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Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
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MARX 15a : La légende de Marx ou Engels fondateur
Maximilien RUBEL - Décembre 1972 / pp. 2189 - 2199
5 décembre 2013 par eric

Avertissement

À l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Friedrich Engels, la ville de Wuppertal avait organisé, en mai 1970, une conférence scientifique internationale ; réunis à cette occasion, près de cinquante spécialistes de plus de dix pays européens ainsi que d’Israël et des États-Unis se sont efforcés de faire le point des recherches modernes sur la pensée de celui qui passe universellement pour avoir été, aux côtés de son ami Karl Marx, un des fondateurs du... « marxisme ». Invité à participer à cette conférence, j’ai tenu à soumettre comme texte de discussion une série de thèses critiques portant sur le thème de la responsabilité d’Engels dans la genèse de l’idéologie dominante du XXe siècle, le « marxisme ». Dans le cadre d’une manifestation plus « scientifique » que commémorative, il m’a paru normal et urgent de faire partager mes réserves critiques à une assemblée informée des problèmes que pose l’évolution des idées dans leur rapport avec les événements et les bouleversements qui ont marqué l’histoire du XXe siècle. J’avais donc fait parvenir aux organisateurs un document en huit points, rédigé en allemand, que j’avais intitulé : Gesichtspunkte zum Thema « Engels als Begründer ».

J’eus la surprise, en arrivant à Wuppertal, d’être reçu par les responsables de la Conférence qui me firent part de leur embarras : mes collègues soviétiques et est-allemands, s’étant sentis personnellement offensés à la lecture de mes Points de vue, menaçaient de quitter la Conférence si ma contribution n’était pas retirée des débats ! Après de longues tractations, nous tombâmes d’accord sur une formule apparemment susceptible d’apaiser l’irritation des représentants « scientifiques » des pays « socialistes » : les textes ne seraient plus lus à la tribune, mais seulement commentés et discutés. On serait tenté de narrer le détail du débat auquel donnèrent lieu les Points de vue si les objections formulées avaient mérité le qualificatif de « scientifiques » et si le comportement de certains participants n’avait traduit le refus total d’engager une discussion risquant de remettre en question l’ensemble des positions idéologiques du « marxisme-léninisme ». Du même coup, ce refus obstiné sinon insultant suffisait pour confirmer, aux yeux de l’observateur impartial, la critique fondamentale que l’on peut diriger contre l’emploi même du concept de « marxisme », emploi dont mes Points de vue dénonçaient précisément l’aberration [1].

L’épilogue de cette Conférence devait souligner une nouvelle fois le bien-fondé d’une dénonciation qui, sous la forme d’une simple réflexion sémantique, représentait en fait une défense de la théorie sociale de Marx en tant qu’opposée à la mythologie marxiste. En effet, les organisateurs n’ont pas craint de manquer aux règles élémentaires du code de l’édition généralement respectées en démocratie « bourgeoise » : le texte incriminé, communiqué à la demande des responsables, ne figure pas dans le volume réunissant les contributions envoyées préalablement à Wuppertal [2]. Habent sua fata libelli...

Nous donnons ci-après une traduction française du texte refusé par la Conférence de Wuppertal, en l’enrichissant de quelques commentaires.

M.R.


POINTS DE VUE A PROPOS DU THÈME « ENGELS FONDATEUR »

« Pour le triomphe final des principes établis dans le Manifeste communiste, Marx misait uniquement et exclusivement sur le développement intellectuel de la classe ouvrière tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action solidaire et de la discussion. » (F. Engels : Avant-propos à la quatrième édition du Manifeste communiste, 1er mai 1890.)I

Le marxisme n’est pas venu au monde comme un produit authentique de la manière de penser de Karl Marx, mais comme un fruit légitime de l’esprit de Friedrich Engels.

Si tant est que le terme de « marxisme » recouvre un concept rationnel, ce n’est pas Marx mais Engels qui en porte la responsabilité ; et si, aujourd’hui comme hier, la querelle de Marx est à l’ordre du jour, elle se rapporte principalement à des problèmes dont Engels ne s’est absolument pas préoccupé ou qui n’ont trouvé chez lui qu’une solution partielle. Ces problèmes — pour autant qu’ils puissent être résolus — ne pourraient donc être maîtrisés qu’avec l’aide de Marx lui-même. Cela ne signifie nullement qu’Engels doive être écarté des discussions actuelles, mais il est légitime de se demander dans quelle mesure il pourrait intervenir dans toute confrontation concernant des écrits de Marx qui, ayant échappé à son attention, ne s’en trouvent pas moins au centre du débat. En termes plus généraux, cette question pourrait être formulée comme suit : quelles sont les limites de la compétence d’Engels en tant qu’exécuteur incontesté du legs intellectuel de Marx auquel on fait encore appel pour élucider les problèmes matériels et moraux de notre temps ?

