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GLAT 1970-04a : Classe ouvrière et démocratie
Lutte de Classe - Avril 1970 / p. 1 - 6
18 janvier 2013 par eric

À partir du dernier tiers du 19ème siècle, le triomphe temporaire du capitalisme s’est traduit, notamment, par un dirigisme croissant au sein des organisations nées de la lutte ouvrière (partis et syndicats) et devenues en fait organes d’encadrement des travailleurs pour le compte du capital.

Plus ou moins vite et plus ou moins complètement selon le cas, la base ouvrière s’est trouvée dépouillée de toute possibilité d’infléchir de façon sensible l’orientation de « ses » organisations et a vu se constituer en face d’elle une hiérarchie bureaucratique occupée à lui prescrire les objectifs et les formes de sa lutte. Il va sans dire que si ces directives concordaient toujours remarquablement avec les besoins du capitalisme - tout en heurtant parfois les intérêts particuliers de telle ou telle catégorie de capitalistes - cette coïncidence n’était pas l’effet du hasard ; elle ne faisait que traduire la véritable nature de classe des organisations en cause [1].

TRAVAILLEURS ET DIRIGEANTS

Mais le succès ainsi remporté par le capitalisme allait se retourner contre lui. À mesure que le caractère réel des organisations soi-disant ouvrières se manifestait de plus en plus ouvertement les révoltes ouvrières contre ces organisations se multipliaient.

Aujourd’hui, alors que le capitalisme se débat dans des difficultés croissantes, la révolte s’étend à l’ensemble des pays industrialisés et s’approfondit de plus en plus.

Pendant longtemps, le refus par les travailleurs de la tutelle des organisations ouvertement vouées à la collaboration des classes (partis et syndicats réformistes) s’est principalement exprimé par l’adhésion à des organisations d’apparence « dure » (partis et syndicats « révolutionnaires »). Naïvement, on espérait que ces organisations ne suivraient pas la voie tracée par leurs devancières. Bien entendu, il n’en a rien été : dans la société comme dans la nature, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

L’amertume de la classe ouvrière devant ces échecs répétés s’est traduite dans bien des cas par un désintérêt apparent pour son propre sort, une tendance à éviter la lutte ouverte, qui l’ont fait taxer d’apathie par des observateurs à courte vue. En fait, ce détachement relatif devait se révéler en fin de compte bénéfique. À l’écart de ses sauveurs professionnels, la classe ouvrière retrempait ses forces dans la résistance quotidienne à l’exploitation, jusqu’au moment où ce renforcement - et l’affaiblissement corrélatif du capitalisme - lui permettaient de repartir à l’attaque sur de nouvelles bases.

La combativité nouvelle manifestée depuis plusieurs années par les travailleurs - que ce soit en France ou dans d’autres pays - s’accompagne d’une nette tendance à rejeter l’autorité de dirigeants quels qu’ils soient, à prendre eux-mêmes leurs affaires en mains. Partout on voit se former, à l’occasion des grèves, des comités ouvriers qui permettent à la volonté des grévistes de se traduire en actes, on voit des assemblées ouvrières décider souverainement des revendications et des moyens de les faire aboutir, sans égard aux jérémiades des bonzes soudainement privés de leur emploi.

LA DÉMOCRATIE CONTRE LES RÉCUPERATEURS

La bourgeoisie et ses valets ont senti le danger, et déjà les tentatives de récupération se multiplient : création de comités-bidon servant de paravent aux éternels syndicalistes, tenue d’assemblées soigneusement préfabriquées, abreuvées de discours soporifiques et menées à grands coups de démagogie vers le vote de résolutions d’une parfaite inanité - voilà pour les cas les plus graves. Lorsque la situation est moins tendue, les bureaucrates sortent de leur panoplie l’arme de la démocratie formelle : c’est le syndicat stalino-réformiste de la Fiat, invitant les ouvriers à se prononcer par écrit sur leurs revendications, c’est la CGT amusant le tapis à l’EDF par un référendum, dont l’éclatante inutilité doit apparaître au regard le moins prévenu.

La presse bourgeoise aussi donne de la voix. En Grande-Bretagne, les manipulateurs syndicalistes ayant réussi dernièrement à faire accepter par la majorité des travailleurs chez Ford l’accord proposé par la direction, l’une des usines du groupe se mettait néanmoins en grève. Aussitôt l’organe de la bourgeoisie financière faisait gravement la leçon aux grévistes, expliquant que les principes de la démocratie devaient les conduire à s’incliner devant la majorité. Et de souhaiter pieusement que désormais il soit interdit de faire grève sans que tout le personnel concerné se soit prononcé par un vote à bulletins secrets.

