AccueilPublicationsÉtudes de marxologie (1959-1994)
Dernière mise à jour :
mercredi 28 juin 2017
   
Brèves
« Lutte de Classe » (GLAT) - Série complète !
samedi 27 octobre
La couverture chronologique de la revue du GLAT, Lutte de Classe, a été considérablement étendue (premier numéro de mars 1964) et comprend maintenant un renvoi sur une version numérisée des 128 numéros !
Cahiers du Communisme de Conseils - Série complète !
vendredi 26 octobre
Les trois numéros manquant (1, 2 & 5) sont maintenant disponibles dans les sommaires de la revue des Cahiers du Communisme de Conseils. Que les volontaires pour les transcriptions n’hésitent pas à se signaler... En attendant, bonne lecture !
Premiers scans des Cahiers du Communisme de Conseil
dimanche 5 août
Neuf des douze numéros de la revue des Cahiers du Communisme de Conseil (1968-1972) sont maintenant accessible en version numérique au travers du sommaire général.
Derniers numéros de la revue Communisme
dimanche 5 août
Les numéros 6, 8, 9 et 15 qui manquaient jusque là ont été ajoutés au sommaire général de la revue « Communisme » (1937-1939). Bonnes lectures !
Mise à jour sommaires GLAT
samedi 11 février
Le sommaire général de la revue du GLAT, Lutte de Classe vient d’être encore étendu. Merci de signaler manques ou corrections.
Sur le Web
Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
Gavroche - La revue
Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
L’Echo de la Fabrique
Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
La Révolution prolétarienne
Revue fondée par Pierre Monatte en 1925. Le site publie un grand nombre d’articles de la période "historique". La publication se poursuit...
La Bataille socialiste
Site de ressources documentaires sur le patrimoine socialiste. Suit l’actualité des parutions, publie certains articles en ligne et propose des documents concernant le mouvement ouvrier de la première moitié du XXe siècle principalement.
MARX 15j : Notes bibliographiques
Maximilien RUBEL et Louis JANOVER - Décembre 1972 /p. 2431-2483
1er janvier 2014 par eric

Cette rubrique a été rédigée par L. Janover et M. Rubel avec la collaboration d’Y. Broutin et de M. Manale.

Table alphabétique des auteurs et ouvrages recensés :

— BEBELS August, Briefwechsel mit Karl Kautsky

— BOURDET Yvon, La Délivrance de Prométhée. Pour une théorie politique de l’autogestion

— CARASSO Jean-Pierre, La Rumeur irlandaise

— CHAUVEY Daniel, Autogestion

— DELEYNE Jan, L’Économie chinoise

— DÉJACQUE Joseph, À bas les chefs !

— DEUTSCHER Isaac, L’Enfance de Lénine et autres essais sur le marxisme et le communisme

— ERHARD J. B., Ueber das Recht des Volks zu einer Revolution und andere Schriften

— FLECHTEIM Ossip K., Le Parti communiste allemand (K.P.D.) sous la république de Weimar

— GUÉRIN Daniel, Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire

— GUÉRIN Daniel et MANDEL Ernest, La Concentration économique aux États-Unis

— HUBERMAN Léo et SWEEZY Paul, Le Socialisme cubain

— HUMBERT-DROZ Jules, Origines et débuts des partis communistes des pays latins

— JAURÈS Jean, L’Armée nouvelle

— JULLIARD Jacques, Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe

— LEFRANÇAIS Gustave, Souvenirs d’un révolutionnaire

— LIEBKNECHT Karl, Militarisme, guerre, révolution

— LEYS Simon, Les Habits neufs du président Mao. Chronique de la révolution culturelle

— LORENZO César M., Les Anarchistes espagnols et le pouvoir. 1868-1969

— LUXEMBURG Rosa, Introduction à l’économie politique
— LUXEMBURG Rosa, Le Socialisme en France (1898-1912)
— LUXEMBURG Rosa, Lettres à Léon Jogichès

— McLELLAN David, Marx before Marxism
— McLELLAN David, Karl Marx Early Texts
— McLELLAN David, Marx Grundrisse

— MAGDOFF Harry, L’Âge de l’impérialisme. L’économie de la politique étrangère des États-Unis

— MARX Karl et ENGELS Friedrich, Le Syndicalisme

— MAKHNO, La Révolution russe en Ukraine. 1918-1921

— MASCHINO T. M. et M’RABET Fadela, L’Algérie des illusions. La Révolution confisquée

— MATTICK Paul, Marx et Keynes. Les limites de l’économie mixte
— MATTICK Paul, Intégration capitaliste et rupture ouvrière

— MULLER Johann Baptist, Bedürfnis und Gesellschaft

— MORF Otto, Geschichte und Dialektik in der politischen Ökonomie. Zum Verhältnis von Wirtschaftstheorie und Wirtschaftsgeschichte bei Karl Marx

— NETTL Peter, La Vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg

— OLLMANN Bertell, Alienation. Marx’s concept of man in capitalist society

— OSSOWSKI Stanislaw, La Structure de classes dans la conscience sociale

— PERROUX François, Masse et classe

— RADEK Karl, Les Voies de la révolution russe

— RÜHLE Otto, Illustrierte Kultur- und Sittengeschichte des Proletariats

— SAPIR Boris, « Vpered ! » 1873-1877. From the Archives of Valerian Nikolaievitch Smirnov

— SCHMIDT Alfred, Geschichte und Struktur. Fragen einer marxistischen Historik

— VERDÈS-LEROUX Jeannine, Scandale financier et antisémitisme catholique. Le krach de l’Union Générale

— VO DUC HANH E., La Place du catholicisme dans les relations entre la France et le Viet-Nam, de 1851 à 1870


Lefrançais (Gustave), Souvenirs d’un révolutionnaire. Texte établi et présenté par Jan Cerny. Paris, Éditions de la Tête de Feuilles, 1972, 498 p. (Futur antérieur. Société encyclopédique française).

Déjacque (Joseph), À bas les chefs ! Textes établis et présentés par Valentin Pelosse. Paris, Éditions Champ libre, 1971.

Si le nom de Gustave Lefrançais était encore pieusement exhumé à l’occasion des célébrations religieuses consacrées à l’écrasement de la Commune, celui de Joseph Déjacque semblait définitivement tombé dans l’oubli. Il aura fallu le travail de défrichement entrepris, depuis Mai, par des groupes ou des individus travaillant en marge de toute école politique et dégagés de tout sectarisme idéologique pour remettre en lumière, voire redécouvrir, l’œuvre et la vie d’un des plus vigoureux penseurs anarchistes, ouvrier autodidacte dont la verve et la critique n’ont pas épargné certains de ses contemporains célèbres. Sa réfutation des sophismes antiféministes, laborieusement réunis par Proudhon dans La Pornocratie, reste une contribution importante à la cause de l’émancipation de la femme conçue comme inséparable de l’émancipation de « l’être-humain, mâle et femelle » en général et de la classe ouvrière en particulier. Que ce « précurseur de la Commune » ait rencontré celui qui deviendra une personnalité marquante de la « Minorité », que Lefrançais ait été l’un des seuls à ne pas oublier l’ancien proscrit « mort, fou de misère à Paris en 1864 » ne fait que souligner l’affinité de pensée et de tempérament qui liait les deux révolutionnaires. À deux étapes cruciales du mouvement ouvrier révolutionnaire et avec des moyens différents, tous deux ont exprimé avec intransigeance leur irréductible hostilité à tout principe d’autorité et à toutes les formes qu’il peut revêtir — politique ou économique, morale, religieuse ou juridique. C’est sans doute leur critique radicale des organisations révolutionnaires de leur époque qui est la plus révélatrice de leur pensée, dont elle n’épuise cependant pas toute la richesse. Dans son testament, l’ancien communard manifestera une dernière fois son opposition aux partis politiques qui réintroduisent, dans le mouvement ouvrier, les habitudes d’obéissance et les méthodes d’organisation de la bourgeoisie, l’oppression exercée sur les individus par les groupes politiques, socialistes ou républicains, n’ayant d’autre effet que d’intérioriser la répression qui s’exerce, à l’échelle de la société, dans le cadre de la vie politique et sociale. « Je meurs, écrit Lefrançais, en professant le plus profond mépris pour tous les partis politiques, fussent-ils socialistes, n’ayant jamais considéré les partis que comme des groupements de simples niais, dirigés par d’éhontés ambitieux sans scrupules ni vergogne... » (p. 21). Une telle condamnation, qui pouvait alors surprendre par sa sévérité, montre que certains individus ont su d’emblée saisir le sens de la pratique politique quotidienne et dénoncer le principe de répression et de sectarisme que porte en son sein tout parti engagé dans la lutte pour la « conquête des pouvoirs publics », autrement dit du pouvoir politique. L’attitude de Gustave Lefrançais lors de la journée révolutionnaire du 31 octobre 1870 (p. 328) éclaire d’une manière saisissante, la finalité de son activité et préfigure les conflits qui, dans la Commune, dresseront la « Minorité » anti-autoritaire contre la « Majorité » préconisant les méthodes jacobines de gouvernement. Face à Flourens qui, de sa propre autorité, s’érige, lui et des révolutionnaires choisis par ses soins, en « Comité de salut public », Lefrançais, après avoir vainement proposé de désigner une « commission chargée de présider simplement aux élections » pour la mise en place d’un système communal, tire la leçon de cet escamotage révolutionnaire : « C’est une simple substitution de noms ; l’idée reste la même que celle qui a donné le pouvoir aux gens dont on vient de proclamer la déchéance. C’est un pouvoir succédant à un autre pouvoir. Où est donc le peuple dans cette affaire ? » On ne saurait mieux caractériser en quelques lignes deux modes opposés de gouvernement révolutionnaire, l’un fondé sur l’obéissance des masses à une dictature imposée de l’extérieur, l’autre émanant de la base même et restant soumis à son contrôle permanent. De même, Gustave Lefrançais saisira immédiatement le contenu autoritaire de la décision prise par la Commune de ne publier aucun compte rendu de ses séances : « Nous nous replaçons ainsi sur le plan des gouvernements qui nous ont précédé. Nous décidons et le peuple obéit. Nous nous transformons en pouvoir dictatorial. Nous retirons à nos électeurs tout moyen de contrôle ; le pourquoi de nos décisions ne lui sera pas donné » (p. 377). Paradoxe tragique d’une situation révolutionnaire qui n’offrait pas d’autre issue à la révolution que la création d’un gouvernement, les révolutionnaires étant ainsi investis malgré eux de ce pouvoir de décision et de commandement qu’ils souhaitaient voir disparaître. Tout le problème de la nature du pouvoir révolutionnaire et de l’éthique du comportement révolutionnaire se trouve posé dans ces quelques phrases, la lucidité critique empêchant Lefrançais de s’illusionner sur la nature de la Commune et ses chances de victoire sans que pour autant son engagement aux côtés des opprimés et sa fidélité à la cause socialiste s’en trouvent diminués.

« Ouvrier révolutionnaire, contemporain de Marx et de Lautréamont » ; cette seule énumération montre la vanité de tout classement dans le cas d’une personnalité comme celle de Joseph Déjacque ; son originalité, qui explique l’étonnante actualité de sa critique des institutions répressives, est sans doute d’avoir mieux compris que la majorité de ses contemporains que « le respect et l’assimilation des valeurs culturelles dominantes » par l’opprimé et l’« intériorisation de la répression » (J.C.) constituaient le stade suprême de l’oppression. C’est par cette critique globale des mécanismes de répression et de contrainte, qui s’attaque aux problèmes de la famille et de la sexualité comme à ceux de l’exploitation économique et politique, que Déjacque rejoint les intuitions les plus fécondes non seulement des utopistes mais surtout des poètes et se range parmi les précurseurs des syndicalistes révolutionnaires ; eux aussi mettront l’accent sur le contenu éthique du socialisme et dégageront de leur critique de la morale bourgeoise et du socialisme de parti une conception libertaire de l’auto-émancipation ouvrière fondée sur l’exaltation de l’initiative individuelle et du contenu créateur de la spontanéité révolutionnaire des masses. À leur manière, l’œuvre et la vie de Lefrançais et de Déjacque, comme celles d’Andrieu, de Pelloutier et d’autres « militants » révolutionnaires de même envergure, témoignent de l’extraordinaire richesse intérieure et de la puissance novatrice de cet individu moyen dont la curiosité intellectuelle et la sensibilité poétique n’ont pas été stérilisées par l’enseignement académique et le rétrécissement du champ d’investigation intellectuelle que provoque la spécialisation. L’altération de la sensibilité qui en résulte se manifeste par la traduction en langage hermétique réservé à des initiés d’une pensée qui, en général, a déjà été énoncée en termes clairs et parfaitement intelligibles par les penseurs des siècles précédents ; loin de constituer « l’existence même de la communauté » et de son « mode d’expression spontané » (Principes...), le langage devient lui-même objet d’études spécialisées, un pur produit de la spécialisation, un instrument de mystification dépourvu de tout pouvoir poétique. Marx avait déjà dénoncé la fonction mystifiante du langage spécialisé, invitant les idéologues à « transposer leur langage dans le langage ordinaire dont il est abstrait pour reconnaître qu’il n’est que le langage déformé du monde réel... » C’est pourquoi ce n’est pas à la caste des idéologues, au penseur spécialisé détenteur des « découvertes scientifiques » attribuées à Marx, voire à Freud, et toujours prêt à emprunter le langage de l’idéologie dominante que revient l’initiative historique d’apporter à la classe ouvrière les « éléments de culture » dont elle peut avoir besoin ; c’est à l’individu moyen dont la fécondité et la richesse intellectuelles apparaissent pour le moins aussi grandes que celles des plus grands penseurs et dont le souffle révolutionnaire et la profondeur de pensée n’interdisent pas la simplicité d’expression. À mesure que l’histoire du mouvement ouvrier se libère des falsifications, des mythes et des légendes imposés par les historiens des différentes écoles marxistes, l’importance de tels individus dans la genèse et le développement des mouvements révolutionnaires s’accuse avec plus de netteté ; elle a permis de remettre à sa juste place l’influence exercée par des théoriciens que les chefs officiels du mouvement ouvrier ont revêtu d’une autorité charismatique et d’un pouvoir de rayonnement démesuré. Ce n’est pas au membre de cette élite critique mais à l’individu « de masse » capable de ressentir le divorce entre le penser et l’être et de reconnaître dans les institutions les produits de sa propre aliénation que Marx pensait quand il traçait l’image idéalisante du travailleur révolutionnaire ; et c’est cet individu qu’il a investi d’une volonté de subversion radicale et d’une mission créatrice aux dimensions universelles : créer la société sans classes, sans État, sans argent.

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Morf (Otto), Geschichte und Dialektik in der politischen Ökonomie. Zum Verhältnis von Wirtschaftstheorie und Wirtschaftsgeschichte bei Karl Marx. Frankfurt, Wien, Europäische Verlangsanstalt, Europa Verlag, 1970, 299 p.

Cet ouvrage est une réédition du livre paru en 1951, mais son titre a été placé ici en sous-titre. Face à l’indifférence, voire à l’aversion manifestée par certains économistes modernes à l’égard des problèmes de méthode, Morf a choisi l’exemple de la théorie de Marx pour illustrer l’importance du problème méthodologique en économie politique. N’ayant pas eu accès aux Grundrisse lors de leur parution à Moscou (1939-1940), il a pu compléter dans cette réédition les développements précédents par un appendice où il traite du rapport entre capital, propriété foncière et travail salarié tel que Marx l’a analysé dans ses cahiers inédits de 1857-1858 ; dans un second appendice, il aborde le problème du développement et de la croissance économique. Il s’agit donc d’une des entreprises les plus sérieuses tentées par l’école marxiste dans un domaine de recherche demeuré en quelque sorte tabou : le lien, dans l’« Économie » de Marx, entre la méthode définie comme « matérialiste » et le plan primitivement organisé autour de six « rubriques » et jamais formellement répudié par l’auteur du Capital. Certes, l’auteur admet le principe d’un changement de plan que Marx aurait décidé vers 1863, mais il rejette l’explication donnée par Henryk Grossmann en 1929. Celui-ci avait alors prétendu que le premier plan de l’« Économie » avait pour principe (« point de vue ») méthodologique l’analyse de la « matière » économique, tandis que le second plan adoptait le principe de la « connaissance » (Erkenntnis), le point de vue fonctionnel. Pour Morf, Marx n’a jamais considéré la seule matière empirique, s’efforçant toujours d’expliquer les lois du mouvement de la réalité économique des trois classes de la société bourgeoise et de leurs intérêts antagonistes ; bref, il n’a pas un instant perdu de vue l’aspect « fonctionnel » du processus et des rapports de production.

Dans le premier appendice, l’auteur insiste sur l’influence de l’héritage hégélien dans les Grundrisse, allant jusqu’à approuver Lénine pour qui le Capital ne devenait vraiment compréhensible qu’après l’étude préalable de toute la logique de Hegel. Or, immédiatement après cette remarque, O. Morf revient au plan primitif de l’« Économie » dont il mentionne les grands thèmes, les six Livres, dont Marx aurait, à son corps défendant, « abandonné » les trois derniers dans son plan définitif non sans exprimer l’espoir que « d’autres » pourraient terminer le travail dont il avait fourni la « quintessence » (lettre à Kugelmann, 28 décembre 1862).