II

Cette interrogation oblige à examiner un problème central, celui des rapports intellectuels entre Marx et Engels, « fondateurs » d’un ensemble de conceptions idéologiques et politiques groupées artificiellement sous l’appellation de « marxisme ». En soi, le fait que cette question doive être posée révèle un phénomène très caractéristique de notre époque, que l’on serait tenté de désigner dès maintenant comme le « mythe du XXe siècle ». Au demeurant, rappelons que les « fondateurs » ont parfois eux-mêmes évoqué l’interprétation mythologique pour souligner le caractère particulier de leur amitié et de leur collaboration intellectuelle : Marx n’invoquait-il pas ironiquement l’exemple des antiques « Dioscures » ou celui d’Oreste et de Pylade, tandis qu’Engels raillait la rumeur selon laquelle « Ahriman-Marx » aurait détourné du chemin de la vertu « Ormuzd-Engels » [3] ? On constate également la tendance inverse, les efforts de plus en plus fréquents d’opposer Marx à Engels : le premier serait le « vrai » fondateur, le second étant ravalé au rang de « pseudo-dialecticien » [4].

III

Toute investigation sur les rapports de Marx et d’Engels est d’avance vouée à l’échec si elle ne se débarrasse pas de la légende de la « fondation » et ne prend pas pour point de départ méthodique l’aporie du concept de marxisme. Ce fut le mérite de Karl Korsch, alors au seuil d’une révision radicale de ses positions intellectuelles, d’avoir tenté, voilà vingt ans, une critique du marxisme qui équivalait à une déclaration de guerre. Korsch n’allait cependant pas jusqu’à oser les gestes ultimes : débarrasser le concept de marxisme de ses résidus mythologiques. Au lieu de quoi, il se borna, non sans embarras, à surmonter la difficulté par l’usage d’artifices linguistiques destinés à conserver et à sauver d’« importants éléments de la doctrine marxienne » en vue de la « reconstruction d’une théorie et d’une pratique révolutionnaires ». Dans ses Dix thèses à propos du marxisme aujourd’hui, il est question tantôt de l’« enseignement de Marx et d’Engels », tantôt de la « doctrine marxiste », de la « doctrine de Marx », du « marxisme », etc. [5]. Dans la 5e thèse, où il est question des précurseurs, fondateurs et continuateurs du mouvement socialiste, Korsch va jusqu’à oublier le nom d’Engels, l’alter ego de Marx ! Pourtant, il n’était pas loin de la vérité lorsqu’il écrivait :

« Toutes les tentatives de rétablir l’enseignement marxiste comme un tout et dans sa fonction primaire de théorie de la révolution sociale de la classe ouvrière sont aujourd’hui des utopies réactionnaires » (2e thèse).

Au lieu d’« utopies réactionnaires », Korsch aurait pu parler aussi bien de « mythologie aberrante » pour se rapprocher de la vérité.

IV

Vu l’impossibilité où nous sommes de définir le sens du concept de marxisme, il semble logique d’abandonner à l’oubli le mot même, pourtant si couramment et si universellement employé. Ce vocable, dégradé au point de n’être plus qu’un slogan mystificateur, porte dès l’origine le stigmate de l’obscurantisme. Marx s’est vraiment efforcé de s’en défaire lorsque, dans les dernières années de sa vie, sa réputation ayant brisé le mur du silence qui entourait son œuvre, il fit cette déclaration péremptoire : « Tout ce que je sais, c’est que moi je ne suis pas marxiste. [6] » Le fait qu’Engels ait légué à la postérité cet avertissement — combien révélateur — ne lui enlève pas la responsabilité d’avoir cédé à la tentation d’accorder à ce terme injustifiable la sanction de son autorité. Chargé d’être le gardien et le continuateur d’une théorie à l’élaboration de laquelle il avouait n’avoir contribué que pour une modeste part [7], et persuadé de réparer un tort en glorifiant un nom, Engels a encouru le risque de favoriser la genèse d’une superstition dont il ne pouvait mesurer les conséquences néfastes. Aujourd’hui, soixante-quinze années après sa mort, ces effets sont parfaitement perceptibles. Lorsqu’Engels s’est décidé à reprendre de la bouche de ses adversaires des formules telles que « marxiste » et « marxisme » pour changer une appellation hostile en un titre de gloire, il ne se doutait pas que, par ce geste de défi — ou de résignation ? — il se faisait le parrain d’une mythologie appelée à dominer le XXe siècle [8].