Il serait trop facile de rétorquer que Messieurs les journalistes ne font jamais état de pareilles considérations lorsqu’une poignée de jaunes met en danger le succès d’une grève. Même si le souci de démocratie si opportunément ressenti par le patronat était moins unilatéral, il n’en irait pas moins à l’encontre des intérêts fondamentaux de la classe ouvrière.

Contrairement aux capitalistes, les travailleurs ne peuvent agir que collectivement. La décision individuelle n’a pour eux aucun sens : on ne fait pas grève tout seul. Toute procédure de vote qui en appelle à la conscience du travailleur isolé a pour effet de le livrer pieds et poings liés au pouvoir du capital. Pour la classe ouvrière, la démocratie ne peut donc pas se présenter sous la forme parlementaire et électorale, qu’elle revêt naturellement pour la bourgeoisie. Il s’agit de dégager la volonté collective des travailleurs, qui ne peut se former que là où leur situation de classe les rassemble, c’est-à-dire sur les lieux du travail.

Il importe donc d’opposer à la démocratie bourgeoise et à ses chiffons de papier, la démocratie ouvrière, représentée par les assemblées à la base où tous les travailleurs participent sur un pied d’égalité (pas de tribune pour les chefs, pas de haut parleur réservé, temps de parole identique pour tous). Ceci ne correspond pas à des exigences morales, mais à un simple souci d’efficacité : dans l’immédiat, une action suffisamment énergique n’est possible que si les travailleurs qu’elle implique se sentent réellement concernés ; à plus long terme, il n’y aura pas de révolution mais un renversement des rapports sociaux actuels, renversement qui commence au moment où les travailleurs se mettent à gérer eux-mêmes leur lutte contre le capital.

La défense de la démocratie ouvrière est donc la pierre de touche d’une authentique position révolutionnaire. Tous ceux qui, sous un prétexte ou sous un autre, escamotent ce problème en le remplaçant par celui de la « bonne direction » se démasquent par là même comme des agents conscients ou inconscients de l’ennemi de classe. Et dans la mesure même où l’ennemi redouble d’efforts pour semer la confusion au sein du mouvement ouvrier, il importe d’autant plus d’avoir des idées claires sur la question.

LES ARGUMENTS DES DIRIGISTES

Les saboteurs plus ou moins sournois de la démocratie ouvrière s’abritent derrière plusieurs types d’arguments, dont certains sont d’apparence purement technique.

En premier lieu, on nous dit que les assemblées font perdre beaucoup de temps - alors que dans la lutte des décisions rapides sont parfois indispensables - et qu’il est impossible de garder le secret sur ce qui a été décidé. Un tel raisonnement procède d’une incompréhension de la nature des luttes ouvrières. En règle générale, celles-ci ne prennent pas une forme militaire, où l’essentiel serait d’écraser matériellement l’adversaire en concentrant à l’improviste des moyens supérieurs sur un point déterminé. L’arme principale des travailleurs, c’est leur propre combativité, et celle-ci se développera beaucoup mieux s’ils se sentent responsables de la lutte que s’ils en remettent la direction à un état-major de spécialistes. Bien loin de représenter une perte de temps, des assemblées de base sont le creuset où se forge l’unité ouvrière. Quant au secret des décisions, il est mieux assuré par leur exécution immédiate - grève surprise avec occupation, par exemple - que par les précautions rocambolesques des bureaucrates, qui n’ont jamais empêché des indiscrétions (même le parti bolchevik n’avait pu s’opposer à l’infiltration d’espions de la police tsariste jusque dans son comité central).

On dit ensuite que les travailleurs, par manque d’expérience, commettront des erreurs. C’est absolument certain ; on aimerait d’ailleurs savoir où se cache les chefs géniaux qui, eux, ne se seraient jamais trompés. Mais il existe précisément une énorme différence entre les erreurs commises par des travailleurs en lutte et celles que commettent en leur nom des dirigeants : dans le premier cas ceux qui se trompent en subissent eux-mêmes les conséquences, tandis que dans le second les conséquences sont supportées par quelqu’un d’autre. Les travailleurs ont donc un intérêt évident à tirer les leçons de leurs erreurs - c’est d’ailleurs ainsi qu’ils acquièrent de l’expérience - alors que pour les dirigeants cela ne semble nullement certain. Les travailleurs peuvent se tromper sur leurs véritables intérêts - du moins n’ont ils pas, en fait, d’autres intérêts à défendre que ceux de leur classe.

