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Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
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Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
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Le journal des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie à Lyon, hebdomadaire phare de la presse ouvrière, paraît d’octobre 1831 à mai 1834. Ce site en donne à lire l’intégrale des articles, suite à un remarquable travail empreint d’une grande rigueur scientifique. Indispensable pour l’étude des insurrections des canuts de 1831 et 1834.
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MARX 04c : Les Partis socialistes français (1880-1895)
Neil McINNES, Friedrich ENGELS & Eduard BERNSTEIN - Janvier 1961 / p. 41 - 78
24 janvier 2014 par eric

Lettres et extraits de lettres d’Engels à Bernstein

Traduction de Bracke (A.-M. Desrousseaux)

Présentation de Neil Mclnnes

La publication, en 1956 et 1959, de la correspondance de Fr. Engels avec Paul et Laura Lafargue a sensiblement enrichi notre connaissance de l’histoire du mouvement socialiste français entre 1868 et 1895, année de la mort de l’ami de Marx. Quelques éléments en ont été tirés dans une précédente étude [1]. Or, pendant cette période (de 1881 jusqu’à sa mort), Engels entretenait une correspondance volumineuse avec le socialiste allemand Édouard Bernstein. Parmi des conseils et des réflexions de tout ordre, on trouve aussi des informations et des jugements sur le mouvement français. Engels les fournit moins par souci de tenir au courant le rédacteur du Sozialdemokrat que pour répondre aux critiques acerbes et constantes des socialistes allemands, réfugiés à Paris, à l’encontre des « marxistes » français, critiques que Bernstein transmettait à Londres.

Les lettres d’Engels à Bernstein, écrites en allemand, ont été éditées en 1925 [2]. Quelques fragments de cette correspondance furent publiés par Bernstein en français dans le Mouvement socialiste en 1900 [3]. Nous avons choisi les lettres ou passages de lettres qui se rapportent au mouvement français, ainsi qu’un important « additif » de Bernstein où il critique les opinions d’Engels en la matière.

La version française est due au regretté Bracke (A.-M. Desrousseaux) qui a laissé en manuscrit une traduction intégrale de cette correspondance [4].

On verra que ce qu’Engels écrivait à Bernstein confirme et complète ce que nous avons appris de ses lettres à Lafargue sur l’attitude de Marx et sur la sienne à l’égard des socialistes français : leurs réserves au sujet des « théories marxistes » de Guesde et ses alliés, et les raisons du soutien politique qu’ils apportaient à ces mêmes « soi-disant marxistes ». En effet, Engels n’était pas homme à entretenir deux opinions sur un socialiste, l’une pour lui faire plaisir et l’autre pour les tiers — surtout quand il s’efforçait d’exprimer les idées de Marx autant que les siennes. Il prenait souvent la défense des Français auprès de leurs critiques allemands, tout en faisant savoir à Paris que le mécontentement des Allemands était, à maints égards, justifié.

En s’efforçant de faire comprendre aux Allemands la situation politique difficile des « marxistes » français et d’expliquer ainsi leurs erreurs de doctrine, Engels fournit à l’historien de cette époque quantité de renseignements sur les luttes entre fractions ouvrières et socialistes à Paris pendant les années 1880. Toutefois, il ne faut pas oublier que ni Engels, ni Bernstein n’avaient une expérience directe de ces luttes, Engels recevait ses informations de Guesde et Lafargue, et Bernstein tenait les siennes des Allemands, plutôt favorables aux adversaires des guesdistes. Engels s’évertue, à l’aide d’arguments généralement peu sérieux, à discréditer les sources d’information de Bernstein, entachées, selon lui, de « bakounisme ». Bernstein n’a pas loisir de s’en prendre à Engels souvent renseigné par le seul Lafargue à qui il reconnaît plus d’habileté polémique que de bon sens politique. Engels l’admet quand il écrit : « Celui qui vit à l’étranger ne peut jamais en apprendre assez sur les détails de pareilles luttes intérieures du parti ouvrier... L’ami Lafargue en fait pour moi vraiment un secret par principe. Ses rapports sont tous couleur de rose, couleur d’aurore, bleu céleste et vert espérance. »

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Un bref historique du mouvement ouvrier en France pendant cette période facilitera la lecture de ces lettres. Décapité par les persécutions qui ont suivi la Commune, le mouvement s’était d’abord conduit avec une sagesse qui étonna et rassura les conservateurs ; aux deux premiers Congrès (Paris, 1876 et Lyon, 1878) des motions « collectivistes » furent repoussées. Le ton commence de changer vers 1880, surtout lorsque l’amnistie eut permis le retour des chefs. La guerre des sectes et des personnalités reprend de plus belle, les jeunes partis socialistes perdent le contact avec le mouvement syndical et subissent eux-mêmes une série de scissions spectaculaires (quatre entre 1880 et 1882), si bien qu’à la fin du siècle il n’y aura pas moins de cinq partis nationaux. Dans ce processus de fragmentation, il y a lieu de souligner l’influence, ou plutôt le soupçon d’une influence que Marx et Engels exercent à partir de Londres par l’intermédiaire de Guesde et Lafargue. À cet égard, les lettres d’Engels à Bernstein sont très précieuses car elles montrent la nature, les raisons et, surtout, les limites de ce fameux « téléguidage » de la fraction la plus bruyante du mouvement français par Marx et, plus tard, par Engels.

Au Congrès de Marseille (1879 : le troisième depuis la Commune), une apparence d’unité se construit sur un programme collectiviste présenté par Guesde. Ce programme est adopté à une large majorité, grâce à l’habile travail de noyautage mené par ces « cercles d’études sociales » que Guesde avait créés dans la seule pensée d’envoyer des délégués au Congrès. Désormais appelée (par Guesde) « l’immortel Congrès de Marseille » et regardée par Engels comme une date décisive dans l’histoire de la France, l’opération de 1879 sera tout bonnement ignorée par une large partie des socialistes français. Engels s’en plaint à Bernstein, et avec indignation. En vérité, l’unité dont on avait donné l’illusion était factice et prématurée. Elle fut tout de suite désavouée par les « syndicalistes » purs. Néanmoins, les « politiciens » réunis à Marseille chargèrent Malon, Brousse, Guesde et quelques autres de rédiger le programme de cette fragile unité retrouvée. Après avoir consulté ses collègues, Guesde s’en va prendre conseil du vieux Marx. Il écarte une ébauche de programme rédigée par Malon et insiste pour que Marx le reçoive seul, bien que Brousse se trouve à Londres, lui aussi. Marx se prête ainsi à une manœuvre de cabale et compromet la réception en France des idées qu’il dicta à Guesde en guise de « considérants » du Programme minimum. S’il avait consenti à recevoir Malon et Brousse (comme ces derniers le lui demandèrent) la fortune du Programme minimum aurait pu être bien différente. Brousse et Malon représentèrent des éléments du mouvement français au moins aussi importants que les guesdistes. En participant à la rédaction du Programme, ils y auraient certainement introduit des idées « peu scientifiques » ; mais on peut en dire autant des apports personnels de Guesde, et Engels le reconnaît.

Rentré en France avec le Programme minimum, Guesde tente de l’imposer à tout le mouvement socialiste par des méthodes qu’on disait « autoritaires ». Toute question de doctrine mise à part, les conséquences politiques étaient à prévoir : le jeune parti regimbe, refuse un programme sur lequel la plupart de ses chefs n’a pu s’exprimer ; il rejette l’autorité de Marx, (mal servie par une certaine réputation de « césarisme ») et repousse les menées de Guesde, son « agent ». « Il y a, déclare Brousse, deux hommes de talent à Londres : Marx et Engels. Mais ces hommes ont une prétention inacceptable, celle de faire tenir tout le mouvement socialiste dans les limites de leur cerveau ». Et encore : « Le marxisme ne consiste pas à être partisan des idées de Marx. À ce titre, et dans une très large mesure, beaucoup de ses adversaires actuels, et particulièrement celui qui écrit ces lignes, seraient marxistes. Le marxisme consiste surtout dans le système qui tend, non à répandre la doctrine marxiste, mais à l’imposer, et dans tous ses détails ». Le Prolétaire constata que les socialistes français « en ont assez de ce programme que Guesde est allé chercher dans les brouillards de la Tamise et qu’il s’est vanté de faire avaler jusqu’à la garde par le prolétariat français ».

Cette campagne contre le Programme « imposé par l’étranger » laisse apparaître quelques arrière-pensées chauvines : l’étranger en question était allemand, et les plaies de 1870 étaient toujours ouvertes. La Commune dénonça « la collaboration masquée de Marx... avec Bismarck », d’autres firent grand bruit des visées « pangermanistes et impérialistes » des marxistes : « Jules Guesde est l’agent salarié de l’Allemagne. Son drapeau, c’est l’Aigle noir de Prusse qui, trois fois en 75 ans, déchiqueta le cœur de la France ». On comprend qu’il soit souvent question, dans les lettres qu’on va lire, de « germanophobie ». Tout cela était presque inévitable, une fois l’impression donnée que Marx dictait sa loi au mouvement français par le truchement de Jules Guesde.

La vérité était toute autre : Engels démontre que Marx ne désirait point imposer quoi que ce fût, mais en marquant sa sympathie au seul Guesde, il commettait une erreur de tactique lourde de conséquences. Loin de s’en rendre compte, Engels continuera dans toute sa correspondance avec Bernstein à chercher les raisons de leur peu de succès dans le passé anarchiste de Malon et Brousse ! Bernstein, avec raison, doutait que ce fût bien là le cas de se livrer à une obsession bakounienne, et rappelait que Guesde, lui aussi, avait été anarchiste à son heure ; on ne voyait d’ailleurs pas qu’il eût mieux compris les découvertes de Marx. Engels montre dans ces lettres qu’on se faisait peu d’illusions à Londres sur le ce « marxisme » de Paris, qualifié de ce produit tout spécial ». Quand les possibilistes rejetèrent ce marxisme-là, ils rejetèrent, non pas une théorie (dont ni eux, ni les guesdistes n’avaient pris la mesure), mais la tactique d’une coterie qui avait choisi une bien mauvaise voie pour unifier les divers courants du socialisme français [5].

On allait s’en rendre compte. Abandonnés par les syndicalistes au Havre en 1880, mis en minorité à Reims en 1881, et encore une fois à Saint-Étienne en 1882, les guesdistes s’en vont former, dans la ville de Roanne, un « Parti ouvrier », qui devient en 1894 le « Parti ouvrier français ». La majorité, que Guesde surnomme « les possibilistes », reste dans le « Parti ouvrier socialiste révolutionnaire », lequel devient, en 1883, la « Fédération des travailleurs socialistes », avant de se fractionner en deux groupes dont chacun prend un titre également ronflant et prétentieux. Toutes ces appellations ne veulent rien dire, et l’on ne trouve son chemin dans cette confusion qu’en se référant franchement aux éponymes : guesdistes, broussistes, malonistes, allémanistes, etc. Le mouvement est alors plongé dans une guérilla dont les lettres d’Engels évoquent plusieurs péripéties pittoresques.

Les plus chaudes batailles se livrent autour des journaux et revues qui naissent, meurent, reparaissent et changent de titre avec une rapidité tout à fait parisienne. Les seuls titres constants sont Le Citoyen, qui est désiré par tout le monde ; l’Égalité, qui, dans ses quatre séries, est toujours à Guesde, bien que le contenu théorique du « guesdisme » change du tout au tout entre la première série (1877) et la quatrième (1882) ; et Le Prolétaire, qui reste la chose des ouvriers anti-intellectuels.

Le fin mot de cette histoire a été dit par Sorel, passant en revue « l’evoluzione del socialismo in Francia » dans La Riforma Sociale en 1899 : « Quand un parti est débile, ne peut exercer une influence sérieuse sur le mouvement social, et n’est pas adapté aux circonstances générales, alors il ne tarde pas à devenir une chapelle, il fait de la dogmatique, se fait intransigeant, se fragmente en sectes qui prétendent toutes posséder la vérité unique, et il n’attend plus le succès d’une évolution conforme aux précédents historiques mais d’un événement miraculeux ». Espérances apocalyptiques, chicanes sectaires : on trouve ces deux faces de l’impuissance politique aussi bien parmi les royalistes français de cette époque que parmi les socialistes.