Dans cet ordre d’idées, il eût été logique de lier le problème de l’influence hégélienne à celui du plan de l’« Économie », en montrant que, contrairement à ce qu’il a écrit dans la postface à la deuxième édition du Capital, Marx n’a pas simplement « flirté » avec le « style » de son maître, mais en a adopté la méthode, après l’avoir préalablement « remise sur les pieds » ; à défaut de quoi l’affirmation de Lénine serait gratuite, étant donné que seul un simple « hasard » ( « by mere accident », écrit Marx à Engels le 16 janvier 1858) avait incité Marx à relire la Logique de Hegel. Ainsi, la remarque de Lénine revient à prétendre que Marx n’aurait jamais écrit le Capital tel qu’il l’a écrit, le « hasard » seul avant amené l’auteur à... flirter avec le style de Hegel ! Or, il est facile de voir que le « flirt » consistait à s’inspirer de la méthode des triades rigoureusement observées par Hegel dans sa Science de la Logique, où chacune des trois parties (logique de l’être, logique de l’essence et logique du concept) est divisée en trois sections (qualité, quantité, mesure : réflexion de soi, phénomène, réalité ; subjectivité, objectivité, idée), lesquelles se subdivisent à leur tour en trois parties, etc. Le plan de la double triade adopté par Marx dans les Grundrisse pour construire son « Économie » ne pouvait être modifié sans bouleverser de fond en comble les normes méthodologiques définies clairement dans la préface du Capital, où l’auteur compare l’analyse des phénomènes économiques à celle que pratique le physicien, le chimiste et l’anatomiste. Cette méthode d’abstraction, décrite dans la préface de l’ouvrage, Marx en a laissé le soin de la définir à un économiste russe, qu’il cite longuement dans la postface, non sans ajouter une précision qui devrait faire réfléchir tout commentateur sérieux disposé à souscrire à la légende d’un changement de plan. Il suffirait d’un regard attentif sur la carrière tragique du penseur — qui n’a jamais caché l’état d’inachèvement de son œuvre — pour percer le secret de cette légende obstinément maintenue par des disciples en mal d’idéologie (cf. M. Rubel, Introduction aux Œuvres de Karl Marx, « Économie », tome II, La Pléiade, 1968). En construisant le plan de l’« Économie », Marx a voulu concilier les exigences méthodologiques de la dialectique formelle de Hegel et la théorie des phases de développement des modes historiques de la production économique. Faire absorber l’ensemble de l’« Économie » en ses six rubriques par l’unique Capital en ses trois processus, c’était abandonner et la dialectique comme méthode et la théorie du développement comme conception de l’histoire.

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Archives de Jules Humbert-Droz. I. Origines et débuts des partis communistes des pays latins. Textes établis et annotés par Siegfried Bahne. Documents, appendices et index. Internationaal Instituut voor Sociale Geschiednis, Amsterdam. D. Reidel Publishing Company, Dordrecht, Holland, 1970, 655 p.

Suisse d’origine, J. H. Droz poursuivit ses études de théologie à l’université protestante de Neuchâtel et embrassa la carrière de pasteur qu’il ne devait pas tarder à abandonner pour participer à la vie politique. Il fut l’un des fondateurs du parti communiste suisse et son activité lui valut d’être nommé secrétaire de l’exécutif de l’Internationale communiste. En fait, il devint l’un de ses plus importants émissaires, responsable du travail dans les pays latins et, comme tel, il séjourna illégalement en France, en Italie et en Espagne de 1922 à 1925. Après avoir occupé d’importantes fonctions dans les sphères dirigeantes du mouvement communiste, il fut finalement exclu du parti suisse en 1942. Au cours de ses nombreuses missions, J. H. Droz a accumulé une masse de documents qui sont ici livrés au public « ni épurés ni remaniés ». À partir de 1922, son rôle consista à « renseigner le comité exécutif de l’Internationale » sur la situation des partis qu’il visitait et à « intervenir pour leur faire appliquer les décisions officielles et les directives » qu’il recevait (p. ix). On ne trouvera donc dans ces archives que des documents sur l’activité des principaux chefs communistes, intéressants dans la mesure où ils aident à la compréhension des structures bureaucratiques qui existaient au sein de la Troisième Internationale bien avant le processus de bolchévisation. De ce point de vue, celui-ci apparaît comme l’aboutissement logique des méthodes d’organisation et de liaison mises au point par les bolcheviks, Lénine en tête, dans les rangs du mouvement ouvrier. « Mes rapports, écrit J. H. Droz, étaient confidentiels, c’est-à-dire que leur contenu n’était connu, à Moscou, que de Zinoviev, alors président de l’Internationale communiste, et de Trotski alors responsable des pays latins au sein du bureau politique du P.C. russe » (p. ix). On voit mal comment cette forme d’intervention dans la vie des organisations ouvrières pouvait avoir d’autre effet que de fortifier, voire de susciter cette « habitude d’accepter sans réflexion ni discussion les décisions du P.C. de l’U.R.S.S. » que J. H. Droz date, assez naïvement, de la période dite de bolchévisation (p. xi). Les documents sont, à cet égard, dépourvus de toute équivoque et c’est l’histoire de l’instauration d’une bureaucratie « ouvrière » plus que l’histoire d’une bureaucratisation que nous permettent de suivre les 161 documents réunis dans ce premier volume. Ils montrent que les mécanismes de bureaucratisation qui devaient assurer la mainmise du parti bolchevique sur l’ensemble des partis communistes étaient en place dès la fondation et les débuts des sections du Comintern en France, en Italie et en Espagne. À ce titre, cet ouvrage constitue un instrument indispensable pour l’étude de la genèse du stalinisme et de l’histoire de la bolchévisation de la Troisième Internationale. La rigueur scientifique de l’appareil de notes établi par Siegfried Bahne en vue de replacer les personnages et les événements dans leur contexte historique fait de ce recueil une source de référence précieuse pour l’historien et un sujet de réflexion pour le militant désireux de comprendre pourquoi le fonctionnement même de l’appareil bureaucratique rendait inévitable la subordination du Comintern à Moscou. Les éditeurs ont complété ce premier tome en y adjoignant différentes lettres et déclarations concernant les problèmes de l’organisation du parti et des luttes de tendances qui s’y déroulaient. « Étant donné qu’il n’existe encore aucune histoire générale, explicite, scientifique et objective de l’Internationale communiste » (S.B., p. xx), cet ouvrage comble donc une importante lacune dans un domaine plus que tout autre obscurci par les falsifications de l’historiographie communiste.

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Maschino (T. M.) et M’Rabet (Fadela), L’Algérie des illusions. La Révolution confisquée. Collection « Libertés 2000 ». Robert Laffont, Paris, 1972, 289 p.

Dans une lettre à Véra Zassoulitch (Londres, le 23 avril 1885), Engels écrivait à propos de la révolution russe qu’il croyait alors imminente : « Les gens qui se sont vantés d’avoir fait une révolution ont toujours vu, le lendemain, qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, que la révolution faite ne ressemblait pas du tout à celle qu’ils avaient voulu faire. C’est ce que Hegel appelle l’ironie de l’histoire, ironie à laquelle peut d’“acteurs” historiques échappent. »

L’histoire des révolutions nationales du XXe siècle, en premier lieu celle de la Révolution russe, offre maints exemples de cette « ironie de l’histoire » que Marx, dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, considérait comme caractéristique des révolutions bourgeoises : dans le feu du combat et dans l’euphorie du triomphe, la bourgeoisie forge des illusions sur ses propres objectifs avant « qu’elle ait appris à s’approprier d’une façon calme et posée les résultats de sa période orageuse ». C’est cette césure entre les intentions et les illusions des révolutionnaires engagés dans ces luttes et les résultats de ces révolutions qui explique l’apparition de concepts tels que « révolution trahie », « révolution défigurée » et « révolution confisquée ». Leur contenu traduit tant les désillusions des militants que leur désarroi devant une œuvre qu’ils ont contribué à réaliser mais qui, à ce stade d’achèvement, ne répond ni à leurs espérances ni à leurs prévisions théoriques. Pourtant, si, du point de vue moral, l’aboutissement de ces mouvements peut effectivement apparaître comme une trahison des aspirations et des espoirs que nourrissaient les acteurs de cette transformation, l’analyse sociologique des conditions économiques et sociales qui l’ont rendue possible oblige à reconnaître le caractère fatal et nécessaire d’une telle évolution. C’est de ce point de vue « matérialiste », donc réaliste, que T. M. Maschino et F. M’Rabet se sont efforcés d’analyser le déroulement d’un mouvement d’indépendance nationale qui, au moment de son succès, semblait justifier tous les espoirs, déchaînant ce même enthousiasme qu’évoque Marx. Ce moment d’exaltation passé, l’Algérie nouvelle a commencé à naître et à vivre et l’on peut se demander si ce que les auteurs présentent comme les réalisations positives et irréversibles de la révolution algérienne permettaient au pays de « s’engager sur la voie d’une transformation radicale » (p. 67) de caractère socialiste ? Autrement dit, si « la prise en main, par les Algériens, des destinées de leur pays [au sein de cette société de classes que décrivent Maschino et M’Rabet], la construction d’un État, le développement économique, la récupération des richesses du sol et du sous-sol, la multiplication des écoles et des lycées » (p. 67), mesures radicales dans le cadre d’une révolution bourgeoise et nécessaires pour tirer l’Algérie de son sous-développement économique et culturel, pouvaient être réalisées sur une autre base que celle de l’exploitation de classe et de la domination politique d’une nouvelle élite dirigeante ? Pour peu que l’on s’en tienne aux postulats fondamentaux de la sociologie matérialiste de Marx, la réponse ne souffre pas d’équivoque : aucune autre « transformation radicale » n’était possible compte tenu du rapport de force dans les différentes classes en présence (p. 69) et des conditions économiques et sociales dans lesquelles se trouvait l’Algérie au moment de son accession à l’indépendance. Les éléments de réflexion que cet ouvrage contient, l’objectivité avec laquelle les auteurs ont dressé le bilan de l’indépendance algérienne, le caractère radicalement démystificateur de leur réquisitoire contre la nouvelle classe dirigeante ne pourront qu’inciter le lecteur à effectuer cette réinterprétation critique et à s’interroger sur la nature structurale des changements qu’a subis l’Algérie. Fruit d’une expérience personnelle et d’un engagement politique qui pouvait difficilement être plus complet, ce témoignage prend volontiers l’allure d’une enquête sociologique sur les conditions de vie et de travail des masses algériennes « démunies de toute prise sur les réalités économico-politiques » (p. 288) et soumises aux manipulations idéologiques d’un pouvoir tentaculaire. Comme tel, il nous apprend plus sur la réalité algérienne que les savantes analyses des théoriciens férus de dialectique qui dosent prudemment leur critique en fonction de leurs besoins de dissimulation idéologique ; loin de montrer comment l’Algérie des illusions dissimule l’Algérie des intérêts égoïstes d’une minorité d’exploiteurs, ils érigent en ruses de l’histoire, voire en nécessités historiques imposées aux sociétés dites de transition vers le socialisme, des mesures de contraintes et d’organisation qui, selon Marx, relèvent purement et simplement d’un stade primitif de l’accumulation du capital.

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Verdès-Leroux (Jeannine), Scandale financier et antisémitisme catholique. Le krach de l’Union Générale. Éditions du Centurion, Paris, 1969, 254 p., bibliogr.

Prototype des grands scandales politico-financiers qui ont jalonné en France la période allant de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 30 du XXe, le krach de l’Union Générale (1882) se situe dans un contexte sociologique propre à stimuler la curiosité de l’observateur désireux d’étudier la dynamique des antagonismes sociaux. Cette étude, l’auteur l’a entreprise avec autant de sérieux que d’esprit critique, esquissant une véritable topologie du scandale dont on devine l’importance dans les milieux d’extrême-droite, où les conservateurs vaincus, mais encore puissants, s’opposent aux nouvelles classes dirigeantes, où les nommes d’affaires affrontent les novateurs politiques. En outre, c’est le krach de l’Union Générale qui provoqua la cristallisation des vieux sentiments antijudaïques. Nous assistons, en effet, à la genèse de l’antijudaïsme dont on connaîtra, soixante ans plus tard, les aboutissements monstrueux.

L’auteur nous retrace ce phénomène de la transformation de la vieille hostilité aux juifs en une idéologie politique, non sans signaler les limites du scandale : s’il révèle la nature réelle d’un système social, il ne peut en ébranler les assises, encore moins les détruire.

Un chapitre retiendra l’attention du lecteur : la littérature antijuive de l’Émancipation (1791) au krach (1882), et particulièrement l’antijudaïsme de toute une école d’auteurs socialistes. Que penser par exemple de telle notation de Proudhon dans ses Carnets : « ... Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer. H. Heine, A. Weil et autres ne sont que des espions secrets ; Rothschild, Crémieux, Marx, Fould, êtres méchants (...). Par le fer ou par la fusion, ou par l’expulsion, il faut que le juif disparaisse... » (p. 105). Il est évident que ce cannibalisme théorique n’a rien de commun avec la critique antijuive d’un Pierre Leroux que l’on pourrait, soit dit en passant (puisque l’auteur a négligé de commenter ce cas), comparer à celle de Karl Marx ; chez celui-ci, en effet, l’« esprit juif », tout autant synonyme d’esprit chrétien que d’esprit capitaliste, ne concerne aucunement le « peuple » juif. La phobie de Leroux, tout comme celle de Marx, a pour objet une institution, non les porteurs de celle-ci, dont la condamnation est purement morale : à travers l’homme de l’argent, c’est l’argent corrupteur de l’homme qui est visé.

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Rühle (Otto), Illustrierte Kultur- und Sittengeschichte des Proletariats. Verlag Neue Kritik, Frankfurt a/M, 1971, 590 p.

La présente édition est une reproduction photomécanique de l’ouvrage original publié pour la première fois à Berlin en 1930 avec une préface d’Anatoli Lunatscharski. Les événements ont empêché Rühle d’achever cette histoire culturelle et morale du prolétariat qui devait comprendre deux volumes. L’ouvrage manque donc d’appareil critique et bibliographique aussi bien que d’index. Le deuxième volume devait contenir les chapitres sur les « chaînes du passé », telles que le mariage, la religion, la politique, etc., et ceux sur « les chemins de la libération » : libération économique, sociale, politique et idéologique qui doit aboutir à la naissance de l’homme socialiste. Les parties achevées traitent des efforts de l’homme travailleur en vue de s’organiser et de prendre conscience de la « malédiction du travail » dans les conditions de la société bourgeoise et des « horreurs du milieu » dans lequel le prolétaire est obligé de vivre. Rühle pensait que la création d’une société socialiste devait résulter de l’action collective et consciente de tout le prolétariat. Dans cet ouvrage, il s’est donné pour tâche de montrer quelle distance le prolétariat a parcourue sur le chemin d’une nouvelle culture socialiste et quelles ont été les étapes de sa lutte. D’après Rühle, l’avenir réclame la révolution sociale, car c’est seulement sur cette base qu’une culture socialiste pourrait se constituer. Mais ce texte ne mentionne ni la révolution russe ni le mouvement ouvrier russe, car l’auteur a arrêté son histoire des mouvements ouvriers européens à l’époque précédant la Première Guerre mondiale. À ce stade, le bilan du mouvement ouvrier lui a semblé positif et c’est pourquoi il peut écrire que « dans la lutte contre la bourgeoisie le prolétariat avait triomphé ». La préface de Lunatscharski étend à la Russie cette vision optimiste ; l’Union soviétique est devenue « la patrie du prolétariat » qui a fait triompher en Russie la première révolution « socialiste ». Pourtant, c’est à la lumière de l’histoire tragique de cette révolution que certaines remarques de Lunatscharski prennent un sens prémonitoire : « D’où savons-nous, s’interroge-t-il, que la chute de la bourgeoisie vaincue par la nouvelle classe — le prolétariat — ne conduira pas à l’avènement d’une nouvelle aristocratie injuste, mais entraînera véritablement la fin de la décadence des classes de l’humanité et la disparition de toutes les frontières nationales et étatistes qui séparent les hommes ? » Plus encore que le texte, les illustrations d’une qualité généralement remarquable nous introduisent au cœur de la condition ouvrière et des efforts des opprimés pour élaborer une nouvelle conception des relations humaines, une nouvelle morale, un nouvel art d’exister.

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McLellan (David), Marx before Marxism. Penguin Books, 1972, 301 p., index, bibliogr. — Karl Marx Early Texts. Oxford, Basil Blackwell, 1971, xliii-221 p. — Marx Grundrisse. London, Macmillan, 1971, 156 p., index.

