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Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
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GLAT 1975-11a : Documents pour un débat
Lutte de classe - Novembre 1975 / p. 1 - 22
11 décembre 2013 par eric

Prolétariat et communisme

Autonomie prolétarienne et rapports sociaux communistes

Organisation et territoire

Les trois textes qui suivent ont été rédigés comme préfaces à la traduction italienne d’articles précédemment parus dans Lutte de Classe [1].

Ils émanent, respectivement, du GLAT (« Prolétariat et communisme »), du Centro Comunista Ricerche sull’Autonomia Proletaria (« Autonomie Prolétarienne et rapports sociaux communistes ») et de Crescita Politica (« Organisation et Territoire ») [2].

En les communiquant aux lecteurs qui n’ont pas accès à la documentation italienne, nous entendons faire progresser la discussion actuellement en cours sur les problèmes d’organisation [3], sans pour autant nous engager dans des polémiques stériles à base d’exégèse littéraire. C’est dire que nous laissons aux camarades italiens l’entière responsabilité, non seulement de leurs prises de position, mais aussi de l’interprétation qu’ils donnent de nos textes, qui est loin de toujours concorder avec la nôtre.

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PROLÉTARIAT ET COMMUNISME

L’un des obstacles qui s’opposent à la diffusion du travail théorique communiste est la tendance générale — fruit de la formation intellectuelle dispensée par la bourgeoisie — à saisir un tel travail, non comme une construction globale reflétant le mouvement réel du prolétariat dans sa lutte contre le capital, mais comme une somme de textes séparés, ou même de phrases arbitrairement détachées de leur contexte et cousues bout à bout sans égard à la totalité qui seule leur confère une signification [4].

Ce n’est donc pas sans réserves que nous livrons à l’impression trois textes qui ne sont que des jalons dans un travail politique qui s’étend sur plus de quinze ans, et dont les deux premiers (datant de 1969) contiennent des formulations qui ont été dépassées par nos analyses ultérieures. Tout en appréciant à sa juste valeur l’effort consenti par les camarades du CCRAP qui ont assumé la traduction de ces textes, et par Crescita Politica qui les édite, nous croyons devoir mettre en garde contre les erreurs d’interprétation que peut entraîner une lecture aussi limitée.

Les malentendus les plus graves sont ceux qu’implique la séparation des analyses consacrées respectivement au communisme comme mouvement du prolétariat et à l’évolution du capitalisme comme résultante de la lutte des classes. Les textes qui suivent étant essentiellement consacrés au premier type d’analyse (et notamment à ses implications organisationnelles), il convient de les éclairer par un bref aperçu des principales conclusions auxquelles nous conduit le deuxième [5].

À la base de cette analyse se situe la conviction — conforme au matérialisme historique — que les luttes ouvrières ne sont pas un produit de la « conscience » des travailleurs, mais constituent un aspect de la situation matérielle du système de production (forme concrète qu’assume l’appareil de production à un stade déterminé de l’évolution du mode de production capitaliste).

Ainsi, la défaite subie par la classe ouvrière mondiale entre 1917 et 1945 ne traduisait pas l’activité néfaste des partis et des syndicats « traîtres à la classe ouvrière », et encore moins une « incompréhension » de tel ou tel aspect de la théorie révolutionnaire, mais plutôt l’existence objective de solutions de rechange face à la crise que traversait alors le système de production centré sur la grande industrie mécanisée.

Ces solutions (capitalisme d’État pour la Russie sous-développée, système de production moderne à base de travail à la chaîne et de taylorisme pour les pays avancés) impliquaient — n’en déplaise aux théoriciens de la décadence du capitalisme depuis 1914 — la possibilité d’un gigantesque développement des forces productives, où le réformisme devait puiser une nouvelle jeunesse, tandis que refleurissaient les illusions du progrès indéfini et de la toute puissance des capitalistes dans la manipulation des variables économiques.

Mais les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel, et le système parrainé par Ford et Taylor a atteint à son tour la zone des rendements décroissants où chaque élévation de la productivité du travail exige un accroissement plus que proportionnel du capital immobilisé. C’est cet épuisement tendanciel des marges d’augmentation de la productivité — et non l’engorgement des marchés, qui n’est qu’un effet secondaire de la baisse du taux moyen de profit — qui est à la source de la crise où se débat aujourd’hui le capitalisme, et qui se traduit aussi bien par l’intensification de la résistance ouvrière à l’exploitation que par la dégradation des coefficients techniques qui caractérisent l’économie capitaliste — deux aspects indissolublement liés d’une seule et même réalité [6].

C’est cette crise, qui, indépendamment de la volonté de qui que ce soit, crée les bases objectives d’un affrontement inévitable entre les classes et fait mûrir dans la lutte quotidienne des ouvriers contre l’exploitation les conditions d’apparition des embryons du communisme. C’est l’aggravation inéluctable de la crise qui ouvre à long terme la perspective de la liquidation du réformisme, non parce que les ouvriers en auront, pour la dix millième fois, « fait l’expérience », mais parce que les conditions matérielles de son efficacité sont en voie de disparition. C’est également dans ce contexte que doit être envisagée la défense de la démocratie ouvrière, en tant qu’expression organisationnelle minimale des embryons de rapports communistes que charrie l’activité concrète du prolétariat. Le rôle de la théorie est d’analyser scientifiquement la réalité du capitalisme, non de répéter comme des vérités éternelles des slogans détachés de leur contenu historique concret.

L’analyse des conditions d’apparition du communisme conduit ainsi à mettre l’accent sur la nature concrète du procès de travail dans l’industrie moderne. Contrairement aux affabulations répandues par des esprits aussi sonores que creux, la crise actuelle ne traduit pas une insubordination quelconque d’exécutants de n’importe quel type face à des dirigeants tout aussi indéfinis. Ce qui est en cause, c’est la forme extrême de la domination réelle du capital sur le procès du travail productif : la chaîne et l’organisation scientifique du travail. Et ce qui fait la gravité de cette crise, c’est l’absence, de quelque côté que l’on se tourne, d’une solution de rechange toute prête dans le cadre du mode de production capitaliste.