Si Nietzsche a publié Ecce homo, craignant d’être un jour canonisé par des disciples qu’il ne souhaitait point, pareille précaution ne s’imposait pas dans le cas de Marx, bien que celui-ci n’ait pu rédiger et publier qu’un fragment de l’œuvre projetée. Toutefois, les matériaux imprimés et inédits qu’il a légués à la postérité équivalent à une interdiction formelle, rigoureuse de lier son nom à la cause pour laquelle il avait combattu et à l’enseignement pour lequel il se croyait mandaté par la masse anonyme du prolétariat moderne. Si Engels avait respecté cet interdit et si, en tant qu’exécuteur testamentaire de Marx, il avait mis son veto à ce terme abusif, le « marxisme », ce scandale universel n’aurait pas vu le jour ; or, Engels a commis la faute impardonnable de cautionner cet abus, acquérant ainsi la gloire douteuse d’être le premier « marxiste ». Se croyant héritier, il fut en vérité fondateur, involontairement certes, mais on serait tenté de dire que ce fut le châtiment du destin. L’« ironie de l’histoire » tant vantée par Engels lui a joué un mauvais tour : il devint ainsi prophète malgré lui, lorsqu’à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, il prononça ces mots pleins de regret : « Mon destin veut que je récolte la gloire et l’honneur semés par un plus grand que moi, Karl Marx. [9] » Pour son cent cinquantième anniversaire, nous devons lui reconnaître le mérite contestable et le titre encore plus douteux de « fondateur du marxisme ».

VI

Dans l’histoire du marxisme en tant que culte de Marx, Engels occupe le premier rang. On connaît suffisamment l’aspect humain et éthique de ce rapport quasi religieux qui ne requiert pas d’analyse particulière. En revanche, ce qui nécessite un examen approfondi, c’est l’effet de ce comportement aussi bien sur Marx lui-même que sur ses épigones et ses disciples lointains. Toujours prêt à agir comme pionnier des théories de Marx, Engels a exprimé maintes idées que Marx ne pouvait, certes, accepter sans critique ; le silence de Marx s’explique cependant par son désir de respecter scrupuleusement la solidarité qui le liait à Engels. Qu’il se soit identifié à tout ce qu’Engels a dit ou écrit — tout au moins quant aux questions essentielles — nous ne saurions l’affirmer, et ce problème est mineur, compte tenu de son admiration avérée pour les dons intellectuels de son ami : il allait même jusqu’à se considérer comme son disciple [10]. Ce que Marx lui-même ne se permettait pas est devenu aujourd’hui un devoir strict, quand il s’agit de rompre le charme envoûtant de sa légende et de déterminer la place de l’œuvre d’Engels dans le développement du patrimoine intellectuel du socialisme, par rapport au destin du mouvement ouvrier.

VII

C’est seulement si l’on comprend qu’Engels avait en lui l’étoffe du fondateur que l’on saisira la raison pour laquelle il a rempli sa tâche d’éditeur et de continuateur des manuscrits de Marx d’une manière qui, aujourd’hui plus que jamais, se prête nécessairement à la critique [11]. Les écrits de Marx négligés par Engels (entre autres les travaux préparatoires à la thèse de doctorat, le manuscrit anti-hégélien de Kreuznach, les ébauches économico-philosophiques de Paris et de Bruxelles, la première rédaction de l’Économie des années 1857-1858, les nombreux cahiers d’études et la correspondance avec des tiers) ne placent pas seulement le chercheur et le spécialiste devant des problèmes d’interprétation entièrement nouveaux ; ils suscitent de nouvelles catégories et de nouvelles générations de lecteurs qui ne peuvent et ne veulent plus se contenter de la phraséologie stéréotypée des marxistes de profession, et cela d’autant moins qu’il s’agit de comprendre un monde et de vivre et d’agir en un temps où idéologie, mécanisation et manipulation des consciences s’allient à la pure violence pour changer le monde en une vallée de larmes.

