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Cahiers du Communisme de Conseils - Série complète !
vendredi 26 octobre
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Neuf des douze numéros de la revue des Cahiers du Communisme de Conseil (1968-1972) sont maintenant accessible en version numérique au travers du sommaire général.
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Controverses
Revue publiée par le Forum de la Gauche Communiste Internationaliste : C’est pour contribuer à déblayer la voie vers la clarification et le regroupement sur des bases théoriques, politiques et organisationnelles saines que Controverses a vu le jour. En d’autres termes, tout en tenant compte du changement de période qui n’est plus au reflux mais à la reprise historique des combats de classes, notre objectif essentiel est de reprendre ce qui était le souci de Bilan mais qu’il n’a pu mener complètement à bien compte-tenu des conditions d’alors : « ...une critique intense qui visait à rétablir les notions du marxisme dans tous les domaines de la connaissance, de l’économie, de la tactique, de l’organisation », et ce sans « aucun dogme », sans « aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme », et « par le souci de déterminer une saine polémique politique ». Ceci est plus que jamais indispensable afin de réussir un nouvel « Octobre 17 » sous peine de se retrouver comme ces « vieux bolcheviks ... qui répètent stupidement une formule apprise par cœur, au lieu d’étudier ce qu’il y avait d’original dans la réalité nouvelle. (extrait de l’éditorial du n°1)
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Le premier numéro de la revue trimestrielle Gavroche est sorti en décembre 1981. Il prenait la suite du Peuple français, belle aventure éditoriale des années soixante-dix. Depuis plus de 20 ans, la revue s’attache à la retranscription des fêtes, des travaux, des luttes et des joies du principal acteur de l’histoire : le peuple. Gavroche fait aussi resurgir des événements jusque-là ignorés ou passés volontairement sous silence.
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MARX 03e : Marx et la guerre italienne
Maximilien RUBEL - Juin 1960 / pp. 61-85
26 mai 2014 par eric

Extrait de : Karl Marx devant le bonapartisme, Mouton et Co, Paris-La Haye, 1960. Ce texte diffère légèrement de celui que nous donnons dans le livre. (Note de l’auteur)

Succès de prestige pour Napoléon III, la guerre de Crimée (1854-1856) est suivie d’une crise économique et d’un mécontentement général de la classe paysanne, appui du régime. L’attentat d’Orsini rappelle brutalement à l’empereur son rôle prétendu de libérateur des nationalités opprimées, en même temps qu’il l’oblige à instaurer en France le « régime des prétoriens ». Il y a là tout un enchaînement de faits qui paraît conduire à une crise plus importante : une guerre européenne ou un conflit « localisé ». Le statut européen de 1815 peut-il être révisé ? Oui, à la faveur de la politique de souplesse pratiquée par la Russie après la guerre de Crimée : et c’est le rapprochement occulte du tsar et de Napoléon III, qui provoque les soupçons et excite la colère de Marx. L’affaire de l’Indépendance italienne est pour lui un aspect de cette collusion. Le Neveu de l’Oncle a besoin d’aventures pour se maintenir, et il ouvre inconsciemment la voie à l’hégémonie russe en Europe, obsession de Marx [1].

Face à ce danger, l’unification de l’Allemagne est une nécessité première : c’est depuis 1848 l’objectif du « parti Marx ». On verra plus loin que les prévisions et les tactiques y étaient différentes. Pour Marx, l’hégémonie russe, même ébranlée, est l’obstacle à vaincre tout d’abord. L’Autriche est un bastion anti-russe ; la guerre de Napoléon III contre l’Autriche est profitable à la Russie ; la Prusse doit aider l’Autriche (la France ne vise-t-elle pas à conquérir la rive gauche du Rhin ?) ; Napoléon III doit être battu ; l’unité allemande doit se faire à la faveur de cet élan. Et au delà, c’est la possibilité d’un éveil révolutionnaire. Ainsi que le disait en 1848 le Manifeste communiste, l’Allemagne est à la veille d’une révolution prolétarienne : la bourgeoisie n’y peut jouer son rôle, ni triompher du passé féodal.

L’histoire a-t-elle confirmé ou infirmé ces pronostics ? Les regroupements nationaux, la formation des classes ouvrières, les guerres qui les ont enfantés, n’ont pas abouti (ou n’ont pas encore abouti) à la situation envisagée par Marx comme préliminaire à la société sans misère et sans classes. Marx avait-il raison de poser le problème de la sorte ?

Les formes modernes de dictature et plus généralement l’État national moderne se reconnaîtraient par plus d’un trait dans les descriptions de Marx. C’est le bonapartisme qui a survécu, contrairement à ses prévisions. Quels sont en contre-partie, les éléments positifs apportés, par le mouvement ouvrier, sur qui Marx comptait ?

Devant le bilan incessamment alourdi des guerres et des catastrophes modernes ce mode de calcul des frais de l’histoire n’est-il pas à repousser ?

 *
* *

Vers la fin de 1858, il apparut à Marx que la situation intérieure, économique et politique du second Empire était devenue assez critique, voire assez révolutionnaire, pour obliger Napoléon III à chercher un exutoire dans une nouvelle aventure militaire [2].

Ce qu’il pensait des perspectives révolutionnaires en Europe, particulièrement en France et en Allemagne, nous le savons par une lettre à Engels, dont voici les points essentiels :
— reprise du commerce mondial ;
— commencement de la révolution en Russie, où le gouvernement envisage l’émancipation des paysans ;
— mouvements en Prusse, parmi les Slaves d’Autriche ;
— formation du marché mondial par la colonisation de la Californie et de l’Australie et l’ouverture de la Chine et du Japon ;
— imminence d’une révolution peut-être socialiste en Europe.

Mais cette révolution « ne sera-t-elle pas nécessairement écrasée, puisque, sur un terrain plus grand, le mouvement de la société bourgeoise est encore ascendant [3] ? »

Cette appréciation des perspectives mondiales du capitalisme et du socialisme nous permet de comprendre la position que Marx et Engels prendront, au nom de leur Parti, devant la guerre italienne.

En décembre 1858, analysant de près la situation politique créée en Prusse par suite de l’abdication du roi frappé de folie, Marx écrivit ; « C’est de France que la révolution menace. Pour l’affronter, le gouvernement prussien doit jouir de la tranquillité intérieure. L’unique chance de retarder la révolution en France est une guerre européenne. Dans cette guerre, la Russie, la France et la Sardaigne s’associeront contre l’Autriche [4] ».

Au moment où la guerre italienne deviendra une réalité, la conduite à venir que la Prusse prendra sera passionnément discutée dans les milieux démocratiques allemands. Pour Marx et Engels d’une part, et pour Lassalle d’autre part, il s’agira, malgré les divergences, de dénoncer le gouvernement prussien qui prétend défendre l’indépendance de l’Allemagne, sans toutefois rien concéder aux classes moyennes sur le plan constitutionnel.

En janvier 1859, les préparatifs militaires du Piémont et de la France, assurée de la neutralité russe et anglaise, laissent prévoir un conflit prochain avec l’Autriche [5].

Marx mettait alors la dernière main à la Critique de l’économie politique, et, comme d’ordinaire, se fit aider de son ami pour fournir de la copie à la NYT. Engels s’acquitta promptement de la besogne et envoya plusieurs articles à préoccupation militaire [6]. Marx lui-même commenta la situation politique et financière en Europe, en mettant en relief le rôle joué par la diplomatie tsariste dans l’aggravation croissante des relations entre la France et l’Autriche. Cependant, il était encore hésitant quant aux intentions véritables de l’empereur français : « Je suis persuadé que Louis-Napoléon ne désire pas réellement la guerre ; ses ambitions ne vont pas au delà d’une victoire diplomatique sur l’Autriche, et par là d’un bon coup de filet à la Bourse de Paris [7] ».

