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Rosa Luxemburg au regard du socialisme français
EYCHART Baptiste / recension OCRL3 - Les Lettres françaises, 7 novembre 2013
12 juin 2015 par eric

La parution du troisième volume des œuvres complètes de la théoricienne révolutionnaire est une occasion de cerner de nombreux aspects de sa pensée trop souvent laissés de côté.

On se fait une image souvent bien faussée de Rosa Luxemburg, près de cent ans après sa mort tragique. La théoricienne de l’effondrement du capitalisme et la fondatrice du Parti communiste allemand (KPD) est transformée en une icône libertaire, à associer aux groupes anarchistes, aux différents formes de socialisme anti-autoritaire ou au syndicalisme révolutionnaire. Son assassinat par les corps francs du gouverneur social-démocrate Gustav Noske en a fait une des martyrs du mouvement ouvrier révolutionnaire, non seulement allemand mais international, que l’on range communément à côté d’un Che Guevara ou d’un Antonio Gramsci, autres victimes de la répression réactionnaire. On en oublie ainsi que Rosa Luxemburg fut toute sa vie une dirigeante et une théoricienne du mouvement ouvrier, d’abord socialiste, puis brièvement communiste. Toutes les positions politiques qu’elle affirma à gauche de la social-démocratie, se comprennent par sa volonté de conserver l’identité révolutionnaire de cette dernière, par une critique de l’intérieur d’un mouvement de plus en plus tenté par les compromis et les glissements réformistes.

La lecture du troisième volume des œuvres complètes de Rosa Luxemburg consacré au socialisme français permet de confirmer cette thèse. Les premiers textes que Luxemburg consacre à la France sont écrits en pleine affaire Dreyfus, qu’elle suit de très près. Lisant très bien le français, et très au fait des particularités de la vie politique française, elle suit les positions de chacun, le contenu des débats parlementaires et des décisions. Loin de l’image d’une propagandiste de la spontanéité des masses, Rosa Luxemburg attache ici une très grande importance à l’aspect institutionnel du politique, dans les instances législatives mais aussi exécutives.

Avec Jaurès puis contre Jaurès

Bien que située à la gauche du mouvement socialiste international, la dirigeante polonaise soutient alors Jaurès et donc plutôt la droite du socialisme français, et non Guesde et Lafargue car ils refusent de s’engager clairement aux côtés des dreyfusards. Il s’agit incontestablement d’une preuve de lucidité et ce d’autant plus que beaucoup de choses séparent Luxemburg et Jaurès comme la crise du « ministérialisme » le démontrera un peu plus tard.

En 1899, le socialiste indépendant et ami de Jaurès, Alexandre Millerand intègre comme ministre du commerce le gouvernement de « Défense républicaine » de Waldeck Rousseau désigné, un gouvernement qui comprend des personnalités de gauche, de centre voire franchement de droite comme le général Galliffet, tristement célèbre pour son rôle dans la répression de la Commune de Paris. Rosa Luxemburg dresse aussitôt un portrait au vitriol de l’expérience ministérielle de Millerand dans de longs articles aussi détaillés que polémiques (« La crise socialiste en France » ou « La conclusion de la crise socialiste en France »). Elle en vient naturellement à critiquer les socialistes qui, autour de Jaurès, soutiennent l’expérience de Millerand. Elle n’a pas de mal à montrer la médiocrité du bilan affiché et les reniements qu’entraîne le soutien à cet épisode, notamment le vote d’une loi sur la réduction du temps de travail qui met sur un même pied le travail des enfants et le travail des adultes. À chaque fois son argumentation allie le souci de l’exactitude — qui l’incite à préciser le contenu de chaque vote à l’Assemblée —, et la verve de la politique qui n’a pas son pareil pour railler les maladresses, les hypocrisies voire les dérobades de ses adversaires.

Bien que parfois injuste — comme lorsqu’elle dénigre trop hâtivement le bilan de la loi de 1901 sur les associations —, Luxemburg mérite assurément d’être lue, notamment si l’on cherche à établir un bilan mesuré de l’action de Jaurès dont elle se révèle une critique très souvent pénétrante. Cela l’incite à défendre alors systématiquement la position des guesdistes et des blanquistes regroupés au sein du Parti socialiste de France, un parti qui se montre totalement hostile au ministérialisme.

Ministérialisme français et conjoncture allemande

Comme le fait remarquer Jean-Numa Ducange dans la préface, l’intérêt de Rosa Luxemburg pour la France se comprend aussi par rapport au contexte allemand. Celui-ci est marqué par la crise révisionniste au sein du SPD et l’affirmation d’un réformisme revendiqué par Édouard Bernstein ou Georg von Vollmar. Ce dernier faisait notamment de l’expérience française de Millerand, un banc d’essai pratique au réformisme plus clairement théorisé outre-Rhin. Selon Luxemburg, cette expérience ne peut être qu’un échec car la conception qui la sous-tend est fausse : « il est parfaitement utopique d’imaginer que sur un plan le gouvernement pourrait mener une politique bourgeoise et sur un autre une politique socialiste, et que le pouvoir central pourrait être conquis fragmentairement, en pièces détachées, par la classe ouvrière. » (p. 153). Ainsi, quand un socialiste intègre un gouvernement bourgeois, il n’amène aucun « socialisme » au cœur de l’État mais, bien au contraire, installe la bourgeoisie au sein du socialisme.

Rosa Luxemburg prend soin de ne pas élargir ce constat au Parlement, auquel elle prête un rôle important pour la stratégie socialiste : on peut y mener une politique socialiste car le Parlement n’implique aucune solidarité de principe avec les autres élus. Au gouvernement par contre, les contraintes propres au pouvoir exécutif impliquent une solidarité gouvernementale et donc la dilution de la spécificité des minoritaires socialistes. On ne peut que partager ce constat lucide, tout comme ses remarques pertinentes sur l’importance du travail municipal des élus socialistes, travail qu’elle valorise dans plusieurs articles : alors que le gouvernement central doit être renversé, « l’autogestion municipale est l’élément de l’avenir vers lequel la révolution socialiste doit de façon positive » (p. 155).

Nicos Poulantzas avait constaté il y a plusieurs décennies de cela que Rosa Luxemburg, a contrario des lieux communs, avait aussi été une défenseuse de la démocratie représentative et qu’elle avait reproché aux bolcheviques d’avoir dissous définitivement la douma, ne laissant en place que le système des soviets. La lecture attentive de ses textes sur le socialisme français nous éclaire un peu plus sur la pertinence de cette remarque : critique féroce des illusions réformistes et du fétichisme des institutions, Rosa Luxemburg restait attachée aux nombreux acquis de la démocratie représentative.

Baptiste Eychart
Les Lettres françaises, 7 novembre 2013