On ne peut que louer les efforts de l’auteur pour faire connaître au lecteur anglais les premiers écrits de Marx ainsi que les textes peu connus, et les situer dans leur contexte historique. On notera l’accent mis sur la continuité des thèmes qui préoccupent Marx tout au long de sa carrière. L’introduction et le commentaire des textes de 1858-59 — les Grundrisse — insistent sur les liens substantiels entre les manuscrits parisiens et les travaux effectués pour l’« Économie ». McLellan s’attache surtout à déceler, à travers tous les écrits présentés, l’influence que Hegel a exercée sur Marx. Marx ne se serait jamais détaché de Hegel (Early Texts, p. xxxiv), il « est toujours resté dans un certain sens hégélien » (Marx before Marxism, p. 277). En réalité, les préoccupations marxiennes diffèrent profondément de celles de Hegel, de sorte qu’il ne faut pas se laisser tromper par l’emploi de tournures quasi hégéliennes ; ce « flirt » avec le style de Hegel cache d’autres influences que celles des lectures de Hegel. Marx a pris chez Feuerbach certains concepts hégéliens qu’il a utilisés en en conservant le sens feuerbachien. Ainsi, ce terme d’« aliénation » que McLellan a fréquemment relevé et qu’il a pris comme fil conducteur des écrits marxiens ne nous révèle ni toutes les influences subies par Marx ni le secret de ses rapports avec Hegel. Marx fut le disciple d’un grand nombre de penseurs et d’hommes de science, dont on trouve bien des échos dans sa pensée et dans son vocabulaire. Il convient de prendre en considération des auteurs tels que Saint-Simon, Proudhon, Lorenz von Stein, Pierre Leroux, etc., sans parler des premiers théoriciens anglais du socialisme. Bien qu’il admette que Marx raisonne toujours en fonction de certains jugements de valeur, McLellan persiste à voir en lui le fondateur d’une science dite « marxisme » et à opposer au « jeune Marx » le « marxisme achevé ». Si l’on peut admettre que les écrits inclus dans les Early Texts « montrent le développement de la pensée de Marx », il est moins certain qu’ils conduisent à la « systématisation complète » de cette pensée (p. xxxi). Ces réserves faites, ajoutons que certaines fautes mineures pourraient être rectifiées dans une nouvelle édition de Marx before Marxism, traitant de la vie et des premiers écrits de Marx avant cet achèvement d’un prétendu système marxiste. Ainsi Karl n’était pas l’aîné de la famille Marx, car il est né après la mort prématurée de son frère Moritz David et après sa sœur Sophie, née en 1816.

À propos des manuscrits parisiens, l’auteur constate qu’« il est impossible de tirer une [conclusion] d’un ouvrage aussi peu construit ». Il n’en est pas moins vrai que l’on y distingue clairement la préoccupation centrale de Marx : l’homme pleinement épanoui, exerçant ses facultés dans des activités créatrices, non entravées par des institutions aliénantes telles que l’État et l’Argent.

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Ollmann (Bertell), Alienation. Marx’s concept of man in capitalist society. Cambridge, Cambridge University Press, 1971, xvi-325 p. (Cambridge Studies in the History and Theory of Politics).

Dégager de l’enseignement de Marx une « philosophie des relations internes » peut paraître une gageure difficile à tenir si l’on s’en réfère aux intentions affirmées d’un penseur dont l’originalité s’est révélée au moment où il a rompu avec toute espèce de philosophie. Une lecture attentive de l’ouvrage d’Ollmann montre cependant que les diverses analyses des concepts fondamentaux établis par Marx et correctement définis par l’auteur renvoient à une théorie sociologique de l’histoire plutôt qu’à un « système » anthropologique. S’il est possible de placer le concept de « relations internes » au centre de toute interprétation non pas du « marxisme » — terme dont l’emploi ne se justifie aucunement dans une analyse sérieuse de la pensée de Marx —, mais de la théorie marxienne, il n’en reste pas moins que le dévoilement de la « loi du mouvement économique de la société moderne », objet de l’Économie, ne saurait être compris sans le concours de tout l’appareil conceptuel constitué depuis les travaux, pour la plupart posthumes, des années 1840, jusqu’aux Grundrisse de 1857-58. En ce sens, la tentative d’Ollmann, dont on ne saurait nier la nouveauté, se heurte à des limites imposées par une méthode dont le charnu d’observation ne suffit pas à justifier la prétention à une découverte significative.

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Erhard (J. B.), Ueber das Recht des Volks zu einer Revolution und andere Schriften. Herausgegeben und mit einem Nachwort von Hellmut G. Haasis. München, Carl Hanser Verlag, 1970, 269 p., bibliogr. (Reine Hanser 36).

Ce volume réunit plusieurs écrits d’un jacobin allemand injustement oublié. Autodidacte et disciple de Kant, influencé par Fichte, Ehrard développa une théorie de la révolution dont les thèses détruisent la légende d’une philosophie kantienne opposée à tout jacobinisme. G. Haasis range parmi les jacobins allemands ceux qui, militant pour la révolution bourgeoise, défendaient la Révolution française même dans la phase de la dictature jacobine de 1793-1794, ceux qui justifiaient le droit du peuple à la révolution, ceux qui aspiraient à l’émancipation de tous les peuples, identifiant peuple et citoyens, sans exclure les plébéiens. Par contraste avec ce type de jacobin, H. G. Haasis considère comme libéral allemand l’adversaire de la terreur, partisan d’un progrès lent au sein des rapports de puissance existants et militant en faveur de réformes dont la réalisation devait être la tâche de la classe dominante.

Dans une postface intelligemment composée, l’auteur retrace la carrière littéraire et militante de ce républicain libéral dont la théorie révèle, outre les influences de Kant, celles de Rousseau, Montesquieu, Hobbes et Locke. H. G. Haasis est d’avis que l’ouvrage principal d’Ehrard — qui fut frappé d’interdiction — s’inspire de la constitution jacobine du 24 juin 1793 restée inappliquée. Lors de l’invasion de l’Allemagne du sud par les troupes françaises, Ehrard prit la décision de collaborer avec l’envahisseur, « le peuple allemand ne lui paraissant pas encore mûr pour une révolution d’en bas » (p. 219). Lorsque, après la paix de Lunéville, en 1801, l’Allemagne du sud revint à l’ancien état de choses, l’époque du jacobinisme allemand prit fin ; comme la plupart des jacobins, Ehrard se réfugia alors dans la résignation. Méditant depuis 1789 sur la « négation du mal », il eut comme une intuition de la négativité du système capitaliste. « C’est seulement une génération plus tard que Marx fournissait la théorie de la société capitaliste, sa négation théorique, et l’idée de la nécessité d’une révolution du mode de production social, oui détruirait les fondements de la philosophie du capital » (p. 226).

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Bebels (August), Briefwechsel mit Karl Kautsky, Herausgegeben von Karl Kaustky Jr. Assen, Van Gorcum & Comp., 1971, ix-394 p., index (Publication de l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam).

À la différence des recueils de lettres publiés antérieurement par l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam — dépositaire des collections d’archives les plus riches dans le domaine de l’histoire du socialisme et du mouvement ouvrier —, le présent volume de correspondance embrasse une période qui s’étend au-delà de la mort de Friedrich Engels et nous mène jusqu’au seuil de la Première Guerre mondiale, Bebels étant mort en été 1913. Bien que le nombre des lettres de Bebels dépasse de loin celui de son partenaire (277 contre seulement 26 !), d’importantes lacunes ont pu être comblées grâce à la richesse des sources utilisées par l’éditeur : lettres, articles, brochures et livres de Karl Kaustky. Ainsi se trouve assurée la continuité presque ininterrompue de la correspondance entre le politique pratique et le théoricien de la social-démocratie allemande.

Parmi les thèmes discutés, on peut signaler : l’essor du prolétariat allemand après la suppression de la loi antisocialiste de Bismarck ; les triomphes et les défaites du mouvement ouvrier en Allemagne ; les conflits idéologiques au sein du parti — révisionnisme de Bernstein, propagande révolutionnaire de Rosa Luxemburg, fondation de la Neue Zeit, organe directeur de la Deuxième Internationale, etc ; la dispute autour de l’héritage littéraire de Marx et d’Engels ; les dissensions dans les rangs des militants russes, etc.

Les grands et les petits traits des personnalités dirigeantes du mouvement ouvrier en Allemagne et en Autriche apparaissent à travers les lettres dans un éclairage historique qui confère à ce volume non seulement le caractère d’un instrument précieux de connaissance et d’étude, mais aussi celui d’un reportage vivant qui incite à la réflexion et à l’interrogation sur les fins et les moyens de la politique ouvrière.

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Schmidt (Alfred), Geschichte und Struktur. Fragen einer marxistischen Historik. München, Carl Hanser, 1971, 141 p. (Reihe Hanser 84).

Partant du fait que Marx emploie dans le Capital simultanément une méthode d’analyse structurale et un procédé historico-génétique, l’auteur s’interroge sur le sens de cette simultanéité et sur la dialectique qu’elle implique. À partir d’une réflexion portant sur l’héritage hégélien dans le Capital, A. Schmidt examine les interprétations souvent diamétralement opposées de certains « structuralistes » français et de Gramsci. Pour celui-ci qui adopte l’historicisme absolu, le processus théorique s’identifie, d’une part, avec le déroulement réel de l’histoire et, d’autre part, avec la pratique politique, tandis que pour les premiers l’enseignement marxien est une théorie « pure » ennemie de toute pensée historique et de tout humanisme. Tout en signalant les mérites respectifs des écoles marxistes française et italienne, l’auteur constate que les problèmes soulevés et les concepts développés dans cette nouvelle « querelle de Marx » sont loin d’être éclaircis. Dans un autre travail, ces difficultés théoriques seront, comme nous le promet M. Schmidt, étudiées à la lumière de la philosophie rationaliste du « nouvel esprit scientifique », dont Gaston Bachelard s’est fait le défenseur.

Sans trop nous arrêter à la question de savoir si l’on peut dégager de la pensée profonde de Marx des « problématiques » telles que l’auteur, se conformant aux exigences d’une mode intellectuelle lourdement empreinte d’idéologie spéculative, tient à les formuler, nous pouvons nous demander si le principal intéressé — qui n’est pas le « marxisme » mais l’œuvre de Marx — a le moindre rapport avec les réponses fournies par ceux qui s’en réclament.

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Muller (Johann Baptist), Bedürfnis und Gesellschaft. Ernst Klett Verlag, Stuttgart, 1971, 163 p., bibliogr., index des noms.

Au XIXe siècle, seuls les représentants de la pensée conservatrice croyaient que la diversification et l’enrichissement des besoins sur la base de la grande industrie entraîneraient fatalement la décadence culturelle de notre société ; en revanche, socialistes et libéraux fondaient leurs espoirs de progrès sur cet accroissement continuel, promesse d’une réalisation de la nature intégrale de l’homme. À l’heure actuelle, il est devenu évident pour chaque école — quelles que soient les divergences idéologiques — que la production illimitée et non planifiée pour satisfaire un nombre toujours plus grand de besoins individuels menace l’espèce humaine d’une catastrophe universelle. Tel est le problème que Millier a abordé dans la postface de son étude consacrée à préciser la place occupée par le concept de « besoin » dans les trois grandes idéologies — le conservatisme, le socialisme, le libéralisme — et à en définir la nature. Il est toutefois curieux de voir l’auteur placer Marx dans la catégorie des idéologues socialistes « marxistes » au côté de Staline. Mieux encore, Muller n’a guère prêté attention au point de vue de Marx sur le travail considéré comme « le premier besoin » de l’homme dans une société socialiste, pas plus qu’à sa critique du rôle de l’argent et de l’État, institutions aliénantes qui, selon Marx, empêchent l’homme de devenir pour son prochain le principal besoin. Autant de thèmes intéressants qui auraient gagné à être approfondis.

Quoi qu’il en soit, ce premier essai de révéler les rapports entre la pensée socio-politique et le concept de besoin ne peut qu’être stimulant pour le lecteur confronté directement aux problèmes que pose la société dite de consommation où de nouveaux besoins surgissent sans cesse et sont artificiellement suscités, sans qu’aucun des besoins matériels et intellectuels fondamentaux soient satisfaits d’une façon humaine.

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Mattick (Paul), Marx et Keynes. Les limites de l’économie mixte. Traduit par Serge Bricianer. Paris, Gallimard, 1972, 432 p.

Mattick (Paul), Intégration capitaliste et rupture ouvrière. Choix de textes traduits par Serge Bricianer. Préface de Robert Paris. Paris, EDI, 1972, 269 p.

Les solutions proposées par J. M. Keynes aux problèmes de crise entre les deux guerres mondiales n’ont été que toutes provisoires, les conditions de leur efficacité étant en voie de disparition : telle est, réduite au plus simple, la thèse de l’auteur qui maintient l’entière validité de la méthode d’analyse de Marx, base d’une des réfutations les mieux conduites de la théorie keynésienne. La tentative de Mattick est d’autant plus intéressante qu’elle s’inscrit dans un cadre généralement négligé par l’école dont il se réclame : contrairement à Hilferding et à Sweezy, par exemple, il place au centre de son analyse critique les principes méthodologiques adoptés par Marx dans son travail de démolition de la théorie classique.

Rien n’illustre mieux la carence intellectuelle d’une certaine école que la tendance à utiliser les résultats que Marx a tirés de l’observation des phénomènes d’accumulation dans l’économie de marché capitaliste pour expliquer le mécanisme de l’économie d’État appelée « socialiste ». L’originalité de la position de Mattick réside dans le refus d’accorder au capital le rôle universel que lui réserve la théorie de Marx, l’industrialisation du monde, préhistoire du socialisme, devant incomber au seul mode de production capitaliste. Faut-il rappeler que le capital est investi au même titre que son antagoniste, la classe ouvrière, d’une « mission historique », celle de modeler la terre entière à l’image de la bourgeoisie. Le marché mondial doit être à la fois le moyen de cette transformation et l’aboutissement d’un processus d’expansion dont les limites sont précisément celles d’un capitalisme devenu mondial. Si, comme le souligne justement l’auteur, l’économie capitaliste repose sur un mode de production déterminé dont le mode de distribution n’est qu’un corollaire, l’évolution de cette économie et les crises ne sont que des points de transition nécessaires, l’industrialisation généralisée étant la vraie condition de l’expansion du capital. La « contradiction » du capital n’est pas dans l’impossibilité de réaliser cette « mission », mais de la réaliser sans provoquer des crises de plus en plus meurtrières et sans acculer l’humanité au dilemme : socialisme ou chute dans la barbarie. Naturellement, le modèle « réalisé » du socialisme n’est, aux yeux de Mattick, qu’un mythe — c’est pourquoi la « révolution keynésienne s’applique mieux à l’économie soviétique et à ses lois d’accumulation étatiques qu’aux économies « mixtes » qui échappent partiellement à l’emprise de l’État.

Dans ses conclusions, Mattick n’oublie pas l’antagoniste du capital, le prolétariat : il tente une interprétation « matérialiste » — on pourrait même dire « mécaniste » — du comportement révolutionnaire de la classe ouvrière et de sa tâche historique. Sans crise du système capitaliste, il ne saurait y avoir une prise de conscience révolutionnaire... L’avenir catastrophique du capital renferme le changement de conscience d’une classe dont les malheurs garantiront sa volonté émancipatrice.

Cette conviction se dégage de tous les essais réunis, dont le dernier date de 1971. Dans le premier, écrit en 1935, Mattick prend résolument parti pour Rosa Luxemburg, théoricienne et militante de l’auto-émancipation ouvrière, contre Lénine, professionnel de la politique centralisatrice imitée du jacobinisme bourgeois ; il affirme que le nouveau mouvement ouvrier devra rompre avec les traditions du passé, social-démocrates et léninistes, mais qu’il pourra encore tirer avantage de la théorie révolutionnaire de Rosa Luxemburg. Toutefois, la forme d’organisation que Mattick place au centre du débat des militants socialistes ce n’est ni le parti politique ni les syndicats ouvriers, mais le conseil ouvrier dont le théoricien le plus en vue fut le Hollandais Anton Pannekoek. Or, sans s’en douter, Mattick s’écarte sur ce point capital d’un principe fondamental de la théorie révolutionnaire de Marx : pour ce dernier, la lutte du prolétariat devait aboutir à la conquête du pouvoir politique, c’est dans le cadre même des rapports sociaux du capital que devaient se constituer les organisations politiques et syndicales de la classe ouvrière, indépendamment des fluctuations de crise ou de prospérité de l’économie capitaliste. Marx était assez confiant dans les possibilités intellectuelles et morales des exploités pour imaginer que les nécessités de l’organisation n’impliqueraient pas forcément une intégration permanente au système d’exploitation ; cette confiance semble inexistante dans les analyses de Mattick qui, tout en soulignant la valeur anticipatrice des luttes « spontanées », ne conçoit le rapport entre organisation et spontanéité que dans l’optique d’une « antithèse » en quelque sorte inhérente à la nature antisociale du capital. Aussi entrevoit-il, dans sa critique des crises « intégrationnistes » de Marcuse, les chances de la révolution non dans le comportement de couches sociales et de masses nationales vivant en marge des grands systèmes capitalistes, mais dans la menace fatale que ces systèmes font peser sur l’humanité tout entière. Mattick n’a pas tort d’abandonner là encore l’optimisme scientiste de Marx et le langage de la « nécessité historique » : mieux vaut parler de « chance » et mettre au service de cette perspective les ressources de la lucidité et de la critique qui sont, à l’opposé des idéologies politiques derrière lesquelles tous les États sans exception dissimulent leurs entreprises de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme.