Détruire les grandes concentrations ouvrières en décentralisant la production, voire en la transférant dans les pays sous-développés, aurait des effets désastreux sur la productivité du travail, tout en exigeant une gigantesque accumulation, qui est précisément ce dont le capitalisme est aujourd’hui incapable, faute d’une plus-value suffisante. Quant à l’utopie d’un retour à la petite industrie — et même, pendant qu’on y est, à l’industrie à domicile — le moindre regard sur la structure réelle du capital mondial suffit pour en percevoir toute la bouffonnerie. La route qui mène de Prato à Taranto et Porto Marghera est à sens unique, et le voyage ne comporte pas de billet de retour.

Dans ces conditions, le blocage de l’accumulation, qui est désormais un fait accompli, n’ouvre pas d’autre perspective que celle d’un affaiblissement de plus en plus prononcé de la domination capitaliste. S’il faut donc se garder du triomphalisme inepte qui voit dans chaque grève le prodrome de la révolution, il est tout aussi erroné de surestimer la marge de manœuvre du capital et ses facultés d’adaptation, et politiquement absurde de répandre le découragement chaque fois qu’un tournant de la conjoncture se traduit par un affaiblissement de la capacité de lutte des travailleurs.

De telles fluctuations, sont en effet inévitables, dans la mesure où la capacité de lutte n’est pas un produit de la volonté — et à ce titre influençable par l’activité de militants venus apporter la lumière de l’idéologie dans les ténèbres de la conscience prolétarienne — mais un aspect de la formation de la valeur. C’est de ce point de vue qu’il est possible d’aborder l’analyse de la composition du prolétariat, dans ses rapports avec le communisme.

Le premier point à retenir, c’est que si tout travail qui s’incorpore dans une marchandise est créateur de valeur, seul le travail salarié peut fournir une plus-value. Les couches non salariées de la population, résidus des formes de production pré-capitalistes (petits producteurs marchands, aussi bien que ménagères participant à la reproduction de la force de travail) peuvent bien être spoliées d’une partie de la valeur de leur production lorsque celle-ci est vendue sur le marché mais cette expropriation ne présente pas les caractères spécifiques qui distinguent radicalement l’exploitation du travail salarié de toutes les formes d’exploitation pré-capitalistes. Or c’est précisément cette spécificité qui seule ouvre la voie à la formation de rapports sociaux — et en définitive, de rapports de production — de type communiste [7].

D’autre part, parmi les travailleurs salariés, seuls, ceux dont le travail se cristallise sous forme de marchandises créent de la valeur, et peuvent donc fournir une plus-value. Le travail qui concourt aux conditions externes de formation de la valeur (que ce soit dans la sphère de la circulation, dans celle de la reproduction de la force de travail, ou même dans la sphère de la production proprement dite par l’encadrement ou la gestion technique) peut bien être indispensable dans le cadre capitaliste, il n’en reste pas moins qu’il ne crée aucune valeur, mais opère au contraire pour sa propre reproduction un prélèvement sur la plus-value déjà existante.

Vu sous l’angle de la formation de la valeur, le fonctionnement du capitalisme n’a subi et ne saurait subir aucune modification, car il s’agit de conditions inhérentes à la nature du mode de production. Toutefois, le poids du travail improductif n’a cessé de s’accroître, limitant de plus en plus la fraction de la plus-value susceptible d’être accumulée, et aggravant donc considérablement, à l’époque actuelle, les incidences de la chute du taux de profit.

C’est pourquoi le travail improductif est lui-même soumis à une « rationalisation » (visant à économiser la plus-value qu’il absorbe) qui lui confère dans certains cas des aspects plus ou moins proches de ceux qu’assume le travail productif (mécanisation, décomposition des tâches, contrôle des temps élémentaires). Ces mesures peuvent avoir pour effet de rapprocher le comportement des travailleurs improductifs de celui des ouvriers d’industrie, sans toutefois leur conférer les mêmes possibilités d’action au niveau de la formation de la valeur, le caractère improductif de leur travail n’étant en rien modifié.

C’est ainsi que doit être compris le rôle central de l’usine et du prolétariat industriel dans le mouvement vers le communisme. Les glapissements des populistes ne sauraient nous détourner d’une définition stricte, et donc étroite, du prolétariat. Le fait que celui-ci ne représente qu’une petite minorité de la population ne l’empêchera nullement de remplir sa mission historique, qu’il tient non de son nombre mais de sa place dans la production [8].

GLAT ( juin 1975)

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AUTONOMIE PROLETARIENNE & RAPPORTS SOCIAUX COMMUNISTES

L’analyse de l’exploitation en tant qu’extraction de la plus-value sur les lieux de la production est un élément fondamental de la théorie révolutionnaire du prolétariat. C’est à travers la compréhension — aussi bien théorique que pratique — de ce fait que l’organisation de la classe se délimite par rapport à toutes les interprétations populistes, humanistes, interclassistes ou plus généralement réformistes. C’est ainsi que le problème du pouvoir se définit en des termes spécifiquement prolétariens, non comme pouvoir politique d’un État « ouvrier », mais comme pouvoir social des producteurs associés [9].

Les modalités de l’extraction de la plus-value ne sont pas données une fois pour toutes, mais directement liées à l’évolution des rapports de production capitalistes. À ses débuts, l’entreprise capitaliste n’était pas l’organe le plus important de la production au niveau mondial, tout au moins sous l’angle quantitatif.

Bien que représentant l’avenir de la production, elle était contrainte de se fonder sur des structures archaïques, sur lesquelles elle établissait progressivement son pouvoir, d’abord à travers la conquête de l’État, puis à travers le développement de l’impérialisme et la définition de rapports de propriété et de marché qui lui correspondaient.

Le prolétariat lui-même n’était que le produit de la déqualification des classes subordonnées de la société pré-capitaliste (artisans et paysans) avec lesquelles il coexistait, et dont il ne parvenait à se séparer que de manière incertaine et contradictoire. Ce n’est pas par hasard que les premières organisations syndicales se créaient bien souvent sur la base d’un métier de type artisanal, et que les luttes avaient facilement tendance à défendre des intérêts corporatifs, avec l’illusion de pouvoir freiner le développement technique et industriel [10].