Les préparatifs militaires, tapageusement annoncés par la presse bonapartiste, n’avaient pour but que de répandre la panique ; tandis que les esprits s’excitaient, Napoléon III et son clan faisaient des gains substantiels au détriment du gros des modestes actionnaires.

Les mobiles secrets de la politique de l’Empereur sont passées au crible : « Trois motifs poussent Napoléon à briguer les sympathies italiennes et à faire mine de menacer l’Autriche. C’est en premier lieu, la Russie qui, depuis la paix de Paris, se sert de lui comme d’un pantin. Le second mobile est peu connu, puisque l’Empereur et sa cour font leur possible pour le dissimuler au public (...). Depuis l’attentat d’Orsini, avant et après son exécution, l’Empereur français a reçu sans discontinuer des missives émanant de la suprême autorité des carbonari dont il avait été membre en 1831. Une sentence de mort, prononcée par la Vente fut communiquée à Napoléon. L’esprit superstitieux de cet homme de hasard fut terriblement atteint par ce jugement d’un tribunal secret. Ses nerfs (...) n’étaient pas à l’épreuve de cette vision permanente de l’épée de Damoclès. L’intervention mystérieuse d’un pouvoir, à la vérité invisible, mais connu par l’expérience du passé (...) devait fatalement troubler le cerveau d’un homme qui, tout à sa politique d’expédients quotidiens, n’a jamais connu la causalité de l’histoire, n’y a jamais vu que l’agissement obscur de quelque fatalité, celle qui se joue de toute analyse rationnelle et se plait à hisser le dernier des imposteurs au souverain pouvoir ».

En troisième et dernier lieu, Marx analyse les difficultés françaises de Napoléon III, dont toutes les ressources habituelles paraissent désormais taries. S’il en était ainsi, il ne resterait à l’Empereur que l’issue d’une guerre avec la perspective de nouveaux emprunts forcés et des contributions de guerre, extorqués aux territoires conquis. Outre ces raisons financières, l’insécurité de sa position en France s’aggrave en face de l’hostilité grandissante des ouvriers et de la classe moyenne. Mis à la merci de l’armée, il ne lui reste plus qu’une carte à jouer : la guerre pour la reconquête de la rive gauche du Rhin. Cette guerre pourrait commencer en Italie, étape préparatoire d’une campagne plus ambitieuse. Les airs mystérieux de l’Empereur n’en imposent à personne. Tout ce qu’il veut, c’est gagner du temps, car il ne peut compter sur aucune amitié : celle de la Russie n’est pas plus sincère que ne le furent ses propres serments. Toutefois, il n’est pas maître de son jeu, et les circonstances pourraient l’obliger à risquer prématurément le tout pour le tout. La suite de l’article décrit la campagne de propagande en France et au Piémont, que l’Autriche ne pouvait laisser sans réponse : bientôt plus de 130 000 soldats autrichiens se trouvèrent massés entre l’Adige et le Mincio.

Louis-Napoléon a accumulé ainsi les éléments d’un conflit sans pouvoir les contrôler. Marx en disserte longuement dans une lettre à Lassalle, où il énumère les raisons déterminantes de l’action de Napoléon III : peur des attentats italiens ; détresse française ; besoin de rétablir le prestige perdu ; pression de la Russie qui veut briser la résistance de l’Autriche ; Jérôme-Napoléon (« Plon-plon ») et sa clique poussent à une action décisive ; neutralité de l’Angleterre qui ne peut ni intervenir en faveur du Pape, ni contre la libération de l’Italie, la neutralité de la Prusse étant exigée par la Russie.

L’Empereur a pourtant peur d’une guerre « vraiment sérieuse » : c’est un caractère faible et hésitant de « joueur ». Son plan est très froidement accueilli par les masses et les milieux de la haute finance, de l’industrie et du commerce, etc. Mais le moyen de reculer sans perdre tout crédit auprès de l’Armée [8] ?

Cette interprétation des mobiles de la politique de Napoléon III est-elle recevable ? Quoi qu’on en pense, elle est possible ; elle n’a pas été démentie par la suite des événements. Mais comment la concilier avec une théorie qui veut que l’État soit l’instrument de la classe des possédants ?

Les embarras financiers et politiques semblaient, de toutes les raisons énumérées, la plus certaine [9]. Cependant, tout conflit éventuel ne risque-t-il pas de déborder le cadre politique et national et de conduire, à plus longue échéance, à des mouvements révolutionnaires ? Marx en écrit dans une lettre à Lassalle : « La guerre pourrait avoir des résultats sérieux et, en fin de compte, révolutionnaires. Pour le moment, elle soutient le bonapartisme en France, fait reculer le mouvement intérieur en Angleterre et en Russie, ranime les plus mesquines passions nationales en Allemagne, etc. À mon avis, elle aura donc, immédiatement et partout, des effets contre-révolutionnaires [10] ».

C’est pour mettre en lumière les conséquences probables d’une guerre allemande pour le destin de l’unité de l’Allemagne qu’Engels encouragé par Marx décide d’exposer dans une brochure les vues de leur parti [11]. Ce devait être la riposte aux démocrates et aux libéraux allemands, qui proclamaient la nécessité pour leur pays de « défendre le Rhin sur le Pô ».

Marx fait part de ce projet à Lassalle et résume pour lui la thèse centrale : il s’agit d’apporter la démonstration, du point de vue de la science militaire, que les raisons invoquées, en Autriche, pour prouver la légitimité de posséder la ligne du Mincio en vue de protéger l’Allemagne sont de même nature que les prétentions de la France sur le Rhin [12].

Il ne faut à Engels que deux semaines pour s’acquitter de cette tâche et, grâce à l’entremise de F. Lassalle, la brochure put paraître à Berlin, anonymement, en avril 1859 [13].

La thèse défendue par Engels, en tenant compte des suggestions de Marx, peut se résumer ainsi : devant un conflit éventuel entre la France, alliée de l’Italie, et l’Autriche, une grande partie de la presse allemande lance le mot d’ordre : le Rhin doit être défendu sur les rives du Pô. Derrière ce mot d’ordre se cache une théorie politique ambitieuse qui tend à la formation d’une grande puissance austro-allemande en Europe centrale.

Engels rejette catégoriquement cette « théorie des frontières naturelles » et démontre que, du point de vue militaire, l’Allemagne n’a pas besoin, pour sa défense, du moindre territoire italien. Les intérêts allemands, au contraire, commandent la fin de la domination autrichienne en Italie. Au lieu de rechercher des possessions étrangères, les Allemands devraient réaliser leur propre unité qui donnerait à l’Allemagne sa force et assurerait l’influence allemande en Italie contre les visées impérialistes de Louis-Napoléon.

Certes, poursuit Engels, en face des menaces et des préparatifs militaires français, le mot d’ordre d’une défense du Rhin en territoire italien se justifierait pleinement. Car le Pô n’est, en effet, qu’un prétexte pour Louis-Napoléon dont le but finalement visé est le Rhin : « Seule, une guerre pour la frontière du Rhin, écrit Engels, serait de nature à former paratonnerre contre les deux éléments qui, en France, menacent le bonapartisme : le « trop-plein » patriotique des masses révolutionnaires et le mécontentement qui fermente dans la « bourgeoisie ». Aux uns, cette guerre donnerait une tâche nationale, aux autres la perspective d’un « débouché nouveau ». Quant aux menées de Louis-Napoléon comme paladin de l’indépendance italienne, la théorie et la pratique de la politique française en Italie n’obéissent qu’à un seul principe : la France ne saurait tolérer une Italie unifiée et indépendante ».

