AccueilContributionsFormat libre
Dernière mise à jour :
dimanche 23 avril 2017
   
Sur le Web
Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Présentation de la Quinzaine Rosa Luxemburg (1er au 31 mai 2014)
Entretien paru dans l’ « Agenda stéphanois » n°457, du 14 au 27 mai 2014, p. 16-18
25 mai 2014 par eric

Un mois de spectacles tous azimuts pour honorer la mémoire et la pensée de Rosa Luxemburg, figure révolutionnaire emblématique du XXe siècle, voilà ce que propose cette deuxième Biennale, représentée ici par Sabrina Lorre [en confiance avec l’ensemble des acteurs de la manifestation]. Rencontre  :

Pouvez-vous nous présenter les organisateurs de la quinzaine Rosa Luxemburg  ?
Si vous parcourez le programme, vous chercherez vainement le nom des organisateurs, au contraire, vous serez confrontés à une grosse vingtaine de lieux  : théâtres, cafés, friches, cinéma, lieux divers et variés... Cela fait partie du projet qui se répartit sur l’ensemble du territoire stéphanois. La Quinzaine, ce n’est pas telle compagnie ou telle structure, tel café ou tel autre, ou telle initiative personnelle, c’est tout ceux qui la font. Notre but à toutes et à tous  ? Investir la ville, briser les hiérarchies, montrer ce dont nous sommes capables ensemble. La Quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Étienne c’est une histoire collective qui remonte à deux ans lorsque nous avons eu l’idée à plusieurs d’un événement autour de Richard Brautigan. En fait, la quasi totalité des gens, des associations, des lieux sont à nouveau sur la ligne de départ et tout le monde est partant. Pour en savoir plus, rendez-vous sur nos blogs, écoutez les radios qui nous soutiennent, venez nous voir.

Comment est née l’idée de cette quinzaine  ?
Au commencement, il y a eu des lectures, des relectures, des manques, des incompréhensions, la nécessité de partager nos connaissances. L’obligation de ne pas rester là où l’on sait. Et ne pas réduire la pensée d’un auteur à une interprétation. Un nom lancé et l’idée a conquis tout le monde. C’est curieux dans la mesure où certains avaient entendu parler des auteurs proposés d’autres presque pas. Magie des noms ou réponse à l’urgence de nous rassembler. Ouvrir d’autres pages ensemble, chacun à son endroit et à sa mesure. Rendre le processus de la création lisible. Conjuguer théorie et pratique, force et bonheur, joie et spontanéité d’être engagés ensemble dans la création.

Comment passe-t-on de Richard Brautigan à Rosa Luxemburg  ?
Tous les deux étaient dans des pratiques révolutionnaires et demeurent suffisamment fédérateurs pour être au centre de nous. Rosa Luxemburg, par ses luttes et par son œuvre comme Richard Brautigan, écrivain culte mais pas seulement puisqu’il a participé à la révolution contre culturelle des années 60/70, il y a deux ans, nous ouvre grand les portes de la réflexion, du débat, du désir de nous mêler et de provoquer des rencontres. Ce sera l’occasion d’éprouver ensemble notre ambition militante, d’affirmer notre volonté de nous rassembler autour d’un projet malgré les difficultés à vivre, à créer, à partager. Un auteur, des artistes, une ville, des lieux  : un chemin pour défendre l’idée que la prise de parole n’a de sens que si elle est essentielle, vitale... Et de croire encore que l’art peut être un refuge contre la douleur et l’hostilité du monde... enfin parfois... C’est cela... Avancer ensemble vers une mobilisation individuelle ou collective, mais toujours plus humaine.

En quoi l’héritage de Rosa Luxemburg est-il si important  ?
Les luttes et la pensée de Rosa nous obligent à nous questionner. Son utopie révolutionnaire, aussi. Prisme qu’on réduit trop souvent à une aventure héroïque, à sa vision politique ou son amour pour les buffles et les mésanges. Théoricienne de l’action politique, Rosa Luxemburg est à plusieurs reprises condamnée pour son activité antimilitariste. Elle a occupé une position privilégiée dans le mouvement socialiste international des vingt premières années du XXe siècle. Elle a aussi pesé directement sur le cours des événements. Et ce mouvement qui agi ensemble pour servir la pensée de l’auteure, est un appel à continuer à interroger son projet de société même si nous savons qu’aucun des axes traversant notre Quinzaine ne pourra suffire seul à rendre compte de l’importance ou la richesse de son œuvre théorique ou poétique et ce, quel que soit le poste d’observation (travaux universitaires, échanges, théâtre, peinture, ateliers...)