Mais dans la mesure où le capitalisme s’est étendu au monde entier, devenant la forme de production dominante, qui conditionne toutes les autres selon ses besoins, les conditions d’existence du prolétariat se sont complètement modifiées. D’une part la petite propriété pré-capitaliste ne survit plus que comme économie de subsistance, ou en fait comme auxiliaire de la grande industrie capitaliste, à qui elle fournit du travail à bas prix. D’autre part, le prolétariat est de plus en plus défini par sa caractéristique : sa dépossession complète de tout contrôle sur son activité productive.

Toute l’organisation sociale actuelle a comme finalité la reproduction de la division en classes et des conditions de l’exploitation.

C’est seulement en apparence que les travailleurs se trouvent en présence d’une entreprise particulière ; au contraire, toutes leurs conditions d’existence sont déterminées par l’organisation capitaliste.

La structure urbaine, l’éducation, toutes les activités culturelles, même les rapports personnels, sont transformés en marchandises. Le salaire lui-même n’est que partiellement versé par un capitaliste particulier en tant que salaire individuel : les « services publics » en voie d’expansion constante sont à la fois une structure de contrôle social, et un moyen de lier le salariat à l’acceptation de l’ordre social existant (assurances sociales, HLM, transports, etc.).

Dans ce contexte, il est aberrant de s’en tenir aux conditions internes de l’entreprise et d’en déduire les formes d’organisation possibles pour la classe.

Formes de lutte et rapports sociaux

Non seulement cette évolution n’a pas détruit les traits fondamentaux du capitalisme, mais elle les a développés au plus haut point. En effet, la contradiction entre les finalités de la production et l’activité humaine n’a fait que s’approfondir. La séparation entre dirigeants et exécutants sur la base de la division sociale du travail est portée à son degré extrême dans la grande entreprise capitaliste.

La constitution d’une classe de bureaucrates et d’administrateurs du capital, l’organisation scientifique du travail, les tentatives de planification de la production au niveau national et international, réalisent les traits fondamentaux de la propriété capitaliste : le pouvoir de disposition sur le travail des ouvriers. Car ce qui caractérise le capital, c’est qu’à la différence, par exemple, du féodalisme, il ne se contente pas de s’approprier une partie du produit du travail qui lui est subordonné mais réduit ce travail tout entier à une pure activité d’exécution, sur laquelle il peut exercer son despotisme.

Simultanément, dans la grande entreprise capitaliste, propriété juridique formelle et pouvoir de disposition réel tendent à se séparer, ou du moins à ne plus coïncider entièrement, vu le développement de groupes de fonctionnaires de l’État ou des grandes entreprises qui œuvrent moins pour accroître leurs profits personnels que pour assurer l’expansion de l’entité capitaliste qu’ils administrent. Extraction de la plus-value et pouvoir politique sont en définitive deux aspects d’un même procès et se développent donc de manière inséparable.

Dans ces conditions il est évident que toute proposition tendant à rétablir dans la lutte ouvrière une spécialisation qui sépare la direction de l’exécution ne peut que conduire, de manière plus ou moins délibérée, à reproduire le capitalisme.

C’est au contraire la tâche des militants révolutionnaires de faciliter l’émergence au sein de l’affrontement actuel, de rapports sociaux qui puissent être considérés comme des embryons du communisme. Ces embryons sont, selon nous, des comportements qui détachent la classe des lois du développement capitaliste. Il est inévitable que ces comportements prennent des formes différentes selon la situation où ils apparaissent : actions offensives ou défensives, légales ou illégales, sectorielles ou généralisées, etc.

La contradiction la plus évidente à laquelle doit faire face la lutte prolétarienne est celle qui oppose l’action locale et de courte durée, portant sur des problèmes partiels, à un projet de destruction de l’ordre social actuel et d’instauration du communisme.

À travers ses luttes quotidiennes, le prolétariat s’éduque en vue d’un mouvement révolutionnaire plus général, et en jette les bases.

En même temps, il contraint le capitalisme à se rationaliser, à se modifier continuellement, à mettre au point de nouvelles méthodes de défense et de répression.

L’histoire de la lutte des classes est faite d’un entrelacs continuel d’actions ouvrières et d’actions capitalistes. C’est le refus par les ouvriers des journées de travail épuisantes qui servit, au 19ème siècle, de ressort aux luttes gigantesques pour la journée de huit heures, et entraîna à titre de riposte capitaliste le développement de l’industrie mécanisée. Les mouvements conseillistes des années 1920, produit d’une classe ouvrière fortement concentrée et d’un niveau de qualification relativement élevé ont stimulé l’introduction du travail à la chaîne comme riposte au niveau de la production, en même temps que le développement de l’État social (fasciste, démocratique ou stalinien) comme moyen de briser la conscience d’être un producteur, alors enracinée chez l’ouvrier.

Les luttes sauvages des ouvriers non qualifiés, de quelques couches d’exclus du système actuel, de groupes de techniciens, etc., sont le facteur fondamental de la crise actuel du contrôle.

À ces luttes le capital riposte par la décentralisation de la production, qui vise à détruire les grandes, concentrations ouvrières du type de Fiat Mirafiori, par la subdivision aussi poussée que possible de la production, permettant de remplacer rapidement les éléments qui se trouvent bloqués, par l’utilisation de nouvelles zones de production (pays arriérés et pays « socialistes ») où il est possible de trouver une force de travail plus docile à ses exigences.

Ce sont des procès qui ne peuvent aboutir sans un affrontement violent, du fait de leur coût même, et surtout ce sont des réalités qui obligent les prolétaires à se poser de nouveaux problèmes, à inventer des formes de lutte capables de faire face aux dimensions actuelles de la réorganisation.

Il n’est pas facile aujourd’hui d’apprécier la portée, les caractéristiques et l’aboutissement de l’affrontement qui est en cours, du fait justement de sa complexité ; toute action entreprise par les capitalistes doit tenir compte de la résistance ouvrière, toute lutte ouvrière doit affronter un capital internationalisé qui centralise de plus en plus et de mieux en mieux ses fonctions de disposition technique et politique.

Toutefois, ce qui est certain c’est que la nature même de l’affrontement montre la force de la classe ouvrière moderne [11], une force qui a anéanti tous les mythes selon lesquels la classe serait définitivement intégrée au développement du capitalisme.