Après des considérations de pure technique militaire, la brochure d’Engels résume vers sa fin la théorie des nations que nous pouvons connaître de ses articles publiés dans la Neue Rheinische Zeitung et dans la Neue Oder-Zeitung : « Personne ne saurait affirmer que la carte de l’Europe soit définitive. Mais toutes les modifications, pour être durables, doivent tendre dans l’ensemble à rendre de plus en plus aux grandes nations européennes, douées de vitalité, leurs frontières naturelles, tracées d’après la langue et les sympathies ; en même temps, les débris de peuples que l’on voit encore ça et là et qui ne sont plus capables d’une existence nationale restent incorporés aux grandes nations dans lesquelles tantôt ils disparaissent, tantôt ils se conservent comme de purs monuments ethnographiques, sans importance politique [14] ».

En mars 1859, Marx envoie à la NYT plusieurs articles dans lesquels il dénonce la collusion du bonapartisme et du tsarisme au préjudice de l’Autriche [15]. Infatigablement, il évoque la carrière d’aventurier et les exploits criminels de l’usurpateur qui doit principalement ses succès aux classes et aux couches réactionnaires — aristocratique, financière, militaire et cléricale — que le spectre de la révolution fait trembler de peur. Mais le charme est rompu et ceux qui croyaient s’être servi de Louis-Napoléon ont compris-que c’est lui, en réalité, qui s’est servi d’eux, et qu’ils lui doivent à présent obéissance et soumission : « Si “l’Empire, c’est la Paix”, désormais c’est la paix sur le Mincio ou le Danube — la paix avec ses aigles flottant triomphalement sur le Pô et l’Adige, voire sur le Rhin et l’Elbe également — c’est la paix coiffée d’une couronne de fer : l’Italie, satrapie française ; la Grande-Bretagne, la Prusse et l’Autriche, de simples satellites gravitant autour du soleil France, et empruntant leur lumière de la France, Empire de Charlemagne [16] ».

Dans les milieux des affaires on entend des grincements de dents. L’année 1859 semblait assurée d’une reprise des affaires, après le cataclysme économique de 1857-1858. D’un seul mot, prononcé à l’adresse de l’ambassadeur autrichien, Napoléon a détruit cet espoir [17] : « Calculé pour avoir un effet soudain sur la Bourse, [ce mot] trahit l’intention arrêtée de refaire la carte de l’Europe. L’Autriche devra se retirer de tous les États italiens, dits indépendants [...], faute de quoi la France et la Sardaigne occuperont Milan et menaceront Mantoue, [...] le Pape devra corriger les abus du pouvoir clérical dans ses États [...], les Rothschild se lamentent d’avoir perdu leur onze millions de dollars par la dépréciation des valeurs que la déclaration menaçante faite par l’Empereur avait provoquée [...]. Partout l’appréhension, le mécontentement et l’indignation oppressent les poitrines qui, il y a quelques mois, soutenaient le trône de l’homme du Deux-Décembre ».

L’idole brisée ne se hissera plus jamais sur son piédestal ; personne n’est plus dupe de sa supercherie, ni le Pape, ni la Reine d’Angleterre : « Maintenant, ils le connaissent tel que les peuples l’ont connu depuis longtemps — joueur, risque-tout, aventurier désespéré, homme à jouer aux dés avec les rois, si le jeu promet de le laisser gagnant. Ils savent que celui qui, tel Macbeth, a barboté dans le sang humain pour conquérir une couronne, pourra plus facilement s’obstiner que faire retour à la paix et à l’innocence. Du moment où il a fait sa démonstration contre l’Autriche, Louis-Napoléon est resté et reste seul parmi les potentats. Le jeune Tsar de Russie, qui ne surveille que ses propres fins, semble encore être de ses amis : vaine apparence. Le Napoléon de 1813 fut le prototype de Napoléon III en 1859. Et ce dernier se précipitera probablement vers son destin, selon la même fatalité qui perdit le premier ».

Dès lors, quelles que soient les véritables intentions de l’Empereur, le contrôle des faits est en passe de lui échapper. À moins d’un renversement du trône et de la dynastie, on peut parler d’une guerre à venir, lisiblement tracée dans les événements du présent.

Marx rappelle ses correspondances antérieures dans lesquelles, en analysant les exploits politiques, militaires et financiers de Louis-Napoléon, il avait dénié à celui-ci toute espèce de génie, de force supérieure ou de volonté. Il y avait montré que « ses succès (...) étaient dûs au concours de circonstances qu’il n’avait pas créées, et qu’il avait su tout au plus exploiter comme un joueur professionnel médiocre, doué d’un sens aigu des expédients, des surprises etdes coups de main ; mais toujours du destin l’humble et pusillanime esclave, dont un masque d’airain dissimule une âme de gutta-percha [18].

Depuis l’attentat d’Orsini, la politique de Napoléon III n’est qu’un entrecroisement de bévues et d’échecs, et la crise commerciale en a encore aggravé les conséquences. Ayant perdu l’appui de la bourgeoisie et de l’armée, mais obsédé par l’exemple de son oncle, il jette le gant, au nom de l’Italie, à la face de l’Autriche qui, pour seule riposte, renforce ses moyens militaires : elle n’a rien à craindre de la Prusse ; son seul adversaire réel, la Russie, attend l’heure de la revanche et brûle de frapper un vrai coup en Turquie.

Dans une correspondance datée de « Berlin, le 15 mars 1859 » Marx va résumer la thèse exposée par Engels dans Le Pô et le Rhin, après avoir montré que l’opinion publique allemande, toute partagée qu’elle est sur la question du devoir de la Prusse dans un imminent conflit, se fait unanime dans sa haine de Louis-Napoléon. Cependant, il serait faux de croire que tous les partis sont en faveur d’une participation de la Prusse, aux côtés de l’Autriche, dans un conflit avec la France. Les sympathies du peuple allemand dans son ensemble s’adressent à l’Italie et se refusent à l’Autriche, mais le moyen de ne point prendre parti pour l’Autriche contre Louis Napoléon ? Quant à l’opinion, largement répandue parmi les hobereaux prussiens, que le Rhin doit être défendu sur le Pô, elle se révèle absurde dès qu’on admet qu’à ce titre, la France pourrait exiger le Rhin comme frontière militaire naturelle [19].

L’Empereur semblait accepter avec quelque empressement le projet de congrès proposé par la Russie pour débattre la question italienne ; c’est afin de gagner du temps, pensait Marx, et de compléter ensuite les préparatifs de guerre. En outre, Napoléon III devait compter avec l’Angleterre et avec l’éventualité d’une guerre contre la Confédération germanique, en cas d’attaque contre l’Autriche [20]. L’Angleterre et l’Autriche n’ont-elles pas été dupées par la Russie et la France ? Telle est alors la solide conviction de Marx qui voit dans l’affaiblissement de l’Autriche le triomphe de l’hégémonie russe en Europe et, partant, une garantie de survie pour le bonapartisme.

Il s’en ouvre longuement à Engels dans sa lettre du 22 avril 1859. C’était sur cette question que l’opinion des deux amis s’opposait à celle de Lassalle, alors que tous trois avaient en commun ce seul but : l’unité allemande. Marx expose en détail le grand jeu des diplomates et des hommes d’État anglais et russes pendant les négociations qui préludèrent à la guerre. Et de poursuivre : « Il n’existe que deux possibilités. Ou bien l’Autriche se laisse intimider par les dépêches menaçantes de Londres et de Berlin et elle retire l’ultimatum adressé par Gyulai au Piémont. Dans ce cas, le diable lui-même ne saurait sauver Bonaparte, car il sera contraint de désarmer effectivement, et l’armée le traitera comme un simple Soulouque. À Paris, du reste, grande est la fureur des ouvriers depuis l’infâme déportation de Blanqui... Ou bien l’Autriche se lasse de ces jeux diplomatiques et lance ses troupes sur Turin. À la vérité, ce sera une victoire diplomatique pour le Bonaparte, puisque l’Autriche aura déclaré la guerre ; mais cette victoire, il la paiera d’une honteuse défaite militaire. Dans ce dernier cas, je ne donnerais pas grand’chose de sa couronne et de sa dynastie ».