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« Vpered ! » 1873-1877. From the Archives of Valerian Nikolaievitch Smimov. Edited, annotated and with an outline of the history of « Vpered ! » by Boris Sapir. Vol. I : On the history of « Vpered ! », translated by Brian Pearce, 403 p., index, pl. h.-t. Vol. II : Documents, 556 p., Dordrecht, D. Reidel Publishing Company, 1970. (L’esquisse historique et les documents sont en langue russe ; la première est, en outre, donnée en anglais.)

Les matériaux d’archives publiés dans cette œuvre concernent une des tendances populistes du mouvement révolutionnaire en Russie, telle qu’elle fut représentée par le périodique fondé par Piotr L. Lavrov à Zurich. Le premier des deux tomes est entièrement consacré à une histoire du Vpered ! due à Boris Sapir qui se chargea de la difficile tâche d’examiner les papiers de Valerian N. Smirnov déposés en 1936 à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam. L’éditeur retrace d’abord la place du « lavrovisme » dans l’histoire du mouvement de libération russe, en particulier dans ses relations souvent antagonistes avec les tendances jacobines de Tkatchev et l’anarchisme de Bakounine. Après un aperçu des origines du journal, B. Sapir analyse les trois programmes du Vpered ! qui constituent la préhistoire du journal dont la véritable carrière commence avec Lavrov, porte-parole unanimement désigné du groupe populiste de Russie. Dans l’entourage de Lavrov se trouvaient des personnalités telles que V. N. Smirnov, L. S. Ginsburg, S. A. Podolinskii, G. A. Lopatin (ami et correspondant de Marx et d’Engels) V. N. Tcherkezov, P. N. Tkatchev, etc. Le financement et la diffusion du journal en Russie constituent le thème du chapitre spécial, l’ensemble étant couronné par un récit circonstancié des tentatives d’unification des divers mouvements révolutionnaires, particulièrement du rapprochement, vers 1875, des lavrovistes et des tchaikovskiistes aboutissant à la formation de l’« Union des groupes révolutionnaires russes ». Tous ces efforts d’unification n’eurent pas le résultat souhaité par Lavrov et les dissensions internes autant qu’externes devaient finalement conduire à la liquidation du Vpered ! dont le cinquième et dernier volume parut en 1877 à Londres, sous la direction de Smirnov et de N. G. Kuliabko-Koretskii.

Tous ces faits et événements trouvent leur écho dans les deux cent trente documents, lettres, tracts, programmes, circulaires, déclarations et notes rédactionnelles qui constituent la madère du second tome. On ne peut que louer la technique d’édition et la sobriété du commentaire de Boris Sapir. Félicitons l’Institut d’Amsterdam d’avoir su trouver en la personne de l’éditeur un collaborateur qualifié pour mettre en valeur les riches fonds russes déposés dans ses archives.

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Perroux (François), Masse et classe. Castermann, coll. « Médiations », 1972.

« La multitude est-elle condamnée à rester l’instrument des gouvernants et des oligarchies qui les soutiennent ? » Ce problème, qui occupe une bonne moitié de l’ouvrage, est abordé dans le cadre d’une remise en question de la théorie marxienne de la lutte de classes, élément moteur du progrès historique. Or, la libération entrevue par Marx ne semblant être réalisée nulle part — les pays dits socialistes, idéologiquement marxistes, ne faisant pas exception — le problème posé par François Perroux revêt la forme suivante : « Dans la mesure où la lutte des classes marxienne manque à libérer les opprimés et les défavorisés, peut-on attendre une promotion sociale et des formes nouvelles de société d’une acceptation et d’une organisation de la montée des masses et de la masse ? »

C’est la solution de cette alternative qui constitue l’objet proprement dit d’une analyse dont le point de départ est la critique et le rejet de la dichotomie antagoniste et dialectique que Marx prétendait observer dans l’histoire des sociétés occidentales depuis la révolution industrielle. Une « interprétation englobante » de la thèse marxienne conduit l’auteur à une conception de la structure économique et sociale se définissant par trois étages : les gouvernants du système, les gouvernants des unités de production au sens large et les exécutants au rôle passif. Cette critique n’empêche pas l’auteur de reconnaître la portée éthique de l’enseignement marxien : « La lutte marxienne des classes a toujours porté un sens universaliste ; elle est libératrice pour le travailleur, pour l’exploiteur et pour tout homme quel qu’il soit » (p. 43). Également proche de Marx, il souligne un fait dont on peut regretter qu’il ne soit pas aussi franchement reconnu par certains tenants du... marxisme : « La domination, dans les sociétés contemporaines, impose donc une analyse renouvelée, élargie et approfondie. Ce n’est pas uniquement le Capital qui est ennemi de la force vivante ; le monstre froid : l’État, quelle que soit l’infrastructure économique — la violence organisée et disposant de l’administration tentaculaire —, porte sa part de responsabilité » (p. 49). Marx n’a-t-il pas commencé par exprimer, sous la forme d’aphorismes, ce qu’il développera ensuite dans un texte qui n’a pas manqué d’embarrasser les « anti-autoritaires » dans l’Internationale ouvrière : « L’existence de l’État et l’existence de l’esclavage sont inséparables » (contre Ruge, 1844) ; « Les prolétaires doivent renverser l’État pour affirmer leur personnalité » (Idéologie allemande, 1846). Il est toutefois certain que Marx n’a pas vu dans la dictature du prolétariat ce que le parti bolchevik a prétendu établir dans la Russie de 1917 et ce que notre auteur semble avoir à l’esprit, à savoir « la prise de pouvoir par un personnel politique d’un appareil d’État territorial qui est censé régir un appareil de production situé principalement à l’intérieur des frontières » (p. 61). Ni le postulat de la Selbsttätigkeit ni celui de la Selbstbefreiung ne furent les mots d’ordre du bolchévisme, alors qu’ils sont les principes même de l’éthique marxienne.

Si Perroux condamne à juste titre « la vulgarisation polémique et politicienne du marxisme » (p. 99), il se montre, en revanche, trop confiant dans l’« invention politique et l’action politique » dont il fait dépendre le sort des sociétés de demain et la fin de la domination de minorités sur les multitudes. Ses propres analyses qui, au-delà de l’analyse purement économique, rejoignent les postulats de l’utopie au sens rationnel du mot, le conduiront-elles à « construire consciemment une utopie au sens scientifique du terme, c’est-à-dire un modèle qui mette en évidence, par référence à un système organisé de fins et de valeurs, les lacunes et les vices de la société de domination, legs d’un long passé et menace sur notre avenir » ?

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Deleyne (Jan), L’Économie chinoise. Paris, Seuil, 1971, 222 p.

Seule l’analyse socio-économique d’un mode de production permet, selon Marx, de mettre en évidence les corrélations entre les faits économiques et les faits politiques et de comprendre tant l’anatomie de la structure de classes d’une société que la genèse sociale des idéologies et des idées qui la dominent à une époque donnée.

En l’absence d’informations détaillées sur la situation de l’économie chinoise et en raison du caractère discutable des statistiques et des documents livrés au public, l’évolution économique de la Chine communiste donne lieu aux hypothèses les plus hasardeuses et les plus tendancieuses. Tel est l’un des motifs — et non le moindre — qui fait de l’histoire de la Chine depuis la révolution le terrain privilégié de tous les délires idéologiques — les différentes écoles marxistes rivalisant dans ce domaine pour obscurcir les termes d’un débat où les clichés les plus vulgaires de la propagande tiennent généralement lieu d’arguments.

Mettant résolument de côté tout fétichisme idéologique, l’auteur s’est efforcé de ne retenir que les données facilement accessibles, donc vérifiables ; ce tableau, aussi précis que possible, de la structure économique de la société chinoise suffit pour éclairer la nature sociale du régime politique chinois et le sens d’événements dont la finalité échappe fatalement à l’observateur qui se contente d’explications purement politiques. C’est sous cet angle que Jan Deleyne aborde le problème de la révolution culturelle, tant il est vrai qu’à ne vouloir la considérer « que comme un phénomène idéologique dans son essence et politique dans ses effets, on a négligé d’en analyser les facteurs sociaux et économiques qui expliquent en partie sa gestation et son développement » (p. 149). Or, la rhétorique révolutionnaire et l’outrance verbale ont trop souvent fait oublier que les problèmes mêmes de la production et de la productivité « ont été au centre d’un débat capital au cours de la révolution culturelle » (p. 161) ; loin de « détourner les militants de leur devoir de producteurs » (p. 154), la lutte idéologique et la ferveur révolutionnaire étaient au contraire destinées « à stimuler au mieux la production » et à faire de « la participation des masses le meilleur garant de la productivité » (p. 149). L’importance de ces facteurs explique la limite des bouleversements provoqués dans la société chinoise par la révolution culturelle ; au niveau de la gestion de l’entreprise, la structure hiérarchique des rapports sociaux n’a subi aucune modification d’importance et cette stabilité permet, mieux que tout autre phénomène, de mettre en lumière la structure de classes d’un régime marqué par « la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production » (Pléiade, Économie I, p. 1169). La révolution culturelle était destinée à réduire les effets de cette séparation sans toucher au dogme sacro-saint de la « direction centralisée de l’État » (p. 164) et de la division entre dirigeant et dirigé, fondement de tout l’édifice social. L’« effet principal de la révolution culturelle, écrit Jan Deleyne, avait donc été de substituer au comité de parti... le comité révolutionnaire » (comprenant bien souvent nombre d’anciens cadres rééduqués), désormais chargé de « faire participer tous les travailleurs à la marche de l’usine en leur expliquant ce que l’on attend d’eux, en tenant compte de leurs suggestions et en laissant le champ libre à leurs initiatives » (p. 160) pour améliorer la productivité et les méthodes de travail.

L’image globale que nous offre Jan Deleyne de la Chine est celle d’un pays pauvre, surpeuplé, dont « le revenu par habitant est parmi les plus bas du monde » (p. 206), mais dont le gouvernement, malgré « la productivité moyenne... encore basse » et l’absence de « moyens de production modernes » (p. 211), « est en mesure, s’il concentre ses investissements financiers et intellectuels sur la production d’armements les plus modernes, de se mettre au diapason des plus puissants » (p. 209) et d’étonner le monde par ses réalisations technologiques. La notion d’un « miracle chinois » (p. 209) n’entre pas dans le cadre conceptuel de la théorie matérialiste de l’histoire ; dans les conditions de retard historique et d’arriération économique et culturelle du pays, la source des investissements nécessaires à l’industrialisation ne peut être obtenue que grâce à l’exploitation, par l’État devenu maître de la quasi-totalité de l’économie nationale, de la force de travail concentrée dans la paysannerie et par le relèvement de la productivité du travail par des moyens économiques et extra-économiques. La condition fondamentale de cette accumulation réside dans la séparation des conditions de travail d’avec les producteurs, menée à terme par la collectivisation de l’agriculture et l’apparition d’une classe de maîtres disposant du droit de commandement sur le travail d’autrui et dont la « fonction historique » est d’assurer le développement maximal du nouveau mode de production.

La théorie sociologique de Marx, dont l’objet est d’analyser et de dévoiler le fondement de toute domination de classe et les conditions de sa disparition, montre que c’est seulement sur la base de cette domination de classe qu’une nation sous-développée dont la majorité de la population est paysanne peut « devenir une grande puissance industrielle et militaire » (p. 213) ; l’analyse de Jan Deleyne apporte suffisamment d’éléments pour dévoiler la fiction juridique d’une « propriété collective des moyens de production » destinée à masquer cette expropriation de la masse du peuple chinois au profit d’une oligarchie politique. Loin de remettre en cause la loi du développement historique découverte par Marx, l’exemple de la Chine est une nouvelle confirmation de la validité scientifique de cette loi.

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Leys (Simon), Les Habits neufs du président Mao. Chronique de la révolution culturelle. Préface à la collection par René Viénet. Paris, Champ libre, 1971, 310 p., notices biographiques, index général. (Bibliothèque asiatique.)

En dépit d’un avertissement où René Viénet croit devoir invoquer « les calculs de Marx en particulier » pour nous annoncer qu’« une révolution prolétarienne se prépare » (p. 12) en Chine, on ne trouvera dans l’ouvrage de Simon Leys, premier de cette collection, aucune étude de la société chinoise utilisant les instruments conceptuels mis au point par Marx au cours de son analyse critique des institutions répressives dont se sert toute classe d’exploiteurs pour assurer et perpétuer sa domination. Lacune d’autant plus remarquable que les protagonistes de la révolution culturelle se sont tous réclamés du nom de Marx et que les fidèles de Mao ne craignent pas de présenter ses théories comme une application originale au cas de la Chine du marxisme révolutionnaire. Loin de prendre appui sur la théorie matérialiste de l’histoire, Simon Leys a fondé sa critique du maoïsme et de ses récents avatars sur des critères idéologiques qui, à aucun moment, ne permettent de rendre compte du pouvoir soient, elles aussi, radicalement différentes, voilà indiscutablement un problème qui offrait à la critique « marxiste » une sérieuse matière à réflexion. Il n’en est que plus surprenant que l’analogie superficielle et apparente entre les deux phénomènes ait réussi à dissimuler leurs différences profondes. Les masses allemandes ont spontanément emprunté à la révolution russe le moyen de lutte et l’organe de gestion correspondant aux fins qu’elles poursuivaient : le soviet, expression de la démocratie directe, qui s’opposait à toutes les formes traditionnelles de représentation bourgeoise, le parti révolutionnaire de modèle social-démocrate ou léninien n’étant lui même que l’instrument d’une praxis jacobine-blanquiste adaptée aux fins de la révolution bourgeoise et, comme tel, destiné à jouer le rôle de dirigeant de la classe ouvrière. L’échec de la révolution allemande, c’est l’échec du mouvement des conseils réduits à l’impuissance par la social-démocratie allemande comme ils le furent en Russie par les bolcheviks dont la victoire traduit autant l’immaturité des conditions objectives et la faiblesse de la bourgeoisie que la défaite des soviets, incapables de s’ériger eux-mêmes en pouvoir dirigeant.

Qu’aucun parti ne puisse substituer sa science à la conscience révolutionnaire des masses, qu’en période de transformation révolutionnaire le parti, s’il n’est pas écrasé par la répression, soit constamment dépassé par l’initiative des masses Broué lui-même est forcé d’en convenir et les cas isolés qui semblent infirmer cette thèse (p. 60 sq.) ne peuvent entamer le fait sociologique massif qui constitue l’histoire même de la révolution (cf., par exemple, p. 151).

Les explications d’ordre subjectif, telles que l’erreur, la trahison, l’opportunisme, l’embourgeoisement, sur lesquelles repose l’argumentation de Broué (et dont certaines sont d’ailleurs contestables, l’aristocratie ouvrière étant loin d’être, par nature, embourgeoisée ; cf. p. 79) n’entrent pas dans le cadre de la théorie matérialiste de l’histoire qui fait de la maturation des éléments matériels de production et de l’activité du prolétariat et non du parti « le moteur et la cause autant que le produit et la conséquence de l’histoire ».

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Liebknecht (Karl), Militarisme, guerre, révolution. Traduction par Marcel Ollivier. Choix de textes et présentation de Claudie Weill. Paris, Maspero, 1970, 270 p., chronol., biogr., bibliogr.

En regard de la renommée qui s’attache à sa vie et plus encore à sa mort, l’œuvre de Karl Liebknecht peut paraître dérisoire et n’est en rien comparable à celle de sa prestigieuse compagne de lutte. « Karl Liebknecht n’a produit ni exposé doctrinal achevé ni pamphlet politique, il était avant tout un orateur » ; c’est donc en vain que l’on cherchera dans ce recueil une analyse théorique justifiant ses prises de position politique sur le révisionnisme, la guerre, la révolution russe et tous les problèmes débattus avec passion dans les rangs de la social-démocratie allemande. « Immensité de l’esprit de sacrifice », « idéalisme passionné », « fidélité infaillible aux principes », tels sont les éléments fondamentaux de cette éthique du comportement révolutionnaire que Karl Liebknecht s’est toujours efforcé de traduire en actes politiques. L’œuvre de Rosa Luxemburg est inséparable de ses interventions dans les grands débats théoriques qu’elle a contribué à alimenter et qui, aujourd’hui encore, n’ont rien perdu de leur actualité — les controverses qu’ils continuent à provoquer en témoignent ; tout entière tournée vers l’action immédiate, la vie de Karl Liebknecht ne pouvait être qu’« une suite de symboles dans les actes et dans les slogans » (p. 29), un « enchaînement d’actes et de formules symboliques » (p. 28). Non que Karl Liebknecht n’ait essayé d’« étayer son action sur une conception du monde » (p. 20). mais dans la mesure où l’action le sollicitait sans cesse, le seul ouvrage théorique dans lequel il ait tenté de fixer ses idées, Études sur les lois dynamiques du mouvement social, est resté, de son propre aveu, « à l’état chaotique » (p. 20).