Observations sur la structure actuelle du prolétariat

Dans la mesure où le capitalisme n’est pas une simple addition d’entreprises mais un complexe organisationnel où ces entreprises se combinent entre elles et avec l’État [12], le prolétariat n’est pas non plus une simple addition de groupes d’ouvriers d’usine, et les rapports qu’il engendre dépassent en complexité ceux de son existence au sein de l’usine.

À ce point de l’analyse, il convient en fait de tenter de définir, à tout le moins schématiquement, la classe que composent ceux qui sont contraints, pour survivre, de vendre leur force de travail. Comment cette force est utilisée par le capital, et s’il l’utilise ou non, c’est un problème important mais secondaire. Un prolétariat au sein duquel on ne prendrait pas en considération les chômeurs totaux ou partiels, et même à la limite les ménagères qui travaillent sans être salariées pour reproduire la force de travail de leur mari, etc., se réduirait à la seule classe des ouvriers d’usine, qui joue un rôle central mais non pas exclusif, aussi bien dans la lutte que vis-à-vis de l’alternative communiste.

C’est ainsi qu’à propos de l’indemnisation du chômage partiel et de la réaction ouvrière qui s’ensuit, on constate l’existence d’une contradiction entre le fait d’obtenir un salaire sans travailler (qui exprime une position de force) et la difficulté qu’il y a à bloquer une réorganisation que rend justement possible l’indemnisation du chômage partiel.

En fait, l’ouvrier accepte la réorganisation dans la mesure justement où elle ne le frappe pas façon immédiate, et c’est seulement lorsque ses conditions d’existence [13] sont mis en cause qu’il se révolte en mettant en avant une solution alternative d’ensemble.

En second lieu, du fait même du cadre où elle surgit, l’organisation démocratique des ouvriers en lutte est fortement conditionnée par la subsistance des vieilles organisations et des vieilles idéologies ; dans la mesure même où ses objectifs sont limités, elle peut être réorganisée et récupérée par le réformisme, et subordonnée à ses intérêts (cf. les conseils d’usine en Italie).

Il est évident que ce processus crée les conditions d’une critique du réformisme s’exerçant à un niveau plus élevé, à mesure que les ouvriers font eux-mêmes l’expérience des dangers que présentent ces nouvelles formes d’intégration. Il convient toutefois de ne pas sous-estimer la possibilité d’accélérer ce processus par l’action de minorités qui, au sein de la lutte, soulignent par l’action et par l’information la nature et les fonctions contre-révolutionnaires du syndicat, même lorsque celui-ci se présente sous une forme « démocratique ».

Dans une situation aussi complexe, il est inévitable que les ouvriers ne possèdent qu’une compréhension très inégale du processus en cours. Chaque lutte produit, au cours de son déroulement, des minorités organisées qui se chargent de tâches déterminées et s’efforcent de développer les éléments d’une compréhension plus générale. Ce fait ne peut simplement être tenu pour la source d’un danger de bureaucratisation : c’est un produit assez inévitable de l’actuelle division du travail social et des tendances à la délégation qui en résultent. Ce qui distingue cette minorité révolutionnaire, c’est sa claire conscience de n’être qu’un élément transitoire du procès plus général de l’auto-organisation de la classe.

Les tâches que doivent nécessairement accomplir ces minorités sont essentiellement de deux sortes :

—  en premier lieu, par la diffusion d’informations, l’analyse des formes de lutte, la réflexion sur les expériences passées, il s’agit d’accélérer le passage de la spontanéité — conçue comme dynamique de l’action et de la réaction entre la classe et le capital, au sein d’affrontements isolés — à l’autonomie, c’est-à-dire à une capacité offensive qui, dépasse le cadre local, précisément parce qu’elle tend à s’insérer dans un contexte plus général.

—  en second lieu, il s’agit de stimuler le passage à un projet d’ensemble d’appropriation des moyens de production, en tant qu’unique moyen de mettre en pratique l’exigence prolétarienne du refus de l’exploitation. Cette fonction implique nécessairement une recherche théorique, une analyse économique, une recherche historique sur les expériences révolutionnaires passées, destinée à en dégager les leçons et à en dépasser les limites.

CCRAP (Centro Communista Ricerche sull’Autonomia Proletaria) — juin 1975.

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ORGANISATION ET TERRITOIRE

Poser correctement, autrement dit en fonction de « rapports sociaux communistes », le problème de sa propre présence dans la lutte de classe et par suite celui des rapports que l’on entretient avec la réalité où l’on agit, est essentiel si l’on veut lutter dans le sens d’une révolution sociale égalitaire permettant la construction d’une société vraiment libérée de l’exploitation, d’une société communiste libertaire. Il s’agit, en d’autres termes, à travers les formes de lutte, de préfigurer, de préparer et de donner vie à des rapports entre prolétaires, ou pour mieux dire à une structure organisationnelle qui puisse servir de base au passage d’une société capitaliste à la société communiste.

Il ne suffit pas toutefois que les moyens préfigurent la fin, mais il convient de souligner qu’il est essentiel de maintenir de tels rapports si l’on veut que les luttes soient réellement énergiques, autrement dit qu’elles sortent du carcan où les enserrent les « rapports sociaux capitalistes » pour évoluer vers l’autogestion par les prolétaires de leurs luttes et de leur propre vie. Ceci n’implique pas la création de cellules de la société communiste au sein de la société capitaliste, mais simplement l’adoption de structures organisationnelles permettant de s’opposer aux mécanismes de contrôle et d’oppression mis en œuvre par le capital, y compris ses tentatives constantes de diviser le prolétariat.

Sur certains des points ci-dessus, les articles qui suivent constituent un travail utile de précision et d’éclaircissement.

On peut ainsi considérer comme fort utiles les passages relatifs à la « construction des rapports sociaux communistes », envisagée comme une « intervention qui contribue à renforcer la confiance en soi des prolétaires, leur refus de toute direction spécialisée, leur aptitude à prendre en mains leur propres intérêts » [14]. On méditera également le passage concernant les rapports entre majorité et minorité au sein des groupes révolutionnaires, rapports fondés sur une structure « rigidement égalitaire » garantissant la « démocratie interne » [15].