Les articles écrits par Marx et Engels pour le NYT pendant les deux mois que dura cette « guerre-éclair » révèlent, on s’en douterait, le partage des tâches établi entre les deux correspondants. Engels se charge de l’observation et de l’appréciation critique des opérations militaires, alors que Marx dirige son attention plus particulièrement sur les aspects économiques et politiques de la guerre [21].

La façon dont Marx entend formuler le point de vue « révolutionnaire » sur le caractère et les perspectives du conflit est d’autant plus significative qu’il s’agit là d’une position de « parti » exprimée par celui qui, dans le milieu restreint des anciens membres de la Ligue des Communistes, n’avait jamais cessé d’être considéré comme la tête des communistes allemands [22].

Les jugements formulés par Marx reposent sur la ferme conviction de la fin prochaine du bonapartisme. Plus prudent qu’Engels dans l’estimation de la valeur militaire des armées de l’Autriche, il ne s’est pas moins trompé que son ami quant aux résultats escomptés de la guerre : plus de dix ans devront se passer encore avant que le Second Empire ne disparaisse. Sa chute coïncidera avec l’unification de l’Allemagne, non pas atteinte, comme ils l’espéraient, par un mouvement populaire, mais imposée par la main de fer de Bismarck.

« De notre point de vue, je veux dire du point de vue révolutionnaire, écrit Marx au début de la guerre, il serait assez souhaitable que l’Autriche ou bien subît d’abord une défaite ou, ce qui est moralement la même chose, qu’elle se retirât de nouveau en Lombardie. La situation pourra ainsi se développer beaucoup mieux et les choses à Paris auront le temps de mûrir [23] ».

L’issue de la guerre, malgré les fautes commises de part et d’autre, ne peut être que favorable à la cause révolutionnaire. Toutefois, une victoire trop rapide de l’armée autrichienne pourrait entraîner une émeute militaire et une révolution en France, et de là, l’intervention d’une nouvelle Sainte-Alliance contre un gouvernement révolutionnaire en armes. En outre, le gouvernement de la Prusse se verrait tirer d’un dilemme qui pourrait autrement lui être fatal.

Tout en formulant ces pronostics, Marx ne se dissimulait pas les difficultés du « parti révolutionnaire » en Allemagne, au nom duquel Lassalle venait de publier sa brochure en faveur de la neutralité de la Prusse. Alors que Lassalle dénonçait le « crétinisme » de l’opinion allemande, fanatiquement partisane d’une guerre contre la France [24], Marx ne voyait pour l’Allemagne quelque chance d’existence que si les gouvernements étaient contraints d’abandonner leur neutralité ; s’ils étaient — comme Engels l’avait exigé dans sa brochure — « patriotes » [25].

 *
* *

Le cri d’alarme de Lassalle contre la participation de la Prusse à la guerre italienne, et le souhait public de voir l’Autriche s’effondrer, c’était, aux yeux de Marx, non seulement une « énorme bévue », mais encore une infraction à la « discipline du parti » : il n’avait pas discuté avec Marx et Engels le contenu de sa brochure, avant de la faire publier.

L’erreur de Lassalle était d’oublier qu’en dernier ressort Napoléon III n’était qu’un pion dans le jeu diplomatique du tsarisme. La presse réactionnaire allemande s’étant déchaînée contre la France, il fallait démontrer que le véritable danger, c’était la Russie et non Napoléon III. Voilà ce qui, d’après l’idée communiquée par Marx à Engels, aurait donné à la polémique une « pointe révolutionnaire ».

Involontairement, Lassalle s’était rangé dans le camp de ces « démocrates vulgaires » dont certains pensaient sincèrement qu’une défaite de l’Autriche, complétée par une révolution en Hongrie et en Pologne, entraînerait une révolution en Allemagne. « Ces ânes oublient qu’une révolution en Allemagne, à l’heure présente, dans la désorganisation de ses armées, profiterait non pas aux révolutionnaires, mais à la Russie et à Boustrapa », écrivit Marx à Engels. Et c’est la première fois qu’il accuse l’ancien député démocrate Karl Vogt de trahison ; il le suspecte d’avoir été acheté par Napoléon III pour faire de la propagande anti-autrichienne [26].

C’est parce que l’existence de l’Allemagne lui paraissait être en jeu que Marx était prêt, en face des divers courants d’opinion qui se faisaient jour en Prusse et dans l’émigration allemande à propos de la guerre italienne, à publier avec Engels un « manifeste du parti » [27]. Et en attendant cette publication, il exprimait ses vues dans la NYT et dans Das Volk, journal allemand qui venait d’être fondé à Londres [28].

Ainsi l’article intitulé L’Autriche, la Prusse et l’Allemagne devant la guerre, daté de « Vienne, 10 mai 1859 » [29] reprend les idées exprimées dans la lettre citée plus haut en faveur d’une guerre de la Prusse contre la France, aux côtés de l’Autriche. Marx s’en prend au gouvernement prussien dont les membres, en majorité adhérents du « parti de Gotha », escomptaient l’effondrement de l’Autriche pour fonder une nouvelle Allemagne sous l’égide de la Prusse et des Hohenzollern. Ce parti approuvait hypocritement la diplomatie bonapartiste qui prétendait mener une guerre « locale » en Italie. Le gouvernement prussien trouverait des alliés de toutes sortes : « À côté du parti de Gotha lui-même, il y a tout d’abord le parti « russe » qui prêche la neutralité ; ensuite le parti très influent... des banquiers, spéculateurs en bourse et gens du Crédit Mobilier, que leurs intérêts matériels lient au Crédit Mobilier de Paris et, par conséquent, au bonapartisme ; enfin le parti pseudo-démocratique que la brutalité autrichienne indigne au point de lui faire découvrir du libéralisme dans la politique du héros de Décembre » [30].

Deux semaines plus tard, Marx présenta aux lecteurs américains Un point de vue prussien sur la guerre [31]. Prenant ses désirs pour des certitudes il y prédit une extension de la guerre au delà des limites de la péninsule italienne, et prophétise une issue révolutionnaire du conflit : « Dans sa progression, la guerre aboutira à une conflagration révolutionnaire générale en Europe Continentale. De ceux qui trônent à présent, bien peu sauveront leur couronne et leur dynastie. L’Allemagne pourrait devenir le centre de ce revirement, tout comme elle devra être le centre des opérations militaires au moment même où la Russie sera prête à jeter son épée dans la balance. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’une défaite grave sur ce champ de bataille provoquera des convulsions révolutionnaires en France et en Autriche ; mais Berlin est peut-être le seul endroit qui dispose des données indispensables pour évaluer les rudes épreuves que l’Allemagne aura à affronter dans un avenir pas très lointain ».

Et Marx d’annoncer une fois de plus la crise oc décisive », qui sera à la fois sociale et politique, et qui s’étendra de la Vistule au Rhin, pour se terminer en guerres et en révolutions nationales : le soulèvement des populations slaves incorporées à l’Allemagne ajoutera à l’intérieur une lutte de races à la guerre étrangère et à la désagrégation révolutionnaire. Raisonnant en « prussien », Marx semble viser spécialement Lassalle, lorsqu’il proclame la nécessité quasi fatale, pour son pays, de se joindre à l’Autriche. Mais il raisonne aussi en économiste, lorsqu’il évoque le développement industriel et financier de l’Allemagne depuis 1848 et en suppute les conséquences sociales futures...

