
Une intelligence prompte à discerner les exigences du moment (Zimmerwald, thèses d’Avril, prise du pouvoir en Octobre...) et une énergie, une exceptionnelle ténacité dans la poursuite du travail d’organisation. Sa phrase est dépouillée, simple, parfois surchargée de dates et de chiffres. Il se veut d’une implacable logique, le plus clair possible et n’hésite pas à répéter, patiemment, inlassablement. Il a toujours souligné la nécessité d’un journal paraissant fréquemment et largement diffusé. L’Iskra, tirée à quelques milliers d’ exemplaires, entre clandestinement en Russie pour y être le fil qui guidera les révolutionnaires : « lorsque les maçons posent en différents points les pierres d’un édifice immense, aux formes absolument inédites, ils tendent un fil qui les aide à trouver la place juste, leur indique le but final de tout travail, leur permet de mettre en oeuvre non seulement chaque pierre, mais même chaque morceau de pierre qui, cimenté avec le morceau qui précède et celui qui suit, donnera la ligne définitive et totale. Est-ce là un travail paperassier ? Il nous manque justement ce fil visible à tout le monde et auquel chacun pourrait s’en tenir ».
Il adhère dès 1888 à un cercle marxiste, passe 3 ans en déportation en Sibérie (1897-1900), gagne la Suisse où il fonde l’Iskra et expose dans Que faire ? (1902) sa conception centralisée du parti révolutionnaire largement discutée au II° congrès du POSDR (1903). Alors que tous les socialistes sont clandestins, Lénine écrit : « Nous aussi, nous sommes pour la démocratie, quand elle est vraiment possible. Aujourd’hui, ce serait une plaisanterie, et cela, nous ne le voulons pas, car nous voulons un parti sérieux, capable de vaincre le tsarisme et la bourgeoisie (...) Tous les ouvriers conscients qui ont compris la nécessité de renverser l’autocratie et de combattre la bourgeoisie savent que, pour vaincre le tsarisme, il nous faut en ce moment un parti clandestin, centralisé, révolutionnaire, coulé d’un seul bloc... ». Mais il exprime aussi la richesse et la nécessité de la critique : « Il est parfaitement exact qu’il n’y a pas unanimité complète chez les marxistes (...) l’acceptation unanime de "vérités rassurantes", cette tendre et touchante unanimité a été remplacée par des désaccords entre gens qui veulent une explication de l’organisation économique réelle, de l’organisation économique présente de la Russie (...) Les divergences d’opinion à l’intérieur des partis politiques ou entre eux sont ordinairement réglées, non seulement par les polémiques, mais aussi par le développement de la vie politique elle-même (...) parce que le cours des évènements prive ces vues erronées de leur contenu et de leur intérêt... » (Broué, pp. 49 et 51).
Fixé un temps à Paris (1908-1911), puis à Cracovie, il retourne en Suisse en 1914 et trace aux révolutionnaires russes leur objectif : transformer la guerre en révolution. Rentré en Russie en avril 1917, il impulse au parti bolchevik une politique en phase avec les masses révolutionnaires. Président du Conseil des commissaires du peuple à partir de novembre 1917. Il n’y a aucune continuité politique entre Lénine et Staline contrairement à ce que disent les historiens bourgeois.
