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« La flamme de la pensée » de Rosa Luxemburg
DUCANGE Jean-Numa / Recension OCRL3 - L’Humanité, 3 octobre 2013
28 avril 2015 par eric

Le lien entre celle qui va devenir la figure la plus célèbre de la gauche du Parti social-démocrate allemand et la France remonte à loin  : Rosa Luxemburg a séjourné à plusieurs reprises dans la capitale française, à l’image de biens des émigrés politiques de la période. Après des années d’exil, Luxemburg se fixe en Allemagne, mais continue à porter un regard attentif sur la France, pays des révolutions où, trente ans après la Commune, les socialistes espèrent encore changer l’ordre social.

Lors de l’affaire Dreyfus, Rosa Luxemburg soutient Jean Jaurès, qui s’implique pleinement dans la défense du capitaine, alors que les partisans de Jules Guesde se tiennent à l’écart pour ne pas avoir à défendre un militaire. Mais la grande «  affaire  » française pour Luxemburg, comme pour d’autres socialistes de toute l’Europe, c’est la question du «  ministérialisme  », l’entrée dans un «  gouvernement bourgeois  » de «  défense républicaine  » d’un socialiste, Alexandre Millerand, qui devient le ministre de l’Industrie et du Commerce en 1899 en France. Cet acte politique fit grand bruit à l’époque et apparaît comme la traduction politique des conceptions théoriques développées par Eduard Bernstein qui vient de lancer l’offensive «  révisionniste  » contre un marxisme supposé dépassé et en décalage avec les nouvelles réalités politiques et économiques. Rosa Luxemburg rédige à cette occasion Réforme sociale ou révolution  ? où elle réfute les arguments «  gradualistes  » et maintient une perspective de rupture radicale avec le système capitaliste, insistant sur le but final là où Bernstein affirme que le but n’est rien et que le mouvement est tout. Luxemburg entend démontrer clairement où mèneront pratiquement les idées de Bernstein, argument qui a d’autant plus d’autorité qu’un des responsables du massacre des Communards siège dans le même gouvernement que Millerand.

Sur ce point, la divergence est forte avec le socialiste français auquel elle portait une grande admiration encore quelques mois plus tôt  : Jean Jaurès. Elle le critique pour son soutien, même tactique, au gouvernement Millerand, y voyant un péril pour le socialisme international. Elle l’attaque sur plusieurs points et insiste sur la nécessaire indépendance à l’égard de l’État. Jaurès, lui, pense qu’une participation ponctuelle permettra de faire avancer la cause du socialisme. Luxemburg rétorque que le Parti socialiste doit être un parti de classe, autonome à l’égard du monde bourgeois sur le modèle allemand. Jaurès défend, lui, l’idée que la République actuelle, toute imparfaite soit-elle, constitue une base pour aller de l’avant. Les propos sont durs de part et d’autre. Incompréhension  ? Irréductiblement différents, ne serait-ce que par leurs origines (une exilée juive d’Europe de l’Est qui parcourt plusieurs pays et un député français venu du républicanisme), ils restent bien opposés sur des points majeurs pour des raisons stratégiques et théoriques.

Mais si le dialogue est rompu, tous deux se retrouvent après 1905 à devoir faire face à des problèmes qui, s’ils ne recoupent pas exactement les mêmes réalités, ont assurément quelque chose en commun. En France, Jaurès entame un dialogue avec les syndicalistes révolutionnaires de la CGT qui prônent la grève générale, s’éloignant ainsi de sa condamnation initiale de ce moyen d’action en toutes circonstances. De son côté, Luxemburg renonce à un certain fétichisme organisationnel pour placer sa confiance dans la spontanéité des masses afin de secouer l’attentisme du parti. L’un comme l’autre cherchent dans leurs pays respectifs à allier les différentes formes d’expression du mouvement ouvrier pour éviter l’enlisement des organisations qui s’en réclament. Surtout, ils se retrouveront sur la montée des périls et le risque de guerre, Jaurès lui rendant même un hommage vibrant dans son dernier discours du Cirque royal  : «  Vous me permettrez (...) de rendre hommage surtout à la femme vaillante Rosa Luxemburg, qui fait passer dans le cœur du prolétariat allemand la flamme de sa pensée...  » Hommage magnifique du tribun socialiste qui, s’il n’oubliait pas les divergences passées, savait aussi la sincérité du combat de la révolutionnaire allemande contre la guerre, problème qui était devenu l’urgence au cours de cet été 1914.

Ainsi les débats entre Jaurès et Luxemburg permettent d’évoquer les origines de débats politiques aux résonances encore actuelles, et constituent une page importante de l’histoire franco-allemande, celle des socialistes de l’époque qui, par-delà leurs divergences, avaient tenté de poser les bases d’un monde meilleur à l’échelle internationale.

Jean-Numa Ducange