On pourrait penser que l’article du « Prussien », paru anonymement dans la NYT, ne faisait que déguiser un point de vue que son auteur ne pouvait exprimer d’une manière claire et franche. Il n’en est cependant rien, puisque quelques semaines plus tard, Marx publiera à Londres un article dans Das Volk, défendant la même thèse que le « Prussien » cité plus haut, dans le style polémique et sarcastique qui lui est propre [32].

Il s’agit là d’un texte authentique, où s’éclaire un aspect peu étudié de la théorie politique de Marx : nous en donnons, en annexe une traduction intégrale [33].

On voit d’après cet article que, contrairement à Lassalle qui n’admettait un casus belli pour l’Allemagne que si Napoléon III osait annexer des territoires italiens, Marx préconise une action immédiate de la Prusse, alliée à l’Autriche, comme prélude à une autre guerre, plus décisive par ses conséquences probables : la guerre « révolutionnaire » d’une Allemagne unifiée contre la Russie tsariste, alliée du bonapartisme [34].

Marx reprend sa critique de la diplomatie prussienne vis-à-vis de la guerre italienne dans quatre articles écrits pour Das Volk [35]. Il compare la stratégie militaire de l’Autriche à la diplomatie prussienne, qui sont faites l’une et l’autre non pas pour remporter des victoires, mais pour « exploiter la victoire anticipée ».

La Prusse a voulu jouer un grand rôle à peu de frais, l’armistice de Villafranca en a fait la dupe aux yeux de l’Europe toute entière. N’a-t-elle pas cru que le moment historique était favorable à l’épanouissement de toutes les médiocrités ? N’a-t-elle pas voulu prendre pour modèle le second Empire et son chef qui a pu faire carrière grâce au masque de son oncle ?

Le peuple français a pu supporter ce simulacre d’Empire aussi longtemps que l’Europe faisait semblant de supporter la farce et qu’elle facilitait ainsi le jeu du comédien. Lorsque sa situation paraissait menacée à l’intérieur, on lui permettait une aventure extérieure.

Nouvelle variation sur « le neveu et l’oncle », cette figure de rhétorique de la satire marxienne : « ... le vieux Napoléon tenait au préjugé platement rationaliste qui veut qu’une guerre ne soit favorable à la France que si les pays étrangers en payent les frais et si la France en encaisse les recettes. Son remplaçant de mélodrame, en revanche, a épousé l’idée profonde que la France doit payer elle-même sa gloire militaire, que la sauvegarde de ses vieilles frontières est une loi de la nature et que toutes ses guerres doivent être « localisées », c’est-à-dire doivent se dérouler sur la scène étroite que l’Europe daigne lui indiquer chaque fois pour jouer son rôle. Ces guerres ne sont donc en réalité qu’une série de saignées périodiquement infligées à la France, saignées qui l’enrichissent d’une nouvelle dette publique et la débarrassent d’une vieille armée. Mais après chacune de ces guerres surgissent d’autres ennuis. La France est chagrine, mais l’Europe fait tout son possible pour que la belle France change d’humeur (...) Après la guerre russe, ne l’a-t-on pas comblée de tous les attributs spectaculaires d’un arbitre de l’Europe ? (...) Ne lui a-t-on pas permis de satisfaire les exigences de la Russie sous le couvert d’actes de trahison vis-à-vis de l’Angleterre ? La paix russe que Palmerston a consacrée par la trahison de Kars et par la grandeur négative de son propre général, Williams, ne fut-elle pas dénoncée par le Times comme une trahison de Bonaparte à l’égard de l’Angleterre ? Ne passait-il pas ainsi pour la tête la plus intelligente d’Europe ? N’avait-il pas occupé, pendant la guerre, toutes les capitales, sinon du monde moderne, du moins de l’antiquité ? L’évacuation magnanime des Dardanelles ne révélait-elle pas des plans autrement vastes ? Le vieux Napoléon s’attaqua au plus immédiat. L’apparente résignation du Napoléon, seconde édition, trahit un machiavélisme insondable... »

Deux ans après la guerre de Crimée, les représentants officiels de l’Europe permirent une nouvelle fois à Napoléon III d’ajouter à sa gloire en Chine et dans les Principautés danubiennes, sans toutefois dépasser les limites d’un faux héroïsme. Il s’essayait alors à toutes sortes d’intrigues contre les États-Unis et l’Angleterre. Vint la crise de 1857, l’attentat d’Orsini, et le faux Bonaparte se retrouva dans la même situation qu’à la veille du coup d’État : « Louis-Bonaparte était revenu à un point fatal : l’Europe officielle devait comprendre que le danger d’une révolution ne pouvait être écarté qu’en travestissant un nouveau paragraphe du vieux programme napoléonien. La mascarade avait commencé avec la fin de Napoléon, la campagne de Russie. Pourquoi ne pas la poursuivre avec le commencement de Napoléon, la campagne d’Italie ? »

Marx en est ainsi arrivé au point central de sa démonstration : le conflit avec l’Autriche inspiré par les diplomates du Tsar, qui d’un signe sauront y mettre fin.

Le reste de cette analyse est consacrée aux tentatives avortées de la Prusse pour enlever à l’Autriche la suprématie en Allemagne par le jeu des médiations.

Il serait intéressant de comparer les thèses politiques défendues par Marx à propos de la guerre italienne avec sa théorie générale de la révolution prolétarienne ; et de mettre en regard des perspectives de Lassalle. Ces parallèles n’entrent point dans notre étude. Parmi les raisons « révolutionnaires » invoquées par Lassalle contre une action militaire de la Prusse, il y a le postulat de la solidarité des peuples allemand et français contre leurs gouvernements. Or, en 1859, les Allemands étaient solidaires de leur gouvernement, n’ayant pour la France que des sentiments de haine ; par conséquent, une guerre populaire contre la France aurait, selon Lassalle, consolidé le pouvoir des Hohenzollern. Une défaite de la France serait un événement contre-révolutionnaire, car, malgré les Napoléon, ce pays représente la Révolution vis-à-vis de l’Europe. La France vaincue, c’est la Révolution vaincue [36].

Les pronostics de Marx et d’Engels ne se vérifièrent pas et ils en furent pour leurs espoirs : l’armée française gagna toutes les batailles contre l’Autriche, mais au lieu d’exploiter la victoire et de se jeter dans une nouvelle aventure, Napoléon signa brusquement l’armistice de Villafranca qui mit fin à la guerre le 11 juillet 1859. Ce conflit n’avait pas dépassé les limites d’une campagne « localisée » et n’avait produit aucun effet révolutionnaire. Toutefois, si les issues ont contrarié les prévisions de Marx, elles ont donné pleine force au jugement moral qu’il avait si fréquemment porté sur l’Empereur. Celui-ci avait de nouveau violé ses promesses : la Vénétie demeura sous la domination autrichienne et la Confédération italienne ne vit pas le jour [37].

Engels, dans un article rétrospectif sur la guerre italienne, fait un portrait satirique de l’Empereur, piètre stratège, lamentable contrefaçon du premier Napoléon. Ses grandes victoires n’étaient que réclame et s’ils les eût vraiment cherchées, sa défaite eût été certaine : « À quoi s’ajoutait que tout pas en avant aurait provoqué une guerre sur le Rhin, entraînant des complications sans délai, et la fin des grimaces héroïques et des poses plastiques (en fr.) et mélodramatiques. Mais notre Napoléon amélioré ne se soucie pas de ces choses — il conclut la paix et avale son programme [38] ».