Une autre objection souvent entendue est la nécessité de centraliser les décisions et de coordonner l’action, qu’impliquerait l’existence d’un appareil de direction. Là encore on tire d’une réalité incontestable des déductions totalement erronées. Il est vrai que pour être vraiment efficace l’action ouvrière doit englober des masses considérables de travailleurs. Mais outre que les appareils de direction ont tous pour fonction de s’opposer à la généralisation des luttes, l’expérience montre que les travailleurs n’ont pas besoin d’appareil pour se relier entre eux. Quand le besoin de liaison est effectivement ressenti, les moyens de le satisfaire ne manquent pas : délégation massive d’une usine à l’autre ou réunions de délégués mandatés par des assemblées de base.

En fait, le problème n’est pas technique, mais politique : dans la plupart des cas, les liaisons font défaut parce que les travailleurs n’en voient pas suffisamment la nécessité. Mais ce n’est pas en prêchant la confiance dans une direction que l’on pourra surmonter cet obstacle.

LES MINORITÉS CONSCIENTES

Les dirigistes éclairés feront peut-être remarquer que ce n’est pas non plus en prêchant la démocratie ouvrière qu’on la réalisera, dans la mesure où la grande majorité des travailleurs ne semble pas disposer, la plupart du temps, à prendre ses affaires en mains. L’objection est en partie fondée, mais ne tient pas compte des conditions réelles de la lutte des classes.

Il est vrai que la démocratie ouvrière - qui est en fin de compte un pas décisif vers le renversement du capitalisme - ne peut pas être instaurée par décret ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Si le fonctionnement même du capitalisme implique qu’en période normale la plupart des travailleurs restent passifs, il existe toujours une minorité plus clairvoyante et plus résolue. Mais sur le rôle de cette minorité (plus connue sous le nom d’avant-garde) règne la plus complète confusion.

Certains, qui se font de la démocratie un fétiche, semblent croire que tant que la moitié plus un des prolétaires du monde entier ne se sera pas prononcée pour la révolution, la minorité consciente n’a qu’à remâcher en silence son amertume et sa déception. D’autres, partant de l’observation juste qu’il n’existe qu’une minorité de travailleurs réellement combatifs, en tirent la conclusion fausse que cette « avant-garde » doit, militairement organisée en parti, syndicat ou sous n’importe quelle autre forme, diriger l’ensemble de la classe vers le renversement du capitalisme. La première attitude revient à laisser le champ libre aux exploiteurs, la seconde à les renforcer au moyen d’une hiérarchie parallèle.

En réalité, le rôle des travailleurs les plus résolus est bien, comme on peut le constater dans n’importe quelle grève, d’entraîner les autres dans la lutte et de les y maintenir, au besoin par une attitude énergique à l’égard des jaunes et autres imbéciles. Il n’y a là rien qui contredise la démocratie ouvrière, celle-ci étant une organisation de classe et non un jeu de société. Mais tout dépend du sens dans lequel la « minorité consciente » exerce son action, c’est-à-dire du niveau de conscience que la situation de classe lui aura permis d’atteindre. Une avant-garde qui s’enferme dans une organisation hiérarchisée se coupe en fait de l’ensemble de la classe ouvrière et ne tarde pas à se retrouver à l’arrière-garde, devenant un obstacle au développement de la lutte.

Seuls les éléments qui s’élèvent à la compréhension des intérêts fondamentaux de leur classe peuvent jouer un rôle positif, en unissant leurs efforts pour abattre les obstacles matériels et idéologiques qui freinent le développement de la démocratie ouvrière (répression physique et propagande patronale ou bureaucratique).

Bien entendu, cette action minoritaire ne sera efficace que si elle se trouve répondre à l’attente plus ou moins consciente des autres travailleurs. Mais d’un autre coté, elle contribue par elle-même au développement de la conscience de classe du prolétariat. Il ne faudrait pas, du reste, concevoir les rapports entre « minorité consciente » et « majorité » comme ceux de deux objets figés dans leur séparation. Bien souvent, ceux qui prennent l’initiative d’une lutte sont dépassés pendant son déroulement par ceux qui au départ paraissaient les moins combatifs. Et d’une lutte à une autre, on assiste à des reclassements encore plus spectaculaires [2]. L’avant-garde ouvrière n’est donc pas un corps stable, elle se décompose et se reconstitue continuellement selon les vicissitudes de la lutte des classes. Seule la plus large démocratie à la base peut permettre à ce processus de se dérouler à l’avantage de la classe ouvrière et non du capitalisme.

[1] Cf. Lutte de Classe, décembre 1969 : « Les syndicats trahissent-ils ? »

[2] Cf. Lutte de Classe, octobre-novembre 1969 : « Du regroupement à l’organisation révolutionnaire ».

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