Des esprits forts qui cherchent à interpréter un mouvement au jour le jour, il convient de dire précisément ce qu’Engels dit des socialistes français : « le moment les mène, et la personne ». Néanmoins, sa philosophie politique et sa vaste expérience des mouvements ouvriers permettent souvent à Engels de s’élever au-dessus des incidents. On trouvera ainsi dans ses lettres des réflexions qui visent plus haut : sur le rôle d’une doctrine dans les luttes politiques, sur les stades « nécessaires » de l’évolution d’une société, et sur le va-et-vient « dialectique » de l’histoire tant française qu’ouvrière.

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* *

Pour mieux saisir la portée des remarques critiques d’Engels, terminons cette introduction en citant un passage important de sa lettre du 27 août 1883, où il formule sa conception des étapes du mouvement social, base d’une politique ouvrière rationnelle :

En traitant de la « République », plus particulièrement en France, il me semble que, dans le Sozialdemokrat, on ne fait pas assez ressortir le fait capital qui est le suivant :

Dans la lutte de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie, la monarchie bonapartiste (dont les caractéristiques se trouvent exposées par Marx dans le 18 Brumaire et par moi dans la Question du logement II, et ailleurs) joue un rôle analogue à celui de la monarchie absolue dans la lutte entre la féodalité et la bourgeoisie. Mais de même que cette lutte ne pouvait aboutir sous la monarchie absolue ancienne, mais seulement sous la monarchie constitutionnelle (Angleterre, France 1789-92 et 1816-30), de même le combat entre la bourgeoisie et le prolétariat ne pouvait aboutir que dans la République. Si donc des conditions favorables et une histoire révolutionnaire antérieure ont aidé les Français à renverser Bonaparte et à obtenir la République bourgeoise, les Français ont sur nous, qui sommes enfoncés dans un micmac de semi-féodalité et de bonapartisme, l’avantage de posséder dès à présent la forme où la lutte doit aboutir et que nous, nous devrons commencer par conquérir. Ils sont politiquement en avance sur nous de toute une étape. Une restauration monarchique en France aurait donc pour conséquence obligatoire que la lutte pour le rétablissement de la République bourgeoise retiendrait à l’ordre du jour. Le maintien de la République, en revanche, y signifie l’aggravation croissante de la lutte de classes directe et ouverte entre le prolétariat et la bourgeoisie, jusqu’à la crise.

Chez nous, le premier résultat immédiat de la Révolution ne saurait être également, pour ce qui est de la forme, que la république bourgeoise. Mais là, ce n’est qu’un court moment de transition, parce que nous n’avons heureusement pas de parti bourgeois purement républicain. La république bourgeoise (...) nous servira tout d’abord à gagner les grandes masses des ouvriers au socialisme révolutionnaire (l’affaire d’un ou de deux ans) et à voir s’épuiser et se démolir les autres partis intermédiaires. (...)

La grande faute chez les Allemands est de se représenter la Révolution comme une chose à réaliser du jour au lendemain. En réalité, ce sera un processus d’évolution des masses durant de nombreuses années, dans des conditions accélérées. Toute révolution accomplie du jour au lendemain, ou bien n’a fait que chasser une réaction d’avance vouée à l’échec (1830) ou bien a mené d’emblée à un résultat contraire au but visé (France, 1848).

Neil Mc INNES.


LETTRES D’ENGELS À BERNSTEIN

Londres, 25 octobre 1881

Cher Monsieur Bernstein,

Je vous suis très reconnaissant de m’avoir écrit au sujet de l’Egalité [6]. En dehors du point même dont il s’agit, c’est une occasion de vous expliquer ce qu’est la position de Marx et aussi, en deuxième ligne, la mienne à l’égard du mouvement en France. D’après ce seul exemple, vous pourrez jauger notre position envers les autres mouvements hors d’Allemagne, pour autant qu’il existe entre eux et nous des liens de sympathie.

Je suis fort aise que vous ne soyez pas à même de donner actuellement à l’Égalité une aide financière. La lettre de Lafargue a été encore un de ces coups de tête [en fr.] dont les Français, notamment ceux qui sont nés au sud de la ligne Bordeaux-Lyon, ne sauraient se passer de temps à autre. Il était si sûr de faire un coup de génie et en même temps une gaffe qu’il n’en a parlé qu’après coup à sa femme (qui en empêcha plus d’une de ce genre). À l’exception de Lafargue, qui est toujours pour que l’on « fasse quelque chose », n’importe quoi [en fr.], nous étions ici unanimes contre une Égalité n° 3. Avec leurs 5 000 francs (s’ils y étaient), je leur promettais une durée de 32 numéros. Si Guesde et Lafargue veulent à toute force se faire à Paris la réputation de tueurs de journaux [en fr.], nous ne pouvons pas les en empêcher, mais c’est tout ce que nous ferons. Si, contre toute attente, le journal réussit mieux et devient réellement bon, nous pourrons toujours, dans un moment difficile, voir ce que nous pouvons faire. Mais il est absolument nécessaire que ces messieurs apprennent enfin à bien gérer leurs propres ressources.

Le fait est que nos amis français, voulant fonder le parti ouvrier, ont, depuis douze à quinze mois, fait gaffe sur gaffe, et tous sans exception. La première, c’est Guesde qui l’a faite, lorsque, par un purisme absurde, il a empêché Malon d’accepter la rédaction de la rubrique ouvrière qu’on lui offrait à l’Intransigeant, avec des appointements de 12 000 francs. Voilà le point de départ de tout ce tapage. Ensuite, vint l’impardonnable sottise de l’Émancipation : Malon s’est laissé duper par les fausses promesses des Lyonnais (les plus mauvais ouvriers de France), et Guesde brûlait d’avoir à tout prix [en fr.] un quotidien. Après cela, la dispute à propos de la candidature, où il est très possible que Guesde ait commis l’erreur de forme que vous lui reprochez, mais où il est évident pour moi que Malon cherchait l’occasion d’une querelle. Enfin, l’entrée au Citoyen français de M. Bourbeau, alias Secondigné, aventurier notoire, puis sa sortie pour simple défaut de paiement des honoraires, sans motif politique. Puis l’entrée de Guesde, avec dès gens de toutes sortes, au Citoyen, dernière version, et celle de Malon et Brousse à ce pitoyable Prolétaire, qu’ils avaient toujours, Malon du moins, combattu sous main comme une vulgaire feuille de chou.

Le Prolétaire était l’organe de la clique la plus bornée de tous les ouvriers parisiens avides d’écrire. Il avait pour règle que seuls de véritables travailleurs manuels pussent y débattre et écrire. Il y régnait la haine la plus bornée des « érudits », à la manière de Weitling. Aussi cette feuille était-elle absolument vide, mais avec la prétention d’être la plus pure expression du prolétariat parisien. De là, avec toutes les apparences de l’amitié, une haine sournoise et de constantes intrigues contre les feuilles similaires, les deux Égalité comprises.

Quand Malon vient maintenant prétendre que le Parti ouvrier français essaie de se créer un organe dans Le Prolétaire, alors à quoi bon une Égalité concurrente ? Malon sait mieux que quiconque : 1) que les deux premières Égalité existaient également à côté du Prolétaire, simplement parce que : 2) on ne pouvait rien faire du Prolétaire, et Malon connaît les gens du Prolétaire aussi bien que Guesde, et : 3) le couple de benêts du Prolétaire ajoutés à Malon et Brousse sont loin de constituer le Parti ouvrier français. Il sait donc que ce sont là de mauvais prétextes et qu’il veut tout simplement avoir un organe à lui avec le Prolétaire, parce qu’il est brûlé partout ailleurs.

Mais ce qui attache Malon et Brousse à cette feuille de chou, c’est une jalousie commune envers Marx. Pour la masse des socialistes français, c’est un scandale que la nation qui a gratifié le monde des idées françaises [en fr.], qui a le monopole des idées, que Paris, centre des lumières [en fr.] doivent maintenant recevoir toutes prêtes les idées socialistes de l’Allemand Marx. Mais, enfin, c’est comme ça, et par dessus le marché Marx nous est si supérieur à tous par son génie, par sa conscience scientifique presque excessive, par sa fabuleuse érudition, que si quelqu’un s’ingéniait à critiquer ses découvertes, il ne ferait d’abord que se brûler les doigts. Il faudra pour cela une époque plus avancée. Si donc les socialistes français (la majorité, s’entend) sont, bon gré mal gré, obligés de s’incliner, cela ne va pas sans quelques murmures. Ce sont les gens du Prolétaire qui prétendent que Guesde et Lafargue sont des porte-paroles de Marx, ce qui se traduit dans la langue des initiés : ils veulent vendre les ouvriers français aux Prussiens et à Bismarck [en fr.]. Et Monsieur Malon laisse entendre très distinctement ce murmure dans tous ses écrits, sous une forme très indigne. Malon s’efforce de trouver aux découvertes de Marx d’autres pères (Lassalle, Schaeffle, et jusqu’à Le Paepe) qu’il découvre ou invente. Or, il est assurément tout à fait normal qu’on diffère d’avis avec des gens de son parti, quels qu’ils puissent être, sur leur manière d’agir dans tel ou tel cas, ou qu’on diffère et discute sur un point de théorie. Mais contester de la sorte à un homme comme Marx les acquisitions les plus personnelles décèle une petitesse dont seul est capable, est-on tenté de dire, un typographe dont vous avez certainement déjà pu assez connaître par expérience la fatuité. Je ne comprends absolument pas qu’on puisse être envieux d’un génie. C’est là une chose d’espèce si particulière que nous, qui n’avons pas de génie, savons d’emblée qu’elle nous est inaccessible ; mais pour être capable de l’envier, il faut vraiment être d’une mesquinerie maladive. La façon voilée dont Malon s’y prend n’arrange pas les choses. Que ce soit lui qui finalement s’y déshonore, trahissant partout un manque de connaissances et d’esprit critique, on pourrait bien, un jour ou l’autre, le lui faire savoir à son dam, s’il fallait un jour examiner la valeur réelle de cette jolie Histoire du socialisme « depuis les temps les plus reculés » ( !!) et d’autres productions de Malon.

Brousse est bel et bien le plus désespéré des confusionnistes que j’aie jamais vu. De l’anarchisme, il a laissé tomber l’anarchie, c’est-à-dire le combat contre l’action politique et les élections, mais conservé toutes les autres formules, et surtout la tactique. C’est ainsi qu’actuellement, dans le Prolétaire, il subtilise, dans des articles ennuyeux dirigés contre Guesde (sans le nommer) sur la question insoluble de savoir comment constituer une organisation excluant la possibilité d’une dictature (de Guesde !!). Que cette absolue incapacité littéraire et théorique, mais qui s’entend à merveille aux chinoiseries, puisse à nouveau jouer un rôle, c’est la faute commune de Lafargue, Guesde et Malon.

Enfin Guesde : de tous les Parisiens, il est de loin la tête la mieux formée théoriquement, et un des hommes peu nombreux qui ne prenne aucun ombrage de l’origine allemande du socialisme actuel. Hinc illae lacrimae. C’est pour cela que ces messieurs du Prolétaire ont répandu le bruit qu’il n’était que le truchement de Marx, et Malon et Brousse colportent cela partout avec un air de regret. En dehors de cette clique, personne n’y pense. Ce qu’il y a de vrai dans tout cela, j’y reviendrai plus loin. On dit qu’il veut dominer, c’est bien possible. Chacun de nous veut dominer en ce sens qu’il voudrait faire dominer ses opinions. Que Guesde cherche cela par la voie droite et Malon par l’oblique, témoigne en faveur du caractère de Guesde et montre la plus grande habileté chez Malon, surtout dans un peuple comme celui de Paris qui ne veut pas se laisser commander le moins du monde, mais en revanche se laisse avec volupté conduire par le bout du nez. Au reste, de quiconque vaut quelque chose, on m’a à un moment donné dit qu’il voudrait dominer, et je n’en ai conclu que ceci : il n’y a rien de sérieux à dire contre cet homme.

Guesde a de tous autres défauts. Premièrement, cette superstition parisienne qu’il faut continuellement prodiguer le mot de Révolution. Et deuxièmement, son impatience sans bornes. C’est un malade des nerfs, il ne croit pas pouvoir vivre encore longtemps et il voudrait à toute force être témoin d’un grand événement. De là, et de son excitation maladive, son besoin exagéré d’action, qui souvent gâte les choses.