On trouve dans la NYT plusieurs articles de Marx sur ces nouveaux exploits de Napoléon III [39]. Celui-ci avait conclu l’affaire italienne avec l’empereur François-Joseph sans consulter les parties en cause. Napoléon remettrait au Piémont la Lombardie, cédée par l’Autriche ; le Pape retrouverait ses États ; Toscane, Parme et Modène verraient le retour de leurs anciens souverains. « La France, écrit Marx, dans sa position actuelle de seule protectrice du Pape, sera en fait plus responsable des abus du gouvernement romain que l’Autriche ne le fut jamais [40] ».

À la vérité, Napoléon avait gagné des batailles mais il avait perdu la paix. Comment expliquer cette défaite ? Pourquoi cet empressement à consentir une paix aussi peu favorable ? La réponse ne saurait faire de doute : la guerre menaçait de devenir révolutionnaire, l’insurrection grondait à Rome et la révolution en Hongrie [41]. La preuve était ainsi faite : « Cet homme est aussi totalement égoïste qu’il est dépourvu de scrupules ; et après avoir versé le sang de cinquante mille hommes pour assouvir son ambition personnelle, il est prêt à se parjurer et à abandonner tous les principes, hypocritement invoqués, au nom desquels il a conduits ces hommes au massacre [42] ».

Invariablement, Marx met en évidence la position précaire de Napoléon III, désormais discrédité aux yeux de la nation et de l’armée, exécré par le peuple italien. La « restauration des nationalités » a montré ce qu’elle était, et, note Marx, la « révolution italienne pourrait intervenir pour changer la figure de toute la péninsule et ramener sur la scène Mazzini et les Républicains [43] ».

Cependant, l’Empereur cherchera de nouvelles occasions pour se réhabiliter devant l’opinion publique. De Palmerston, il conservera l’appui fidèle et la confiance en la vocation de « libérateur des Nationalités ». Il lui restera le recours au suffrage universel, moyen éprouvé pour établir son despotisme sur des bases solides.

Mais en attendant, pour des raisons de politique intérieure, l’Empereur ne sera-t-il pas forcé de se jeter dans une autre aventure ? Marx en est convaincu, comme on peut en juger d’après le long article, qui fut le dernier de l’année 1859, publié par la NYT. La carrière de Napoléon III y est récapitulée pour prouver que l’Empereur se trouve réduit à un choix : envahir l’Angleterre ou attaquer la Prusse [44].

Palmerston, revenu à la tête du Cabinet, n’est pas homme à faire échouer ces plans : « Toutes les fois que Bonaparte conclut une nouvelle paix, l’Angleterre se demande instinctivement si son tour n’est pas venu de supporter le choc. Une guerre entre la France et l’Angleterre n’est donc plus qu’une question de temps. Par peur de la révolution, l’Europe officielle a accepté le régime de Louis Bonaparte, mais le recours périodique à la guerre est la condition vitale de ce régime ».

Vers la fin de 1859, dernière controverse avec Lassalle au sujet des conséquences de la guerre italienne. Lassalle trouve son point de vue confirmé par l’armistice de Villafranca. Si la Prusse avait été poussée à participer à la guerre, une conflagration générale était à prévoir mais, en Allemagne, un renforcement de l’esprit contre-révolutionnaire n’eût pas été moins certain, et cette observation valait aussi pour la France. On aurait vu les peuples se solidariser avec leurs gouvernements. Les notes diplomatiques publiées après la paix ont révélé que le gouvernement prussien était prêt à intervenir pour défendre les possessions territoriales de l’Autriche en Italie. Seul le dénouement rapide de la guerre avait empêché cette « sottise » qui eut montré à l’opinion publique le caractère criminel et antinational de la guerre. « Et seule cette guerre eût été une occasion pour hâter le développement révolutionnaire ». Lassalle rappelle à Marx qu’il s’agit là de leur première divergence depuis 1848 et insiste pour que son ami lui expose clairement sa thèse politique à la lumière des derniers événements [45].

Voici comment Marx s’acquitte de cette tâche : « Comme je puis en juger, la guerre italienne a consolidé momentanément Bonaparte en France ; la révolution italienne a été trahie au profit des doctrinaires piémontais et de leurs sectateurs ; la politique à la Haugwitz [46] a rendu des sympathies à la Prusse, grâce à la tourbe libérale ; l’influence de la Russie s’est accrue en Allemagne ; enfin on touche le fond de la démoralisation, le bonapartisme et la phraséologie nationalistes se combinent de la plus écœurante façon. Pour ma part, je ne vois pas comment des membres honnêtes de notre parti pouvaient soutenir dans leurs exercices dialectiques ces rebutantes illusions contre-révolutionnaires des libéraux philistins. Du moment où Disraeli a reconnu publiquement l’alliance entre Bonaparte et la Russie ; mieux, du moment où la Russie a envoyé aux Cours allemandes l’infâme circulaire, il fallait, à mon sens, pousser le cri de guerre contre l’alliance russo-française. Par une nette opposition à la Russie se fut trouvée écartée d’emblée toute l’apparence d’antilibéralisme qu’implique dans les esprits la moindre hostilité envers la France ». Divers documents diplomatiques avaient prouvé à Marx que la Prusse n’était pas décidée à intervenir tant que les frontières allemandes n’étaient pas violées. « Sous la protection russo-anglaise, Bonaparte avait alors reçu la permission de mener une guerre « localisée » pour se maintenir en France. La Prusse n’aurait pas osé bouger le petit doigt. L’eût-elle fait, nous aurions eu là le plus souhaitable des événements : la guerre entre l’Allemagne et la Russie. Mais, en fait, il ne s’agissait pas de cela, étant donné que la Prusse n’aurait jamais eu le courage de faire ce pas. Il s’agissait donc, d’une part, de dénoncer la faiblesse lamentable du gouvernement prussien, et, d’autre part, et surtout, de démasquer la duperie bonapartiste. Ce jeu n’était pas bien difficile, car tous les représentants du parti révolutionnaire, de Mazzini à Louis Blanc, à Ledru-Rollin, voire même à Proudhon, s’y seraient ralliés, grâce à quoi nous aurions violemment dénoncé l’imposture de Bonaparte sans apparence d’hostilité à l’endroit de l’Italie et de la France [47] ».

M. RUBEL.

[1] La recherche historique contemporaine confirme ce jugement prémonitoire. Cf. V.-L. Tapie, « Le traité secret de 1859 entre la France et la Russie », in Études d’histoire moderne contemporaine, V, 1953, pp. 116-46.

[2] Toutefois, il avait d’abord qualifié d’ineptes les pronostics de certains « grands hommes politiques » qui annonçaient une guerre prochaine entre l’Autriche et le Piémont, aidé par Napoléon. Cf. Marx à Engels, 10/11/1858. On ignorait alors l’entrevue secrète de l’Empereur et de Cavour à Plombières (juillet 1858).

[3] Marx à Engels, 08/10/1858.

[4] New York Tribune, 27/12/1958 : « Prussia ». Marx à analysé la situation intérieure de la Prusse dans une série d’articles publiés dans la New York Tribune du 27/10/1858 au 01/02/1859.

[5] Un éditorial de la New York Tribune du 14/01/1859, attribué à Marx par l’édition 
russe de ses Œuvres (XI, t. 2, p. 58 sq.) formule le pronostic
 d’une telle guerre et prévoit la neutralité de la Prusse. Un autre éditorial (NYT, 24/01/1859), probablement de Marx, traite des préparatifs militaires en France et au Piémont et signale l’augmentation des effectifs militaires autrichiens dans les provinces italiennes.