VIII

Les thèses esquissées ci-dessus constituent une introduction à un débat dont le thème essentiel devrait être le problème du marxisme en tant que mythologie d’une époque. La question de savoir dans quelle mesure Engels peut être rendu responsable de la genèse de cette superstition universelle est secondaire dans la mesure où l’on peut affirmer — en respectant la leçon de Marx « matérialiste » — que les idéologies, parmi lesquelles nous rangeons le marxisme dans toutes ses variantes, ne tombent pas du ciel ; elles sont liées essentiellement à des intérêts de classe qui sont en même temps des intérêts de puissance. Il suffit de reconnaître en Engels l’héritier légitime de la pensée de Marx pour dénoncer en son nom et à sa gloire le marxisme établi comme une école d’errements et de confusion pour notre âge de fer.

[1] Pour un aperçu des débats de Wuppertal, cf. Henryk Skrzypczak,
« Internationale wissenschaftliche Engels-Konferenz in Wuppertal », in 
Internationale Wissenschaftliche Korrespondenz zur Geschichte der
 Deutschen Arbeiterbewegung (IWK), Berlin, n° 10, juin 1970, p. 62 sq. 
Voir ibid., p. 81 sq., un résumé des Points de vue.

[2] Friedrich Engels 1820-1970. Referate - Diskussionen - Dokumente.
 Internationale wissenschaftliche Konferenz in Wuppertal vom 25.-29.
 mai 1970, Hannover, Verlag fur Literatur und Zeitgeschehen, 1970. Ma « position » est commentée p. 255 sq. dans les termes que voici : « Pour être en mesure de remplir le programme de la dernière journée, le conseil dé la Conférence avait décidé de renoncer, après la VIe séance, à la discussion et de commencer après la VIIe avec le débat général. En premier lieu, Maximilien Rubel devait continuer ( ?) à développer sa conception. Il avait transmis à la Conférence un texte aux formules polémiques, dirigé contre Engels, sans l’exposer ensuite devant l’assemblée (et pour cause !). Ses huit thèses qui devaient, conformément au dessein initial, provoquer un débat sur la signification actuelle du marxisme, peuvent être résumées comme suit : Après la mort de Marx, Engels s’est énergiquement employé à élever le terme « marxisme », formé par les adversaires de Marx, au rang d’un concept intelligible et définissable Ce faisant, Engels est devenu le fondateur d’un système de pensée hybride, étranger aux intentions de Marx lui-même. Après la mort d’Engels, les germes idéologiques de ce système se sont transformés en une méthodologie conceptuelle nécessairement soumise à des conditions de classe. » Le rapport fait ensuite état d’une polémique qui m’avait opposé, dans une séance précédente, à un marxiste est-allemand, Erich Hahn, à propos du concept de « mission historique », polémique « dans laquelle Engels ne jouait qu’un rôle indirect » (ibid., p. 255 sq.). Il y aurait long à dire sur ce « rapport abrégé » qui résume ma thèse et la « polémique » qu’elle a suscitée. J’affirme simplement que, loin d’être « dirigé contre Engels », mon texte visait, à travers la critique d’un geste, historiquement négatif, du plus étroit et du plus actif collaborateur de Marx, une certaine école marxiste dont l’existence même constitue la négation de tout ce que Marx et Engels lui-même ont fait pour la pensée socialiste et le mouvement ouvrier. Je persiste à croire que ma contribution répondait, plus que toute autre, au véritable esprit de cette conférence : ne se proposait-elle pas d’honorer « scientifiquement » la mémoire de celui qui a inventé la notion de « socialisme scientifique », mais qui savait également que cette notion s’identifiait à celle de « socialisme critique ». La conférence ne pouvait rendre un réel hommage à l’homme qu’elle entendait célébrer qu’en adoptant pour fil conducteur et principe de ses débats ce mot du célébré : « Le mouvement ouvrier repose sur la critique la plus rigoureuse de la société existante. La critique, c’est son élément vital. Comment pourrait-il se soustraire lui-même à la critique, interdire le débat ? » (Engels à Gerson Trier, 18 décembre 1889).

