En lisant la presse bourgeoise, les revues dites de gauche et même certains bulletins révolutionnaires, en écoutant la radio ou la télé, on est agréablement surpris d’apprendre qu’en 1965 près de la moitié du monde semble être composée de pays appelés « socialistes ».
Depuis longtemps, nous savions que les peuples de l’Est, ceux d’Europe Centrale et enfin le peuple chinois avaient eu le privilège d’accéder au camp « socialiste » grâce à des chefs au génie incomparable mais que la mort ou la disgrâce transforment fâcheusement en criminels ou en incapables.
Aujourd’hui, toujours sous la conduite de guides éclairés et bienveillants, l’Algérie et la Tunisie construisent le socialisme, Cuba l’édifie et chaque semaine nous apprenons qu’un dirigeant d’Afrique ou d’Asie vient de décider, lui aussi, la construction de ce socialisme qui, autrefois, faisait tant peur aux bourgeois. On se demande même si, un de ces quatre matins, Charlot ne va pas nous annoncer que l’U.N.R. en a entrepris la construction avec le P.C.
Les variétés de socialisme sont d’ailleurs nombreuses, chacun ayant le sien, bien à lui, qualifié d’autoritaire ou de démocratique, d’État ou gestionnaire, bref chacun paraît éprouver un malin plaisir à se distinguer du voisin non seulement sur la nuance, mais aussi sur la quantité. À l’Est, c’est du socialisme à 99,9 %, du vrai, en marche vers le communisme, d’autres n’en sent qu’à 80 %, voir 50 % et les tard-venus, tels Cuba ou l’Algérie, amassent péniblement leur pourcentage quotidien.
Face à ce flot envahissant de pays se prétendant socialistes et que tout le monde présente comme tels, alors qu’ils ressemblent comme deux gouttes d’eau à des pays capitalistes, les travailleurs hésitent et ne démêlent pas toujours le vrai du faux. Si le rôle de la propagande capitaliste est de jeter la confusion dans l’esprit des travailleurs, notre rôle est de la démasquer sans pitié.
Aujourd’hui, en aucune partie du monde, ni à l’Est, ni à l’Ouest, n’existe de pays socialiste. Mais, au contraire, partout, en U.R.S.S. comme aux U.S.A., en France comme en Chine, les travailleurs sont exploités par une classe dirigeante qui possède les moyens de production, qui détermine l’organisation et la valeur du travail de chacun, qui fixe les objectifs et la planification de toute la société. Partout, le travailleur qu’il soit américain, russe, français ou chinois, algérien ou cubain, vend sa force de travail contre un salaire pendant un temps donné. Que celui à qui il vend sa force de travail soit un bourgeois à l’ouest ou un représentant de la bureaucratie à l’est, ne change absolument rien à son sort ; il reste un prolétaire exploité, soumis aux cadences de la production, soumis aux décisions des dirigeants de la société qu’ils s’appellent JOHNSON ou KOSSYGUINE, DE GAULLE ou MAO, BEN BELLA ou CASTRO, qui possèdent l’appareil d’État, l’armée et la police pour encadrer les travailleurs et les mater s’il le faut. Partout, le monde est partagé en deux classes dont l’une, possédant capital et pouvoir, exploite l’autre qui produit toutes les richesses.
Heureusement, les événements de ces dernières années dans les pays du camp dit socialiste ont ouvert les yeux à beaucoup de travailleurs et rares sont ceux maintenant qui n’ont pas compris que l’exploitation de la classe ouvrière y est au moins aussi féroce qu’à l’ouest.
Mais il se trouve encore des travailleurs pour penser qu’un pays peut être légèrement socialiste, disons à 10 % ou à 30 %, et progressivement devenir complètement socialiste. Cette confusion est savamment entretenue par toutes les têtes pensantes de la planète.
Or, croire que les dirigeants, d’où qu’ils soient, vont gentiment et peu à peu cesser de nous exploiter, par bonté d’âme, ou bien qu’il est possible de grignoter le pouvoir du Capital, comme une souris mange du fromage, de le digérer doucement et de le remplacer simplement et peu à peu par un soit-disant « socialisme », c’est accepter la propagande de ceux qui ont intérêt, pour maintenir leur propre pouvoir, à masquer aux travailleurs ce qu’est véritablement le socialisme.
Le socialisme, c’est la gestion de la société toute entière par les travailleurs, par les travailleurs eux-mêmes, ce qui exclut radicalement tous les dirigeants, les chefs, les partis, les bonzes, ceux qui prétendent parler au nom des travailleurs. Or ceci n’existe nulle part au monde.
Lorsque les travailleurs imposeront leur domination sur le Capital, c’est-à-dire posséderont les usines, les chantiers, les bureaux, bref toute la société, qu’ils décideront eux-mêmes, sans dirigeant d’aucune sorte, du lieu de leur travail, de la façon dont ils veulent organiser ce travail et la société toute entière, alors seulement le socialisme se bâtira.
Mais, de même que l’eau ne se marie pas avec le feu, l’un ou l’autre s’éliminant nécessairement, capitalisme et socialisme ne peuvent pas coexister, même pacifiquement, dans un même pays, ni à 10 %, ni à 30 %, ni même à 0,1 %. Ou c’est l’un ou c’est l’autre qui existe et tous les mensonges actuels n’y changeront rien.
Par contre, nous voyons maintenant qui a intérêt à appeler « socialisme » ce qui ne l’est pas. Dans les pays de l’est, il est nécessaire pour les dirigeants bureaucrates de faire croire aux travailleurs de leur propre pays qu’ils vivent le socialisme. Ils empêchent ainsi toute prise de conscience de la véritable nature de leur exploitation et paralysent la lutte de classe tout en entretenant la confusion chez les travailleurs des autres pays.
Quant aux capitalistes de l’ouest, ils ont tout intérêt à appeler socialistes des pays où les dirigeants tout-puissants disparaissent comme des pantins, où les travailleurs sont aussi bien exploités qu’à l’ouest sans avoir les quelques avantages arrachés à la bourgeoisie (comme le droit de grève). Ainsi ils dégoûtent à peu de frais les travailleurs de ce soi-disant socialisme qui n’hésite pas, quand il le faut, à faire fusiller ses propres ouvriers.
Aussi, entretenir consciemment ou non cette propagande, c’est faire le jeu de ceux qui nous exploitent, quel que soit le nom dont ils s’affublent.