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mercredi 12 novembre
La section des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg accueille maintenant l’édition en ligne des OCRL, complémentaire des volumes parus au format papier, incluant également des textes inédits, d’auteurs tiers, en rapport avec les thématiques des volumes parus. Voir le Journal des parutions.
Lumières rouges
BURLAUD Anthony / Recension OCRL 1, 2 & 3 - Le Monde Diplomatique, mars 2014, p. 26
29 novembre 2014 par eric
Première recension d’ensemble parue dans le Diplo à l’occasion de la parution du troisième volume... nous ne pouvons qu’exprimer des réserves sur la surprenante et lapidaire appréciation du premier volume !

De Rosa Luxemburg (1871-1919), qui joua un rôle central dans la création du Parti communiste allemand, la mémoire militante semble avoir retenu l’image d’une femme ardente et intransigeante, adepte du « spontanéisme révolutionnaire », partie en guerre contre les appareils politiques. Autour de ses textes d’intervention, régulièrement réédités - Réforme sociale ou révolution ?, Grève de masse, parti et syndicats, La Révolution russe - sont le plus souvent évoqués ses combats à l’intérieur du socialisme allemand, son opposition aux thèses réformistes d’Eduard Bernstein, son refus de la guerre, sa critique des tendances autoritaires du bolchevisme.

Mais la vie et l’œuvre de celle qui fut assassinée par les corps francs après l’échec du soulèvement spartakiste ne se résument pas à ces quelques traits, à ces quelques titres : en vingt-cinq ans d’engagement politique, Luxemburg a suivi une trajectoire plus complexe que ce à quoi la réduit sa légende [1], et produit une masse d’écrits considérable. Se faire une idée plus exacte d’elle et de ses combats, c’est ce que devrait permettre la publication en cours de ses Œuvres complètes.

Le premier tome [2] reprenait l’Introduction à l’économie politique, ouvrage posthume issu des cours qu’elle a dispensés, à partir d’octobre 1907, à l’Ecole centrale du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). Desservi par une préface manquant de cohérence et déséquilibré par l’absence de plusieurs chapitres dont les manuscrits n’ont jamais été retrouvés, le texte n’en constitue pas moins un ensemble roboratif et digne d’intérêt.

Luxemburg traduit et synthétise quelques-unes des grandes thèses formulées par Karl Marx. Bonne vulgarisatrice, elle sait aussi polémiquer, sur des sujets exigeants d’histoire ou d’anthropologie, avec les sommités universitaires de son temps. Economiste elle-même, elle ne se contente pas de réciter Marx, mais propose une analyse des tendances « contemporaines » du capitalisme, qui annonce son grand livre L’Accumulation du capital (1913). Un deuxième volume [3], réunissant notamment ses textes relatifs à la formation au sein du SPD, était venu prolonger ce premier opus et compléter le portrait de Luxemburg en pédagogue.

Dernier paru, le troisième tome [4] regroupe des articles qu’elle a consacrés à la vie politique française. Si la France n’a jamais été au cœur de ses préoccupations, elle a cependant commenté à plusieurs reprises les avancées et les reculs de la cause socialiste dans l’Hexagone. Quelques événements retiennent particulièrement son attention. L’affaire Dreyfus, d’abord, qui déchire la famille socialiste. Et, dans le prolongement de l’affaire, l’entrée d’Alexandre Millerand, alors socialiste, dans un gouvernement de « défense républicaine ». Luxemburg met en garde ses camarades français : favorable à Dreyfus, elle n’en est pas moins hostile au « ministérialisme ». Contre Jean Jaurès, elle répète que la participation d’un socialiste à un gouvernement bourgeois ne saurait être qu’un marché de dupes et une impasse.

En même temps qu’elle en condamne les errements, Luxemburg observe le progrès du socialisme français vers l’unité et salue, en 1905, la réunion des principales tendances au sein de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) - sans consentir toutefois à reconnaître les mérites d’un Jaurès toujours suspect, à ses yeux, de modérantisme.

Ce qui frappe, dans ces trois volumes de textes disparates, c’est un constant souci d’éclaircissement. Préciser les faits, citer des chiffres, informer le lecteur des événements de l’étranger, dissiper les illusions qui rendent l’espace politique illisible, discuter pied à pied sur un détail pour dresser ensuite un tableau d’ensemble qui soit intelligible : voilà à quoi elle s’emploie sans cesse. Loin de la pasionaria rouge des clichés, Luxemburg apparaît ici comme une intellectuelle de haut niveau et de plein exercice, qui, dans une époque de grande confusion, cherche inlassablement à comprendre et à faire comprendre.

Anthony Burlaud

[1] Cf. John Peter Nettl, Rosa Luxemburg, Spartacus, Paris, 2013 (version abrégée d’un ouvrage plus ancien).

[2] Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique, Agone-Smolny, Marseille-Toulouse, 2009, 476 pages, 20 euros.

[3] Rosa Luxemburg, A l’école du socialisme, Agone-Smolny, 2012, 268 pages, 22 euros.

[4] Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912), Agone-Smolny, 2013, 297 pages, 22 euros.