[3] Cf. Marx à Engels, 20 janvier 1864 ; 24 avril 1867. Engels à 
E. Bernstein, 23 avril 1883. On en vint même à parler des deux amis
 comme s’il s’agissait d’une seule personne : « Marx et Engels dit », 
cf. la lettre du premier au second, 1er août 1856.

[4] Voir, par exemple, l’opposition qu’Iring Fetscher établit entre la
« philosophie du prolétariat » de Marx et celle d’Engels. Sur leur
s manières différentes d’envisager la « négation de la philosophie » et
 le rapport de l’histoire humaine à la nature ; sur la conception,
 inacceptable pour Marx, d’une dialectique « objective » de la nature
 et d’une pensée-reflet de la réalité, etc., cf. I. Fetscher, Karl Marx
und der Marxismus. Von der Philosophie des Proletariats zur prole
tarischen Weltanschauung, München, 1967, p. 132 sq. Cf. également 
Donald C. Hodges, « Engels Contribution to Marxism », The Socialist 
Register, 1965, p. 297-310 ; Vladimir Hosky, « Der neue Mensch in
theologischer und marxistischer Anthropologie », Marxismusstudien,
VII, 1972, p. 58-86.

[5] Cf. Karl Korsch, « Dix thèses sur le marxisme aujourd’hui »,
 Arguments, III, n° 16, 1959, p. 26 sq. Texte multigraphié portant l’indication : « Zurich, le 4 septembre 1950 ».

[6] Engels précise que cette déclaration fut faite par Marx à propos
du « marxisme » qui sévissait vers 1879-1880 « parmi certains Fran
çais », mais que ce blâme s’appliquait également à un groupe d’intellectuels et d’étudiants au sein du Parti allemand ; eux et toute la 
presse de l’« opposition » affichaient un « “marxisme” convulsivement
 défiguré » (cf. lettre d’Engels à la rédaction du Sozialdemokrat, 7 sep
tembre 1890, publiée dans ce journal, 13 septembre 1890. La « boutade »
 — combien lourde de pressentiment ! — de Marx fut rapportée par 
Engels chaque fois que l’occasion s’en présentait ; voir ses lettres à
 Bernstein, 3 novembre 1882 ; à C. Schmidt, 15 août 1890 ; à Paul Lafargue, 
27 août 1890. Le révolutionnaire russe G. A. Lopatine, qui rencontra
 Engels en septembre 1883, s’entretint avec lui des perspectives révolutionnaires en Russie. Le récit qu’il adressa à un membre de la
 Narodnàia Voliia contient ce passage : « Je vous ai dit un jour, vous 
en souvenez-vous, que Marx lui-même n’a jamais été marxiste. Engels
 raconta que lors de la lutte de Brousse, Malon et Cie contre les 
autres, Marx avait dit un jour en riant : “Je ne puis dire qu’une chose,
 c’est que je ne suis pas marxiste !”... ». Cf. l’extrait d’une lettre de 
Lopatine à M. N. Achanina, 20 septembre 1883, dans Marx-Engels,-Werke, vol. XXI, 1962, p. 489 (trad. du russe). Ce n’est pourtant pas 
sur le ton de la plaisanterie que Marx, lors d’un voyage en France,
 communiqua à son ami son impression sur les querelles socialistes aux congrès simultanés de Saint-Étienne (« possibilistes ») et de Roanne (« guesdistes »), en automne 1882. « Les “marxistes” et les “anti-marxistes”, écrivait-il, ces deux espèces, ont fait leur possible pour me gâcher le séjour en France » (à Engels, 30 septembre 1882). Sur son désaccord avec les « marxistes » russes, cf. Marx à Véra Zassoulitch, 1881, à propos de l’avenir de la commune paysanne en Russie (Œuvres, « Economie », t. II, édit. Pléiade, 1968, p. 1561). Sur les rapports de Marx et d’Engels avec leurs disciples russes, cf. Marx/Engels, Die Russische Kommune. Kritik eines Mythos. Herausgegeben von M. Rubel, München, 1972.