D’un autre côté, toutefois, il est souligné qu’il est indéniable qu’à un moment donné certains éléments sont plus combatifs que les autres, ou plus enclins à prendre eux-mêmes en mains la défense de leurs intérêts. Ce sont ces éléments qui, en période de lutte, provoquent la formation d’organes du pouvoir ouvrier qui, aussi éphémères qu’ils soient, jouent un grand rôle dans la constitution des « rapports sociaux communistes » ; certes, poursuit le texte, dans les périodes de reflux ces éléments, ou bien se condamnent à l’inaction, ou bien se regroupent en « organisations politiques », ce qui ne signifie pas nécessairement qu’il ne s’agisse pas d’organisations politiques de classe, fussent-elles partielles. Ces « regroupements politiques » ont pour fonction de pousser le prolétariat vers des luttes qui développent des « rapports sociaux communistes » ou pour employer une terminologie plus répandue, la « conscience de classe antagonique au capitalisme » [16].

Toutefois, les textes publiés dans Lutte de Classe ne fournissent pas d’autres indications quant à la fonction de ces « regroupements politiques » [17] au contraire, ils en viennent progressivement à nier cette fonction, comme on peut le voir. dans le texte de 1974.

Les camarades de Crescita Politica entendent, au contraire, approfondir la fonction et l’utilité de l’organisation spécifique dans ses rapports avec les masses, convaincus qu’ils sont qu’il s’agit là du point crucial dans la phase actuelle de la lutte de classe en Italie.

Lutte de classe et territoire

Pour le développement de « rapports sociaux communistes » effectifs, et donc d’une lutte réellement révolutionnaire, il est essentiel que, tout en partant de la défense des intérêts immédiats de la classe et de l’attaque elle-même des capitalistes contre les conditions d’existence des exploités, l’attaque du prolétariat contre le capital dépasse la phase initiale de la riposte et prenne l’initiative, de manière à enfermer le capital dans un étau de plus en plus serré et global, qui lui interdise toute récupération de la poussée émancipatrice de la classe.

Pour ce faire, il convient d’organiser les luttes en fonction des zones géographico-économiques et politiques où l’on se trouve devoir agir [18], en prenant soin que ce procès se conforme à la logique d’une position correcte du rapport entre prolétaires agissant dans les divers points de lutte.

Il convient de prendre soin que les exigences de la coordination et de la centralisation ne se traduisent pas par une direction et une gestion bureaucratiques de la lutte, pas plus que par la transposition mécanique des formes de lutte et des méthodes d’organisation qui en sont issues à des zones géographico-économiques présentant des caractéristiques structurelles et super-structurelles différentes.

On ne doit pas oublier que l’organisation révolutionnaire — étant bien entendu qu’elle doit rester clairement tendue vers ses objectifs, autrement dit garantir la construction de « rapports sociaux communistes » dans la perspective d’une société égalitaire — prend sa source dans la structure de la production qui s’impose au prolétariat, et à laquelle elle adhère comme un gant, prenant acte des contradictions existantes et agissant dans le sens d’un renversement des rapports de force qui vise à restituer au prolétariat la propriété de son existence.

Ceci dit pour saisir pleinement dans toute son importance la nécessité d’une lutte de classe percutante et énergique — une lutte où l’initiative de l’attaque appartient aux ouvriers — il convient de prendre acte que le capitalisme, et donc les rapports de production et les rapports sociaux qui le font vivre, ne sont pas nécessairement destinés à s’écrouler sous le poids de leurs propres contradictions [19].

Il est incontestable que le capitalisme se caractérise par la nécessité pour chacun de ses agents (les capitalistes) d’accroître progressivement le rythme de l’accumulation.

Il est tout aussi vrai que de ce fait résultent des phénomènes de concentration et l’apparition de monopoles et d’oligopoles gigantesques.

Il est tout aussi vrai que dans, son expansion le capital est voué à saturer les marchés et à traverser des crises.

Mais de là à parler d’une crise finale devant nécessairement emporter le capitalisme , il y a loin !

Possibilités de résistance du capitalisme et réorganisation

Si l’on prend comme variables indépendantes (en première approximation, autrement dit sans se préoccuper pour l’instant de l’interaction des deux phénomènes) l’extraction du profit et l’existence du consentement, le capitalisme dispose de possibilités d’existence très vastes, ou en tout cas beaucoup plus vastes que ne l’ont prévu les diverses écoles de marxistes déterministes [20] ; en d’autres termes, les modalités d’existence du capitalisme, c’est-à-dire les situations où les conditions de son maintien, indiquées ci-dessus, peuvent se combiner de diverses manières, sont plus nombreuses qu’il n’a été prévu, jusqu’à présent, ou qu’on ne peut l’imaginer ; entendons-nous : il semble, par exemple, possible que le capitalisme puisse survivre même si, durant une période brève et transitoire le profit est nul, pour peu qu’il bénéficie d’un consentement à peu près total [21].

Le modèle de production capitaliste recouvre aujourd’hui le monde entier. Mais il n’applique pas partout les mêmes méthodes d’extraction de la plus-value et ne bénéficie pas partout du même degré de consentement. On constate au contraire que, même au sein des zones géographiques délimitées par les États, le capitalisme maintient et fait survivre des niveaux d’accumulation du profit correspondant à des méthodes plus ou moins « arriérées ».

En Italie, par exemple, on voit coexister l’utilisation du taylorisme et des grandes concentrations ouvrières, où la plus-value est extraite selon les méthodes désormais classiques du travail à la chaîne, avec des méthodes prétendument « arriérées », tel le travail à domicile, où subsistent des formes « archaïques » d’extraction de la plus-value [22].

On pourrait continuer à donner des exemples et à énumérer les diverses méthodes d’extraction de la plus-value, mais ce qu’il s’agit de souligner c’est l’adéquation mutuelle de ces diverses méthodes et la compensation que chacune d’elles permet vis-à-vis des autres [23].

De toute ceci, nous tirons la conclusion qu’il n’existe pas de méthodes « avancées » ou « arriérées », mais seulement des méthodes différentes. Nous en concluons en outre que la compensation entre zones d’extraction de la plus-value se situe désormais au niveau mondial et s ’effectue entre les diverses zones géographico-économiques [24].

