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Rosa Luxemburg et le socialisme français
JOUSSE Emmanuel / Recension OCRL3 - Cahiers Jaurès, Avril 2014
16 mai 2015 par eric

La publication du troisième volume des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, intitulé « Le socialisme en France (1898-1912) », offre un contrepoint saisissant au tome 8 des Œuvres de Jean Jaurès, lui aussi publié l’année passée. Les écrits rassemblés dans les deux volumes traitent essentiellement de la même période, 1899-1902, et éclairent les mêmes circonstances historiques, l’Affaire Dreyfus, la participation ministérielle et l’unité des socialistes français. Le contraste inévitable des deux points de vue permet de saisir « la difficulté du combat internationaliste », comme l’écrit Jean-Numa Ducange dans sa préface, pris entre l’exigence de l’horizon internationaliste et les particularités des mouvements socialistes nationaux [1]. Rosa Luxemburg, francophone et informée des crises du socialisme français, en lit les évolutions au prisme de la crise révisionniste en Allemagne, qui constitue son horizon. Le lecteur peut donc apprécier, au fil des 41 articles traduits dans ce volume par Daniel Guérin et Lucie Roignant, le jeu complexe et délicat entre la construction ouverte d’une connaissance de l’étranger, et l’utilisation de cette connaissance dans des débats internes.

En effet, la majorité des articles publiés dans ce volume a moins pour enjeu de prendre position dans des débats politiques ou doctrinaux, que d’informer le lecteur allemand de la situation française. Textes très courts, parfois enrichis de la reproduction de sources françaises, ces articles traitent de l’Affaire Dreyfus ou de l’actualité sociale (les grèves, les fonctionnaires, le 1er mai...) et socialiste (congrès, élections...). Ils traduisent rarement une opinion explicite et tranchée de Rosa Luxemburg, et révèlent les points saillants de l’actualité française qui attirent son regard.

Certains textes plus longs, en revanche, retiendront l’attention du lecteur par leur ampleur et par la richesse d’une argumentation serrée, attentive à démonter les ressorts de l’Affaire Dreyfus, d’une part, et de la crise ministérialiste, d’autre part. L’Affaire constitue le prétexte d’une analyse socio-politique remarquablement lucide, dans la lignée des écrits historiques de Marx dont elle reprend la stratégie du dévoilement. Elle y décèle les limites d’une république radicale trahie par la bourgeoisie et trahissant le prolétariat, république vermoulue dont la décadence précipitée devance la rupture révolutionnaire. La pensée de Rosa Luxemburg y est manifestement perspicace, comme lorsqu’elle réfute la tentative de coup d’État monarchiste en 1899, mais elle est aussi plus nuancée qu’on ne pourrait l’attendre. Elle écrit ainsi que la crise française « démontre précisément que le rythme de l’évolution bourgeoise est déterminé non seulement par des facteurs économiques, mais aussi par des facteurs politiques et historiques, et cela de manière telle que ces facteurs peuvent renverser et démentir n’importe quelle théorie subtile sur les chances de survie de l’ordre capitaliste » [2]. Ce n’est pas au nom d’un matérialisme rigide et dogmatique qu’elle réfute l’adaptation socialiste à l’ordre du siècle, défendue par Bernstein en Allemagne ou par Jaurès en France, mais en raison d’une vision plus aléatoire encore des conditions histo-riques d’une société. La question de la participation ministérielle, est traitée par Rosa Luxemburg comme une déclinaison de son opposition résolue au révisionnisme de Bernstein. Cette grille de lecture, parfaitement expliquée par Jean-Numa Ducange dans sa préface, constitue l’assise de la pièce majeure de l’ensemble, « La crise socialiste en France », publiée en 1900. Il s’agit d’abord d’une réfutation du réformisme de Georg von Vollmar, qui avait expliqué par une lettre de Jaurès (reproduite dans le volume 8 des Œuvres), que Millerand était entré au gouvernement avec l’accord du groupe socialiste. Mais il s’agit aussi d’une condamnation du matérialisme et de la stratégie jaurésienne, en fonction des arguments qu’elle oppose au révisionnisme. Elle écrit elle-même : « Nous retrouvons ici, dans la tactique de Jaurès tous les traits de l’opportunisme socialiste tels que nous avons appris à les connaître en Allemagne » [3].

L’ensemble de ces articles éclaire ainsi les ambitions et les illusions de l’internationalisme, au fil des réflexions et des réactions d’une de ses principales figures. Avec l’ambition réelle de trouver dans les luttes politiques et sociales en France les fondements d’une action internationaliste, se lit aussi l’utilisation de ces faits dans des arguments propres à la social-démocratie allemande. La dispersion des textes à partir de 1905 montre, s’il en était besoin, que le socialisme français est un prétexte à la réflexion pour Rosa Luxemburg : c’est désormais la Russie révolutionnaire qui attire le regard et interroge l’avenir de la social-démocratie allemande.

Emmanuel Jousse
Cahiers Jaurès, Avril 2014

[1] Jean-Numa DUCANGE, « Rosa Luxemburg et le socialisme français », dans Rosa LUXEMBURG, Le socialisme en France (1898-1912), Œuvres complètes, tome 3.

[2] Rosa LUXEMBURG, « La crise en France », dans Ibid., p. 50.

[3] Rosa LUXEMBURG, « La crise socialiste en France », dans Ibid., p. 166.