Ajoutez encore à cela l’incapacité qu’ont les Français, et particulièrement les Parisiens, à concevoir les divergences autrement que sous un aspect personnel, et vous comprendrez bien pourquoi ces hommes se sont crus au but au premier petit succès, et voulaient se partager la peau de l’ours avant de l’avoir abattu, et sont à ce propos entrés en querelle.

Reste que les brochures et les articles de Guesde sont les meilleurs qui aient paru en langue française, qu’en outre il est un des meilleurs auteurs qu’il y ait à Paris. Et nous l’avons toujours trouvé franc et loyal.

À nous, maintenant. Nous, je veux dire Marx et moi, ne sommes pas le moins du monde en correspondance avec Guesde. Nous n’avons écrit que lorsqu’il avait certaines affaires à régler. Ce que Lafargue écrit à Guesde, nous ne le savons que d’une façon générale, et de ce qu’il écrit, nous sommes loin d’avoir tout lu. Qui sait quels projets ont été échangés entre eux, dont nous ne savons absolument rien. Comme moi, Marx a donné, par Lafargue, de temps en temps un conseil à Guesde, mais c’est à peine s’il a jamais été suivi.

Il est vrai que Guesde est venu ici quand il s’est agi d’établir le projet de programme pour le Parti ouvrier français. De ce programme, Marx, en présence de Lafargue et moi, lui a dicté les Considérants, Guesde tenant la plume : le travailleur n’est libre qu’une fois en possession de ses moyens de travail, soit sous la forme individuelle, soit sous la forme collective ; la forme de possession individuelle étant, chaque jour davantage, dépassée par l’évolution économique, il ne reste donc que la forme de possession commune, etc. — un chef-d’œuvre de raisonnement probant à exposer aux masses en peu de mots clairs, comme je n’en connais que peu, m’étonnant moi-même par sa concision. Le reste de ce programme fut ensuite discuté ; nous y avons introduit ou écarté certains points ; mais combien peu Guesde était le porte-parole de Marx, ressort du fait qu’il y a introduit sa folle théorie du « minimum du salaire » ; et comme ce n’était pas nous qui en avions la responsabilité, mais les Français, nous l’avons laissé faire finalement, quoiqu’il en concédât l’absurdité théorique.

Brousse était alors à Londres et aurait volontiers assisté à la réunion. Mais Guesde n’avait que peu de temps et s’attendait de la part de Brousse à d’interminables discussions sur des formules anarchistes incompréhensibles ; il tint donc à ce que Brousse n’assistât pas à la séance. C’était son affaire [en fr.]. Mais Brousse ne le lui a jamais pardonné, d’où ses chamailleries avec Guesde.

Les Français ont ensuite discuté ce programme et l’ont adopté avec quelques modifications, dont celles de Malon, qui ne l’ont pas amélioré !

J’ai alors écrit deux articles sur Le socialisme de Monsieur Bismarck [en fr.] pour l’Égalité II : telle est, que je sache, toute notre participation à l’activité du mouvement français. Mais ce qui fâche le plus les petits intrigaillons, qui ne sont rien, mais voudraient être tout, c’est que Marx a, par son œuvre théorique et pratique, conquis une position telle que les meilleurs éléments des mouvements ouvriers des divers pays lui font entièrement confiance. Dans les moments décisifs, ils s’adressent à lui pour un conseil, et ils constatent ensuite en général que son conseil est le meilleur. Telle est sa position en Allemagne, en France, en Russie, sans parler des pays plus petits. Ce n’est donc pas Marx qui impose aux gens son opinion, et encore moins sa volonté, ce sont les gens eux-mêmes qui viennent à lui. C’est sur quoi repose l’influence particulière de Marx, influence extrêmement importante pour le mouvement.

Malon aurait voulu venir aussi, mais il n’obtint pas, naturellement, une invitation spéciale de Marx par l’entremise de Lafargue ; nous étions prêts à traiter avec lui comme avec tout élément de bonne volonté [en fr.], mais l’inviter ! Pourquoi ? Avons-nous jamais invité qui que ce soit de cette façon ?

La position de Marx, et en seconde ligne la mienne, vis-à-vis des Français, est la même à l’égard des autres mouvements nationaux. Nous sommes constamment en contact avec eux, si cela en vaut la peine et si nous en avons l’occasion, mais chaque tentative d’influencer les gens contre leur volonté ne pourrait que nous nuire et détruirait la vieille confiance datant de l’Internationale. Sans compter que nous avons trop d’expérience in revolutionaribus rebus pour le faire.

Maintenant, deux faits encore :

1) C’était Guesde, et avec lui Lafargue, qui ont fait à Malon, dans l’Égalité, une renommée toute imméritée, pour ainsi dire une légende, et cela uniquement parce que Guesde, écrivain, croyait en vrai français avoir besoin d’un ouvrier à ses côtés.

2) Et voici ce que je suis autorisé à vous faire savoir de la part du destinataire de votre lettre : Lissagaray, qui présidait le meeting où Malon a dénoncé cette canaille de Lullier, m’écrit : au moment même où le meeting devait commencer, Lullier fait demander à Malon un court entretien. Malon s’en va et ne revient pas, jusqu’à ce qu’enfin son comité se mette à sa recherche (Lissagaray était le président du comité et du meeting) ; il le trouve... en train de boire très cordialement et d’entamer une entente amicale avec celui même qu’il accusait (avec raison) d’être la plus infâme des canailles : Lullier. Si Malon n’avait pas dû partir à 9 heures pour le Congrès de Zurich, la réconciliation risquait de s’accomplir. Et cela voudrait être un homme politique !

L’adresse de Mesa : J. Mesa, 36, rue du Bac, Paris.

Marx ignore tout de cette lettre. Il est couché depuis 12 jours avec une bronchite liée à toutes sortes de complications ; cependant, depuis dimanche, tout danger est passé, à condition de faire attention. J’ai eu bien des inquiétudes. Maintenant cela va mieux et demain, le 27 octobre, nous espérons montrer au monde que nous sommes encore un peu là.

Mes meilleures salutations, à Kautsky également.

Votre

Frédéric Engels.

P.S. En ce qui concerne l’Égalité, j’estime qu’il vaut mieux pour le moment qu’on ne fonde absolument aucun nouveau journal jusqu’à ce que la situation à l’intérieur du Parti s’éclaire un peu plus. S’ils veulent pourtant l’entreprendre, nous ne pouvons l’en empêcher, ni nous ni personne, mais je ne vois pas comment on pourrait cette fois s’en tirer sans chamailleries entre l’Égalité et le Prolétaire. Ce ne serait pas une catastrophe, mais ce serait tout de même une maladie infantile dont on pourrait se passer.


ADDITIF D’EDUARD BERNSTEIN

À propos de la querelle des socialistes français après 1880

On verra d’après notre correspondance ultérieure que, dans l’appréciation de la querelle des socialistes français dont Engels raconte ici le début, il y avait entre nous, malgré notre accord fondamental, une divergence de vues qui, par moments, prenait un caractère aigu. Je crois donc utile de signaler ici l’essentiel de cette divergence, en rappelant l’ensemble de la controverse.

Il s’agit ici de l’appréciation de certains actes des antagonistes en France et des mobiles qui les inspiraient. Sur ces derniers, je pensais, et je pense encore, qu’Engels, induit en erreur par des lettres tendancieuses qu’on lui envoyait de France, a trop mal jugé Benoît Malon. Sans doute, celui-ci avait-il ses défauts, mais il n’était certainement pas un intrigant, comme le pensait Engels qui ne l’a pas connu personnellement. J’ai vu, d’abord à Lugano, puis à Zurich, les efforts extraordinaires déployés par cet homme, issu des couches les plus humbles du peuple français, pour apprendre l’allemand afin de comprendre Marx et Lassalle dans leur langue. On peut voir avec quelle vénération il parle de Marx dans l’Histoire du Socialisme et dans la Revue Socialiste, dont il était le directeur. Ce n’était donc ni l’envie ni le chauvinisme qui ont inspiré les critiques qu’il faisait à Marx.

Il ne faut pas chercher très loin les raisons pour lesquelles les frictions entre Brousse et Malon, d’une part (ils ne s’accordaient d’ailleurs pas entre eux sur tous les points) et Guesde et Lafargue, de l’autre, ont donné lieu à des critiques mesquines envers Marx.

Il y eut d’abord l’insigne maladresse qu’Engels rapporte dans sa lettre : à la veille de la fusion des éléments disparates du mouvement socialiste français en un grand parti ouvrier unifié, Jules Guesde demanda à Marx et à Engels que Paul Brousse, investi de la confiance d’une fraction importante du nouveau parti, soit écarté des discussions sur le projet de programme du parti, alors qu’il se trouvait précisément à Londres et avait demandé d’assister à cette réunion. Rien d’étonnant si Brousse eut le soupçon qu’on y avait discuté avec Marx et Engels de questions qu’on entendait réserver aux seuls membres du cénacle. Il s’y ajouta un autre fait : Benoît Malon ne put obtenir que Marx lui adressât quelques lignes d’invitation pour le voyage qu’il projetait de faire à Londres. Je crois connaître ce qui motivait ce vœu. Malon m’avait raconté qu’il avait écrit une lettre à Marx vers 1877 et qu’il avait reçu d’une des filles de Marx, au nom de son père, une réponse qui constituait un refus net et contenait des insinuations injurieuses. On comprend dès lors que, voulant faire le sacrifice d’un voyage dans l’intérêt d’une entente, il eût aimé obtenir une preuve quelconque que sa visite était là bienvenue. Marx aurait pu donner à cette invitation une forme qui ne l’eût aucunement déconsidéré. Tout compte fait, Malon n’était pas le premier venu. L’estime dont il jouissait dans le monde socialiste français, il la devait à autre chose qu’à la réclame que Guesde et Lafargue lui avaient faite à certains moments. Sans quoi, un homme comme Rochefort ne lui aurait pas proposé la direction de la rubrique ouvrière dans son journal, avec des honoraires relativement élevés.

Marx voyait toujours en Malon l’ancien collaborateur de Bakounine à l’« Alliance de la Démocratie socialiste » fondée par ce dernier. Comme je l’ai écrit dans la revue russe Minoujtchiie Gody [7], je ne juge pas aussi sévèrement que Marx les procédés de Bakounine dans cette affaire. Pourtant, je reconnais sans réserve que Marx, en tant que socialiste, défendait vis-à-vis de Bakounine la cause supérieure. Quant à Malon, il importe de tenir compte qu’il était encore bien jeune et manquait d’expérience en ce qui concerne l’Internationale socialiste, lorsqu’il se lia à Bakounine, et en subit cette influence fascinante qui s’exerçait principalement sur les socialistes et les révolutionnaires français. S’étant libéré plus tôt et plus radicalement que d’autres de l’idéologie spécifiquement bakouninienne, pourquoi se serait-il livré à présent aux intrigues d’une politique dont il désapprouvait les buts ? Dans toute son attitude, il est resté un modeste ouvrier, bien qu’il ait cessé de travailler manuellement pour se vouer à des tâches intellectuelles.

Tout en faisant ces constatations, je suis loin d’insinuer que j’approuvais alors tous ses actes. Lorsqu’en novembre 1881, il vint en Suisse à l’occasion du Congrès socialiste international de Chur, il était encore sous l’effet de la querelle de parti qui avait alors atteint son paroxysme. Il me dit que la majorité « détruirait » Guesde et Lafargue. Je le mis sérieusement en garde contre de telles pensées. Les mesures que cela entraînerait, lui dis-je, ne feraient qu’aggraver la situation sans atteindre le but recherché. On ne pouvait « détruire » des hommes de l’importance de Guesde et Lafargue, sans les supprimer physiquement, ce qu’évidemment ni lui, ni ses amis ne voulaient. Mais il se montra peu disposé à admettre mes raisons, et l’année suivante, ce fut la scission du parti.