[7] Les déclarations formelles d’Engels à cet égard sont trop nombreuses pour être rappelées ici. Disons simplement qu’elles ne laissent pas le moindre doute quant à la paternité des grandes découvertes scientifiques, qui sont toutes, sans exception, attribuées au seul Marx. De ces déclarations, la plus significative est peut-être la note insérée par Engels dans un écrit qui devait démontrer la continuité de la philosophie allemande en élevant son plus digne héritier, Karl Marx, au rang de fondateur de système. Cf. F. Engels, Ludwig Feuerbach et l’aboutissement de la philosophie classique allemande, 1888 (édition originale dans Werke, vol. XXI, Berlin, 1962, p. 259-307 ; la note, ibid., p. 291 sq.). C’est dans ce travail qu’Engels fit le geste officiel de baptiser la théorie du nom de Marx : « De la dissolution de l’école hégélienne, une autre tendance se détachait, la seule qui eût vraiment donné des fruits, et cette tendance se rattache essentiellement au nom de Marx » (p. 291). Et ce geste, Engels le répéta dans la note, en précisant : « Ce que Marx a réalisé, je n’aurais pu l’accomplir [...]. Marx était un génie, nous autres, nous sommes tout au plus des talents. C’est donc à juste titre qu’elle porte son nom » (p. 292). Dès lors, la conclusion de cet écrit, qui consacre Marx héritier et fondateur d’école philosophique, ne saurait surprendre : « Le mouvement ouvrier allemand est l’héritier de la philosophie classique allemande » (p. 307). Ainsi, Engels avait bouclé la boucle.

[8] On peut suivre pas à pas la genèse du mythe marxiste, à la suite des conflits au sein de l’Internationale ; le besoin d’invectiver l’adversaire et ses partisans rendait les « anti-autoritaires », et à leur tête Bakounine, assez inventifs pour créer des vocables tels que « marxides », « marxistes », « marxisme », etc. Cf. M. Rubel, « la Charte de la Première Internationale », Le Mouvement social, avril-juin 1965. Peu à peu, les disciples de Marx en France prirent l’habitude d’accepter une dénomination qu’ils n’avaient pas créée et qui, de commodité linguistique destinée à les distinguer des autres fractions socialistes, devint finalement une étiquette politique et idéologique. Dès lors, il ne manquait plus que l’autorité d’Engels pour sanctionner un usage dont l’ambiguïté ne fut pas immédiatement discernée par ceux qui y eurent recours. Engels fut d’abord énergiquement hostile à l’emploi d’une telle terminologie ; il savait mieux que quiconque qu’elle risquait de corrompre la signification profonde d’un enseignement considéré comme l’expression théorique d’un mouvement social et nullement comme une doctrine inventée par un individu au bénéfice d’une élite intellectuelle. Sa résistance ne faiblit qu’en 1889, lorsque les dissensions entre, d’une part, les « possibilistes », « blanquistes », « broussistes » et, d’autre part, les « collectivistes », « guesdistes » menacèrent de conduire à une rupture définitive du mouvement ouvrier en France, chaque fraction ayant décidé d’organiser « son » Congrès ouvrier international. L’embarras d’Engels est manifeste ; aussi cherche-t-il à conjurer le danger de la confusion et de la corruption verbales et idéologiques en employant tantôt les guillemets pour parler des « marxistes » et du « marxisme », tantôt en parlant de « soi-disant marxistes ». Lorsque Paul Lafargue exprime son appréhension de voir son groupe passer pour une « fraction » parmi d’autres du mouvement ouvrier, Engels lui répond : « Nous ne vous avons jamais appelés autrement que “the so-called marxists” et je ne saurais pas comment vous désigner autrement. Avez-vous un autre nom tout aussi court, dites-le et nous vous l’appliquerons avec plaisir et dûment » (à Lafargue, 11 mai 1889). Une fois engagé sur cette pente de la concession verbale, Engels ne pouvait plus reculer, et il lui fallut faire le dernier pas. Il s’y décida au moment où il crut assuré le triomphe des « collectivistes » dirigés par Guesde et Lafargue : « Mais l’avantage acquis sur les anarchistes après 1873 s’est trouvé remis en question par leurs successeurs, et je n’avais donc pas le choix. Maintenant que nous sommes victorieux, nous avons prouvé au monde que presque tous les socialistes d’Europe sont “marxistes”. Ils se mordront les doigts de nous avoir donné ce nom ! et ils resteront en carafe avec Hyndman pour les consoler » (Engels à Laura Lafargue, 11 juin 1889). Ironie du sort — c’est précisément au même Hyndman que Marx avait déconseillé de se référer à son nom dans le programme du nouveau parti anglais : « Dans les programmes de parti, il faut tout éviter qui laisse apparaître une dépendance directe vis-à-vis de tel ou tel auteur ou de tel livre » (lettre à H., 2 juillet 1881).

