.R.S.S. », Économie appliquée, avril-septembre 1957. - « De Marx au bolchevisme : partis et conseils », Arguments, 1962, nos 25-26. - « The Relationship of Bolshevism to Marxism », Revolutionary Russia, Ed. R. Pipes. Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1968, pp. 301-332. Ces articles seront publiés prochainement, en une version revue et augmentée, aux Éditions Payot, Paris, sous le titre général Marx et Engels devant la révolution russe.

[2] Cf. Die Briefe von Karl Marx und Friedrich Engels an Danielson (Nikolai-on), Préf. de G. Mayer, introd. de K. Mandelbaum, Leipzig, 1929.

[3] Il s’agit de Misère de la Philosophie (1847) et du « Premier cahier » de la Critique de l’Économie politique (1859).

[4] Lettre du 12 octobre 1868. Cf. Marx/Engels, Werke, Berlin, Dietz, vol. XXXII, 1965, pp. 566-567. (Abrév. : Werke.)

[5] Voir plus loin cette communication datée du 24 mars 1870.

[6] Voir plus loin les lettres de Marx à Engels sur l’ouvrage de N. Flerovski, La situation de la classe ouvrière en Russie, Pétersbourg, 1869.

[7] Marx à Engels, 24 mars 1870.

[8] Voir infra son discours sur la Pologne, 22 janvier 1867. La même année, Marx s’employa à combattre les partisans de la Ligue de la Paix et de la Liberté qui tint son congrès à Genève, après le congrès de l’A.I.T. qui se déroulait à Lausanne et qui rejeta une motion, inspirée par Marx, portant sur la nécessité de maintenir des forces armées en Europe pour parer au danger russe.

[9] Voir plus loin ses trois articles publiés dans la N.Y.D.T. (1859-1860).

[10] Marx à Engels, 13 février 1863.

[11] Cf. Maximilien Rubel, Marx devant le bonapartisme, Paris-La Haye, 1960.

[12] Marx-Engels, « That bore of a war » (« La guerre ennuyeuse »), New York Daily Tribune, 17 août 1854.

[13] Revelations of the Diplomatic History of the Eighteenth Century. Une réédition en brochure (avec quelques omissions) en parut en 1899, par les soins de la fille de Marx, Eleanor. Nous en possédons maintenant une excellente réimpression : Karl Marx, Secret Diplomatic History of the Eighteenth Century, London, Lawrence & Wishart, 1969. Dans le même volume, un autre écrit antirusse de Marx : The Story of the Life of Lord Palmerston (articles publiés en 1853 dans la N.Y.D.T. et dans People’s Paper). Introductions et notes de Lester Hutchinson.

[14] Cf. K. Marx, Herr Vogt, 1860. Werke, vol. XIV, pp. 385 ss.

[15] Cf. l’analyse critique des Révélations... par D. Riazanov, « Karl Marx sur les origines de l’hégémonie russe en Europe », Neue Zeit (supplément), 1909.

[16] Cf. K. Marx, La Russie et l’Europe, Traduction et introduction par B.P. Hepner, Paris, Gallimard, 1954, 259 p.

[17] K. Marx, Secret Diplomatic History..., op. cit., p. 108.

[18] Ibid., p. 111.

[19] Ibid., p. 112.

[20] Ibid., p. 114.

[21] Ibid., p. 114 ss.

[22] Jules Michelet, Légendes démocratiques du Nord, Paris, Garnier, 1854.

[23] Les Révélations... de Marx n’ont trouvé accueil ni dans la première ni dans la seconde édition des Œuvres de Marx et d’Engels réalisées en U.R.S.S., elles ont donc subi la double censure du régime stalinien et post-stalinien, interdit qui a frappé également l’édition des Œuvres (Werke) en Allemagne.

[24] Op. cit., pp. 120 ss.

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  34. MARX 18h : Un communard oublié : Jules Andrieu pédagogue
  35. MARX 18i : Ombres marxistes - I. Du marxisme considéré comme littérature
  36. MARX 18j : Ombres marxistes - II. D’une idéologie à l’autre
  37. MARX 18k : Ombres marxistes - III. À propos d’un avatar du marxisme
  38. MARX 18l : Ombres marxistes - IV. Social-démocratie et tentation totalitaire
  39. MARX 18m : Ombres marxistes - V. Autogestion : idéal et pratique
  40. MARX 18o : Féminisme et Androcratie
  41. MARX 19a : Avant-propos
  42. MARX 19c : L’édification d’une doctrine marxiste
  43. MARX 19d : Engels fondateur ?
  44. MARX 19g : La responsabilité historique
  45. MARX 19h : Les nouveaux convertis
  46. MARX 19i : Les maîtres lecteurs
  47. MARX 19k : Le parti de la mystification et la dictature du prolétariat
  48. MARX 19n : L’actualité utopique du communisme des conseils
  49. MARX 21a : Avant-propos
  50. MARX 21f : Marx Édition du Jubilé 1883 -1983
  51. MARX 23a : Avant-propos ( Quel Bilan ? )
  52. MARX 23j : Du capitalisme libéral au capitalisme libéré
  53. MARX 25a : Avant-propos
  54. MARX 25h : L’espace médiatique : un nouveau lieu pour l’imaginaire social ?
  55. MARX 27a : Avant-propos