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La section des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg accueille maintenant l’édition en ligne des OCRL, complémentaire des volumes parus au format papier, incluant également des textes inédits, d’auteurs tiers, en rapport avec les thématiques des volumes parus. Voir le Journal des parutions.
La gauche à l’épreuve du pouvoir
MALET Jean-Baptiste / Recension OCRL3 - Golias Magazine, novembre - décembre 2013
23 mai 2015 par eric

Le Socialisme en France (1898-1912), tome III des œuvres complètes de Rosa Luxembourg ainsi que Front populaire, révolution manquée de Daniel Guérin viennent d’être publiés par les éditions Agone. Le premier ouvrage rassemble des contributions de la célèbre mais méconnue révolutionnaire germano-polonaise, qui commente et critique au fil de nombreux articles les stratégies de ses camarades français Jaurès, Guesde ou Millerand. Si certains aspects de l’ouvrage paraîtront surannés au lecteur ne maîtrisant pas parfaitement les batailles politiques du début du XXe siècle, de nombreuses pages offrent au lecteur un nouveau regard sur cette figure de proue du socialisme malheureusement trop souvent réduite à son icône mythologique de martyre du mouvement ouvrier. Née en 1871, Rosa Luxembourg est d’abord l’une des principales militantes et théoricienne du mouvement ouvrier international avant et pendant la première guerre mondiale. Elle enseigne l’économie politique de 1907 à 1913 à l’école du parti social- démocrate allemand de Berlin et maintient lors du premier conflit mondial un internationalisme intransigeant qui lui vaut d’être emprisonnée de façon quasi-continue, jusqu’à sa libération par la révolution de Novembre 1918. Avec le groupe Spartakus, elle se lance dans une intense activité révolutionnaire jusqu’à son assassinat le 15 janvier 1919 par les corps-francs. Au fil de ses contributions ou articles, Rosa Luxembourg commente sans concession et d’un regard expert la vie politique française antérieure à la Grande Guerre.

L’ouvrage débute par une présentation des articles de Rosa Luxembourg à propos de l’Affaire Dreyfus, instant fondateur de la vie intellectuelle française durant lequel la militante socialiste fit le choix de soutenir Jean Jaurès, défenseur acharné du capitaine, quand une autre gauche, celle des partisans de Jules Guesde, a gardé ses distances. Fidèle à son antimilitarisme, les partisans de Jules Guesde ne voulaient pas avoir à défendre un militaire, au prix d’une indirecte rupture avec l’universalisme hérité des Lumières pour lequel un innocent reste un innocent avant toute autre considération. Cette séquence historique est bien souvent occultée de nos jours, mais elle traduit une fracture dialectique importante où s’oppose l’universalisme de Jaurès à l’ouvriérisme de Guesde resté, jusqu’en 1914, sur son positionnement de non-conciliation avec la « bourgeoisie ».

Socialisme bourgeois ?

Il est important de souligner que Rosa Luxembourg, à cette époque, connaît parfaitement les enjeux institutionnels à l’œuvre et ne sous-estime pas leur importance. Une autre séquence de ce troisième volume des œuvres complètes est l’acte premier d’une longue histoire : celle de la participation d’un ministre socialiste à un « gouvernement bourgeois » avec l’entrée dans ce dernier d’Alexandre Millerand, ministre français de l’Industrie et du Commerce en 1899. Rosa Luxembourg y est alors opposée et souligne qu’un des responsables du massacre des Communards est lui-aussi membre de ce gouvernement. Pour Rosa Luxembourg, il s’agit d’un discrédit jeté sur les socialistes. « Certes, le programme de la social-démocratie contient bien des revendications qui pourraient — abstraitement parlant — être acceptées par un gouvernement ou par un parlement bourgeois », écrit-elle dans « Une question tactique ». « On pourrait donc s’imaginer à première vue qu’un socialiste peut, au gouvernement aussi bien qu’au Parlement, servir la cause du prolétariat en s’efforçant d’arracher en sa faveur tout ce qu’il est possible d’obtenir dans le domaine des réformes sociales. Mais, là encore, apparaît un fait que la politique opportuniste oublie toujours, le fait que, dans la lutte que mène la social-démocratie, ce n’est pas le quoi mais le comment qui importe. (...) La participation socialiste à des gouvernements bourgeois apparaît comme une expérience qui ne peut se terminer qu’au grand dommage de la lutte des classes » poursuit-elle le 6 juillet 1899. Rosa Luxembourg a souligné à de multiples reprises l’importance du travail municipal des élus socialistes, écrivant notamment « l’autogestion municipale est l’élément de l’avenir vers lequel la révolution socialiste doit de façon positive ». Elle est aussi, malgré son engagement révolutionnaire inconditionnel, une défenseuse inattendue de la démocratie représentative, pratiquant une critique acerbe contre les illusions réformistes et ne mélangeant pas abruptement participation à un Parlement et participation à un Gouvernement.

Anticléricalisme ?

Quant à l’anticléricalisme, Rosa Luxembourg en offre une définition singulière et novatrice pour l’époque. En 1903, année durant laquelle Pie X devint pape, Rosa Luxembourg considère qu’il n’est pas du rôle d’un militant socialiste de combattre les « convictions religieuses » et rappelle le cinquième point du programme d’Erfurt de la social-démocratie allemande (1891), considéré à l’époque comme le programme marxiste par excellence des socialistes dans toute l’Europe : « la religion est une affaire privée ». « Cela ne nous oblige à la neutralité et à l’abstention absolues dans les questions religieuses que dans le mesure où elle relève de la conviction intime, de la conscience. Cette règle a encore un sens : elle ne constitue pas seulement un principe directeur qui doit déterminer la conduite propre des socialistes, c’est encore une revendication adressée à l’État actuel. Au nom de la liberté de conscience, nous demandons l’abolition de tous les privilèges publics dont les croyants jouissent vis-à-vis des non-croyants, nous combattons tous les efforts tentés par l’Église pour devenir un pouvoir dominant dans l’État. Il ne s’agit plus de conviction, mais de question politique. » Rosa Luxembourg reconnaît cependant qu’il existe une grande différence entre le contexte allemand et français, les catholiques ayant été opprimés par Bismark comme l’ont été par lui les socialistes, générant ainsi une temporaire solidarité entre catholiques et socialistes. Rosa Luxembourg oppose par la suite un anticléricalisme bourgeois à un anticléricalisme socialiste en prônant une séparation nette entre l’Église et l’État, et non un contrôle ascendant de l’État sur l’Église. Visionnaire, Rosa Luxembourg, pour qui la transformation sociale passe d’abord par « l’éducation théorique », cible d’abord « la réaction de l’Église anti-républicaine » et ne se livre à aucun amalgame.

Jean-Baptiste Malet
Golias Magazine, novembre - décembre 2013