Il est pourtant intéressant de noter à ce propos que sa critique des théories de Marx, loin de prêter à discussion et de stimuler la réflexion des « marxistes », est apparue à leurs yeux comme une véritable hérésie, seul « le caractère héroïque de sa mort » (p. 21) le préservant d’une condamnation plus catégorique. Clara Zetkin parlera des « faiblesses de sa compréhension théorique » (p. 22), de son « manque de compréhension dialectique » (p. 22), de son incapacité à maîtriser « la pensée strictement marxiste » (p. 21) ; Kurt Sauerland l’accusera « de détruire les fondements du marxisme en philosophie » (p. 20) et Radek de méconnaître « la véritable essence historique de l’impérialisme ». Le dogmatisme était à ce point inhérent à la pensée des gardiens de l’orthodoxie marxiste que la praxis révolutionnaire n’avait plus d’autre mesure pour eux que son accord ou « ses écarts par rapport au marxisme » dont eux seuls étaient habilités à fixer les canons.

La vigueur et la puissance suggestive des textes réunis dans ce recueil suffisent pour faire justice de ces jugements ; comme le souligne avec raison Claudie Weill dans son introduction, Karl Liebknecht n’avait nul besoin d’être « marxiste » pour être un « révolutionnaire authentique » (p. 22) ; ne serait-il pas conforme à la pensée de Marx de se demander si cette prétention du marxisme de constituer l’unique expression du socialisme révolutionnaire ne représente pas un facteur de sclérose intellectuelle et morale auquel Karl Liebknecht a pu échapper en introduisant « dans la lutte politique » une dimension « éthique » (p. 30) ?

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Flechteim (Ossip, K.), Le Parti communiste allemand (K.P.D.) sous la république de Weimar. Traduit de l’allemand par Marcel Ollivier. Préface de Hermann Weber. Paris, Maspero, 1972, 343 p., bibliogr., annexes, index.

Chacun des quatre premiers chapitres de cet ouvrage est consacré à l’étude des principales étapes de l’évolution du P.C.A., de sa fondation, dans le feu des événements révolutionnaires d’août 1914, à son effondrement à la suite de la prise du pouvoir par Hitler en 1933. Le dernier traite plus spécialement de l’« idéologie et de la sociologie du K.P.D. ». L’organisation du parti conformément au principe léninien du « centralisme démocratique » et d’« une discipline presque militaire », sa soumission aux directives de Moscou qui, amorcée en 1920, s’accélérera en 1923 après l’échec des tentatives révolutionnaires, aboutiront, à partir de 1929, à la domination sans partage de Thalmann instaurant à son profit un « culte des chefs » vite capable de « rattraper le parti nazi ». « Figé en une organisation conformiste et autoritaire..., écrit G. Haupt, le P.C.A. — quoique en partie contre sa volonté, mais cependant en aucune façon par hasard et inconsciemment — contribua à la victoire de son pire ennemi, le national-socialisme, et à son propre anéantissement. »

Étude d’histoire mais en même temps brillante analyse socio-politique, l’ouvrage de Flechteim s’applique à déceler les germes d’un tel processus et les raisons de la catastrophe finale qui « fut la conclusion d’une évolution logique ».

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Radek (Karl), Les Voies de la révolution russe, précédé de « Les Forces motrices de la révolution russe ». Préface de Fritz Belleville. Traduit par J.-M. Brohm. Paris, E.D.I., 1971, 90 p.

Karl Radek milita dans la social-démocratie polonaise puis allemande avant d’adhérer au parti bolchevique en 1917. Il prit part au soulèvement spartakiste, occupa de hautes fonctions dans l’appareil communiste russe et rallia l’opposition trotskiste avant de figurer en qualité d’accusateur puis d’accusé dans les grands procès de Moscou. Brillant publiciste, il a, dans le second des textes réunis dans cette brochure, vulgarisé les thèses adoptées par le parti bolchevique au moment de la consolidation du pouvoir qui suivra l’adoption de la NEP et l’écrasement de l’insurrection de Kronstadt. Ce texte de propagande ne fait appel aux catégories de l’analyse socio-économique de Marx qu’à titre purement formel, le contenu des mots et des concepts empruntés à l’arsenal terminologique marxien n’étant jamais clairement explicité. Il est tout aussi révélateur que, dès les premières lignes, Radek, soucieux de justifier le nouveau tournant bolchevique, qualifie d’« illusion nuisible » les « rêveries sur la possibilité de sauter du joug tsariste dans le règne du socialisme » (p. 33). Une telle illusion n’était-elle pas en effet partagée par Marx lui-même qui croyait que la commune russe pourrait devenir « le point de départ d’une évolution communiste » et offrir à la Russie la « chance » de réaliser directement le socialisme à condition que la révolution européenne lui vienne en aide ? En dehors de ce « hasard historique », qui laissait aux masses paysannes et non à un parti l’initiative historique d’une telle transformation, l’analyse que Marx et Engels avaient faite des conditions économiques, sociales et politiques de la société russe ne prévoyait d’autre issue pour la Russie tsariste qu’une révolution bourgeoise ouvrant la voie à l’industrialisation sur la base des rapports de production capitalistes.

L’étude des conditions économiques et des antagonismes de classes, qui, dans la sociologie matérialiste de Marx, constituait le problème majeur de la révolution socialiste, est ici reléguée au second plan au profit de l’analyse des conflits entre les différents partis, ce qui permet de résoudre toutes les difficultés par des mesures politiques. La mystification est portée à son comble par l’identification, au moyen d’un tour de passe-passe terminologique, des partis politiques à une des classes sociales en présence, le parti bolchevique, incarnation du prolétariat conscient, devenant le deus ex machina dont l’existence permet de se passer des conditions matérielles et intellectuelles qui, selon le socialisme scientifique, peuvent seules permettre la révolution socialiste. C’est ainsi que, dans une même phrase, Radek peut affirmer, à propos de l’insurrection d’Octobre, que « la classe ouvrière s’empare du pouvoir » mais que c’est « le comité révolutionnaire qui annonce à la classe ouvrière russe... le changement accompli » (p. 85). État prolétarien, dictature du prolétariat, prolétariat, classe ouvrière, pouvoir d’État de la classe ouvrière, Russie soviétique, révolution, gouvernement soviétique, etc., autant d’expressions, glanées au fil des pages, qui toutes servent à travestir une seule et même réalité : le pouvoir absolu exercé, en lieu et place de la classe ouvrière, par le parti bolchevik maître de l’appareil d’État et disposant à son gré de la « force de travail brute des larges masses paysannes » organisées, avant la NEP, en « armée du travail » (p. 80).

Fritz Belleville s’est contenté, dans sa préface, de résumer les thèses bolcheviques sans apporter aucun élément critique, sans même expliquer le silence curieux que Radek observe sur l’impitoyable répression d’un soulèvement révolutionnaire qui prétendait apporter à la Révolution russe une « voie » différente de celle imposée par les bolcheviks (p. 79 sq.).

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Luxemburg (Rosa), Introduction à l’économie politique. Traduit par J.B. Préface d’Ernest Mandel. Paris, Anthropos, 1970, xxvi-276 p.

Promue, en 1907, professeur d’économie politique à l’École centrale du parti social-démocrate à Berlin, Rosa Luxemburg a repris la substance même de ses cours dans cette Introduction à l’économie politique, traduite pour la première fois en français [1] (sur son activité de professeur et la genèse de cette œuvre, cf. J.-P. Nettl, Rosa Luxemburg, t. I, p. 375 sq.). Dans son avant-propos à L’Accumulation du capital (Œuvres, III, p. 18, Paris, Maspero, 1969), Rosa Luxemburg a elle-même indiqué que cette étude constituait le point de départ de sa contribution fondamentale à l’économie politique, dans laquelle elle s’efforce d’« exposer d’une façon suffisamment claire le processus de la production capitaliste dans ses rapports concrets, ainsi que ses limites objectives historiques » (loc. cit.).

Ce travail n’est donc pas simplement un ouvrage de vulgarisation et son importance déborde le cadre pédagogique. Ce n’est pas sans raison qu’Ernest Mandel peut comparer Rosa Luxemburg à Marx quant à « la capacité d’analyse et de généralisation qui sait éviter tout schématisme sans tomber dans l’empirisme banal » (p. xi), mais cet éloge semble fait pour rendre plus éclatante la supériorité intellectuelle et théorique de Lénine qui, apparemment, n’a besoin pour être reconnue que d’être affirmée.

Le plan même de l’étude de Rosa Luxemburg est donné par les sujets traités dans chacun des six chapitres. Après avoir répondu à la question : « Qu’est-ce que l’économie politique ? », et examiné les réponses apportées par les différentes écoles bourgeoises et socialistes, Rosa Luxemburg analyse la structure économique de la société communiste primitive et consacre un chapitre au processus qui a entraîné sa dissolution. À cette première triade correspondent à nouveau trois chapitres — la production marchande, le travail salarié, les tendances de l’économie capitaliste — le dernier constituant en quelque sorte le résumé de la thèse qu’elle développera dans L’Accumulation du capital. C’est dire que, par sa matière même, l’ouvrage se présente comme l’introduction naturelle à sa tentative d’« explication économique de l’impérialisme », qui s’achève sur la vision de l’effondrement du capitalisme et l’apparition d’une forme supérieure du communisme primitif.

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Nettl (Peter), La Vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg. Traduit par Irène Petit et Marianne Rachline. Tome I : Avertissement d’Irène Petit. Préface à l’édition allemande. Introduction. Tome II : Annexes. Bibliographie. Index. Paris, Maspero, 1972, 960 p.

L’auteur de cette monumentale biographie s’est défendu dans sa préface d’avoir réalisé « une critique marxiste de Rosa Luxemburg » (p. 6) et d’avoir tenté de « faire entrer Rosa Luxemburg de force dans une sorte de tiroir philosophique » (p. 5). Son entreprise diffère des biographies jusqu’ici consacrées à Rosa Luxemburg dans la mesure où, « indépendamment du rang de son héroïne », il a voulu « rendre justice à l’importance historique de Rosa Luxemburg » tout en s’efforçant de faire de son œuvre « la description d’une vie et d’un milieu ».

En dépit de la complexité des sujets traités, J. P. Nettl a respecté l’ordre chronologique, se contentant de séparer l’étude des événements russes et polonais d’une part, allemands d’autre part, conformément à la séparation établie par Rosa Luxemburg elle-même entre « ses deux vies politiques » (p. 5). La traduction française, « entreprise à partir de l’original anglais paru aux éditions Oxford University Press en 1966 » (Irène Petit, Avertissement, p. 1), représente un travail en partie original puisqu’elle a été revue, corrigée et enrichie des passages ou chapitres ajoutés par l’auteur lui-même à la traduction allemande remaniée parue en 1967. L’appareil de notes, la masse et l’étendue des documents consultés par l’auteur, la richesse de bibliographie, exhaustive en ce qui concerne l’œuvre de Rosa Luxemburg, font de cette étude un précieux instrument de travail. En l’absence d’une édition française complète des œuvres de Rosa Luxemburg, elle offre une source de renseignements bio-bibliographiques de premier ordre et permet de restituer dans leur contexte historique les différents textes déjà traduits en français.

C’est dans son introduction que l’auteur s’est efforcé de « délimiter le cadre de [son] sujet... d’énumérer les différents points de [son] exposé... [de] tracer un portrait concis de Rosa Luxemburg » (p. 6), en même temps que d’exposer en détail les « raisons convaincantes » qui l’ont poussé à écrire cet ouvrage. Or, cette partie de son exposé est sans doute la moins convaincante de son œuvre ; il est, en effet, difficile de comprendre, en s’en tenant aux explications de Nettl, la place qui revient à la pensée de Rosa Luxemburg dans le monde actuel et, plus spécialement, dans les milieux marxistes qui se réclament de son nom. Si, comme il paraît aujourd’hui évident, « les problèmes qu’a soulevés Rosa Luxemburg sont toujours présents à l’horizon politique » (p. 4) et ses idées « plus actuelles que jamais depuis les années trente » (p. 14), comment expliquer que « les nécessités révolutionnaires de l’avenir lui étaient étrangères » (p. 48), « la signification de ses idées pour le monde d’aujourd’hui » ne pouvant être, « en fin de compte, qu’un retour à l’optimisme de la IIe Internationale » (p. 48) ? Il est pour le moins difficile d’admettre que le « regain d’actualité » dont bénéficie Rosa Luxemburg (p. 16) provient d’un « changement du communisme », de la coïncidence de certaines de ses thèses avec les idées exprimées « en termes analogues » par Khrouchtchev (p. 14) et l’on conçoit tout aussi mal qu’une « autre thèse centrale » de Rosa Luxemburg sur le conflit entre le socialisme et le capitalisme sous-tende « la polémique chinoise contre l’Union soviétique » (p. 15).

L’actualité de Rosa Luxemburg provient, comme en témoigne le sujet même des études qui lui sont consacrées, tant de ses vues prémonitoires sur le destin de la révolution russe que de sa conception du parti et de la spontanéité révolutionnaire qui l’opposèrent aux méthodes et aux conceptions autoritaires de Lénine, sans que l’on puisse pour autant parler de son « indifférence » ou de son « mépris » pour « les problèmes et les méthodes de l’organisation » (p. 16). Dans la mesure où ce sont les conceptions bolcheviques qui ont triomphé dans le « marxisme révolutionnaire moderne » et dans les États communistes, comment prétendre qu’elles sont « pour une grande part l’œuvre de Rosa Luxemburg » (p. 20) ? Nettl nous paraît plus proche de la réalité quand il affirme que « les problèmes discutés à l’époque [entre Rosa Luxemburg et les marxistes révolutionnaires] n’ont pas de signification dans les États communistes actuels » (p. 16). En voulant à toute force situer cette renaissance de la pensée de Rosa Luxemburg dans le cadre du marxisme actuel, Nettl oublie de tirer les conséquences de ses avertissements sur la dichotomie qui peut apparaître entre le mode de pensée et la terminologie. Car s’il est vrai que « les vieux concepts se chargent constamment de significations nouvelles » (p. 4), n’est-il pas logique, voire « marxiste », de s’interroger pour savoir si le langage du marxisme révolutionnaire moderne correspond aux concepts de Marx et de Rosa Luxemburg ?

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Luxemburg (Rosa), Lettres à Léon Jogichès. Traduites du polonais par Claire Brendel. Réunies et préparées par Félix Tysch. Présentées et choisies pour l’édition française par Victor Fay. Tome I : 1894-1899, 348 p. ; Tome II : 1900-1914, 341 p. Paris, Denoël-Gonthier, 1971. (Collection Femme.)

« L’immense cercle de personnes et d’affaires » (I, p. 61) dans lequel cette correspondance nous permet de pénétrer se limite en fait au cercle de dirigeants du mouvement social-démocrate allemand, russe et polonais. Il est pour le moins intéressant de voir à quel point ce milieu d’intellectuels révolutionnaires était absorbé par les querelles de personnes et les questions d’organisation, étrangères à la vie et à la condition ouvrière. Les lettres de Rosa Luxemburg réunies dans ce recueil, quoique adressées à celui qui fut son compagnon de vie et de lutte, nous renseignent pour le moins autant sur sa capacité de travail et sur ses rapports avec les membres de l’organisation social-démocrate que sur son existence quotidienne, sa psychologie et sa sensibilité.

L’introduction écrite par Victor Fay pour l’édition française complète celle de Félix Tysch destinée à l’édition polonaise. Une fois de plus, la référence à la pensée de Lénine se substitue à l’analyse critique et permet à F. Tysch de condamner les conceptions de Rosa Luxemburg sur l’organisation — la pensée et la pratique du socialisme révolutionnaire étant ainsi ramenées à l’œuvre d’un individu érigé en juge infaillible de la pureté idéologique ; cette attitude procède plus d’une conception hégélienne de l’histoire qui attribue aux grands hommes un rôle décisif dans l’histoire universelle que de la théorie matérialiste de l’histoire qui voit dans l’activité d’une classe révolutionnaire le facteur décisif. Au nom de quels critères de jugement Félix Tysch peut-il affirmer que c’est « le manque de compréhension des principes qui guidaient Lénine sur les questions d’organisation qui donnèrent lieu aux accusations formulées par Rosa Luxemburg à l’adresse de ce dernier » et que leur différend portait « non sur une opposition idéologique mais sur des divergences d’opinions sur l’organisation » (I, p. 59) ?

Interprète fidèle de la méthode matérialiste, Rosa Luxemburg ne séparait pas le problème de la nature et du rôle du parti de l’analyse des conditions socio-économiques de son développement ; les problèmes d’organisation étaient donc nécessairement des problèmes idéologiques qui mettaient en cause la conception même de l’activité révolutionnaire. Plus nuancé, Victor Fay ne refuse pas d’admettre que les désaccords de Rosa Luxemburg avec Lénine découlaient de leur conception différente « des rapports entre le parti révolutionnaire et la classe qu’il voulait et prétendait représenter » (I, p. 11) et qu’elle s’efforçait de « promouvoir une autre conception du parti révolutionnaire plus proche, par certains côtés ( ?), de celle de Marx que de celle de Lénine » ; mais cette caution de Marx, pour justifiée qu’elle soit, ne suffit pas, aux yeux de Victor Fay, pour contrebalancer le mythe de Lénine, « le plus génial des stratèges » ; n’est-il pas convaincu qu’il « est arrivé [à Rosa Luxem-burg] de se tromper et de ne pas l’admettre », puisque « Lénine a énuméré ces erreurs dans ses fameuses “Notes d’un publiciste”, rédigées en 1922 » (I, p. 11). C’est ainsi que, pour un marxiste, la simple parole d’un militant peut tenir lieu de preuve, montrant sur quels réflexes passionnels et quasi religieux repose l’adhésion au marxisme.