À l’heure de la révolution numérique et de la mondialisation, le Marxisme a-t-il encore un sens  ?
Peut-être ne faut-il pas envisager le marxisme comme une théorie avec une date de début et de fin mais plutôt comme un outil d’analyse. Quant au choix de questionner Rosa Luxemburg, il ne s’agit que de savoir si l’humanité de la pensée de Rosa Luxemburg peut nous amener à réinventer - sans illusion - le politique. Décoloniser notre imaginaire de la violence de l’économie capitaliste. L’art et la pensée, avec pour horizon ou caisse de résonance une autre idée de la démesure  : celle de l’émerveillement et du partage  ! Nous espérons que cette quinzaine artistique et culturelle soit l’occasion de nous croiser et de nous dire que nous ne sommes pas les seuls, en tant qu’artistes bénéficiaires du statut d’intermittent ou non, à être confrontés à la précarité de l’emploi, raison pour laquelle nous sommes solidaires et engagés. Et peut-être parce que comme Vernon Bulgari nous restons persuadés que nos rêves iront toujours plus loin que notre réalité.

Comment définiriez-vous cette Quinzaine  ?
Comme une nouvelle cartographie de poésie politique de la ville. Une invasion du territoire, un bourgeonnement, des rencontres et des croisements auxquels il ne faudra pas échapper. Une invitation à s’arracher de tous les chez soi et se tracer un itinéraire au hasard. Se laisser aller à une balade urbaine en mots et en images. Envisager et appréhender Saint-Étienne autrement. Se réapproprier les rues, les espaces publics, les bistrots, les lieux culturels, ou pas, le temps de ce mois de mai avec, au centre de la réflexion, une femme, une auteure, une théoricienne, une botaniste, une humaniste... En débattre lors d’une table ronde, s’échapper lors d’un vernissage... Errer sans boussole... Flâner même et surtout là où l’on n’oserait pas, là où l’on n’irait pas...

Presque une centaine de participants a rejoint cette Quinzaine qui durera tout le mois de mai. Comment êtes-vous parvenu à organiser toutes ces dates  ?
La grosse majorité des participants à la Quinzaine Brautigan 2012 a accueilli la perspective de la Quinzaine avec enthousiasme. En fait, nous avons tenté de faire nôtre l’idée selon laquelle l’auto-organisation était la plus juste des formules se rapportant à Rosa L... Et que cela nous protégerait de toutes les formes d’autoritarisme. Même s’il a fallu écarter des propositions pour des raisons de délais, d’impossibilité financière. Dans certains cas, recentrer le propos. Se protéger du risque de récupération politique. Même si nous avons essuyé des refus polis par évitement... Quoi qu’il en soit, la nécessité de l’implication et de l’engagement a écarté les propositions opportunistes ou je-m’en-foutistes.

Selon vous, quels sont les rendez-vous incontournables  ?
Chacune des propositions de la Quinzaine est une ligne ou une incitation à appréhender Rosa Luxemburg. Chacune de ces lignes nous en dit un peu plus sur elle et sur ses luttes... Une démarche accessible mais ambitieuse. Nos positions individuelles ou notre intérêt pour un fragment, une partie de son œuvre ou de sa vie est anecdotique. L’ensemble peut-être aussi. L’idée de la quinzaine est pour nous, l’occasion de perdre l’habitude d’imposer son propre point de vue. Alors tenter le périlleux exercice de décider des incontournables serait la plonger dans le formol. Emprisonner l’inEnfermable. Liberticide.

Cette Biennale étonne par l’intensité de sa programmation. Comment êtes-vous parvenus à fédérer autant d’énergies  ?
L’engagement et la nécessité d’être ensemble, consolider un réseau de solidarité à travers un projet collectif. L’engagement et les positions militantes et politiques de l’auteure s’accordent et répondent à un mode de fonctionnement commun à beaucoup d’entre nous. En tout cas, ni la gloriole, ni l’argent. Tous les participants, les professionnels, les intermittents et ils sont nombreux, sont impliqués et prêts à partager le rêve nécessaire d’un autre projet de société. Et troquer leurs compétences plutôt que les monnayer.