Engels admet, lui aussi, que le parti Brousse-Malon (pour m’exprimer ainsi) ne porte pas seul la responsabilité de cette scission. Personnellement, je suis disposé à voir en Lafargue le principal fautif, tout en reconnaissant non seulement qu’il était alors, parmi les dirigeants du socialisme français, la personnalité la plus remarquable sur le plan intellectuel, mais encore que son désintéressement et son dévouement n’avaient point de pareil. En même temps, comme Marx et Engels eux-mêmes le constataient souvent dans leurs lettres, il était plein de caprices et d’idées abstruses Certains ne le prenaient pas au sérieux, d’autres étaient franchement rebutés par sa polémique acerbe, mais il n’en était pas moins considéré par les Français comme l’interprète autorisé et, pour ainsi dire, le truchement de Marx, à qui il attirait plus d’ennemis que la cause ne le justifiait.

Il s’y ajouta qu’en revenant en France avec le projet de « Programme minimum » du nouveau Parti, élaboré à Londres, Guesde et Lafargue s’apprêtaient à l’imposer en invoquant l’autorité de Marx. Or, comme le démontre la lettre d’Engels, Marx n’avait rédigé que le magistral préambule, et non la liste des revendications. Certaines en avaient même été critiquées par Marx et Engels qui les jugeaient insuffisamment fondées. Elles se heurtèrent également à une certaine résistance parmi les Français eux-mêmes. Au congrès constitutif du Parti ouvrier, à la fin de l’été 1880, au Havre, le Projet fut voté quasiment sous le fouet. Il suscita ainsi une hostilité dont les conséquences furent graves. Lors d’une élection complémentaire en 1881, le métallurgiste Jules Joffrin, candidat acquis à Brousse et Malon, se présenta devant les électeurs non pas avec le Programme minimum, mais avec les thèses de la Ière Internationale qui, comme on sait, avaient également Marx pour auteur. L’hebdomadaire Égalité, dirigé par Guesde et Lafargue, refusa d’appuyer la candidature de Joffrin. La querelle qui s’ensuivit dans le Parti devait être portée devant le Congrès de Saint-Etienne du printemps 1882. Lors du débat sur la validation des mandats, il y eut un vote hostile à la fraction Guesde-Lafargue. Sans se concerter d’abord avec Guesde et les autres représentants, qui en furent tout ébahis, Lafargue les exhorta à quitter le Congrès. Il ne resta à la majorité de la fraction, y compris Guesde, qu’à suivre son appel. On alla à Roanne, ville industrielle proche de Saint-Etienne, et on y fonda son propre parti. Ainsi était consommée la scission dans le parti ouvrier qui venait à peine d’être fondé.

On comprend donc pourquoi la grande majorité du groupe social-démocrate allemand de Paris, formée aux règles de la discipline observée dans le parti allemand (dont certains membres étaient politiquement plus proches de Guesde et Lafargue que de Brousse et Malon) prirent position contre le Parti dissident. De même, une partie de leur sympathisants ne partit pas avec eux et demeura dans l’ancien parti. Bien qu’il appartînt alors à l’aile gauche de la social-démocratie allemande, Georges Vollmar, habitant à Paris, prit nettement parti contre l’attitude de Guesde et de Lafargue. Il s’ensuivit une polémique entre nous dans le Sozialdemokrat, car j’estimais qu’il était de mon devoir de militant du marxisme d’y défendre la cause de ses représentants français les plus capables. J’y critiquais assez vivement l’attitude adoptée vis-à-vis d’eux par le groupe Brousse-Malon, puisque j’avais appris de la bouche de Malon lui-même ce qu’elle visait. Je ne pouvais néanmoins approuver tout ce que Guesde et Lafargue avaient fait, et c’est ce que je déclarais ouvertement dans le Sozialdemokrat et dans mes lettres à Engels. Dans le dernier article de cette série, je déconseillais énergiquement à la social-démocratie allemande toute espèce d’immixtion dans la querelle et toute prise de position à l’égard des antagonistes.

En ce qui concerne les remarques de caractère personnel faites par Engels à propos de la controverse surgie au sein du Parti français, je ne dirai qu’une chose : j’avais écrit à Engels que je déplorais la mauvaise réputation faite en France aux représentants en vue du marxisme. Elle était due surtout aux informations que Vollmar avait transmises à certains camarades allemands et à moi-même au sujet de Jules Guesde et reposait sur le fait que de nombreux jeunes partisans très capables de Guesde l’avaient quitté, sans pour autant changer d’attitude politique. Je ne voudrais cependant manquer d’ajouter que les actes reprochés à Guesde laissaient intact ce que l’on pourrait appeler son honneur bourgeois.

Mais plus important encore me paraît un autre point soulevé par Engels : les tentatives faites pour amoindrir les mérites scientifiques de Marx. Cette appréhension n’était pas sans raison, mais, comme je l’ai déjà signalé, Engels se trompait sur les motifs.

Chez les participants de cette controverse, il ne saurait être question d’envie pour la renommée scientifique de Marx. Le seul à qui cela pourrait véritablement s’appliquer serait Benoît Malon. Mais celui-ci n’a jamais prétendu être un grand esprit scientifique et n’a jamais joué à l’inventeur d’une doctrine importante. Il s’est toujours contenté de passer pour quelqu’un qui monnaye moyennement les trouvailles scientifiques des autres.

Il y aurait plutôt à signaler une tendance à laquelle s’applique a contrario le dicton : on frappe le sac et on vise l’âne. Elle consiste à mettre en doute les autorités dont se réclame la partie adverse. C’est un trait fréquent dans les relations privées et publiques ; dans les querelles entre socialistes sur l’application de la pensée socialiste il n’est nullement un phénomène nouveau et limité à la France.

Mais soulever le problème n’est pas le résoudre. Il reste un fait plus important et qui est sans rapport avec les finasseries d’avocat, etc. Lorsqu’on examine de près les controverses entre socialistes, au cours des dernières quatre ou cinq décennies, sur l’importance et l’originalité de la théorie de Marx, on s’aperçoit qu’une de leurs causes déterminantes est la présentation souvent très médiocre de cette théorie par ses représentants apparemment les plus autorisés. Ce n’étaient ni l’envie et la malveillance, ni le chauvinisme qui incitèrent Benoît Malon à chercher les thèses majeures de l’enseignement marxien chez Vidal, Pecqueur et d’autres socialistes des années 40 ou du siècle passé. C’est tout simplement le fait que de prétendues autorités du marxisme ont fait passer pour des thèses importantes de la théorie marxienne des idées que l’on trouve déjà chez Vidal, Pecqueur, etc., et chez divers socialistes anglais. Je me souviens d’une époque, où, nous autres socialistes allemands, nous lûmes le troisième chapitre « Échange, valeur et libre concurrence » de la brochure de Lassalle sur Bastiat-Schulze : nous crûmes y trouver la quintessence de la théorie de la valeur de Marx et ce qui s’y rattache. C.H. Schramm, sans doute point le plus sot d’entre nous, ne comprenait pas qu’en tant que marxiste, on ne pouvait pas voir en Rodbertus un allié, parce qu’il avait saisi, presque comme Marx, les thèses élémentaires de la théorie de la plus-value. Lorsque Kautsky le lui expliqua, il se jeta comme un enragé sur lui. Mis à part le manque de dignité de cette polémique, elle prouvait que Schramm ne comprenait pas tout à fait la théorie marxienne, bien qu’il s’en fût occupé intensivement. Il ignorait notamment sa place dans la théorie marxienne de la société et en quoi consistait véritablement la découverte scientifique de Marx. La question a été éclaircie même pour les non-théoriciens, lorsque Engels a publié ses avant-propos à l’édition allemande de la Misère de la Philosophie et au livre deux du Capital. Ces avant-propos reçoivent une confirmation dans certains chapitres des Théories de la plus-value de Marx, que publie Kautsky. Il serait intéressant d’étudier systématiquement le sort qu’a subi la théorie de la valeur depuis Ricardo (avec lequel Marx termine l’histoire de la Théorie) dans la littérature socialiste des divers pays.

Ed. B.

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30 novembre 1881

[...] Pour ce qui est des Français, le mieux est à présent de laisser faire MM. Malon et Brousse et d’attendre ce qu’ils pourront donner. Mais on y arrivera difficilement. L’Égalité va paraître ces jours-ci ; comme à l’accoutumée, Brousse va calomnier « en douce », attaquer dans le Prolétaire sans nommer les gens ; les autres manqueront assez de patience pour donner dans le panneau, attaquer en disant les noms, et se feront alors traiter de trouble-fêtes, de sectaires, de diviseurs professionnels et de futurs dictateurs. Impossible de l’empêcher. Ils sont absolument, incapables d’attendre que leurs adversaires s’enfoncent eux-mêmes dans le bourbier ; il faut qu’ils prolongent leur existence par la polémique. Abandonnés à eux-mêmes, Malon et surtout Brousse se perdraient en six mois d’eux-mêmes (et, probablement, mutuellement). Mais, de cette sorte, les choses peuvent durer encore longtemps. Le Congrès de Reims a servi, comme tous les congrès de ce genre, à en imposer au monde extérieur ; vu à la lumière : illusion. Des « fédérations » représentées, seules existent réellement le Nord, le Centre et l’Est ; les autres n’existent que sur le papier. Celle de l’Algérie avait choisi comme délégué le bourgeois Henri Maret (député radical !!). On voit là quels sont les alliés de Malon. Guesde avait demandé que seules les fédérations réellement organisées fussent représentées au Comité national : sa proposition fut rejetée. Ce fait fut falsifié, c’est-à-dire escamoté dans le compte rendu officiel du Prolétaire. La moitié des délégués du Congrès et du Comité national [en fr.] ne représentent donc rien, musique de l’avenir tout au plus. La hâte mise à déclarer « Moniteur » le Prolétaire sur lequel Malon et Brousse ont fait main basse, venait simplement de la volonté de jouer ainsi par avance un tour à l’Égalité attendue. Comme à l’accoutumée, toutes les résolutions relatives à l’organisation sont déterminées non pas en fonction de leur utilité, mais par les considérations d’opportunité des partis. Le fait suivant caractérise bien la marxophobie de Malon : au printemps dernier, Malon demanda à Lafargue qui séjournait alors à Paris de lui procurer une préface de Marx pour son Histoire du Socialisme, nouvelle édition. Naturellement, Lafargue éclata de rire et lui dit que c’était mal connaître Marx que de le croire capable de se prêter à pareille farce. [...]

6 janvier 1882

[...] En somme, les gens de l’Égalité ont eu plus de chance qu’au fond [en fr.] ils n’en méritaient. Malon et Brousse se sont fortement déconsidérés en affichant, lors de la candidature Joffrin, un programme édulcoré — contre la résolution du Congrès de Reims — et en supprimant tout bonnement l’un des points mis en discussion à Reims, parce qu’il leur déplaisait (Égalité, n° 4, p. 7, Paris). Ils ont ainsi fourni à l’Égalité un terrain de droit qui, pour des motifs de tactique, lui était indispensable en la circonstance. Les « autoritaires », les aspirants à la dictature, ce ne sont pas les Guesde et Cie, mais les Malon et Cie ; la lutte étant maintenant ouverte, nos sympathies sont naturellement toutes avec Guesde et ses amis. En outre, l’Égalité a depuis toujours un contenu infiniment supérieur à celui du Prolétaire. Malon et Brousse agissent encore une fois en vrais bakounistes ; ils reprochent à d’autres des visées de dictature et, sous prétexte de tenir à l’« autonomie », ils veulent régner, sans s’occuper des décisions du Parti. [...]

25 janvier 1882

[...] En France, on a commis de grandes fautes des deux côtés mais, en fin de compte, Malon et Brousse, impatients de pousser à la crise et d’évincer l’Égalité (ce à quoi l’Union fédérative n’a absolument aucun droit), se sont si nettement mis dans leur tort que cela tournera mal pour eux. Chez des intrigants aussi fieffés que Malon et Brousse, une telle maladresse serait inexplicable s’ils n’avaient pas le feu sous les ongles. C’est que le Prolétaire est aux abois ; s’il cesse de paraître, ils n’ont plus un journal et les autres en ont deux. Aussi fallait-il que l’affaire se décidât pendant qu’ils avaient encore un organe pour répandre leurs décisions. Les infamies et les inventions pures et simples qu’ils propagent à présent contre Guesde, Lafarge, etc., en particulier le pamphlet Joffrin — dont Brousse et Malon, et non lui, sont l’auteur — sont absolument dans la manière de la vieille Alliance bakounienne et réveillent en nous de vieux souvenirs. Le Sozialdemokrat a tout à fait raison de ne pas s’en mêler tant que l’affaire n’est pas davantage éclaircie ; je ne crois pas qu’il faille longtemps pour cela. [...]