L’appareil de notes établi par Félix Tysch pour l’édition polonaise permet au lecteur de se guider parmi les noms et les événements mentionnés dans les lettres. Bien que cette édition vienne combler une lacune importante dans la connaissance de Rosa Luxemburg, on peut néanmoins regretter que la collection choisie pour publier cette correspondance place cette œuvre sous un éclairage « féministe » qui, s’il répond au sort des ouvrages « venus tard à la mode », ne semble pas correspondre aux préoccupations de son auteur. À tort ou à raison, Rosa Luxemburg s’est voulue avant tout militante et elle ne s’est jamais présentée autrement devant son public.

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Luxemburg (Rosa), Le Socialisme en France (1898-1912). Introduction de Daniel Guérin. Paris, Pierre Belfond, 1971, 246 p. (Collection « Changer la vie ».)

Sous ce titre ambitieux, les éditeurs ont réuni « pour la première fois en totalité » une série d’articles de Rosa Luxemburg qui témoignent que sa connaissance du mouvement ouvrier organisé ne s’arrêtait pas à la social-démocratie allemande [2]. Adversaire du révisionnisme de Bernstein qu’elle soumit à une critique incisive au cours d’une polémique restée célèbre, Rosa Luxemburg n’a pas épargné la variante française d’un mouvement qui, à la veille de la guerre de 1914, entraînait irrésistiblement toutes les organisations ouvrières « marxistes » sur la voie de la collaboration de classes. Rompue aux joutes dialectiques en honneur chez les intellectuels de la social-démocratie allemande, elle n’a pas ménagé ses critiques et ses sarcasmes à la forme pratique que le parlementarisme a revêtu en France : l’entrée dans un gouvernement bourgeois d’un ministre socialiste. À côté de remarques sur des questions d’actualité concernant l’histoire et la stratégie des différents courants du socialisme français, ces textes contiennent de précieux éléments d’une analyse sociologique du pouvoir politique et de l’État, dont la nature de classes résulte de « sa fonction organique dans la société bourgeoise » et non du « caractère personnel de ses membres » (p. 85) ; d’où la signification radicalement différente que Rosa Luxemburg attribue aux réformes sociales « qu’un ministre ami des ouvriers peut réaliser » et celles « obtenues par la lutte de classes » (p. 85).

Pourtant, cette critique de la collaboration « de classes » entre partis ouvriers et partis bourgeois ne débouche jamais sur la remise en cause, sinon la condamnation, du parlementarisme et de la praxis social-démocrate dans son ensemble. Loin de replacer le socialisme ministériel dans le cadre général d’une analyse socio-économique du phénomène opportuniste, Rosa Luxemburg s’en tient en général à l’aspect idéologique de la crise du mouvement ouvrier organisé, et c’est pourquoi les solutions qu’elle propose ne vont pas au-delà de mesures formelles destinées à rendre à l’action socialiste sa pureté de principes : « application plus sévère de l’idée centraliste... formulation plus stricte des paragraphes de la discipline du parti... en tant que digue contre le courant opportuniste » (p. 216). Certes, Rosa Luxemburg se réfère à l’action autonome des masses mais le rôle qu’elle lui assigne est strictement limité. Le facteur essentiel de la prise de conscience révolutionnaire, l’élément dynamique du processus révolutionnaire restent toujours le parti et c’est pourquoi elle déplore que l’action de Jaurès « provoque la répulsion croissante du peuple à l’égard de toute action parlementaire, un retour à l’anarchisme » et à l’action directe. Cette allusion au syndicalisme révolutionnaire, le seul mouvement de l’époque à placer résolument la lutte sur un terrain de classes et à combattre, au nom de Marx comme de Proudhon, le socialisme de parti, montre que la véritable problématique du mouvement ouvrier ne résidait pas dans l’opposition, au sein de la social-démocratie, entre un courant révisionniste et un courant orthodoxe.

En voulant privilégier l’aspect « spontanéiste » (p. 18), voire anarchiste, de la pensée de Rosa Luxemburg, Daniel Guérin, dont la préface est avant tout destinée à replacer ces textes polémiques dans leur contexte historique, s’est interdit de montrer clairement que l’« inconséquence [de Rosa Luxemburg] à l’égard du parlementarisme » (p. 22) avait sa racine naturelle dans un véritable culte de l’organisation révolutionnaire dont elle ne se libérera d’ailleurs jamais.

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Guérin (Daniel), Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire. Paris, Flammarion, 1971, 185 p. (Collection « Question d’histoire ».)

Intentionnellement placé sous le signe de Mai 1968, cet ouvrage est destiné à mettre en lumière un « phénomène complexe », « encore mal observé », mais dont une « grande théoricienne : Rosa Luxemburg » aurait étudié « les effets, les manifestations extérieures... la dynamique interne » (p. 12). L’invocation, aujourd’hui rituelle mais souvent contradictoire, du nom et de l’œuvre de Rosa Luxemburg (cf. comptes rendus parus dans les numéros précédents des Cahiers de l’ISEA) ne confère que plus d’intérêt à un ouvrage qui se propose d’examiner l’aspect le plus controversé mais le plus actuel de sa pensée. En réalité, Rosa Luxemburg ne développa jamais des conceptions nettement opposées au socialisme de parti, et sa réflexion sur le problème de spontanéité s’est toujours exercée de manière indirecte par référence à l’action de la social-démocratie. La spontanéité révolutionnaire apparaît généralement dans son œuvre dépourvue de pouvoir organisateur propre ; force élémentaire, inconsciente, sa principale vertu est de pousser, au besoin par la violence, le centre conscient à se manifester. D’où le peu d’attention que Rosa Luxemburg a accordé au phénomène le plus original de la révolution russe de 1905, l’apparition spontanée d’une forme d’organisation nouvelle hautement organisée et consciente, le soviet, alors même que, à la faveur de cet événement, elle exaltait l’activité créatrice des masses ; d’où également la place, proportionnellement inverse à leur importance, qu’elle attribue au mouvement des soviets et des conseils d’usine et à l’action du parti bolchevique érigé en démiurge de la Révolution russe de 1917. En même temps qu’elle critiquait avec clairvoyance la politique autoritaire et les mesures sociales des bolcheviks, Rosa Luxemburg n’a pas su apercevoir que le parti prolétarien, qui, selon Marx, « naît naturellement du sol même de la société », existait en Russie non sous la forme d’un parti marxiste utilisant les méthodes jacobines de gouvernement mais sous celle de conseils représentant les différentes fractions de la population laborieuse.

Ainsi, les « malentendus » et les « contradictions » qui, selon Guérin, « handicapent l’œuvre de Rosa Luxemburg », prennent racine dans un véritable culte de l’organisation révolutionnaire et une surestimation du facteur politique dans le processus de transformation sociale, Rosa Luxemburg n’exaltant la spontanéité révolutionnaire que dans son rôle d’excitateur de l’élément conscient représenté par le parti révolutionnaire. En réalité, la « forme ouvrière consciente » que Rosa Luxemburg a « pressentie dialectiquement mais pas encore vraiment découverte » (p. 17) s’est manifestée de manière très consciente de son vivant, et si certains éléments d’une réévaluation existent bien dans son œuvre, l’importance que Daniel Guérin leur attribue semble pour le moins exagérée. Le principe de « la primauté des conseils ouvriers », admis par Rosa Luxemburg dans son discours au congrès de la Ligue Spartakus, n’est pas seulement équivoque parce que « la transformation de Spartakus en parti communiste » signifiait « la subordination à une révolution russe (notons que Daniel Guérin identifie la révolution russe au parti bolchevik) qui avait déjà commencé par jeter pardessus bord, au su de Rosa, le programme de la démocratie ouvrière » (p. 85), mais parce que l’exemple russe montre qu’une telle primauté ne signifie rien si un parti révolutionnaire, quels que soient son type, ses intentions et l’idéologie de ses membres, dicte à la classe ouvrière la politique à suivre et lui transmet ses mots d’ordre.

Daniel Guérin ne soulève jamais clairement ce problème parce que lui-même ne voit de « forme ouvrière consciente » que sous les traits d’une élite traditionnelle ; la différence réside dans le fait, combien révélateur, que « cette minorité ne gagne pas à être baptisée “parti” » (p. 87) et dans le vœu que ses « modes de fonctionnement » prémunissent la classe ouvrière « contre toute menace de bureaucratisation » (p. 17). Mais, si Rosa Luxemburg n’a jamais pu « découvrir une formation ouvrière susceptible de constituer réellement une élite » (p. 137) adaptée aux fins qu’elle poursuivait, c’est qu’un tel parti ne peut exister que sous la forme de soviets et de conseils, instruments adéquats de l’auto-émancipation de la classe ouvrière.

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Jaurès (Jean), L’Armée nouvelle. Présentation de Madeleine Rebérioux. Paris, Union générale d’édition, 1969, 309 p. (Collection « 10 x 18 ».)

Allégé de quelques-uns de ses chapitres concernant « essentiellement des questions historiques ou techniques », cet ouvrage de Jaurès constitue une excellente base de réflexion sur le problème du rapport entre l’armée et la nation, sur le contenu des concepts d’« armée populaire » et de « patrie socialiste », sur la distinction, classique dans tout conflit armé, établie entre les « justes guerres » et les « injustes guerres d’agression » (p. 20). L’« armée nouvelle » de Jaurès se caractérise par son mode de recrutement destiné à faire participer « tous les citoyens valides... à la défense nationale » et à assurer ainsi une base démocratique à l’armée. Rien de tel apparemment n’a eu lieu dans le cadre de la résistance et l’on voit mal en vertu de quelle analyse Madeleine Rebérioux, marxiste nourrie dans les bons principes du P.C. français, peut déclarer que dans l’« armée populaire ( ?) née pendant la résistance s’incarne pour la première fois la nation armée » (p. 44). La filiation entre l’idéologie de gauche et le réformisme jaurésien réside davantage dans leur opposition radicale à la thèse de Marx — « les ouvriers n’ont pas de patrie » — réactualisée par l’antimilitarisme des syndicalistes révolutionnaires à qui Madeleine Rebérioux veut bien concéder une « conscience de classe primitive ( ?) mais aiguë » (p. 19).

En fait, c’est la fonction et la nature de l’État qui est au centre de la réflexion de Jaurès et commande sa conception de l’armée nouvelle. En contradiction avec les postulats les plus célèbres de la sociologie marxienne, Jaurès caractérise l’État comme « l’expression d’une démocratie bourgeoise où la puissance du prolétariat grandit » ; les prolétaires ayant conquis leur place dans l’État doivent participer à l’administration publique et jouer leur rôle dans l’armée nationale pour en modifier le caractère. La sociologie de l’État telle que Marx l’a formulée à la suite de ses études historiques et de sa critique de Hegel postule l’antagonisme irréductible des prolétaires et de l’État : les prolétaires « doivent renverser l’État pour affirmer leur personnalité ». Ainsi, loin d’être une « boutade passionnée » et « malencontreuse » (p. 254), la formule du Manifeste communiste ne fait que préciser sous une forme aphoristique la place qui, selon Marx, revient au prolétaire dans la société bourgeoise et traduit en fait sa situation au sein du processus de production. En revanche, la thèse de Jaurès selon laquelle l« ’État n’exprime pas une classe » mais « le rapport des classes, je veux dire de leurs forces », ne tient compte que des modifications d’ordre juridique alors qu’au niveau des rapports de production le rapport des forces entre la bourgeoisie et le prolétariat demeure inchangé.

On trouvera dans Le Socialisme en France (voir supra) un compte rendu du livre de Jaurès où Rosa Luxemburg souligne à juste titre que L’Armée nouvelle « n’est pas une recherche des conditions objectives du militarisme moderne et de ses rapports avec le développement capitaliste, mais seulement une discussion pénétrante des idées régnantes du patriotisme officiel et de ses appétits ».

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Lorenzo (César, M.), Les Anarchistes espagnols et le pouvoir. 1868-1969. Paris, Seuil, 1969, 430 p., bibliogr.

Un fait sociologique massif a marqué l’histoire du mouvement ouvrier espagnol : l’influence du socialisme libertaire sur la paysannerie et le prolétariat, influence qui, selon l’auteur « n’a jamais pu être expliquée... d’une manière valable » (p. 7). Aussi bien, n’est-ce pas l’histoire de l’anarcho-syndicalisme ni celle de sa pénétration et de son importance que M. Lorenzo a tenté d’exposer dans cette étude, mais plus particulièrement les épreuves que dut affronter le mouvement anarchiste au lendemain du pronunciamiento militaire, épreuves de la révolution sociale, de la participation à un gouvernement républicain, de la guerre.

Après un bref résumé de l’idéologie anarchiste, critique des institutions sociales et des idéologies socialistes concurrentes et vision positive d’un ordre nouveau, l’auteur trace un bref aperçu historique de la trajectoire du mouvement jusqu’en 1923, présentant au passage les différentes organisations — syndicales et politiques —, les fondements communs de leur action et les querelles qui les opposent. Il énumère les « quelques antécédents de la participation » qui, en même temps qu’ils ont marqué un développement de l’influence de l’anarchisme, ont annoncé l’abandon dans la pratique des positions anti-électoralistes et apolitiques qui forment la substance même de la doctrine ; .« il n’y a donc rien d’étonnant, écrit Lorenzo, à ce que les adhérents de la CNT, oubliant leur “anti-électoralisme” traditionnel, aient voté en masse pour la République lors des élections communales du 12 avril 1931 qui entraînent deux jours plus tard la chute de la monarchie » et que « dans toutes les localités où [en 1932] les libertaires eurent la situation en main durant quelques instants et tentèrent de faire la révolution sociale, [ils] se mirent en contradiction avec eux-mêmes » (p. 73).

Comment ne pas évoquer en lisant ces lignes les critiques adressées par Marx à Bakounine pour condamner sa tentative d’instaurer la commune à Lyon ? L’échec de tous les mouvements menés selon les règles insurrectionnelles traditionnelles sans tenir compte de l’action spontanée des masses (cf. p. 74, note 39, et p. 79) montre quelle césure existait dans la réalité entre les organisations ouvrières et les aspirations de la population laborieuse ; en 1936, la classe ouvrière n’aura besoin d’aucun mot d’ordre pour s’opposer au coup de force militaire et passer directement aux réalisations économiques et sociales.

Lorenzo va au cœur même du problème quand il déclare que si, au départ, « seuls les anarcho-syndicalistes avaient adhéré à la collectivisation », en fait « ils ne l’avaient pas voulue délibérément, ils ne l’avaient pas provoquée » et la jugeaient « pas très opportune » (p. 243). Or, la collectivisation a constitué, en Espagne, l’enjeu du combat révolutionnaire dans la mesure où seules son extension et sa consolidation pouvaient permettre d’intéresser la majorité de la population au nouvel ordre social et de priver l’État de la base même de son pouvoir. Le problème que pose Lorenzo — « une révolution libertaire n’aurait été possible que si 90 % au moins de la population avait été favorable aux idées propagées par les militants de la CNT et de la FAI » (p. 236) — ne pouvait trouver de solution que dans le cadre d’une collectivisation généralisée, fondement du nouvel ordre social ; de l’aveu même de Lorenzo, « les ouvriers et les paysans de l’UGT, surtout dans le Levant, [s’étaient] joints spontanément aux libertaires pour socialiser les moyens de production [...] malgré leurs dirigeants et au mépris de la discipline interne de leur organisation » (p. 243).

L’influence de telles mesures n’était donc pas comptabilisable et elle s’étendait aux paysans, réalisant ainsi les prévisions de Marx sur la révolution socialiste « capable de faire immédiatement pour les paysans autant — mutatis mutandis — que la bourgeoisie française a fait, dans sa révolution, pour les paysans français d’alors » (K. Marx, Pages choisies, Payot, vol. II, p. 177). Les limites et les échecs des collectivités, leur incapacité à s’ériger en un nouveau mode de production et d’échange circonscrivaient le cadre même du nouveau pouvoir révolutionnaire. L’aide de l’État, avec ou sans la participation de la CNT, loin de remédier à cette faiblesse, institutionnalisait leur dépendance économique et portait un coup fatal à leur autonomie et à leur dynamisme. Dans ces conditions, il est exact d’affirmer qu’instaurer « le communisme libertaire » sur cette base revenait à développer une forme de capitalisme d’État contrôlée par les anarchistes, les collectivités devenant les unités de production de cette nouvelle forme d’économie dirigée (p. 237). Le pouvoir politique ne s’est pas reconstitué en raison de la faiblesse numérique des anarchistes ou de leur incapacité à l’utiliser à leurs fins mais parce que la collectivisation n’a pas suffi pour retirer toute base économique au pouvoir de la bourgeoisie ; celle-ci a conservé assez de puissance pour reconstituer l’appareil gouvernement et contrôler, avec son aide, les expériences d’autogestion.