En contraignant, par son développement, le capitalisme à se réorganiser et à se perfectionner, la lutte ouvrière a contribué en partie à cette évolution. Plus la lutte prolétarienne a été énergique, plus le capitalisme a fait table rase des expériences d’organisation de la classe, a bouleversé les valeurs sociales de la classe, souvent en se les intégrant, a arraché le prolétariat à ses rapports avec la nature.

Pour que le prolétariat puisse passer d’une phase où il se contente de défendre ses conditions d’existence à une phase offensive où, conservant l’initiative, il parvienne à imposer et à généraliser les « rapports sociaux communistes », il convient donc que se réalisent certaines conditions essentielles :

a) À mesure que la lutte se développe et parallèlement à ce développement, il convient que soient données des explications sur la situation, que soient analysées les éventuelles réactions du capital, que soit expliqué au niveau le plus général possible chaque aspect des luttes en cours de déroulement.

b) À partir de cette analyse constante il convient de mettre au point une stratégie à long terme en fonction de laquelle on agira. La révolution est en fait un procès de croissance consciente et constante des masses, qui exige nécessairement une longue période et se distingue nettement de l’insurrection, qui n’en est que l’un des moments possibles.

c) Il convient de se poser catégoriquement et de façon prioritaire le problème de la coordination des luttes qui se produisent dans des zones « arriérées » avec celles qui ont lieu dans des zones à gestion « avancée ». Il convient en outre, dans l’accomplissement de cette tâche essentielle, de faire, non pas un travail bureaucratique, mais un travail ayant pour but la croissance politique du prolétariat et de ses luttes, et adapté à cette fin.

L’organisation spécifique en tant que mémoire de la classe

Pour accomplir toutes ces tâches il ne suffit pas de rendre permanents les organes de lutte qui apparaissent durant l’affrontement, de réduire les prolétaires les plus conscients, formés dans les luttes, à une simple fonction d’impulsion de la lutte.

Il convient que ces militants révolutionnaires se chargent de généraliser et de socialiser leurs expériences même lorsque, sous les attaques des capitalistes, la lutte de classe marque le pas. Il convient que ces révolutionnaires conscients se chargent de rendre possibles, par leur action organisée, les conditions minimales essentielles pour permettre au prolétariat d’affronter la lutte avec des chances toujours plus grandes de succès.

Nous sommes pleinement conscients qu’en affirmant cette nécessité nous nous chargeons de soutenir l’exigence d’une organisation spécifique qui double, complète et assiste l’organisation de lutte, mais en même temps nous avons conscience que la création d’une telle organisation est un pas indispensable et nécessaire si l’on veut la révolution sociale et l’affirmation, à l’échelle de la planète des « rapports sociaux communistes » [25].

Nous sommes également convaincus que l’organisation spécifique est un produit naturel, « historique », de la lutte de classe, qui naît nécessairement après une période de luttes intenses mais défaites, précisément lorsque le capitalisme porte son attaque contre les niveaux d’auto-organisation de la classe. C’est alors que la combativité ouvrière se replie sur elle-même, contrainte qu’elle est de lutter pour la défense de l’emploi, contre le chômage partiel, etc. C’est alors qu’au niveau de la superstructure le capitalisme a recours à la fascisation de l’État et des institutions et accentue l’utilisation anti-prolétarienne des organisations historiques de la classe, telles que le syndicat. C’est alors que le capitalisme referme son étreinte mortelle sur les partis ouvriers réformistes et les implique dans la gestion de l’exploitation.

Dans un pays capitaliste avancé, on n’échappe pas à une attaque concentrique d’une telle portée par le recours à la lutte armée, pas plus que par l’attaque violente ou l’expropriation. Cette dernière méthode peut tout au plus avoir un sens lorsqu’elle est employée dans certains situations particulières, mais elle n’est pas généralisable [26].

Il convient alors de prendre acte de la situation, de se rendre compte que le développement du procès révolutionnaire connaît aussi des temps d’arrêt et qu’il n’est pas toujours possible d’exploiter une situation de crise du capital, favorable du point de vue de la structure, surtout si la capacité révolutionnaire n’a pas été acquise à un niveau suffisamment général, s’il n’y a pas de possibilité de relier les luttes les unes aux autres, d’établir une perspective globale commune aux procès organisationnels particuliers aux divers zones géographico-économiques [27].

Cette tache ne peut être accomplie que par une organisation spécifique qui, malgré ses contradictions et ses déficiences éventuelles, se caractérise par l’existence en son sein de « rapports communistes » corrects, ou mieux de rapports corrects entre les militants au sein de l’organisation et entre l’organisation spécifique en cause et la masse du prolétariat [28].

Organisation spécifique et rôle du militant

Dans la construction de l’organisation spécifique on doit forcément partir du militant révolutionnaire, ou plutôt de tous les camarades qui, implantés dans un milieu de travail, liés à une réalité territoriale, se livrent à des interventions spécifiques en se chargeant de pousser le prolétariat vers des luttes autogérées ayant comme fin l’émancipation de la classe.

Le militant révolutionnaire doit absolument éviter d’intervenir « de l’extérieur », car sinon il se placerait dans la logique d’une intervention dirigiste ; il doit s’efforcer de lier sa pratique de lutte quotidienne à une perspective révolutionnaire d’ensemble.

Pour ce faire, il convient de procéder à une analyse détaillée sur le plan territorial, afin de connaître de manière précise son milieu de travail ; de stimuler continuellement la formulation par les prolétaires d’objectifs de lutte faisant appel à l’action directe ; de travailler pour obtenir que les organes de lutte, tout en conservant en leur propre sein leurs centres de décision, soient liés à l’organisation spécifique, par l’intermédiaire des militants révolutionnaires, par un rapport dialectique permettant de rapporter les expériences de lutte au sein de l’organisation spécifique en tant que patrimoine de tous les militants, et de restituer aux organes de lutte, par l’intermédiaire des militants, la théorie élaborée par l’organisation spécifique.

C’est ainsi que pourra être réalisée une organisation spécifique qui se pose en fait comme mémoire de la classe en lutte, qui discute et examine continuellement dans les luttes un projet révolutionnaire global, fruit de l’analyse et de l’expérience que le prolétariat a accumulée dans les luttes et qu’il continue à accumuler journellement.