Août 1882

[...] La Bataille en est à l’agonie, c’est une défaite bien méritée. Lissagaray révèle une totale inaptitude à être journaliste ; comme ses collaborateurs Malon et Brousse, il fait appel à la haine chauvine des Parisiens pour l’Allemand contre les Guesde et consorts, « marxistes, nébulosités allemandes, etc. ». Cela n’a pas empêché Lissagaray d’offrir au propriétaire du Citoyen d’entrer dans la rédaction. La rédaction a naturellement repoussé cela tout de suite (ceci privatim) [...]

8 août 1882

[...] Dans toutes les questions de politique internationale, il ne faut utiliser qu’avec la plus extrême défiance les journaux des partis français et italiens qui font de la politique de sentiment ; nous autres Allemands, nous avons le devoir, dans ce domaine aussi, de prouver par la critique la supériorité de théoriciens que nous avons. [...]

22 septembre 1882

[...] En ce qui concerne les Français, votre plainte est la plainte éternelle de tout le monde. Ce qui les mène, c’est le sentiment et la personne.

Je ne lis pas le Citoyen et je ne reçois l’Égalité que très irrégulièrement ; je ne sais si elle vit encore, et je ne puis donc juger de ce que ces gens ont fait récemment. Mais une chose est certaine : avec Brousse, pas moyen de maintenir la paix. Il est et restera anarchiste des pieds à la tête, sauf qu’il a admis la participation aux élections ; en rejetant les autres hors de la Fédération du centre [en fr.], Malon et lui ont poussé la lutte à l’extrême, et Brousse la mène avec toute la tactique bakouniste : calomnies, mensonges et toutes les infamies possibles. Il se peut que la politique des autres soit parfois maladroite et puérile, qu’elle manque son but, qu’elle nous mette, nous étrangers, dans l’impossibilité d’intervenir en leur faveur (ce que nous avons, ici aussi, régulièrement refusé) ; mais la pierre d’achoppement, c’est qu’il est, une fois pour toutes, impossible de marcher ensemble avec Brousse. Il n’est pas satisfait tant que sa petite clique, à l’instar de l’Alliance, n’a pas tout le mouvement en main.

Du reste, le « Parti ouvrier » tout entier, avec les deux fractions, ne représente qu’une imperceptible petite partie des masses ouvrières parisiennes ; celles-ci continuent toujours à suivre des hommes comme Clemenceau, contre qui Guesde, d’ailleurs, a mené sa polémique d’une façon beaucoup trop personnelle et tout autrement qu’il ne l’eût fallu. Dans ces circonstances, Clemenceau est très capable de se développer et il peut même aller beaucoup plus loin que maintenant, surtout s’il s’aperçoit que l’enjeu en est la lutte de classes ; mais, à la vérité, il ne le verra que s’il y est contraint. Guesde s’est décidément mis en tête que la République athénienne [en fr.] de Gambetta est bien moins dangereuse pour les socialistes que la République Spartiate [en fr.] de Clemenceau ; il veut donc empêcher celle-ci, comme si nous, ou un parti quelconque au monde, pouvions empêcher qu’un pays traverse les étapes historiquement nécessaires de son évolution — sans compter qu’en France nous irons difficilement de la République à la Gambetta [en fr.] au socialisme, sans passer par une République à la Clemenceau [en fr.]. Or, sans cette vue de l’enchaînement historique nécessaire — et, donc, du cours probable de l’évolution — nulle politique de parti ne saurait être menée avec succès. Toutefois, j’ai renoncé sur ce point, et je laisse ces gens faire ce qu’ils veulent. Les Belges et leurs exhortations n’obtiendront rien non plus. [...]

20 octobre 1882

J’ai eu depuis fort longtemps l’intention de vous écrire sur les affaires françaises, mais je ne peux le faire qu’aujourd’hui. Tant mieux, je pourrai faire d’une pierre deux coups.

1. Saint-Étienne. En dépit des conseils bien intentionnés des Belges, l’inévitable s’est produit. Les éléments inconciliables se sont séparés. Et c’est une bonne chose.

Au début, à la fondation du Parti ouvrier, il a fallu admettre tous les éléments acceptant le programme ; il devait apparaître plus tard s’ils le faisaient avec des réserves tacites. Ici, nous ne nous sommes jamais trompés sur Malon et Brousse : ils ont grandi tous deux à l’école des intrigues bakounistes et Malon fut même « complice » de la création de l’Alliance secrète de Bakounine (il fut l’un des 17 fondateurs). Mais enfin [en fr.], il fallait leur donner l’occasion de montrer si, en même temps que la théorie, ils en avaient aussi abandonné la pratique bakouniste. La suite a montré qu’ils n’acceptaient le Programme (en le falsifiant, Malon y a en effet introduit diverses altérations) que sous réserve tacite de le rejeter. Ce qui a commencé à Reims et à Paris s’est achevé à Saint-Étienne. Le caractère de classe prolétarien du Programme est écarté. Les Considérants communistes de 1880 sont remplacés par ceux des statuts de l’Internationale de 1866 qui durent être ainsi rédigés, parce que les proudhoniens français étaient à ce point arriérés et ne pouvaient cependant être exclus. Les revendications positives du Programme sont annulées, puisque chaque localité est libre de se donner, aussi souvent qu’il lui plaît, un programme particulier pour chaque circonstance. Non seulement le soi-disant parti de Saint-Étienne n’est pas un parti ouvrier, mais il n’est même pas un parti du tout, puisqu’en fait il n’a pas de programme : tout au plus est-il un parti Malon-Brousse. Le pire reproche que ces deux hommes pouvaient faire à l’ancien programme, c’était qu’il avait repoussé plus de gens qu’il n’en avait attiré. On y a remédié à présent : ni les proudhoniens, ni les radicaux n’ont plus aucun motif de rester en dehors, et si les choses allaient comme le désirent Malon et Cie, la « bouillie révolutionnaire », dont se plaint Vollmar, serait l’expression officielle du prolétariat français.

Dans tous les pays latins (et peut-être même ailleurs), il a toujours régné une pratique très relâchée en ce qui concerne les mandats pour les congrès. Nombre d’entre eux ne pouvaient supporter le grand jour. Tant que cette pratique n’était pas exagérée et tant qu’elle ne portait que sur des choses bénignes, elle n’était pas dangereuse. Les bakounistes furent les premiers à en faire une règle (tout d’abord dans le Jura) ; ils instituèrent le trafic des faux mandats et cherchèrent de la sorte à se hisser à la tête. C’est ce qui est advenu à Saint-Étienne. Dans la préparation du Congrès, règne généralement toute la vieille tactique bakouniste, pour laquelle tous les moyens sont bons : mensonge, calomnie, intrigue en catimini. C’est la seule chose où Brousse soit un maître. Ces gens oublient que ce qui peut réussir dans de petites sections et sur un petit territoire comme le Jura, doit nécessairement, dans un véritable parti ouvrier d’un grand pays, ruiner ceux-là mêmes qui usent de tels « trucs ». La victoire apparente de Saint-Étienne ne tiendra pas longtemps et l’activité de Malon-Brousse aura bientôt définitivement un terme.

Il semble que tout parti ouvrier d’un grand pays ne puisse se développer qu’au travers d’une lutte intérieure, comme cela se voit en général dans les lois dialectiques de l’évolution. Le Parti allemand est devenu ce qu’il est dans la lutte entre Eisenachiens et Lassalliens, lutte où les bagarres mêmes jouèrent le rôle principal. L’unité ne fut possible que quand la bande de canailles consciemment entretenue [8] comme instrument par Lassalle se fut usée à la besogne et, même alors, elle se fit, de notre part, avec beaucoup trop de hâte. En France, il faudra que les gens, qui ont, il est vrai, sacrifié la théorie bakounienne, mais persistent à employer des moyens de lutte bakounistes en même temps qu’ils veulent sacrifier le caractère de classe du mouvement à leurs buts particuliers, se voient d’abord, eux aussi, usés à la besogne, pour que l’unité redevienne possible. Vouloir prêcher l’unité dans des conditions pareilles serait pure folie. Ce n’est pas avec des prédications morales qu’on vient à bout de maladies d’enfance qu’il faut bien, dans les circonstances d’aujourd’hui, traverser une bonne fois.

Au reste les « Roannais » aussi ont un grand besoin qu’on exerce continûment à leur égard une sévère critique. La phraséologie révolutionnaire et la tendance à l’action impuissante sont assez souvent leur fait.

2. Citoyen-Bataille. Cet été déjà, quand la Bataille était en mauvaise posture, que l’argent était gaspillé en réclames, etc., que les capitalistes se retirèrent et que Lissagaray se brouilla avec Malon-Brousse, Lissagaray proposa à Guesde de fusionner les deux journaux ; ils devaient tous deux être rédacteurs en chef, chacun ayant le droit de mettre à la porte trois membres de la rédaction de l’autre feuille. Lissagaray pensait ainsi écarter Lafargue, qu’il déteste. Les rédacteurs du Citoyen s’y refusèrent unanimement. La Bataille continua de baisser. Alors Lissagaray arrangea la fusion avec le propriétaire du Citoyen (un financier hollandais) à l’insu des rédacteurs de ce journal, espérant par ce coup d’État les mettre à ses ordres. C’est le contraire qui est arrivé. Les rédacteurs du Citoyen continuèrent le journal sans l’interrompre un seul jour et traduisirent le propriétaire en justice pour rupture de contrat. C’est ainsi que Lissagaray rata son coup et fut mortellement déshonoré ; il l’avoue en recourant à un moyen ultime : provoquer en duel le « lâche Lafargue » [en fr.], comme il l’appelle dans la Bataille, duel que celui-ci, j’espère, n’acceptera à aucun prix. Il est à peu près certain que, par ce coup à la Bonaparte, Lissagaray se soit perdu à jamais de réputation. Au moment où le Parti a plus que jamais besoin de son journal contre les gens de Saint-Étienne, on ne saurait admettre que l’existence de ce journal soit mise en jeu pour sauver le sien qui tombe ; dans tous les cas — si son coup avait réussi — changer le caractère de la feuille, en s’alliant avec le propriétaire bourgeois contre les représentants du Parti et les rédacteurs, voilà qui est inadmissible. [...]

27 octobre 1882

En toute hâte ; finissons-en avec les histoires parisiennes. Je ne pense pas que les Parisiens vous envoient directement les documents. Nous devons donc les arracher aux gens.

Donc, le Citoyen a continué de paraître sous l’ancienne rédaction, tandis que Lissagaray rédigeait Le Citoyen et la Bataille avec le concours de deux anarchistes, Mais et Crié. Vendredi soir, Le Citoyen et la Bataille fait entreprendre une tentative de saisie (par la police) du Citoyen, à cause d’un feuilleton, Wanda Krylov, dont le propriétaire de l’ancien Citoyen — Blommestein, financier hollandais, à présent associé à Lissagaray — revendiquait les droits de propriété. Avertis à temps, on enleva le feuilleton, et le commissaire de police venu pour saisir dût se retirer gros Jean comme devant. Dimanche, la rédaction du Citoyen et la Bataille fit savoir que si de nouvelles tentatives de saisie devaient être faites contre le Citoyen, elle se retirerait en masse (trois personnes). Le même dimanche, le Citoyen des deux mondes nom qu’il avait pris sur le conseil d’un juriste, fut à nouveau saisi sur citation de Blommestein pour « usurpation de titre ». Lundi, c’est-à-dire mardi matin, il reparaissait sous le titre de Citoyen international et invitait la rédaction du Citoyen et la Bataille à tenir sa promesse et à se retirer. Elle n’y songe pas. Mais et Crié déclarent sous main qu’eux, en tout cas, se retireraient, mais ils ne le font pas ; Crié est arrêté, sous prétexte de complicité dans l’affaire de Montceau-les-Mines, et il est en prison.