Les querelles idéologiques, le conflit entre les staliniens et les anarchistes n’ont fait que dissimuler la nature véritable du conflit de classes et de la dualité de pouvoir dont l’enjeu portait sur le système des collectivisations. C’est pourquoi staliniens et bourgeois s’acharnèrent à étouffer dans l’œuf l’embryon d’un nouveau mode de production et de gestion, à « saboter par tous les moyens la transformation de l’économie » (p. 245), en particulier en brisant par la terreur les communautés agraires (cf. p. 274 et 311 sq.) dont la vitalité constitue un des aspects les plus importants de cette expérience ; à lui seul, ce phénomène original d’un communisme agraire se développant parallèlement à la révolution prolétarienne mériterait d’être examiné à la lumière des postulats fondamentaux de la sociologie matérialiste de la révolution élaborée par Marx et compte tenu de la place qu’il attribue à la paysannerie dans le processus révolutionnaire.

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Julliard (Jacques), Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe. Textes choisis de Fernand Pelloutier. Paris, Seuil, 1971, 342 p., bibliogr., index. (Collection « L’Univers historique ».)

Pelloutier (Fernand), Histoire des bourses du travail. Origine. Institutions. Avenir. Préface de Georges Sorel. Publications Gramma. Paris Londres, New York, Editions Gordon et Beach, 1971, 340 p., documents complémentaires et annexes. (Collection « L’Esprit des lois ».)

Le centenaire de la naissance de Pelloutier était passé quasi inaperçu ; seul Marcel Foulon, dans un petit livre édité à l’occasion de cet anniversaire par la Ruche ouvrière (Paris, 1967, 187 p.), s’était attaché à tracer le portrait du militant « précurseur du syndicalisme » et « fondateur des bourses du travail », mais ce travail de pionnier, en dépit des précieuses indications biographiques qu’il contenait, ne suffisait pas à restituer l’étendue de l’œuvre syndicale de Fernand Pelloutier et la richesse de sa pensée. Dans ce cas également, il aura fallu l’effervescence intellectuelle provoquée par Mai 1968 pour inciter les historiens officiels du mouvement ouvrier à s’interroger sur les origines du syndicalisme ouvrier français, période encore peu connue car aucune des organisations syndicales qui dominent, depuis 1914, le mouvement ouvrier français ne pouvait ni ne tenait à se réclamer de l’idéologie anarchiste des grands fondateurs et à contribuer ainsi à mettre en lumière l’influence exercée par l’anarchisme sur la classe ouvrière française. Fortement dominé à ses débuts par le courant libertaire, le syndicalisme français a fini par être plus ou moins directement imprégné par l’idéologie marxiste et par rejeter les méthodes d’action directe au profit d’un réformisme de fait. Mais, paradoxalement, c’est pendant cette première période que le syndicalisme révolutionnaire, résolument hostile à toute subordination à un parti politique et au marxisme dogmatique et sectaire de Guesde, a recueilli et fécondé la substance libertaire et a-politique de la pensée de Marx ; au point que son théoricien le plus célèbre, ami de Pelloutier et préfacier de son Histoire des Bourses du Travail, n’hésitera pas à écrire que le marxisme de Marx ne devient « parfaitement intelligible que s’il est éclairé par les thèses syndicalistes, de même que ces thèses ne prennent toute leur signification que pour ceux qui sont nourris de la doctrine de Marx ». Dans sa finalité comme dans ses méthodes, le syndicalisme révolutionnaire s’inscrit dans la tradition de la Première Internationale et ce n’est pas un hasard si, malgré son opposition au « matérialisme marxiste », ce mouvement semble illustrer la conception marxienne du syndicalisme ouvrier reposant sur la distinction entre le mouvement de classe du prolétariat et l’activité politique, génératrice de divisions entre les ouvriers. « Foyers d’organisation de la classe ouvrière » et « écoles du socialisme », les syndicats sont, en effet, seuls capables de « se servir de leur force organisée comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe laborieuse, c’est-à-dire l’abolition définitive du salariat », et de devenir un « rempart à la puissance du capital » (K.M.).

Le rôle et la fonction que Fernand Pelloutier attribue à la Bourse du Travail, « à la fois centre de résistance à l’oppression capitaliste et... noyau de cette société équitable à l’établissement de laquelle nous nous efforçons tous de parvenir » (p. 235), sa volonté de « semer dans la société capitaliste des groupes libres de producteur » ne sont pas sans rappeler les appels du Conseil général de l’AIT, rédigés par Marx, en faveur des coopératives ouvrières ; et il n’est pas jusqu’à sa « façon libertaire d’assumer la condition ouvrière » qui ne présente d’analogie avec l’attitude de Marx écrasé par la « misère bourgeoise ». Pour Pelloutier comme pour Marx, le terrain nécessaire à la révolution socialiste c’est la démocratie bourgeoise, le règne de la république, « régime qui donne sa chance au socialisme » (p. 28) ; mais ce qui chez Marx découle d’une analyse sociologique des conditions matérielles nécessaires au développement du mouvement ouvrier procède, chez Pelloutier, de l’expérience pratique. Ce recours constant à la pratique est sans doute le trait distinctif de Pelloutier même si, libertaire avant tout, son activité militante « n’a jamais constitué une fin en soi » (p. 211).

Dans son « Commentaire critique des textes quii constituent la seconde partie de cet ouvrage », Jacques Julliard n’a pas manqué de relever les ambiguïtés d’une pensée qui « traduisit sans les magnifier, c’est-à-dire sans les trahir » (p. 14), les aspirations de la classe ouvrière française. Il n’en est pas moins abusif de prétendre que son attitude à l’égard de la guerre « reflète ( ?), avec deux décennies d’avance, la position qui sera celle de la grande majorité du prolétariat en 1914 » (p. 204). Outre que l’amalgame, vite opéré par Jacques Julliard, entre « les ouvriers et leurs chefs » (p. 12) ne correspond sans doute que partiellement à la réalité, les deux textes cités montrent que l’idée de Pelloutier d’une guerre défensive menée « les armes à la main... avec les socialistes de la nation envahissante... pour renverser un despote barbare et acclamer la République sociale et universelle » (p. 204), s’ils traduisent bien l’incertitude des militants ouvriers devant les problèmes de la défense nationale et du patriotisme, ne « reflètent » pas l’esprit chauvin qui marqua l’adhésion des socialistes à l’Union sacrée.

L’accent mis par Pelloutier sur le postulat éthique de l’auto-émancipation de la classe ouvrière — « c’est à la classe ouvrière elle-même qu’il appartient de rechercher et de trouver les moyens et les ressources nécessaires à l’extinction de la misère » (p. 40) —, son obstination à faire du problème de l’éducation et de la « culture économique » du prolétariat (p. 261) le fondement de l’activité révolutionnaire le situent au côté de Proudhon autant que de Marx. Ce n’est pas sans raison que Jacques Julliard découvre dans la conception du syndicalisme révolutionnaire le germe du « socialisme de conseils ». C’est en effet dans le creuset de ce mouvement que se fondra la conception libertaire de l’émancipation sociale fondée sur l’« épanouissement des individus, de tous les individus », et l’analyse objective des conditions et des moyens permettant de réaliser cette émancipation. À sa manière, cette filiation avouée par Julliard vient confirmer la thèse défendue par M. Rubel du contenu a-politique et anti-autoritaire de l’œuvre de Marx (p. 208) puisque le socialisme de conseils se réclame avant tout de l’œuvre de Marx.

Les différents textes réunis dans la seconde partie de ce volume permettent de se rendre compte de l’étonnante actualité d’une œuvre qui, du problème de la grève générale à celui de l’art et de la révolte, en passant par la critique du socialisme de parti et l’analyse de la condition ouvrière, offre une matière à réflexion quasi inépuisable au militant comme au sociologue et à l’historien du mouvement ouvrier.

Publiée en 1902, l’Histoire des Bourses du Travail n’a été rééditée qu’une fois, en 1946, par les éditions Costes, et était devenue depuis longtemps introuvable. La présente édition, qui suit l’édition Costes, vient donc combler une importante lacune et complète heureusement le choix de textes présenté par Jacques Julliard. Elle situe la création des Bourses du Travail dans l’évolution naturelle du mouvement ouvrier français après l’écrasement de la Commune de Paris. La brochure de F. Pelloutier et de Girard, Qu’est-ce que la grève générale ?, reproduite dans l’ouvrage de Julliard, souligne l’influence décisive de cette expérience tragique sur la genèse du syndicalisme révolutionnaire, en particulier sur l’élaboration de la stratégie de la grève générale destinée, en paralysant, sur toute l’étendue du territoire, les forces de répression de la bourgeoisie, à prévenir un nouveau massacre généralisé. F. Pelloutier s’efforce de montrer comment les efforts des « deux formes de l’organisation prolétarienne » (p. 102) — l’une, politique, représentée par le parti, l’autre, économique, représentée par l’organisation de type syndical — en vinrent à devenir distinctes, voire antagoniques ; fin et moyen à la fois, la Bourse du Travail constituait à ses yeux tant l’instrument de lutte pour résister aux empiétements du capital que la cellule de base « dans la formation de l’état social futur » (p. 263).

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Makhno, La Révolution russe en Ukraine. 1918-1921. Avant-propos de Daniel Guérin. Paris Ed. Pierre Belfond, 1970, 230 p. (Collection « Changer la vie ».)

Menzies (Malcolm), Makhno, une épopée. Le soulèvement anarchiste en Ukraine, 1918-1921. Traduit de l’anglais par Michel Chrestien. Paris, Ed. Pierre Belfond, 1972, 252 p.

Réédition du premier volume des Mémoires de Nestor Makhno, paru en 1927, cet ouvrage couvre la période qui s’étend de mars 1917 à avril 1918. Comme le note Daniel Guérin dans son avant-propos, le nom de Makhno évoque une tentative qui, avec celle de l’Espagne en 1936, représente le seul exemple d’application sur une grande échelle, l’Ukraine, des principes du communisme libertaire : « Les terres disputées aux anciens propriétaires fonciers furent cultivées en commun par les paysans groupés en “communes” ou “soviets de travail libre” » (p. 9). Le caractère limité de cette expérience menée dans le cadre d’une guerre civile dévastatrice n’offre guère d’éléments d’investigation pour une analyse sociologique qui permettrait de mesurer la vitalité et de connaître la nature des nouvelles institutions mises en place. Il est pourtant déjà remarquable de constater que c’est sur la base de ce communisme agraire que l’armée makhnoviste rallia les paysans, réussit à défaire l’armée de Dénikine et à résister aux efforts ds bolcheviks pour la placer sous son autorité. Dans quelle mesure ces communautés agraires, œuvre des paysans libérés par les troupes de Makhno, pouvaient-elles devenir un « système économique d’ensemble » répondant aux aspirations communautaires des paysans ? C’est dans le dynamisme de telles institutions débarrassées de la tutelle du pouvoir central que Marx voyait la chance pour la Russie d’instaurer un nouveau système social avec l’aide de l’Occident socialiste. Dans le cadre de la sociologie matérialiste, une telle « chance » ne pouvait être que le produit de l’activité spontanée des paysans, non d’une intervention d’un nouveau pouvoir centralisateur car les conditions semi-féodales de la Russie de 1917 le destinaient à devenir le représentant des intérêts d’une nouvelle classe dont la fonction historique consisterait à moderniser la Russie en prolétarisant les masses paysannes et en développant la grande industrie mécanisée. La lutte qui s’est déroulée en Ukraine entre les bolcheviks de Trotski, les armées paysannes de Makhno et les armées blanches de Dénikine résume toute la problématique de la révolution russe et, à cet égard, le témoignage de Makhno offre de précieux éléments pour une critique de la mythologie marxiste-léniniste. La vitalité du communisme agraire dont témoigne cet épisode pose le problème du rôle de la paysannerie comme classe révolutionnaire et incite à s’interroger sur les conceptions, différentes sinon contradictoires, que professent les écoles marxistes dans ce domaine.

Dans le cas de l’Ukraine en 1917 comme dans celui de l’Espagne en 1936, ce sont des partis se réclamant du marxisme qui s’acharneront à détruire l’œuvre des masses paysannes spontanément engagées sur la voie du communisme agraire. Aussi, le parallèle établi par Daniel Guérin entre le mouvement makhnoviste et « la guerre révolutionnaire de guérilla, celle du XXe siècle, celle des Chinois, des Cubains, des Algériens et du Vietnam » (p. 12) ne laisse-t-il pas de surprendre. L’analogie superficielle — la lutte militaire — sert ici à masquer un contenu social radicalement différent, les mouvements auxquels Guérin fait allusion étant contrôlés et souvent suscités par des états-majors organisés suivant le modèle autoritaire du parti bolchevik, celui même que Makhno s’est efforcé de combattre au nom de principes d’organisation libertaires.

La biographie présentée par Menzies, quoique souvent d’un lyrisme exalté, trace le portrait moral et intellectuel de Makhno et apporte ainsi les éléments indispensables pour restituer une dimension humaine à un personnage qui « appartient à ce domaine où la légende et l’histoire se mêlent » (p. 10).

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Marx (Karl) et Engels (Friedrich), Le Syndicalisme. Traduction et notes de Roger Dangeville. Tome I : Théorie, organisation, activité, 219 p. Tome II : Contenu et signification des revendications. Paris, Maspero, 1972, 249 p. (Petite collection Maspero. Maspero.)

Rassembler les principaux textes de Marx et d’Engels traitant du problème syndical dans une anthologie en se contentant de consacrer quelques lignes à l’explication d’une telle entreprise et à l’économie de l’ouvrage (I, p. 10 sq.) témoigne une fois de plus du sérieux avec lequel l’œuvre des fondateurs du « socialisme scientifique » est livrée au public par les différentes écoles marxistes qui se disputent son héritage. Loin de s’efforcer de dégager la trame substantielle des positions de Marx et d’Engels dans ce domaine, l’auteur de ce choix s’est limité à rassembler les textes en leur donnant une résonance et une orientation léniniennes accusées à l’aide d’un appareil de notes d’une valeur explicative dérisoire. En l’absence d’un ordre thématique cohérent, il appartiendra au lecteur de retrouver les principales lignes de la réflexion de Marx et d’Engels sur le syndicalisme, en se référant en particulier aux déclarations sans équivoque où Marx définit clairement le rôle qui, selon lui, doit revenir au syndicat et au parti dans la lutte pour le socialisme (cf. Marx, Pages choisies, Paris, 1970, p. 73 sq.). Les vues qu’il expose à ce sujet peuvent en effet difficilement entrer dans le cadre marxiste-léniniste où le commentateur naïf s’efforce d’enfermer une pensée qui n’a apparemment d’autre importance à ses yeux que de servir de prétexte à des vaticinations sur ce que doit ou ne doit pas être le parti révolutionnaire (I, p. 15 sq.) face à « ceux qui dévoient le mouvement ouvrier » (II, p. 10) et qui sont les « véritables âmes damnées de la bourgeoisie » (II, p. 23). Dans ces conditions, on ne peut s’étonner que Dangeville découvre une lacune de taille dans la pensée d’Engels — sans toutefois en tirer les conclusions qui s’imposeraient. Comme « dans le premier texte sur La Démission de la bourgeoisie, il n’est pas encore question d’un parti ou d’une organisation marxiste qui interviendrait dans l’agitation » (II, p. 6), il s’est efforcé de remédier à cette insuffisance en complétant l’œuvre des fondateurs dans un domaine dont ils n’avaient pas prévu l’importance. C’est sans doute le souci de « multiplier les références aux situations actuelles » (I, p. 11) qui lui permet de renvoyer l’idée de grève générale « à une étape tout à fait primitive du mouvement ouvrier anglais » (I. p. 43) de mettre en garde contre « le risque » que le réseau des « conseils d’usine, soviets, etc. », ne veuille « se substituer au parti qui défend les intérêts généraux, futurs et internationaux du prolétariat » (I, p. 65 sq.), et de se débarrasser du syndicalisme révolutionnaire en une courte note méprisante alors que les théoriciens de ce mouvement se sont souvent inspirés de la pensée de Marx pour élaborer leur conception du syndicalisme (voir supra).

On voit comment la fidélité quasi religieuse à la lettre des écrits de Marx et d’Engels s’accompagne, chez les marxistes, du mépris le plus total des postulats fondamentaux de leur enseignement. C’est ainsi que, parlant des « vieilles consignes ouvrières de 1848. de la Commune de Paris et de Marx et d’Engels » (I, p. 8), le chroniqueur en mal de parti ne craint pas d’ériger ses héros en événements historiques, non sans faire litière de leur méthode matérialiste d’analyse des phénomènes historiques, en imputant la politique actuelle des syndicats à l’opportunisme voire à la trahison des « garde-fous des directions syndicales ».

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Guérin (Daniel) et Mandel (Ernest), La Concentration économique aux États-Unis. Paris, Anthropos, 1971, 226 p.

L’anti-américanisme viscéral de la gauche s’alimente plus des clichés de propagande conventionnels que d’une étude économique et sociale d’un des aspects les plus frappants du capitalisme américain, celui même que Mandel et Guérin signalent à l’attention du lecteur en en faisant l’objet de leur analyse. Le présent ouvrage est constitué de deux chapitres extraits du livre de Guérin, Où va le peuple américain ? Le premier, rédigé en collaboration avec E. Mandel, porte sur « le règne des monopoles aux États-Unis » ; le second s’attache plus particulièrement au problème du rapport entre « agriculture et capitalisme ». C’est en effet aux États-Unis que s’est réalisé avec le maximum d’ampleur « ce que Marx avait pressenti » (E. Mandel, p. 25) et qui revêt aujourd’hui un caractère dramatique : « Le système industriel à la campagne affaiblit... les travailleurs et, pour leur part, l’industrie et le commerce procurent à l’agriculture les moyens d’épuiser la terre » (Marx, « Économie », Le Capital, Pléiade, II, p. 1424).