Cette élaboration continue du projet révolutionnaire est essentielle si l’on veut empêcher qu’à la faveur de l’interruption de la vie sociale, entraînée par le procès révolutionnaire, interviennent les forces de la réaction ou de la restauration, sous quelque camouflage que ce soit.

La défense de la poursuite du procès révolutionnaire, tâche que l’organisation spécifique doit généraliser le plus possible au niveau du prolétariat, assigne en fait un rôle à l’organisation spécifique, même une fois le procès révolutionnaire amorcé. L’auto-dissolution de l’organisation spécifique sera garantie dans la mesure où les militants qui la composent sont et restent impliqués dans la lutte de classe en tant que militants révolutionnaires, et dans la mesure où entre les militants en lutte et l’organisation spécifique se maintiendra un rapport dialectique — au sens littéral du terme — en fonction duquel les expériences nées de la lutte retourneront à l’organisation spécifique et reviendront de cette dernière à l’organisation de lutte.

Groupe Anarcho-Communiste Crescita Politica (juin 1975).

[1] Il s’agit des articles suivants : « Pour un regroupement révolutionnaire » (septembre 1969), « Du regroupement à l’organisation révolutionnaire » (novembre 1969), « Les rapports sociaux communistes » (septembre-octobre 1974). Les deux premiers figurent dans la brochure « Contre le courant », dont un petit nombre d’exemplaires est encore disponible (envoi contre 5 FF en timbres). L’édition italienne, intitulée « Autonomia e organizzazione » est diffusée (au prix de 500 lires) par le C.C.R.A.P., c/o MarcoMaiolani, Casella Postale 4046, 20100 Milan et par Crescita Politica Editrice, Casella Postale 1418, Florence.

[2] La préface rédigée par le GLAT n’ayant pu, pour des raisons techniques, être incorporée dans « Autonomia e organizzazione », a paru en traduction italienne dans le n° 7 de Collegamenti, bulletin du C.C.R.A.P. (adresse ci-dessus).

[3] Ces problèmes ont notamment été évoqués dans Lutte de Classe de janvier 1974 (« Discussion avec Proletari Autonomi »), février 1974 (« Autonomie prolétarienne et organismes autonomes »), mai 1974 (« Notes sur les luttes de quartier »), juin 1974 (« Lutes de classe et luttes de quartier »), décembre 1974 (« Luttes d’usine et luttes de quartier » et septembre-octobre 1975 (« À propos de l’autonomie prolétarienne » et « Organismes autonomes du prolétariat et zone de l’autonomie »). Nous y reviendrons prochainemetn en présentant des textes parus dans le n° 7 de Collegamenti.

[4] La substitution de fragments de texte réifiés au mouvement d’une pensée dialectique n’est nulle part plus affligeante que dans le talmudisme des grands prêtres d’une prétendue « orthodoxie marxiste », qui s’efforcent vainement de masquer sous les citations l’indigence de leurs analyses et leur propre position sociale, aux antipodes du communisme.

[5] Cette analyse a été exposée dans Lutte de Classe de mai et juin 1975 (« Le mode de production capitaliste »).

[6] Un cadre théorique rattachant les manifestation superficielles de la crise à la baisse du taux de profit a été tracé dans Lutte de Classe de janvier et février 1975 (« Profits et marchés »). Les principaux aspects concrets de la crise actuelle ont été analysés dans les numéros de décembre 1973 (« Vers l’affrontement »), janvier 1974 (« Les hoquets du capitalisme »), juin 1974 (« Les pollueurs pollués »), novembre 1974 (« La destruction de la force de travail »), mars et avril 1975 (« La crise monétaire »). Plusieurs de ces textes ont été traduits en italien par les camarades du C.C.R.A.P.

[7] Bien entendu, cet aspect du problème est particulièrement difficile à saisir là où la persistance d’importants vestiges des stades sociaux antérieurs engendrent des comportements collectifs donnant l’illusion de possibilités d’organisation de classe ailleurs qu’au niveau de l’usine. Mais les possibilités historiques doivent être appréciées en fonction des structures que présentent les secteurs les plus avancés, et non d’après des conditions locales non susceptibles de généralisation. De même, la présence d’un chômage massif peut créer la tentation d’assimiler ceux qui cherchent vainement à vendre leur force de travail à ceux qui la vendent effectivement. Mais si l’ouvrier temporairement sans travail reste incontestablement un prolétaire, on doit souligner que le chômeur permanent (tel qu’on le trouve dans les bidonvilles des pays sous-développés ou dans les ghettos américains) ne présente pas les caractéristiques sociales du prolétaire et ne possède pas les mêmes moyens d’action. Confondre le prolétariat avec le sous-prolétariat n’est pas seulement une erreur d’analyse, c’est aussi une erreur politique qui peut être d’une extrême gravité.

[8] Il est d’ailleurs amusant de constater que ceux qui nient aujourd’hui la possibilité de la révolution prolétarienne, au nom de la disparition tendancielle du prolétariat, n’ont généralement nulle difficulté à la reconnaître comme une perspective réaliste au siècle dernier, alors que le prolétariat était bien moins nombreux qu’aujourd’hui, aussi bien dans l’absolu qu’en pourcentage de la population mondiale.

[9] Voir à ce sujet « Organismi Autonomi e Area dell’Autonomia », Collegamenti, n° 6 (traduit dans Lutte de classe, septembre-octobre 1975 — N.d.T.).

[10] Une brochure intitulée « Sindicalismo o Autonomia Proletaria » est en préparation à ce sujet.

[11] Voir à ce sujet « La classe operaia é in diminuzione ? » (texte à paraître dans Collegamenti).

[12] « Capitalismo totalitario e classi sociali » dans la brochure Questioni dell’autonomia prolétaria (actuellement épuisée, mais le texte en référence doit être réédité).

[13] Par existence, nous entendons, moins la simple survie physique, que la possibilité de maintenir et de développer les rapports établis dans le passé entre les individus, aussi bien qu’entre ces derniers et la structure sociale. Il est clair que ces rapports sont en bonne partie engendrés par le capital lui-même, mais ils se greffent néanmoins sur des exigences réelles de développement aussi bien physique qu’intellectuel, antagonistes par rapport au capital.