[6] « The War Prospect in Europe », NYT, 31/0111859. Article modifié et complété par Marx, cf. sa lettre à Engels, 15/01/1859, où nous lisons : « Tu oublies, parmi les facteurs qui font agir Bonaparte, la Russie (...) Si la Russie, à travers Napoléon, oblige l’Autriche à renvoyer le ministre Buol et à le remplacer par un agent russe et panslaviste, elle aura remporté un succès remarquable. » Voir également sa lettre à Lassalle, 16/03/1859 : « Dans toute cette affaire, c’est la Russie qui attise le feu, et son allié Palmerston (...) fait tout pour pousser Bonaparte à la guerre. » Autres articles d’Engels : « The French Army », NYT, 24/02/1859 ; « The Austrian Hold in Italy », NYT, 04/03/1859.

[7] « The Money Panic in Europe », NYT, 01/02/1859. L’article signale la baisse des valeurs publiques dans les pays considérés comme futurs belligérants.

[8] Marx à Lassalle, 04/02/1859.

[9] NYT, 18/02/1859 : Louis-Napoleon’s Position. P. Renouvin (Histoire extérieure du second Empire, Cours de la Sorbonne, s.d., p. 32 sq.) trouve deux raisons à l’action de Napoléon III en faveur de la cause italienne : la sympathie personnelle qu’il avait pour l’Italie et les intérêts généraux de la politique française. Ce qui pouvait le faire hésiter, c’était la méfiance des grandes puissances et la crainte que le mouvement italien n’aboutît à faire l’unité de l’Italie, ce que Napoléon, obligé du Pape, ne pouvait souhaiter.

[10] Marx à Lassalle, 02/02/1859.

[11] Marx à Engels, 29/02/1859. Malgré la dissolution de la Ligue des Communistes (en 1852), Marx et Engels n’ont pas cessé de parler de « leur » parti. Le sens qu’ils entendent donner à ce terme se dégage d’une lettre que Marx adressera à Freiligrath en février 1860, et dans laquelle il déclare parler non pas au nom d’une organisation communiste internationale réellement existante, mais d’un parti « au sens éminemment historique du terme », « qui surgit spontanément du sol de la société moderne ». Donc, pour Marx, le parti communiste était l’union idéale des révolutionnaires liés par le credo communiste. C’est de ce parti idéal que Marx et Engels se proclamaient eux-mêmes les représentants.

[12] Marx à Engels, 25/02/1859. Fin mars, Lassalle décrit pour Marx l’atmosphère qui règne dans la bourgeoisie prussienne et autrichienne : haine de la moyenne bourgeoisie, en Autriche, contre la dynastie ; désir de voir l’Allemagne abandonner la cause autrichienne ; esprit belliqueux des officiers du génie autrichien ; pour le ministre des finances de l’Autriche, la guerre serait la bienvenue pour justifier la banqueroute de l’État.

[13] Po und Rhein, Berlin, F. Duncker, 1859. Voir la correspondance Marx-Lassalle et Marx-Engels de février à avril de cette année. Quelques semaines plus tard, Lassalle fit paraître chez le même éditeur une brochure qui, en un certain sens, complète et réfute celle d’Engels : Der italienisehe Krieg und die Aufgabe Preussens. Voir la remarquable analyse, par F. Mehring, Geschichte der deutschen Sozialdemokratie, 10e éd., Stuttgart, 1921, vol. II, pp. 292-321 ; cf. aussi G. Mayer, Friedrich Engels, La Haye, 1934, pp. 83 sq.

[14] Po und Rhein, éd. Stuttgart, 1915, p. 51.

[15] L’édition russe des Œuvres de Marx et d’Engels accueille quatre articles que nous n’avons pas cru devoir inventorier dans notre Bibliographie des Œuvres de Marx, mais qui peuvent avoir Marx pour auteur : A Historical Parallel ; The War Prospect in France et The War Prospect in Prussia. Tous les trois figurent dans le NYT du 31/03/1859. Deux articles qui font en réalité un tout, dans NYT, 25 et 26 mars 1859, sont sans doute également de Marx.

[16] NYT, 31/03/1859.

[17] Le 1er janvier 1859, se tournant vers le baron von Hübner, Napoléon dit ses regrets de n’avoir avec le gouvernement d’Autriche les bons rapports qu’il appelait de ses vœux.

[18] NYT, 31/03/1859, article intitulé The War Prospect in France et daté de « Paris, le 9.3.1859 ».

[19] Dans sa lettre du 10 mars, Marx écrit à Engels que la guerre lui paraît certaine, après un « intermède diplomatique » pendant lequel la Russie arrachera à l’Autriche diverses concessions. L’Autriche ayant réussi à mettre de l’ordre dans ses finances, la Russie s’empresse à mettre en avant Napoléon III pour rejeter l’Autriche dans la crise. Engels accueille avec joie la nouvelle de la guerre, prodrome de la révolution allemande. (À Marx, 11/04/1859). Il envoie à Marx plusieurs articles destinés à la NYT : 4 et 17 mars, 10 et 15 juin, 2 et 21 juillet 1859. En outre, il publie des articles sur la guerre dans Das Volk (juillet et août 1859).

[20] Sur les efforts diplomatiques du gouvernement anglais pour maintenir la paix entre la France et l’Autriche, Marx reviendra dans un article intitulé British Diplomacy and the War, NYT, 6 juillet 1859.

[21] Ainsi la NYT du 12/05/1858 publia à la fois l’article d’Engels sur les Perspectives de la guerre où l’expert en art militaire donne son avis sur la stratégie à adopter par le commandement autrichien et l’article de Marx intitulé La panique financière signalant la baisse des valeurs anglaises et étrangères à la Bourse de Londres, à la nouvelle de l’invasion de la Sardaigne par les Autrichiens et de la progression d’une armée française en direction du Piémont. Il convient de souligner que Marx ne partageait pas les attentes de son ami en une victoire autrichienne (voir sa lettre à ce dernier, 06/05/1859). Engels écrivit pour Marx une dizaine d’articles militaires que la NYT publia pendant les mois de mai à juillet 1859.

[22] C’est ainsi que, par exemple, Lassalle désignait Marx. Cf. sa lettre de février 1860.

[23] À Engels, 06/05/1859. La veille, commentant les élections anglaises et le retour de Palmerston aux Affaires étrangères, Marx écrivit à Lassalle que désormais « la Russie prend directement en main la politique anglaise. »

[24] Cf. Lassalle à Marx, mai 1859.

[25] À Engels, 18/05/1859.

[26] Dans une lettre précédente (22/04/1859), Marx résume ainsi le programme de Vogt : « L’Allemagne abandonne ses possessions extra-allemandes, refuse toute aide à l’Autriche. Le despotisme français est temporaire, alors que le despotisme autrichien a chance de durer. On permet aux deux despotes de s’entre-tuer (j’aperçois une certaine sympathie pour Bonaparte). L’Allemagne garde sa neutralité armée. Vogt sait de bonne source « qu’on ne saurait penser à un mouvement révolutionnaire en Allemagne, dans la période actuelle. Par conséquent, l’Autriche une fois ruinée par Bonaparte, l’Allemagne connaîtra une évolution nationale-libérale... » Dans certains milieux allemands de Londres, Vogt était soupçonné d’être un agent du bonapartisme. Marx ne tardera pas à se ranger à cette opinion.

[27] Dans sa lettre à Engels déjà citée, du 18 mai 1859, Marx dénonce la position de Karl Blind, représentant à Londres de la démocratie allemande en exil, qui exigeait la participation de la Prusse à la guerre contre la France en même temps que la constitution d’un parlement du Reich. D’autres fractions du « parti démocratique et révolutionnaire » sont nommées dans cette lettre. C’est pour mettre fin à cette « confusion » alors qu’il s’agissait du « destin de l’Allemagne », que Marx eut l’idée d’un manifeste. Ce projet n’a pas été réalisé, mais il est permis de penser que l’écrit qu’Engels publiera en 1860 sous le titre Savoyen, Nizza und der Rhein, aura, aux yeux des deux amis, la signification d’un manifeste du « parti ».