Qu’attendez-vous de cette seconde édition  ?
Qu’elle soit la deuxième. Pas la seconde. Ce qui restera de cette quinzaine-là  ? Une Quinzaine comme antichambre de la création... Peut-être des envies d’aller plus loin dans cette expérience de l’approche humaine, ludique, artistique et intellectuelle, à partir de cette démarche aux développements atypiques... Mais... La chose importante au fond serait de penser ce qu’il reste de cette femme chorale cent après déjà... De prendre le relais d’une parole vivante et d’investir pendant les 31 jours d’un mois, une ville. Bien entendu, oser croire que nous saurons ne pas falsifier la pensée de Rosa Luxemburg pourrait bien n’être qu’une inutile promesse si nous étions animés par une autre ambition que celle de nous glisser à l’intérieur de ses souliers, peut-être bien trop grands pour la plupart d’entre nous. Intégralité inaccessible de l’œuvre à aborder d’un côté  ; liberté d’y accéder par d’innombrables moyens, paradoxe ou nécessite, là est la Quinzaine avec sa volonté d’investir toute une ville, d’impliquer un maximum de ses habitants et de multiplier les croisements et les rencontres.

Ateliers, expositions, théâtre, danse, musique, projection, conférence..., de l’art total  ?
Nous avions le choix entre un colloque savant généralisé ou toute une population et un territoire honorant un révolutionnaire mythique à mille facettes. Sans prétexte contextuel. Sans opportunisme. Sans être une réponse aux commémorations à venir. Le programme est efflorescent mais nous aurons du mal à éviter les écueils provoqués par la spontanéité de l’événement. Il y aura des ratages, des projets-chantiers ou laboratoires ou qui n’atteindront pas tout à fait leur objectif. Enfin, pour éviter le piège de l’uniformisation culturelle, nous avons tenté de ne pas nous poser en censeur et respecter les désirs de chacun. Ensemble, mais dans une pensée ou une approche libre de l’auteure. S’il y a décalage, il viendra des doutes non assumés ou de la malveillance de détracteurs qui ont déjà oublié d’être curieux, tout simplement.

Qui vous finance  ? Pour quel budget  ?
Aujourd’hui, économiquement, nous avons opté pour un mode de financement participatif et ne cessons de réinterroger l’équilibre à trouver avec les institutions dans nos sollicitations. L’apport des structures solidaires du projet et/ou l’engagement des intervenants, artistes ou non, est à ce jour encore, inquantifiable. Continuer de proposer le moins de contraintes financières pour le public, et défendre l’idée de l’art, de la culture comme bien public, en renonçant à la quête du profit... Envisager la gratuité ou le prix libre comme un réel projet idéologique, pour que l’art ne soit pas juste conditionné à la circulation du capital, et lui redonner une valeur a un coût. Et s’il ne faut pas taire ce qu’il y a de relevant à continuer de partager alors que la précarité est là et qu’ON s’emploie à la produire pour nous, il y a peu de chance que lors du bilan nous puissions parler d’équilibre des comptes  ! D’où l’importance d’être avec nous. Mieux encore, parmi nous  ! Et que cette Quinzaine Rosa Luxemburg à Saint-Étienne soit un hommage à la liberté de faire et de vivre ensemble. Sans contrainte. Avec l’obstination de partager l’utopie de la révolution éphémère du spectacle vivant et de tendre notre fil rouge, celui d’une toile solidaire.

Le destin de R. Luxemburg n’était-il pas d’être assassinée, au regard de l’Histoire  ?
Rosa Luxemburg, assassinée de n’avoir jamais renoncé à célébrer la vie. « Rien n’est plus beau qu’une personne en renaissance. Quand elle s’arrache du sol après une tempête et qu’elle revient encore plus forte. Avec quelques cicatrices en plus au cœur sous sa peau, mais avec la rage de renverser le monde, même si ce n’est qu’avec un sourire. » disait Anna Magnani. Alors ensemble, si nous pouvions retrouver l’atmosphère de fête, la joie de la lutte. Nous rassembler contre tout sectarisme, snobisme intellectuel ou artistique. À une période de l’année où la vie fait son retour, phéromones comprises, ce ne serait déjà pas si mal au regard de notre petite histoire collective...


Source :

— Article repris le 25/05/2014 sur le site de l’agenda.net ;


Sur la toile :

— Le blog de la Quinzaine Rosa Luxemburg ;