[14] Cf. pp. 32-33 (N.d.T. : la référence concerne « Les rapports sociaux communistes », Lutte de Classe, septembre-octobre 1974, p. 9).

[15] Cf. p. 29 ss (N.d.T. la note se réfère aux pages 34 et suivantes de « Contre le Courant »).

[16] Ibid. (N.d.T. : la référence semble concerner la page 27 de « Contre le Courant », qui toutefois n’utilise pas les formules mentionnées par « Crescita Politica »).

[17] En dehors de la formule générale « La continuité nécessaire de l’action révolutionnaire suppose un minimum d’organisation ». Cf. p. 41 ss (N.d.T. : cette phrase se trouve à la page 29 de « Contre le Courant »).

[18] Pour une analyse tenant compte de la nécessité d’une telle organisation, voir « Ai compagni su capitalismo, ristrutturazione e lotta di classe », Éditions Crescita Politica, 1975.

[19] À cet égard, un rôle utile est joué par la thèse exposée dans le troisième article (N.d.T. : « Les rapports sociaux communistes ») où, à la différence des articles précédents, les camarades du GLAT dépassent le « déterminisme scientiste » qui caractérise certains épigone de Marx. Les positions de Lutte de Classe à ce sujet sont, toutefois, précisées dans le texte « Le luxembourgisme, fausse solution d’un faux problème » (janvier 1975). (N.d.T. : il s’agit en fait d’un appendice au texte « Profit et marchés », paru dans le numéro de février 1975 de Lutte de Classe).

[20] L’ouvrage de Luxemburg, L’accumulation du capital (Berlin, 1913), a pour point de départ l’analyse de certains schémas contenus dans le brouillon du Livre II du Capital. Il entraîne une riposte très dure de la part des « marxistes orthodoxes », tels qu’Otto Bauer, Eckstein et autres, auxquels Luxemburg répond dans Die Akkumulation des Kapitals oder Was die Epigonen aus der Marxschen Theorie gemacht haben. Eine Antikritik (Leipzig, 1920, édition retirée du commerce parce que plein d’erreurs et republiée en 1921). (Traducton italienne, L’accumulazione del capitale, Turin, 1968, contenant en appendice l’anti-critique). Aux critiques d’inspiration social-démocrate devaient rapidement succéder les critiques de gauche. Voir à ce propos P. Mattick, Intégration capitaliste et rupture ouvrière, E.D.I., 1972, étude à laquelle nous renvoyons.

[21] Une crise structurelle comme celle de 1929, qui trouve le prolétariat déjà battu politiquement et en position défensive, ne porte pas à des solutions révolutionnaires, bien qu’elle s’y prête objectivement. Il s’ensuit qu’à l’aspect objectif de l’entrée en crise du capitalisme au niveau de l’extraction de la plus-value (attaque sr le salaire) doit nécessairement s’ajouter la préparation du prolétariat à la révolution par la généralisation des expériences accumulées par l’organisation révolutionnaire en tant que mémoire de la classe.

[22] On a voulu soutenir que sous la pression des luttes le capital adopterait des modèles d’organisation de la production plus perfectionnés et plus avancés, que par la suite il tendrait à généraliser. De là on a prétendu déduire un épuisement progressif de la capacité du capital de dépasser les crises qui lui sont imposées par son développement même et par la lutte des classes. Il convient au contraire de prendre acte que pour le capital il n’existe pas de modèles d’organisation du travail avancés ou arriérés, mais seulement des modèles qui permettent d’atteindre deux objectifs : l’accumulation du prfit par l’extraction de la plus-value, et le maintien du consentement de cette exploitation.

[23] Le cas symbolique de PRATO est un exemple de modèle « arriéré » d’organisation du travail parfaitement conforme aux intérêts du capital et compatible avec une organisation du travail de type avancé au sein d’une même zone géographico-économique. Mieux encore, les deux modèles d’organisation du travail sont appliqués, de manière complémentaire. Voir « Ai compagni... », op. cit., p. 44-45.

[24] Une des nombreuses conséquences positives pour le capital de l’organisation des multinationales est la possibilité d’exploiter de manière antagonique la force de travail dans des zones géographico-économiques différences. C’est ainsi qu’en italie PIRELLI, mis en difficulté par les luttes de 1969, importa en masse des enveloppes de pneu en provenance de ses usines de Grèce et d’Espagne. De tels exemples pourraient être multipliés à l’infini.

[25] Certains camarades formés dans la lutte croient pouvroi dépasser ce problème en s’implantant dans le tissu social sous l’étiquette d’organe de lutte, à l’abri d’une commode refus d’une idéologie commune et de la fonction qu’en fait ils remplissent. Il en résulte des organismes qui joignent à leur état de fait d’organisation spécifique, l’ambigüité fondamentale qui consiste à nier leur propre rôle et leur propre fonction.

[26] À notre avis le recours à la lutte armée n’a de sens que lorsque de larges couches du prolétariat se l’approprient en tant que méthode de lutte. Elle ne saurait, d’après nous, résulter de l’élaboration théorique de groupes de militants radicalisés dans des pays où n’existent pas, notamment, des tensions unificatrices, telles que le problème de la lutte de libération nationale ou de la lutte contre un régime fasciste. Dans ce cas, on se trouve à peu près inévitablement en présence d’une initiative avant-gardiste qui ne sert guère le développement de la lutte sur le terrain essentiel de l’affrontement, qui reste celui de l’extraction de la plus-value par le capital.

[27] Il n’est pas douteux qu’une période de crise et de réorganisation, comme celle d’aujourd’hui, est celle où les conditions structurelles d’une attaque contre le capital sont le plus favorables. Cependant, le prolétariat se comporte actuellement de manière défensive et non pas offensive, écrasé qu’il est par la domination du réformisme, contre laquelle il n’a appris ) se révolter de manière assez constante que depuis main 1968 en France et les événements qui s’en sont suivis sur le plan mondial.

[28] Sur les rapports corrects entre militants et organisation spécifique, voir Lutte de Classe, « Pour un regroupement révolutionnaire », p. 21 ss (N.d.T. : cf. « Contre le Courant », p. 26 ss).

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