Devant craindre tous les jours la saisie si elle ne change pas son titre, la rédaction du Citoyen a, depuis quatre jours, appelé son journal l’Égalité, tandis que paraît parallèlement l’Égalité hebdomadaire. D’où leur vient l’argent, c’est ce que j’ignore ; depuis trois semaines, nous n’avons aucune nouvelle d’eux. Aujourd’hui, aucune Égalité n’est arrivée. Mais le génie éminemment organisateur [en fr.] des Français se révèle précisément chez nos amis par l’organisation du plus colossal désordre, de sorte que l’on ne saurait en tirer une conclusion quelconque.

La tentative de tuer le Citoyen avec l’aide des tribunaux et de la police nous montre Lissagaray dans sa nudité. Il a réuni en lui sottise et bassesse dans une proportion rare. [...]

2-3 novembre 1882

[...] Je ne connais pas la lettre de Lafargue dans le Prolétaire. J’écrirai sans doute à Paris pour l’avoir, mais je l’obtiendrai difficilement. Si vous l’avez encore, veuillez me l’envoyer, je vous la renverrai. Au reste, que Malon se tienne sur ses gardes, Lafargue a des tas de lettres compromettantes de lui.

L’article absurde de Picard [9] a été positivement désavoué dans le Citoyen ; Marx lui-même l’a lu. Du reste, l’individu qui vous l’a envoyé après l’avoir marqué au crayon bleu ne sait pas le français : il souligne comme étant une formule chauvine du Citoyen un passage que Picard met dans la bouche des exploiteurs bourgeois ... Ligue des patriotes ... dont Gambetla est la tête [en fr.]. Je la marque en rouge. Picard se plaît à faire de l’opposition à Guesde, et c’est pour lui jouer un tour qu’il a glissé l’article en fraude ; s’il avait été possible de mettre une rédaction convenable dans ce journal, cette imbécillité n’aurait pas passé.

Maintenant, à la conduite qui n’est « rien moins qu’honorable » des rédacteurs du Citoyen dans l’affaire Godard. Il se trouve que nous la connaissons exactement ; les intéressés, comme les non-intéressés, l’ont souvent contée à Marx, lorsqu’il était à Paris. À la suite d’un incident au cours d’une réunion, Godard alla voir la rédaction du Citoyen ; Guesde, qui garde toujours une certaine tendresse personnelle pour ses ex-frères anarchistes, le reçoit très amicalement. Au beau milieu d’un calme entretien, sans aucun prétexte, Godard assène à Guesde un violent coup de poing en pleine figure. Les autres lui sautent dessus ; Godard, avec une lâcheté bien anarchiste, se retire dans un coin : on ne va pas le maltraiter, lui le prisonnier [en fr.] ! Les gens du Citoyen, en vrais enfants, au lieu de lui donner une solide « trempe », tiennent conseil et décident qu’en effet il fallait le lâcher, parce qu’il était prisonnier [en fr.] !! Godard prit donc la poudre d’escampette sans avoir été corrigé. Mais le lendemain soir, à l’heure où l’on savait la plupart des rédacteurs absents, une douzaine d’anarchistes en armes (gourdins, etc.) firent irruption dans le bureau, demandant sous la menace toutes sortes de « satisfactions ». Mais Massard tint bon et ils durent s’en aller bredouilles. Maintenant, la Fédération du Centre [en fr.] a été avertie ; elle a organisé plusieurs soirs une garde d’ouvriers, et MM. les anarchistes ne sont pas revenus.

Maintenant, je vous prie de m’informer, à votre tour, de faits qui ne sont « rien moins qu’honorables », etc.

Je dois conclure de votre lettre que vous ne recevez pas régulièrement le Citoyen et que, en dehors de l’Égalité et du Prolétaire, vous avez donc été réduit aux rapports des camarades de Paris qui, de leur côté, étaient exclusivement renseignés par Malon et Cie et qui, selon toute vraisemblance, faisaient preuve à leur égard d’un assez grande crédulité. [...]

Quant à votre assertion répétée au sujet du grand discrédit du « marxisme » en France, vous n’avez en somme vous-même d’autre source que celle-là, à savoir du Malon de seconde main. Certes, ce qu’on appelle « marxisme » en France est un produit tout spécial, si bien que Marx a dit à Lafargue : « Ce qu’il y a de certain, c’est que moi, je ne suis pas marxiste » [en fr.]. Mais si le Citoyen a tiré l’été dernier à 25 000 exemplaires et acquis une situation telle que Lissagaray a mis en jeu sa réputation pour le conquérir, cela semble quelque peu contredire ce prétendu discrédit. Mais ce qui le contredit plus encore, c’est que ce discrédit n’empêche pas ces gens d’avoir assez de crédit pour que, chassés du Citoyen, ils fondent le jour même un nouveau grand quotidien et le maintiennent en vie quinze jours, malgré les chicanes du propriétaire de l’ancien Citoyen, grâce au seul appui de travailleurs et petits bourgeois (« ouvriers et petits industriels », écrit Lafargue), et trouvent un capitaliste avec lequel, demain, ils vont traiter du journal définitivement : oui ou non [en fr.]. Quand les faits parlent si haut, il faut bien que Malon garde pour lui son « discrédit ». Le crédit de Monsieur Malon est si grand que, lorsqu’à l’Intransigeant il a demandé à Rochefort une augmentation pour ses articles, celui-ci lui a répondu : « Je vous paierai plus si vous écrivez moins. » Que Malon essaye donc un peu de fonder un quotidien à Paris sans un centime en poche, pour montrer ce que vaut son crédit.

Mais en voilà assez. J’ai prié Lafargue d’échanger l’Égalité contre le Sozialdemokrat, et il écrit aujourd’hui qu’il le fait ; vous voudrez donc bien lui renvoyer à votre tour le Sozialdemokrat. Au cas où l’Égalité n’arriverait pas régulièrement, il suffirait d’une ligne — par carte postale — à P. Lafargue, 66, boulevard du Port Royal, Paris [...]

4 novembre 1882

[...] Je crois volontiers que, de Paris, on vous a bombardé de lettres pour Malon contre Guesde. Mais le correspondant que vous citez se déclare lui-même incompétent, puisqu’il affirme écrire sous l’impression de la germanophobie actuelle, et vous reproche de faire votre devoir de rédacteur de l’organe du Parti, à savoir, considérer les choses « de haut », d’un point de vue critique et d’ensemble, et non pas de se laisser dominer comme lui par les circonstances momentanées et locales. Si cet homme, après deux mois, monte encore sur ses grands chevaux à propos d’un malheureux article et, par ce seul incident isolé, laisse infléchir son jugement sur une importante fraction des ouvriers, est-ce une raison pour que l’organe du Parti procède avec une même étroitesse ? S’il existe à Paris quantité d’ouvriers non-socialistes où demi-socialistes qui déchargent leur chauvinisme sur les Allemands détestés, le Citoyen en est-il responsable ? Pas plus que les socialistes allemands de Paris ne le sont de ce qu’une foule d’ouvriers allemands, à Paris, à Londres, à New York et dans toutes les autres grandes villes d’Amérique acceptent un bas salaire quand il y a chômage et font ainsi baisser le salaire des ouvriers du pays (et même, en Amérique, des Irlandais), jetant ainsi sur les ouvriers allemands, en masse, un discrédit, non tout à fait immérité d’ailleurs. Et, en fin, si l’article lui pesait si fort sur l’estomac, pourquoi ne pas se défendre ? Le désaveu est venu ; il prenait la chose, il est vrai, un peu à la légère ; mais Marx me dit qu’il correspond aux usages journalistiques de Paris et à ce qui se fait lorsqu’un rédacteur a fait une gaffe, mais qu’aucune pression n’est exercée sur le journal. Mais il fallait exercer cette pression, très simplement. Si l’on avait rédigé une lettre de protestation et l’avait fait porter au bureau par une députation, la rédaction eût été obligée de prendre la chose au sérieux. Si le rédacteur présent (ce pouvait être Picard lui-même) avait fait des difficultés, il suffisait de cette menace : « si demain la lettre n’est pas dans le Citoyen, elle partira le jour même à Zurich pour le Sozialdemokrat » [...] Si on avait ainsi procédé, on se serait fait respecter, on aurait donné au Citoyen une utile leçon, et j’en aurais été très heureux. Mais laisser tout passer sur son dos avec une patience moutonnière et se lamenter après, c’est vraiment allemand, c’est valoir aux Allemands un mépris mérité. Si nous nous étions laissé traiter de la sorte par les Français et les Anglais, si, en Allemagne, nos hommes avaient été aussi « mollasses », où en serions-nous aujourd’hui ? Avant que les socialistes allemands de Paris prétendent que leur opinion sur le mouvement français prévale dans l’organe du Parti, il leur faudra d’abord prouver qu’ils sont capables d’une critique libre et impartiale, et ensuite qu’ils sont capables de payer de leur personne en face des Français. Ni l’un, ni l’autre n’a été fait.

Sur la nocivité d’un quotidien à Paris, je ne puis être de votre avis. À Paris, un hebdomadaire n’intéresse que peu de monde ; si l’on veut agir sur les masses, il faut un quotidien. Nous avons été aussi contre un quotidien, tant qu’il n’y avait aucune chance de le faire tenir, et lorsqu’eut lieu le puéril exode à Lyon, avec l’Émancipation. Maintenant, les choses se présentent autrement. Le Citoyen et ses rédacteurs se sont fait un nom à Paris. Des feuilles bourgeoises de toute couleur ont dû s’engager dans des polémiques avec lui et ont été liquidées avec succès. Si nous perdions à présent ce quotidien, nous subirions une défaite très nette. Que ce ne puisse pas être un journal idéal : parfait ; que la rédaction apparemment démocratique aboutisse souvent en réalité à un comité en l’absence de toute rédaction, comme ce fut le cas pour l’article Picard, n’y change rien. Lafargue m’a, dernièrement, envoyé les numéros relatifs à la scission — une vingtaine — et je ne trouve pas que le journal soit si mauvais, en dehors des points depuis longtemps critiqués et qui, dans un hebdomadaire, seraient d’ailleurs les mêmes. Un journal paraissant deux fois par semaine est a priori une impossibilité pour quiconque connaît les conditions de la presse parisienne ; il serait mort-né. C’est ou un hebdomadaire ou un quotidien. Et, pour ce dernier, l’ex-rédaction du Citoyen a sûrement des chances très grandes à l’heure actuelle ; sa rapide transition en Égalité quotidienne, qui place déjà plus de 5 000 exemplaires à Paris, le prouve.

Passons au meeting Clemenceau. Appliquer la mesure allemande à ce fait, comme à d’autres parisiens, c’est absolument une erreur. Lorsque Gambetta n’a pu avoir la parole dans sa propre circonscription, toute la presse radicale et socialiste a triomphé. La même chose arrive maintenant à Clemenceau. Clemenceau est un homme pondéré, calculateur, tout prêt à marcher, si on lui fait comprendre la nécessité de devenir même communiste, si l’on parvient à le convaincre : convainquez-moi donc ! [en fr.] Et les ouvriers de sa circonscription lui appliquent un moyen de conviction très puissant en lui prouvant que son siège est en danger. Il est possible que cela allonge les jambes à son étude du socialisme mollement menée.

Mais qui sont les gens qui ont fait cela ? Serait-ce exclusivement Guesde et Cie ? Non pas. Le président était Joffrin, ami de Malon et futur candidat contre Clemenceau à Montmartre. Dans la lutte contre les bourgeois, nos hommes ont donc été, comme toujours jusqu’à présent, assez corrects pour voter pour le président de Malon et pour marcher avec les hommes de Malon. S’il faut blâmer la conduite des ouvriers, il faut viser beaucoup plus les hommes de Malon que de Guesde.

La phrase du Citoyen dit tout simplement que cette tactique contre Clemenceau doit être poursuivie et, si elle a réussi une fois, pourquoi ne pas la pousser plus loin ? Le Prolétaire sera-t-il capable de payer l’Égalité de la même monnaie lors des réunions publiques ? J’attendrai pour le savoir. Jusqu’ici, je n’ai rien vu qui m’autorise à le croire. Même si c’était momentanément le cas, cela ne prouverait rien, car cela tiendrait difficilement longtemps [...]