[28] Sur le lancement de ce journal, voir les lettres de Marx à Engels à partir du 18 mai 1859.

[29] NYT, 27.5.1859.

[30] Sans le nommer, Marx désigne parmi les membres de ce parti, « achetés en napoléons », Karl Vogt, « agent principal de ce trafic de consciences » et « ancien membre de l’Assemblée allemande de 1848 ». Comme pour donner plus de poids à son argumentation, Marx cite de longs fragments d’un manifeste de l’historien prussien Friedrich von Raumer, adversaire de la théorie du parti de Gotha. En voici le passage final : « Les intérêts de l’Allemagne toute entière sont les intérêts de la Prusse, et l’Autriche (malgré tous ses défauts, erreurs et accidents) a été depuis des siècles le bastion de l’Allemagne contre les Slaves, (...) les Turcs et les Français. Dans quelques semaines, la guerre italienne prendra une tournure décisive ; l’Allemagne sera-t-elle prête militairement dans quelques semaines, est-elle prête actuellement contre Napoléon, si celui-ci s’avisait d’appâter les Français avec la frontière naturelle de la rive gauche du Rhin ?... La neutralité armée ne fait qu’épuiser les forces, sans qu’on puisse atteindre un but remarquable ; ce serait folie d’attendre (...) jusqu’à ce que l’ennemi hypocrite et flagorneur, après avoir vaincu les autres adversaires, choisisse le moment opportun pour attaquer l’adversaire isolé ».

[31] A Prussien View of The War, NYT, 10/06/1859, daté de « Berlin, 24 mai 1859 ».

[32] L’article parut dans le n° 8 de ce journal, daté du 25 juin 1859. Il porte le titre Spree und Mincio. Sur la collaboration de Marx à Das Volk de Londres, voir les lettres à Engels de mars à juillet 1859 et à Lassalle du 06/11/1859.

[33] Cf. « La Sprée et le Mincio », traduction de M. Rubel et L. Évrard, Études de marxologie, n° 3, juin 1960, p. 87-90.

[34] Ce point de vue se dégage également d’une lettre d’Engels à Lassalle (18/05/1859), dont nous traduisons le passage final : ... « Les événements semblent vouloir prendre un cours assez réjouissant. On ne saurait imaginer de base meilleure pour une révolution radicale allemande que celle que nous offre une alliance franco-russe. Nous autres Allemands, nous avons besoin de sentir que l’eau nous arrive au menton pour être pris en masse du furor teutonicus ; et cette fois, le danger de nous noyer semble nous menacer de bien près. Tant mieux. Dans une crise de cette espèce, toutes les puissances existantes doivent se ruiner et tous les partis s’user les uns après les autres (...). Dans une telle lutte le moment viendra fatalement, où seul le parti le plus décidé et le plus impitoyable pourra sauver la nation, et où en même temps les conditions devront être données dans lesquelles il sera possible de jeter complètement par dessus bord tout le vieux fatras, la division intérieure tout comme les boulets polonais et italiens traînés par l’Autriche. Quant à la Pologne prussienne, nous ne devons pas en céder le moindre pouce de terre... ».

[35] Publiés les 30 juillet, 6, 13 et 20 août 1859.

[36] Lassalle à Marx, mi-juin 1859. Suivant Lénine, le point de vue de Marx en 1859 lui était dicté par la conviction que la victoire de la bourgeoisie allemande était plus souhaitable que celle de la bourgeoisie française. (Œuvres, vol. XXI, 4e édition, article datant de février 1915). Tel n’est pas l’avis de Mehring pour qui la position de Lassalle était plus révolutionnaire que celle de Marx et d’Engels. F. Mehring, Geschichte der deutschen Sozialdemokratie, 10e édition, 1921, t. 2, p. 307 : « Sous tous les rapports, la tactique de Lassalle était honnête, claire et révolutionnaire ; et elle était également juste ». (Voir aussi F. Mehring, Karl Marx, édition 1933, p. 313). Selon B. Nicholaïewsky et 0. Maenchen-Helfen (Karl Marx, Paris, 1937, p. 206) : « L’attitude de Marx vis-à-vis de la guerre franco-autrichienne comme vis-à-vis de la guerre de Crimée fut uniquement déterminée par l’intérêt de la Révolution. (...) La défaite de l’Autriche ne pouvait que favoriser le tsarisme (...). L’ennemi, c’était Napoléon, c’était la Russie. Et même si la victoire devait libérer les Italiens — en fait, elle ne les libérera pas — l’intérêt de la Révolution européenne passait avant celui de la libération nationale de l’Italie. » Aucun des auteurs nommés ne se demande si les calculs de l’une ou de l’autre des fractions du « Parti Marx » ont résisté à l’épreuve du temps : l’« intérêt de la Révolution » est-il, au vrai, un problème de comptabilité historique ? Il est permis (et logique) d’en douter.

[37] P. Renouvin, ouvr. cité, p. 44, cite le mot d’Azeglio, patriote italien, disant à un Français : « Napoléon III a réalisé ce paradoxe : aller en Italie avec 200 000 hommes, dépenser un demi-milliard, gagner quatre batailles, restituer aux Italiens la Lombardie, belle province, et en revenir maudit par les Italiens. »

[38] Das Volk, 6 août 1859. L’article d’Engels contient une comparaison des campagnes italiennes de Napoléon Ier avec la stratégie de son neveu.

[39] What was Italy gained, 27/07/1859 ; The Peace, 28/07/1859 ; The Treaty of Villafranca, 04/09/1859 ; Louis-Napoleon and Italy, 29/08/1859 ; Present Position of Italy, 16/09/1859 ; A Radical View of the Peace, 08/11/1859.

[40] NYT, 28/07/1859.

[41] Marx rapporte qu’à la veille de la bataille de Solférino, Napoléon fit venir Kossuth pour lui soumettre le plan d’une diversion révolutionnaire en Hongrie en faveur des alliés (NYT, 28/07/1859). Les inconstances politiques de Kossuth seront violemment dénoncées par Marx dans son article du 24/9/1859, intitulé Kossuth and Louis-Napoleon. — Sur la réaction des réfugiés politiques, français et italiens, à l’annonce de l’armistice de Villafranca, voir Marx à Engels, 14/07/1859. Le même jour, Engels écrit à Marx que le seul gagnant, c’est la Russie. — Dans ses remarques sur les stipulations du traité de paix (à la veille de sa conclusion à Zurich), Marx rappelle que les accords politiques ne sont pas immunisés contre les accidents auxquels les contrats civils sont exposés et qui peuvent en annuler les effets (cas de force majeure). Depuis Richelieu jusqu’à Louis-Napoléon, le premier article de la diplomatie traditionnelle de la France proclame le devoir de celle-ci d’empêcher la formation de puissants États à ses frontières et, par conséquent, de maintenir les constitutions anti-unitaires de l’Italie et de l’Allemagne. NYT, 08/11/1859.

[42] NYT, 28/07/1859.

[43] NYT, 04/08/1859.

[44] The Invasion Panic in England, 09/12/1859.

[45] La date attribuée à cette lettre de Lassalle par l’éditeur (11/07/1859) est évidemment fausse. Elle est probablement de fin octobre. Voir Marx à Engels, 26/10/1859.

[46] Ministre prussien des Affaires étrangères (1802-1806), le comte von Haugwitz s’était opposé à l’entrée de la Prusse dans la coalition antinapoléonienne.

[47] Marx à Lassalle, 22/11/1859. La lettre se termine par une remarque sur la nécessité, pour un parti aussi peu nombreux, de consultations et d’informations réciproques, pour éviter des controverses publiques.

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