[9] Lettre à la rédaction du Berliner Volksblatt, 5 décembre 1890.

[10] « Tu sais, primo, que tout vient chez moi tardivement, et, 
secundo, que je marche toujours sur tes traces » (Marx à Engels,
4 juillet 1864).

[11] Cf. M. Rubel, Introduction au tome II de l’« Économie », 
Œuvres, édit. Pléiade, 1968, p. cxxi sq. Voir ibid., p. cxxviii sq., la 
liste des « découvertes » que Marx a reconnues comme étant les
 siennes. Marx ne s’est attribué ni la « fondation » du « matérialisme
 historique » ni la découverte de la « plus-value ». Cette attribution,
 geste d’Engels, fut cependant tacitement approuvée par Marx. Cf. par
exemple les articles d’Engels dans Das Volk, 1859, et l’article biographique du même dans Volkskalender, 1877.

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  4. MARX 02b : Karl Marx et la spéculation bancaire
  5. MARX 02f : Marx on Bakunin : A neglected text
  6. MARX 02g : Marginal notes on Bakunin’s « Statism and anarchy »
  7. MARX 02h : Deutsche Marx-Text Fragmente
  8. MARX 03a : Avant-propos
  9. MARX 03b : Les débuts du marxisme théorique en France et en Italie (1880-1897)
  10. MARX 03c : Karl Marx et le Conseil fédéral anglais : Une circulaire inconnue
  11. MARX 03d : Reply to the Second Circular of the Self-Styled Majority of the British Federal Council
  12. MARX 03e : Marx et la guerre italienne
  13. MARX 04a : Avant-propos
  14. MARX 04c : Les Partis socialistes français (1880-1895)
  15. MARX 08a : Avant-Propos
  16. MARX 09a : Avant-Propos
  17. MARX 09c : Fondements éthiques de la pensée sociale de Karl Marx
  18. MARX 10a : Avant-propos
  19. MARX 11a : Avant-Propos
  20. MARX 11g : L’histoire d’un livre
  21. MARX 11h : Une lettre inédite de Karl Marx
  22. MARX 13a : Avant-propos
  23. MARX 13d : La Pologne, la Russie et l’Europe
  24. MARX 14a : Le communisme — De l’utopie à la mythologie
  25. MARX 15a : La légende de Marx ou Engels fondateur
  26. MARX 15f : De l’être-humain mâle et femelle — Lettre à P. J. Proudhon
  27. MARX 15j : Notes bibliographiques
  28. MARX 17a : Avant-propos
  29. MARX 17b : Aux origines du concept de « marxisme »
  30. MARX 18a : Avant-propos
  31. MARX 18b : L’autopraxis historique du prolétariat
  32. MARX 18c : La constitution du « Marxisme »
  33. MARX 18g : La lutte pour les soviets libres en Ukraine 1918 - 1921
  34. MARX 18h : Un communard oublié : Jules Andrieu pédagogue
  35. MARX 18i : Ombres marxistes - I. Du marxisme considéré comme littérature
  36. MARX 18j : Ombres marxistes - II. D’une idéologie à l’autre
  37. MARX 18k : Ombres marxistes - III. À propos d’un avatar du marxisme
  38. MARX 18l : Ombres marxistes - IV. Social-démocratie et tentation totalitaire
  39. MARX 18m : Ombres marxistes - V. Autogestion : idéal et pratique
  40. MARX 18o : Féminisme et Androcratie
  41. MARX 19a : Avant-propos
  42. MARX 19c : L’édification d’une doctrine marxiste
  43. MARX 19d : Engels fondateur ?
  44. MARX 19g : La responsabilité historique
  45. MARX 19h : Les nouveaux convertis
  46. MARX 19i : Les maîtres lecteurs
  47. MARX 19k : Le parti de la mystification et la dictature du prolétariat
  48. MARX 19n : L’actualité utopique du communisme des conseils
  49. MARX 21a : Avant-propos
  50. MARX 21f : Marx Édition du Jubilé 1883 -1983
  51. MARX 23a : Avant-propos ( Quel Bilan ? )
  52. MARX 23j : Du capitalisme libéral au capitalisme libéré
  53. MARX 25a : Avant-propos
  54. MARX 25h : L’espace médiatique : un nouveau lieu pour l’imaginaire social ?
  55. MARX 27a : Avant-propos