C’est l’histoire de cette industrialisation de l’agriculture et de ses effets sur l’économie et la vie aux États-Unis que Daniel Guérin retrace dans des pages d’une brûlante actualité, puisque ce même phénomène de concentration industrielle et de mécanisation de l’agriculture est devenu aujourd’hui universel.

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Magdoff (Harry), L’Âge de l’impérialisme. L’économie de la politique étrangère des États-Unis. Traduit de l’anglais par Geneviève Pelat. Paris, Maspero, 1970, 206 p., annexes.

Le livre de Harry Magdoff ne constitue qu’une application au monde actuel des théories de Lénine sur l’impérialisme dont « la valeur particulière... est la mise en lumière de tous les principaux leviers qui ont commandé ces relations économiques internationales » (p. 40), caractéristiques de l’impérialisme. Ces leviers étant restés les mêmes depuis la mort de Lénine, « cette théorie est toujours valable », mais les formes changeant en fonction de conditions sociales et politiques différentes « exigent constamment un nouvel examen » (p. 40). L’élément radicalement nouveau qui, selon Magdoff, a forcé l’impérialisme à adopter d’autres mécanismes de conquête — « militaires et politiques aussi bien qu’économiques » — c’est la révolution russe, suivie, après la guerre de 1940, de « l’expansion de la partie socialiste du monde ». Le caractère de cette expansion ne relevant apparemment ni de ces méthodes de conquête traditionnelles ni d’une structure impérialiste particulière qu’il conviendrait d’analyser, « l’âge de l’impérialisme » sera donc celui des États-Unis. On comprend, dans ces conditions, que l’auteur n’ait guère prêté d’attention aux théories de Rosa Luxemburg sur l’impérialisme et à la signification qu’elle attribue à la politique d’armement et au militarisme, phénomènes « organiquement » liés à l’impérialisme mais qui, aujourd’hui, caractérisent aussi bien les sociétés capitalistes que les sociétés « socialistes ».

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Huberman (Léo) et Sweezy (Paul), Le Socialisme cubain. Traduit de l’américain par Marcel Roques. Paris, Anthropos, 1970, 240 p.

Parmi les différents types d’économie et d’État « socialistes » que compte le monde, quelle place le socialisme cubain occupe-t-il et quels sont ses caractères spécifiques ? Le lecteur trouvera dans cet ouvrage, fondé sur une pétition de principe fondamentale — la nature socialiste de la révolution cubaine et du régime castriste — tous les éléments lui permettant de constater comment les transformations matérielles, politiques et intellectuelles qui, dans le cadre de la sociologie matérialiste de Marx, constituaient les conditions de la révolution socialiste et devaient précéder son triomphe, ont été érigées, dans le cadre du marxisme idéologique, en buts du socialisme et en tâches de la révolution prolétarienne. Étrange renversement du déterminisme révélé par Marx : la tâche qui, dans la conception matérialiste de l’histoire, incombait à la bourgeoisie et ne pouvait s’accomplir qu’au prix de l’exploitation de l’immense majorité de la classe ouvrière et de la paysannerie est devenue la tâche même du prolétariat invité à réaliser son auto-exploitation.

C’est en recourant à la méthode d’analyse proposée par Marx que le lecteur pourrait interpréter les faits présentés dans cet ouvrage et deviner à quel type de société correspondent les données matérielles, économiques et historiques qui, selon les auteurs, constituent les fondements du socialisme cubain.

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Ossowski (Stanislaw), La Structure de classes dans la conscience sociale. Traduit du polonais par Anna Posner. Paris, Anthropos, 1971, 321 p.

L’auteur lui-même a présenté l’économie de son ouvrage dans un paragraphe intitulé « Plan du livre » (p. 32 sq.). Après un chapitre introductif destiné à énoncer la problématique de cette étude, à en expliquer la genèse et à mentionner les différentes objections qu’elle peut susciter, il a consacré les chapitres de la première partie aux divers types d’interprétation de la structure sociale et la seconde partie à opérer la synthèse des résultats obtenus. Ossowski souligne à cet endroit la place importante de ce qu’il appelle la « synthèse marxienne des problèmes de la sociologie, de l’économie, de la philosophie et de la politique » (p. 117) dans un grand système théorique où le concept de classe sociale « est devenu en quelque sorte le symbole de la doctrine tout entière et du programme politique qui en découle » (p. 120).

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Carasso (Jean-Pierre), La Rumeur irlandaise. Paris, Ed. Champ libre, 1970, 291 p., annexes.

À partir de 1867, Marx témoignera à l’Irlande une sympathie croissante et finira par soutenir le fénianisme, mouvement conspirateur d’origine américaine qui eut ses ramifications en Angleterre. « L’Irlandais, écrivait-il, évincé par le bœuf et le mouton, reparaît de l’autre côté de l’Atlantique sous forme de Fenian » (« Économie », I, Le Capital, Pléiade, p. 1406). C’est dans une circulaire adoptée le 1er janvier 1870 par le Conseil général de l’Internationale, à propos de la question irlandaise, que Marx résumera sa pensée dans une formule restée fameuse : « Le peuple qui opprime un autre peuple se forge lui-même ses chaînes. » En dépit de sa connaissance approfondie des écrits de Marx et d’Engels dans ce domaine, J.-P. Carasso s’est gardé d’analyser la situation actuelle de l’Irlande en utilisant, à la manière marxiste traditionnelle, « des écrits de Marx et d’Engels sur l’Irlande comme une espèce de grille qu’il nous suffirait d’appliquer sur la réalité irlandaise » (p. 19) pour la décrypter ; il ne se réfère à leur œuvre que pour éclairer tel ou tel aspect du mouvement réel, retrouvant parfois leur pensée « sous le marxisme qui la masquait » (p. 20). Cette pensée ne dément-elle pas formellement « l’idée qu’il existerait un marxisme, corpus théorique complet et achevé qu’il suffirait d’assimiler pour être une fois pour toutes dans le vrai » (p. 19) ? Au-delà de ces éclaircissements théoriques et de la description de la « fantastique confusion » que présente la situation actuelle de l’Irlande, Carasso s’est efforcé de dégager ce qui, dans cette crise, « tend à l’universalité » (p. 188). Paradoxalement, c’est en effet en Irlande « qu’apparaît le plus clairement l’immense danger qu’il y a à confondre nationalités opprimées et prolétariat », car « c’est dans ce mouvement général de libération que les idéologies les plus réactionnaires puisent de nouvelles forces » (p. 188). Ce volume contient en outre trois études, inédites en français, de Karl Marx et de Friedrich Engels, « Projet de discours sur la question irlandaise », « Histoire de l’Irlande » et « Lettres de Londres », ainsi que les huit articles de Jenny Marx écrits pour La Marseillaise.

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Bourdet (Yvon), La Délivrance de Prométhée. Pour une théorie politique de l’autogestion. Paris, Anthropos, 1970, 290 p., bibliogr. (Collection « Sociologie et révolution ».)

Dans l’Adresse inaugurale rédigée en octobre 1864, un mois après la fondation de l’Internationale, Marx a esquissé une théorie de l’autogestion, le système coopératif ouvrier dirigé par les travailleurs associés représentant à la fois l’instrument de l’auto-émancipation de la classe ouvrière et le fondement d’une économie socialiste, le mode de production de la société future. « Ces grandes expériences, écrit-il dans ce texte célèbre, ... ont prouvé que la production sur une grande échelle, et en accord avec les exigences de la science moderne, peut marcher sans qu’une classe de maîtres emploie une classe de “bras” ; que les moyens de travail, pour porter fruit, n’ont pas besoin d’être monopolisés pour la domination et l’exploitation du travailleur » ( « Économie », I, Pléiade, p. 468). En dépit de leurs limites et des dangers qui pesaient sur elles, en particulier celui d’une aide de l’État, les coopératives ouvrières de production apportaient la preuve expérimentale que les formes de travail « engendrées au sein de la production capitaliste » pouvaient « exister indépendamment de leur caractère capitaliste et libres des contradictions du capital » (op. cit., II, p. 1148) ; elles montraient qu’« à un certain niveau du développement des forces productives matérielles et des formes sociales de production qui lui correspondent un nouveau mode de production prend forme et se dégage naturellement de l’ancien » (op. cit., II, p. 1178). C’est sur cette base que, selon Marx, devait s’effectuer la transition « entre le mode de production capitaliste et le système d’association ».

On retrouve dans l’analyse d’Yvon Bourdet et dans sa tentative d’élucider le concept d’une société autogérée les principaux problèmes que Marx a soulevés à propos des coopératives ouvrières. Voici le but que s’est fixé l’auteur : « Comment rendre crédible que la société peut être organisée autrement, sans rien perdre des acquis positifs de son histoire, en mettant en œuvre tous les moyens de la science et de la technique » et sans engendrer une nouvelle forme d’oppression ? Or, ce problème entre dans le cadre de l’utopie rationnelle de Marx oui voyait dans le système coopératif les germes de cette nouvelle organisation sociale. Il est regrettable qu’Yvon Bourdet n’ait pas prêté une attention suffisante à cette expérience et à l’influence décisive qu’elle a exercée sur la pensée de Marx et qu’il se soit contenté de rattacher ce projet au mouvement des soviets et des conseils ouvriers sans souligner l’importance d’autres mouvements dans ce domaine. En effet, les principaux théoriciens du syndicalisme révolutionnaire ont envisagé la réalisation du socialisme sous le même angle autogestionnaire en plaçant le producteur et l’initiative économique de la classe ouvrière au centre du processus de transformation sociale.

L’analyse d’Yvon Bourdet n’en demeure pas moins éclairante à bien des égards et permet de situer les problèmes réels que pose l’autogestion et les difficultés que son application soulève. Sa critique du centralisme démocratique de Lénine, la relation qu’il établit, d’une part, entre les méthodes d’organisation autoritaires inhérentes à l’hétérogestion et le principe d’autorité qui régit les appareils politiques et, d’autre part, entre la spontanéité révolutionnaire du prolétariat et le système d’autogestion fondé sur un principe d’organisation radicalement antinomique des valeurs hiérarchiques, possèdent une portée démystificatrice indéniable. Bien que destinés à perpétuer la domination d’une minorité privilégiée habile à fonder son autorité sur un savoir qui ne persiste que « parce qu’elle fait du savoir un secret » (p. 248), les idées et les préjugés dominants auxquels ce livre s’attaque sont d’autant plus difficiles à déraciner qu’ils s’imposent à l’ensemble des producteurs « avec l’évidence des choses établies ».

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Chauvey (Daniel), Autogestion. Préface par Edmond Maire. Paris, Seuil, 1970, 247 p. (Collection « Politique ».)

Pour avoir un aperçu de l’intérêt de cette étude sur l’autogestion, il suffit de prendre connaissance du passage où l’auteur définit la nature commune des sociétés industrielles modernes, qu’elles soient de type soviétique ou bien capitaliste : « Leur système économique, écrit-il, est caractérisé par un mode d’appropriation de la plus-value tel que les producteurs directs et indirects de cette plus-value n’ont aucun pouvoir ni droit de regard quant à son contenu, son importance et sa destination : que la plus-value soit appropriée par les capitalistes ou par un État omnipotent ne présente à cet égard aucune différence fondamentale. Le corollaire est que les travailleurs également salariés de ces sociétés n’ont aucun pouvoir ni droit de regard sur l’objet même de leur activité de travail qui englobe aussi bien la plus-value et le salaire et, en définitive, l’ensemble de la production sociale. »

C’est dire que l’auteur n’envisage pas l’autogestion comme prise en charge par la classe ouvrière ou par ses organisations plus ou moins représentatives du mode de production capitaliste dont les mécanismes économiques et les facteurs d’aliénation demeureraient inchangés ; Chauvey s’est attaché à dégager la nature de l’exploitation et de l’aliénation que le producteur subit dans l’activité de travail sans tenir compte des mystifications juridiques qui, dans les systèmes capitalistes comme dans les systèmes « socialistes », sont destinées à masquer ou à justifier les rapports de servitude réels qui se nouent au niveau de la production. À ses yeux, ce n’est pas l’existence d’un surtravail ni d’un surproduit qui caractérise cette situation mais plus précisément le fait que « les travailleurs eux-mêmes... n’ont aucun pouvoir direct réel sur la réalisation et l’utilisation de leur surtravail et de leur surproduit ». La présence de cette aliénation centrale, de ce droit de commandement que des individus exercent sur le travail d’autrui révèle la véritable nature des expériences autogestionnaires qui se poursuivent avec l’aide de l’État. C’est en restituant sa dimension sociologique au concept de plus-value que l’on peut analyser la nature de classes d’un système économique et mettre en lumière la fonction de cette plus-value non plus seulement en tant que source de revenus individuels parasitaires mais en tant que facteur décisif « dans la dynamique de l’économie sociale, ses structures successives, sa croissance différenciée selon les secteurs » (p. 160) ; et sur tous ces points, « l’analyse de Marx demeure inégalée par sa précision et sa pénétration » (p. 148).

En fondant son étude sur cette base socio-économique, Chauvey s’est efforcé d’apporter les éléments d’une thérapeutique sociale radicale et de dégager les implications politiques et sociales d’une conception de l’autogestion conçue comme prise en main par chaque travailleur au niveau de l’entreprise et par tous les travailleurs à l’échelle sociale « de l’ensemble de leurs activités de travail, de la totalité de leur surtravail » (p. 160).

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Vo Duc Hanh (E.), La Place du catholicisme dans les relations entre la France et le Viet-Nam, de 1851 à 1870. 3 tomes en 2 volumes. Tome I : xii-410 p., 3 tableaux, 3 cartes. Tome II : Les documents, xii-339 p., fac-simil. Tome III : La Commission de Cochinchine, 1857, viii-118 p. Leiden (Pays-Bas), E.J. Brill, 1969.

Cet ouvrage est le premier consacré à l’étude de la place du catholicisme dans les relations entre la France et le Viet-Nam pendant que s’élaborait le projet de conquête coloniale. Dans le premier tome, l’auteur retrace le rôle joué par le catholicisme dans la conquête de l’Indochine sous ses trois aspects : inspirations, pratique, conséquences. Il examine la politique coloniale française du second Empire, le système gouvernemental de la cour de Hué, la volonté missionnaire de l’Église catholique française, les aspirations religieuses du peuple vietnamien et pose le problème de l’évangélisation. Le second tome est un recueil de documents français, vietnamiens et chinois, en partie inédits, en partie reproduits d’ouvrages devenus rares : notes, lettres, rapports, mémoires, instructions, déclarations, édits et traités. Dans le troisième tome, l’auteur a réuni les procès-verbaux de la Commission de Cochinchine, instituée par Napoléon III en avril 1857 pour examiner la possibilité d’une expédition armée en Indochine.

Bien des questions actuelles, tant politiques que religieuses, ne se comprendront qu’à la lumière des documents rassemblés dans cette étude. La place que l’Église occupe dans la politique coloniale n’est souvent évoquée qu’en marge des grands problèmes économiques et sociaux. L’importance que la minorité catholique a prise dans la société indochinoise, en particulier sous le régime « personnaliste » de Diem, donne à ce problème une actualité qui rendait indispensable une étude approfondie des origines de cette pénétration.

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Deutscher (Isaac), L’Enfance de Lénine et autres essais sur le marxisme et le communisme. Traduit de l’anglais par E. Gille, avec E. Hérichon, M.-C. Pasquier, A. Posner. Paris, Payot, 1971, 268 p. (Etudes et documents.)

Ce fragment d’un ouvrage qui ne fut jamais terminé retrace la vie du jeune Lénine jusqu’à sa dix-septième année et s’interrompt au moment de l’exécution de son frère aîné Alexandre qui avait tenté d’assassiner le tsar Alexandre II.

La seconde partie de ce livre est consacrée à divers textes centrés sur le marxisme contemporain. En particulier « L’Homme socialiste », texte d’une conférence prononcée en 1966, donne une image assez complète de l’optique « marxiste orthodoxe » de Deutscher sur l’ensemble des problèmes de la société actuelle : dans sa tentative de cerner l’« homme socialiste » idéal en extrapolant la pensée de Marx et d’Engels, l’auteur confronte son utopie à ce que la Russie soviétique et la Chine de Mao s’efforcent de réaliser.

L’ouvrage se termine sur des essais plus littéraires que polémiques, mais dont l’aspect critique est toujours sous-tendu par une orientation résolument marxiste.

[1] Note Smolny (2013) — Cette traduction due à Jacqueline Bois a été reprise et revue sur l’édition allemande des Gesammelte Werke (Dietz Verlag, 1990) pour une nouvelle édition critique constituant le premier volume des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, toujours sous le même titre : Introduction à l’économie politique, Agone & Smolny, 2009.

[2] Note Smolny (2013) — Ce volume thématique a été revu et largement étendu (22 textes inédits) dans le cadre des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg dont il constitue le troisième volume, sous le même titre : Le Socialisme en France (1898-1912), Agone & Smolny, 2013.

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