28 novembre 1882

[...] L’article de Vollmar est, hormis quelques points accessoires, du pur Malon de seconde main. L’histoire du mouvement ouvrier français depuis 1871 est ici totalement falsifiée et cela ne devrait pas se passer ainsi. Par exemple, le deuxième article reproche à Guesde de ne s’être pas affilié aux quelques petites cliques (dont, plus tard, sont issus le Prolétaire ou de purs coopérateurs contre qui précisément il menait campagne) ! Comme si les gens de ce qui devint le Prolétaire eussent accepté d’ailleurs un « non-ouvrier » ! Mais la principale falsification est celle que Deville expose bien dans l’Égalité du 19 novembre (« Il y a cinq ans : Histoire de l’Égalité ») ; la lutte dans les congrès pour le Programme « collectiviste » et la victoire de ce programme en 1879 au Congrès de Marseille, tout cela est totalement supprimé chez Vollmar. Je ne puis admettre que Vollmar ait volontairement commis une telle altération ; mais il est presque aussi difficile d’expliquer comment il pourrait n’en rien savoir et comment toute sa connaissance de l’histoire du mouvement ouvrier en France se limiterait à ce que Malon a trouvé bon de lui raconter [10].

Cette omission du Congrès de Marseille supprime donc ce fait important : le Parti ouvrier français a, depuis trois ans, accepté le programme collectiviste, de sorte que son rejet par Malon est un net pas en arrière. Par conséquent, il est nécessaire que nos camarades d’Allemagne reçoivent un récit de l’histoire du mouvement ouvrier français, non comme elle aurait dû se passer d’après les besoins actuels de Malon, mais telle qu’elle s’est passée réellement ; une rectification est donc absolument nécessaire. À mon avis, le plus simple serait de poursuivre l’article de Deville, justement parce qu’il n’est pas du tout polémique. Si vous ne l’avez pas, mettez-moi un mot et je vous l’enverrai tout de suite.

Malon devrait du reste être sur ses gardes. Si nous voulions exposer ses faits et gestes [en fr.] avec autant de détails, mais plus exactement qu’il ne le fait à propos de Guesde par Vollmar, il s’en trouverait mal. Nous avons encore tous les documents qui montrent qu’il reniait l’insurrection le 18 mars 1871 et n’y adhéra que post festum, lorsque les choses allèrent mieux qu’il ne s’y était attendu.

Je me suis fait établir un rapport sur la force des deux fractions par Lafargue. Les « Roannais » ont à Paris 15 groupes, grâce auxquels l’Égalité a pu tenir un mois, ce qui montre la qualité de ces hommes. D’après Lafargue, ils sont très forts en province. La Fédération du Nord est, pour le fond, avec eux ; elle ne désire pas « prendre part aux querelles des Parisiens » [en fr. ], mais elle garde en honneur l’ancien programme collectiviste, qui est arboré en tête de son Forçat. Les « Roannais » tiendront leur prochain congrès à Roubaix, auxquels assisteront tous les délégués du Nord ; ils ont les rapports les plus étroits avec la Fédération du Nord. L’autre feuille ouvrière de province, l’Exploité de Nantes, a également publié en tête l’ancien programme avec les Considérants ; elle reproduit les articles de l’Égalité, et Deville y collabore. Ainsi, les deux seuls organes ouvriers de province sont de leur côté. En dehors du Nord, « partout en province, il y a un groupement ouvrier à Reims, Epernay, Lyon, dans tout le bassin houiller de l’Allier, à Bordeaux, Angoulême, Rochefort ; nous battons les possibilistes, qui n’ont de force qu’en Bretagne et à Marseille — et encore » [en fr.]

Il n’est pas étonnant que Malon ait un grand public pour son pauvre « bouillon » des considérants sans programme. Mais il n’y a plus de parti du tout, si l’on fonde un parti sans programme, dont tout le monde peut être. Les vieux sectaires, pour qui Malon-Vollmar ont de si tendres égards, ont depuis des années prouvé leur impuissance ; le mieux est de les laisser tranquillement se mourir. Si l’on compte comme parti ouvrier les Chambres syndicales [en fr.] — et les associations de grève qui luttent exclusivement, comme les trade-unions anglaises, pour un haut salaire et une réduction du temps de travail, mais par ailleurs se moquent du mouvement — on forme en réalité un parti pour la conservation du salaire, et non pour son abolition. Et, comme me le dit Marx, la plupart de ces Chambres Syndicales sont plus incolores encore que même les trade-unions anglaises. Supprimer tout programme de parti pour plaire à de telles gens n’est pas le moyen de les pousser en avant. A-t-on jamais vu un parti sans programme, un parti dont les Considérants délavés (tout à fait dans le genre du communiste Miquel qui, lui aussi, croit à la « possibilité » du communisme dans cinq cents ans) ont pour conclusion que chaque groupe fabriquera son programme particulier, à lui !

Que retire Malon des Chambres syndicales ? Elles ne paient pas de cotisations ; elles n’envoient pas de délégués au Conseil fédéral : avant la scission, elles faisaient nominalement partie de l’Union fédérative et elles y sont restées nominalement ; elles sont, comme le dit Lafargue, « complètement platoniques » [en fr.]. Elles ne sont là que pour la figuration. Quels sont les autres groupes de Malon ? Voilà ce qu’en dit Lafargue : « Dans le XVIIe arrondissement, nos amis ont organisé, après le congrès, un groupe qui, immédiatement, s’est trouvé composé de 29 membres. Pour nous faire pièce, les possibilistes ont subdivisé leur groupe qui, à ce que l’on me dit, ne se composait que d’une vingtaine de membres, en cinq sous-groupes, réunis par un Comité fédéral de quartier. Le tour est joli, mais ne trompe que les indifférents et ceux qui sont éloignés » [en fr.]. C’est tout à fait ce que faisaient les bakounistes. D’après Lafargue, les possibilités ne sont, par contre, réellement forts qu’à Montmartre, où ils sont bien organisés.

Il vaut toujours mieux être momentanément dans la minorité avec le vrai programme — quant à l’organisation — que d’avoir apparemment une grande clientèle, mais presque nominale, sans programme. Toute notre vie, nous avons été dans la minorité et nous nous en sommes très bien trouvés. La force moindre (au cas où elle le serait réellement — ce qui est pour moi loin d’être évident — les possibilistes n’ont pas osé aller à la conférence contradictoire des « Roannais » sur les deux congrès), la force moindre dans l’organisation de Paris est compensée, au double et au triple, par l’influence de la presse.

Il est pour moi tout à fait incompréhensible que vos correspondants de Paris puissent voir dans les gens de Saint-Étienne le « véritable parti ouvrier ». Premièrement, ils ne sont pas un parti du tout, et moins que tout un parti ouvrier, pas plus qu’ils ne sont les « ouvriers » d’ici. En revanche, ils sont en germe ce que ceux d’ici sont devenus en plein : la queue du parti radical bourgeois ! Tout ce qui les tient unis, c’est le radicalisme bourgeois ; ils n’ont aucun programme ouvrier. Les dirigeants ouvriers, qui s’appliquent à fabriquer un bétail d’ouvriers en vue des élections au profit des radicaux, commettent, à mes yeux, une véritable trahison.

Pour m’amuser, je me suis informé sur les remarques au sujet de Godard. Ce Godard, qui se dit anarchiste comme son maître Maret, écrit dans un journal opportuniste de Toulouse [en fr.]. Refuser à un tel homme une soi-disant rectification est tout à fait ordinaire, même selon des habitudes d’une presse autre que parisienne.

En revanche, nos amis ont, une fois encore, commis une ânerie tout à fait colossale, en s’attirant, par grandiloquence révolutionnaire, des persécutions avant que le journal ne fût assuré. Guesde est arrêté, comme vous le savez, et Lafargue va sans doute suivre. Et tous deux sont à l’ombre. Voilà écartés les plus actifs — non seulement pour écrire, mais pour entraîner. Deville est paresseux, Massard est très bon à sa place de secrétaire de la rédaction, mais il n’est pas homme à tenir un journal au milieu de difficultés. Je ne dirai rien des trois autres : Brissac et Bouis, vieux communards, plutôt un poids mort, et Picard, journaliste ordinaire.

Au reste, ne vous laissez donc pas prendre à cette idée que Guesde et Lafargue voulaient « soumettre absolument à leur direction » toutes les organisations. C’est l’éternel mot d’ordre de toute la tactique bakouniste ; en France, et même ailleurs, elle reste toujours utilisable, faute d’arguments. [...]

16 décembre 1882

[...] Malon se moque de Vollmar [en fr.]. Autrement, il aurait sûrement corrigé la gaffe de celui-ci : les « alliancistes » attaqués par l’Égalité sont pris au sens de l’Alliance bakouniste. Pas du tout. Les possibilistes sont appelés ainsi, parce qu’on ne peut plus les distinguer des gens de l’« Alliance socialiste » que Jourde, l’ex-ministre des finances de la Commune, avait fondée, il y a environ quatre ans, avec le concours d’autres proudhoniens actuels ou anciens (par ex. Longuet) et qui forme la réserve socialiste de La Justice. Vous avez entendu parler assurément, à Zurich, de cette Alliance à l’occasion d’élections. Aux dernières élections générales pour la Chambre, elle a présenté des candidatures et a obtenu à peu près autant de voix (au moins dans quelques arrondissements) que le Parti ouvrier. Si Vollmar ne savait pas cela, malgré ses dix-huit mois de Paris, Malon le lui a caché exprès, comme tant d’autres choses [11]. Voilà ce qui arrive quand on s’attache à une bande, sans le moindre sens critique.

Où Vollmar devient amusant, c’est quand il vante Malon comme « disciplinaire » du Parti et accuse les autres de rupture de discipline. Qui donc a besoin de discipline, celui qui maintient haut le vieux drapeau, ou celui qui racole des recrues en vue de déserter et de troquer le vieux drapeau pour un nouveau ? D’où Malon aurait-il tiré sa majorité à Saint-Étienne s’il n’avait auparavant recruté des gens, qui avaient d’avance l’intention, pour laquelle justement on les recrutait : jeter bas l’ancien programme.

Une chose qui vaut son prix, c’est la querelle entre Malon et Clovis Hugues à propos de Louis Blanc. Et ça veut être un parti !

Vous voyez bien, la Fédération du Nord s’est déclarée nettement pour Roanne.

Dans les derniers numéros de l’Égalité, Lafargue a écrit des articles délicieux, par exemple : « La candidature Bontoux ». L’esprit leur va beaucoup mieux que les oracles doctrinaires. [...]

27 février 1883

[...] L’Égalité est de nouveau tombée et je vous prie de publier dans le Sozialdemokrat les faits suivants (note ci-incluse). Espérons que ces gens vont enfin devenir sages et renoncer à fonder des quotidiens, avec de pareils contrats. Se plaindre, bouillie pour le chat, cela coûte de l’argent, et toute cour de justice française se fait un plaisir de débouter des socialistes et de leur faire perdre le procès, le journal restant d’ailleurs mort.

Guesde et Lafargue sont, entre autres griefs, accusés en vertu de l’article 91 du Code pénal (complot et provocation à la guerre civile), peine capitale. Quelle farce !

Il est bon que, cette fois du moins, ils ne puissent plus se solidariser publiquement avec les anarchistes (ceux-ci étant en prison) je veux dire, ces enfants qui jouent avec le feu et veulent passer pour les « moutards » les plus innocents du monde, quand ils reçoivent un coup de pied au cul. C’est le cas aujourd’hui d’un fol de Bruxelles qui a laissé partir sa bombe dans sa propre culotte ! La dynamite, avec le temps, devient purement ridicule [...]

28 février 1883

[...] Vous devriez bien me faire un plaisir : ne me jetez pas constamment le mot « camarade » à la tête dans le journal. Premièrement, j’ai horreur de tous les titres ; comme dans le monde littéraire allemand, on nomme les gens simplement par leur nom, sans titres (à moins qu’on ne les attaque), nous devrions nous en tenir là, sauf lorsque l’appellation de « camarade » apprend au lecteur que l’intéressé appartient au parti. Ce qui est à propos et de coutume à la tribune et dans les débats oraux peut, dans l’imprimé, faire mauvais effet. Mais il y a autre chose : nous ne sommes pas ici des « camarades » au sens strict. Nous n’appartenons guère plus au parti allemand qu’au parti français, américain ou russe, et nous ne saurions nous tenir pour liés par le programme allemand, pas plus que par le Programme « minimum ». Nous tenons quelque peu à cette position, qui est la nôtre, de représentants du socialisme international. Elle nous interdit, d’ailleurs, d’appartenir à un parti national particulier, tant que nous ne retournons pas, par exemple, en Allemagne et ne participons pas à la lutte qui s’y livre. Actuellement, cela n’aurait pas de sens [...]