Au lendemain d’Octobre, Lénine a hésité avant d’accepter ce poste. D’après Soukhanov (cité p. 365, Walter G., Marabout 1950), il souhaitait exercer du dehors un droit de surveillance. Placé au centre du pouvoir d’Etat, il va être pris dans une contradiction insoluble : assurer la gestion quotidienne, défendre le « bastion prolétarien » isolé, bricolant avec un corset de fer (le communisme de guerre) ou de velours (la NEP), en attendant la révolution mondiale. L’impitoyable réalité démontrant qu’il ne suffisait pas de mettre le meilleur des partis à la tête de l’Etat, de baptiser cet Etat « prolétarien » pour que ce dernier agisse en fonction des intérêts du prolétariat. L’identification du parti bolchevique avec l’Etat n’aboutit pas à la dissolution de ce dernier, mais au contraire à la soumission du parti aux intérêts de l’Etat russe. Mais la situation était inédite et les textes de Lénine (comme ceux de Trotsky) montrent bien le déchirement entre les prévisions de l’Etat et la Révolution, entre les discours gorgés d’espoir et le fléau étatique :
« Ne croyez pas aux paroles (...) Organisez-vous dans chaque usine, dans chaque régiment, dans chaque quartier. Travaillez à vous organiser jour après jour, heure après heure ; travaillez-y vous-mêmes, c’est une tâche dont on ne peut se décharger sur personne. » (avril 17, Œuvres, tome 24, p. 322) « La dictature du prolétariat c’était jusqu’à présent du latin pour les masses. Maintenant, grâce au rayonnement du système des Soviets dans le monde, ce latin est traduit dans toutes les langues modernes. » (Discours d’ouverture au 1° Congrès de l’IC, mars 19)
« Cette situation est sans précédent (...) : le prolétariat, l’avant-garde révolutionnaire, possède un pouvoir politique absolument suffisant ; et, à côté de cela, le capitalisme d’Etat (...) mais vous communistes, vous, ouvriers, (...) saurez-vous faire en sorte que l’Etat, dont vous avez assumé la charge, fonctionne comme vous l’entendez ? (...) Non. Nous ne voulons pas l’avouer : l’Etat n’a pas fonctionné comme nous l’entendions. Et comment a-t-il fonctionné ? La voiture n’obéit pas : un homme est bien assis au volant, qui semble la diriger, mais la voiture ne roule pas dans la direction voulue ; elle va où la pousse une autre force (...) Voilà le point essentiel que nous ne devons pas oublier en traitant du capitalisme d’Etat. » (27 mars 1922, XI° Congrès du PCR)
En fait, le capitalisme d’État n’était pas une marche vers le socialisme mais la forme d’organisation réclamée par le Capital russe pour accélérer sa phase d’accumulation primitive.
Lors de la publication par Levi des notes sur La Révolution russe, de Rosa Luxemburg, Lénine fit cette réflexion : « Paul Levi désire maintenant tout particulièrement gagner les faveurs de la bourgeoisie (...) en rééditant précisément les oeuvres de R. Luxemburg dans lesquelles celle-ci s’est trompée. A cela, nous répondrons par deux vers d’une bonne fable russe : "Il arrive aux aigles de descendre plus bas que les poules, mais jamais les poules ne pourront s’élever aussi haut que les aigles." Rosa Luxembug s’est trompée sur la question de l’indépendance de la Pologne ; elle s’est trompée en 1903 dans son appréciation du menchevisme ; elle s’est trompée dans sa théorie de l’accumulation du capital (...) ; elle s’est trompée dans ses Ecrits de prison de 1918 (d’ailleurs elle-même, à sa sortie de prison à la fin de 1918 et au début de 1919, a corrigé une grande partie de ses erreurs). Mais malgré ses erreurs, elle était et elle reste un aigle ; et non seulement son souvenir sera toujours précieux aux communistes du monde entier, mais encore sa biographie et ses oeuvres complètes (que les communistes allemands mettent un retard injustifiable à publier - on ne peut les excuser partiellement que par leurs pertes énormes dans une lutte très dure) constitueront une leçon très utile pour l’éducation de nombreuses générations de communistes du monde entier » (Lénine, Notes d’un publiciste, 1922).
Bibliographie indicative :
— BROUE Pierre, Le Parti bolchevik, Paris, Editions de Minuit, 1977 ;
— HAUPT Georges et MARIE Jean-Jacques, Les bolcheviks par eux-mêmes, Paris, Maspéro, 1969 ;
— MARIE Jean-Jacques, Lénine, Balland, 2004 ;