12 juin 1882

[...] Au reste, vous ne m’ennuyez nullement avec les affaires intérieures du Parti. Quiconque vit à l’étranger ne peut jamais en apprendre assez sur les détails de pareilles luttes intérieures du parti qui, malgré tout, est à la tête des partis ouvriers en Europe. L’ami Lafargue me cache tout cela par principe. Ses rapports sont tous couleur de rose, couleur d’aurore, bleu-céleste et vert-espérance [...]

8 novembre 1883

[...] Si les Allemands de Paris ne sont pas maintenant opérés de la cataracte touchant Malon et Cie, on ne peut plus rien faire pour eux. L’alliance déclarée de Malon et Cie avec les traîtres du mouvement ouvrier anglais, les représentants officiels des trade-unions leur a valu les applaudissements de toute la presse bourgeoise d’Angleterre, du Times et du Daily News au Standard. Quel bonheur que Guesde et Lafargue aient été à l’ombre pour que cette pièce magnifique pût se jouer entièrement et sans encombre ! [...]

1er janvier 1884

[...] À propos, vous parlez toujours du passé de Guesde comme mal famé, ou quelque chose d’approchant ; je ne connais absolument rien de tel. Ce n’est assurément rien que des perfidies de Malon, mais j’aimerais beaucoup que vous m’aidiez à tirer cette histoire au clair [...] [12].

23 mai 1884

[...] À Paris, aux élections municipales, les nôtres ont, en fait, suivi la tactique que tu demandes, en ne présentant Dereure contre Joffrin que parce qu’au début il n’y avait pas d’opportuniste contre celui-ci. Par conséquent, l’opposition était ici presque un devoir. C’est seulement après coup que surgit Simoneau, et Guesde demanda tout de suite que Dereure se retirât ; on n’eut pas ce courage, et de là un brillant échec pour Dereure. Au contraire, Vaillant a eu la victoire contre les possibilistes dans son arrondissement. [...] Du reste, il sera nécessaire de s’opposer constamment aux possibilistes, juqu’à ce qu’ils consentent à s’entendre aux élections avec les nôtres ; aussi longtemps
 qu’ils joueront sans gêne au parti ouvrier par excellence, ils forceront les nôtres à une opposition directe. Donc, ou blanc ou noir ! 
Ces messieurs ont le choix.

En ce qui concerne Jofïrin en particulier, son programme était si mou, si « pouilleux », que les radicaux mêmes renoncèrent à lui op
poser un candidat, le programme de Joffrin étant pour l’essentiel
 le leur ! [...]

8 octobre 1885

[...] Les élections françaises sont un grand progrès. Comme je l’ai déjà dit, le scrutin de liste a écrasé les opportunistes. Mais qu’il dût les écraser dans cette mesure, que la grande et moyenne bourgeoisie ainsi qu’une partie de la petite passeraient aux monarchistes, et ainsi en masse, ce n’était pas à prévoir, du moins pas ailleurs qu’en France. Les opportunistes ont joué au « Directoire » et pratiqué une corruption qui laisse en arrière celle même du second Empire, mais sans garantir aux bourgeois la tranquillité que leur garantit la monarchie. La rechute dans le monarchisme, qui s’appelle ici orléanisme, était d’autant plus naturelle que tout le centre gauche (Ribot, Journal des Débats, etc.) n’est qu’orléanistes déguisés en républicains, qu’alors on préfère les vrais orléanistes, et qu’on se contente, quand cela ne va pas autrement, de bonapartistes et de légitimistes. Les ballottages vont vraisemblablement constater le mouvement en retour, la peur des bourgeois devant leur propre succès, et par conséquent donner des élections radicales. Sinon, il y aura bagarre.

En tout cas, ceci est acquis : élimination des partis du centre, monarchistes contre radicaux, le petit nombre des députés du centre contraints de choisir entre ceux-ci ou ceux-là. Cela rend la situation révolutionnaire. À la monarchie, personne en France ne songe sérieusement, ne fût-ce qu’à cause du grand nombre de prétendants. Mais une tentative orléaniste est possible, et l’affaire deviendra sérieuse. En tout cas, la question se pose ainsi : ou bien la République en danger [en fr.] ou bien établissement d’une république « radicale ». Toute vraisemblance pour que celle-ci l’emporte. Mais, alors, les radicaux sont forcés, non seulement de tenir ce qu’ils ont promis — remplacer l’administration centralisée de Napoléon par le gouvernement autonome des départements et des communes, tel qu’il exista de 1792 à 1798 — mais de s’appuyer aussi sur les socialistes. Nous ne pourrions souhaiter de situation plus favorable. La France demeure fidèle à la marche particulière, logique et dialectique de son évolution. Les contradictions n’y sont jamais masquées pour longtemps, elles sont toujours réglées par la lutte. Et cela ne peut qu’être bon pour nous.

Il est tout naturel que les socialistes aient si peu de voix (ce dont Lafargue se plaint amèrement). L’ouvrier français ne perd pas son bulletin de vote. Et comme, en France, il existe encore des partis vivants, et non, comme en Allemagne, uniquement des partis morts ou moribonds, il n’est nullement politique de voter pour un socialiste sans chances, quand on met par là un radical en minorité et qu’on assure à un opportuniste la majorité. Les candidatures pour se compter ont justement en France leur inconvénient, comme elles l’auront aussi parfois en Allemagne dès que ressuscitera la boutique politique de ce pays. C’est seulement lorsque l’évolution des choses en France permettra aux socialistes de devenir opposition officielle, c’est-à-dire quand Clemenceau sera définitivement à la barre, qu’en peu de temps nous y aurons des milliers de voix. Mais il ne faut pas prescrire aux Français d’évoluer à l’Allemande. Or, c’est ce qu’on fait beaucoup de nos meilleurs hommes en Allemagne.

Naturellement, on ne pourra juger définitivement que lorsque les élections au second tour auront lieu [...]

24 novembre 1886

[...] Le tour nouveau que les choses prennent en France mérite attention. Voir le Cri du Peuple. Le 7, meeting au Château-d’Eau, où Basly quitte les radicaux ; le 11, à la Chambre, interpellation de Basly à propos de Decazeville ; il est soutenu par Camélinat et Boyer, applaudi par Clovis Hugues et Planteau. On se sépare des radicaux. Formation du parti ouvrier parlementaire. Entrée en scène fameuse. Grande peine des radicaux à propos d’événements fort anti-parlementaires. Les trois ouvriers vont, dit-on, être tout de suite punis par un vote de méfiance des électeurs bourgeois. Meeting convoqué au Château-d’Eau pour le 21, mais abandonné, les Trois ayant déclaré qu’ils se proposaient d’y aller. On annonçait en remplacement un meeting du Commerce au Château-d’Eau en vue de réclamer des travaux publics dans l’intérêt des chômeurs ; en réalité, les Trois devaient y être l’objet d’un vote de blâme. Mais au lieu de cela, grande victoire des ouvriers. Basly présidant, les bourgeois se dérobent, brillant discours de Guesde. Lis le Cri du Peuple du 23 courant. Le Parti ouvrier au Parlement de France, c’est un grand événement historique, et une grande chose pour l’Allemagne. Va faire allonger les jambes à certaines gens de Berlin. De plus, absolument international ; les excitations chauvines sont tombées à plat [...]

[1] « Les débuts du marxisme théorique en France et en Italie (1880-1897) », Cahiers de l’I.S.E.A. (Études de Marxologie, n° 3), juin 1960, pp. 5-51.

[2] Die Briefe von Friedrich Engels und Eduard Bernstein, mit Briefen von Karl Kautsky an ebendenselben. Herausgegeben von Eduard Bernstein, J.H.W. Dietz Nachf., Berlin, 1925, 217 p. Une édition russe par D. Riazanov a précédé, en 1924, la publication des lettres originales par Bernstein. Cf. ibid., p. 5 .

[3] « Lettres inédites de Frédéric Engels sur la politique socialiste », Le Mouvement socialiste, 1er novembre 1900, pp. 513-25. Bernstein y publia « après quelques hésitations » et à cause de « leur application aux problèmes à l’ordre du jour de la France socialiste d’aujourd’hui », quelques passages qui ne pouvaient pas blesser des personnalités alors en vie. Il supprima d’ailleurs tous les noms propres. Il ajouta : « Les lettres que nous citons ont été pour la plupart écrites au temps où Marx vivait encore, et quelques-unes mêmes d’accord avec lui. Certes, ce n’est pas une raison pour déclarer fausses sur le champ des opinions qui diffèrent de ce qui est dit. Mais c’est un motif très fort pour se demander si elles sont bien le résultat d’une interprétation correcte de la doctrine marxiste. »

[4] Nous remercions vivement Madame L. Bracke de nous avoir autorisé à publier le présent choix.

[5] En plus des ouvrages cités dans ma précédente étude, cf. Jean Longuet, « Les Congrès ouvriers en France », Le Mouvement Socialiste, avril 1900, pp. 436-440.

[6] Paul Lafargue m’avait demandé si je pouvais obtenir de Karl Hochberg une somme importante pour une nouvelle édition de l’hebdomadaire marxiste L’Égalité. Ne me croyant pas autorisé à débourser une somme considérable en provenance des fonds que Hochberg m’avait confiés, pour un but qui me paraissait très incertain, je décidais de m’enquérir tout d’abord chez Engels. Je reçus de lui la réponse ci-dessus, intéressante à plus d’un titre (Ed. B).

[7] Temps passés (N.d.T.).

[8] Je ne peux laisser passer cette remarque sans faire une réserve. Engels avait le défaut que j’ai observé surtout chez des esprits éminents : accorder trop de foi aux amis. Cela s’applique également à la nouvelle rapportée en Angleterre lors des débuts de l’« Association Générale des Travailleurs Allemands » : Lassalle aurait alors intentionnellement dressé des éléments médiocres pour en faire ses créatures. Lassalle a admis parfois dans l’Association des individus qu’il eût mieux valu laisser dehors, mais qu’il en ait fait un système relève de la fantaisie. Engels a donné dans le panneau, à cette époque (Note de Bernstein).

[9] Une attaque chauvine contre les socialistes allemands (N. McL).

[10] Vollmar était bien informé sur le congrès de Marseille. À l’époque, il publia un compte rendu, bien trop long nous sembla-t-il, dans plusieurs numéros du Sozialdemokrat. Je ne crois pas que son silence dans cet article soit tendancieux. Le délégué qui intervint le plus énergiquement en faveur du programme collectiviste fut, autant que je m’en souvienne, Jean Lombard, ami de Malon (Ed. B.).

[11] J’ignore d’où Engels a pu tirer l’opinion que Malon a été l’inspirateur de Vollmar. Ce dernier habitait alors à Paris chez le typographe Adhémar Leclerc qui a joué un rôle assez important dans le parti des possibilistes. C’est donc de lui qu’il tenait ses informations sur le mouvement. Rappelons que Malon fut plutôt écrivain et rat de bibliothèque que chef de parti. Vollmar fut empêché par la maladie de communiquer beaucoup avec le monde extérieur. (Ed. B.)

[12] Un autre passage de cette lettre mérite d’être cité, ne serait-ce qu’en note. Bernstein avait interrogé Engels sur le fameux passage de l’Adresse sur la guerre civile en France (1871) relatif à la destruction de la machine d’État. Voici la réponse d’Engels : « Il s’agit simplement de démontrer que le prolétariat victorieux devra préalablement transformer l’ancien pouvoir bureaucratique, administratif et centralisé de l’État avant de pouvoir utiliser celui-ci à ses propres fins ; au contraire, tous les républicains bourgeois depuis 1848, tant qu’ils étaient dans l’opposition, ont dénigré cette machine, mais une fois au gouvernement, ils l’ont adoptée et utilisée, parfois contre la réaction, mais bien plus encore contre le prolétariat. Dans la Guerre civile, les tendances inconscientes de la Commune ont été portées à son crédit comme des plans plus ou moins conscients : dans les circonstances données, c’était justifié, voire nécessaire. »

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