AccueilContributionsEn débat...
Dernière mise à jour :
mercredi 28 juin 2017
   
Sur le Web
Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Ce n’est pas leur chemise que les bourgeois ont peur de perdre
Emmanuel BAROT - Article publié sur le site Révolution permanente, 14 octobre 2015
18 octobre 2015 par manu

« Le bourgeois de nos jours se considère comme le successeur légitime du baron de jadis, pour lequel toute arme dans sa propre main était juste contre le plébéien, alors qu’aux mains du plébéien la moindre arme constituait par elle-même un crime ».

Karl Marx, La guerre civile en France, 1871

Gouvernement, patronat, médias, tout le monde s’est entendu depuis une semaine à condamner la « violence », honteuse, scandaleuse, infâme des salariés d’Air France. Du côté de ceux qui ont dit « comprendre », beaucoup cependant ont tenu à préciser qu’ils « n’approuvaient pas ». Et ce lundi, comme aux grandes heures du GIGN ou de la guerre au terrorisme, 6 salariés d’Air France, dont cinq syndicalistes de la CGT, ont été arrêtés à leurs domicile, au petit matin, suite à la plainte de la direction de la multinationale - qui vient d’annoncer encore des profits gargantuesques et une extension de ses parts de marché - pour « violence aggravée », « violence collective en réunion » et autres chefs d’accusation. Arrêtés comme s’ils étaient des fanatiques de Daech ou des tueurs à gage. Et ils risquent jusqu’à cinq ans de prison.

Que n’a-t-on pas écrit sur la « violence » de la classe ouvrière depuis le 19e siècle, et sur les opprimés, plébéiens, esclaves, et autres serfs qui se sont révoltés tout au long de cette histoire qui n’est autre, disait Le Manifeste, que celle de la lutte des classes ? La lie de l’humanité. Les révolutionnaires modernes, depuis Marx et Engels, et encore plus Lénine et Trotsky, n’ont jamais refusé la composante militaire qu’une stratégie révolutionnaire est tenue d’avoir si elle veut pouvoir affronter les armées de l’ennemi de classe. Les révolutionnaires russes ont même fondé l’armée rouge, une armée capable de combattre et de vaincre d’autres armées. Des ogres mangeurs d’enfants. Plus important encore, la classe ouvrière a surtout progressivement appris à utiliser ce qu’Emile Pouget appelait le « sabotage », une « action directe » multiforme, pour enrayer la machine du capital par-delà les interdits légaux. Insupportable. Autant de méthodes de lutte, de résistance et d’auto-organisation, pour occuper les usines et résister aux forces répressives diligentés par les patrons ou les autorités, ou pour faire directement pression sur les plus hauts gradés, par exemple moyennant ces fameuses séquestrations qu’à ses heure glorieuses le cinéma militant des années 68 a su porter à l’écran. Sales gauchistes. Et parfois, c’est le désespoir qui parle, le « vandalisme de la défense désespérée », qui n’a pourtant n’a absolument rien à voir avec le « vandalisme du triomphe », pour reprendre les mots de Marx dans La guerre civile en France. Prison. Et pourquoi pas la peine de mort pendant qu’on y est (on n’est en pas loin du reste, à quelques heures d’avion) ?

Mais tout ceci, en réalité, n’est que nécessités ou expressions particulières de la force, même si c’est acculés, que les travailleurs en lutte, dès qu’ils s’unissent pour défendre leurs intérêts vaille que vaille, peuvent déployer, qu’ils soient en masse ou non. Et la bourgeoisie le sait fort bien. Elle ne manque pas de mémoire, bien au contraire. Elle est particulièrement lucide sur ce dont la violence du désespoir peut être le signe avant-coureur : d’un immense danger pour elle. Sa plus formidable arme contre la classe ouvrière a toujours été de réussir à ce que celle-ci accepte son sort, oublie sa propre force et en tous cas ne revendique que sur son terrain : celui de la loi, celui des négociations, celui du « dialogue social » évidemment, entre de prétendus « partenaires sociaux ». Légalisme et moralisme anesthésiants que les organisations du mouvement ouvrier, partis et syndicats ont dans l’ensemble de longue date activement entretenu.

La moindre brisure de ce terrain est un signal d’alarme, et pour tout le monde. Elle peut réveiller des souvenirs, réactiver une mémoire, rappeler certaines méthodes, justement, associées à d’anciennes générations prétendument révolues. La moindre brisure peut faire resurgir l’idée très concrète que la loi, justement, est fondamentalement la codification d’une force, qui se pare des atours de la légitimité et ensuite la monopolise, mais finalement n’a rien d’éternel et peut être transformé en direction inverse de ce qui se passe, en l’occurrence, depuis un quart de siècle dans ce pays :le démantèlement des traductions institutionnelles - le code du travail - d’un pouvoir social des travailleurs qui n’est plus, dans la période, ce qu’il avait été antérieurement.

Ce n’est pas le petit coup de pression que les salariés d’Air France ont exercé sur une direction méprisante et abjecte qui fait peur à la bourgeoise. Elle s’en offusque, évidemment, et déverse autant qu’elle peut sa haine auprès de ceux que ces actes bien symboliques effraient. Mais ce n’est évidemment pas une chemise arrachée qui fait peur à la bourgeoisie. Dix, cent, mille chemises arrachées même, en soi elle s’en contrefiche. Ce qui lui fait peur, c’est ce dont ces oripeaux sont le symptôme : que les exploités n’aient plus peur, et se remettent dans l’idée de prendre les choses en main. Ce qui lui fait peur, c’est, évidemment, de perdre le pouvoir. Pas tout de suite certes, ni même demain, mais après-demain. Parce qu’elle sait, elle aussi a quasiment deux siècles d’expérience pour elle, que plus les ouvriers savent où ils vont, plus ils sont forts.

Après le massacre de 30000 communards par l’armée versaillaise, Marx avait donc écrit ceci : « Le bourgeois de nos jours se considère comme le successeur légitime du baron de jadis, pour lequel toute arme dans sa propre main était juste contre le plébéien, alors qu’aux mains du plébéien la moindre arme constituait par elle-même un crime ». Il n’est pas franchement nouveau que ceux qui luttent pour leur survie, pour leur dignité, tout simplement pour des salaires et des conditions de travail décentes, soit traités de « criminels », de terroristes, et autres stigmates, par ceux-là même qui s’engorgent le portefeuille jusqu’à plus soif. Rien de nouveau sous le soleil du capital. Mais quand les barons-bourgeois sont obligés de réprimer ainsi, c’est bien que l’huile commence à manquer, que les rouages se grippent, et, en vérité, que la peur est en train de changer de camp.

« Contre les violents tourne la violence »

Ainsi l’écrivait Aragon. Où donc est-elle la violence ? La précarité, le chômage, des familles détruites, des corps et des cœurs brisés, des vies mutilées, des burn-out et des suicides à la pelle, bref, un chantage permanent à l’existence... Certains savent bien cette réalité, refusent cette immonde criminalisation, et se mobilisent contre elle. Bien trop peu encore. Ceux qui, comme Xavier Mathieu, percent ce magma médiatique nauséabond et n’ont pas peur de rappeler quelques vérités élémentaires : la violence des exploiteurs engendre, comme la nuée l’orage, que celui-ci éclate tôt ou tard, celle des exploités. Violence de réaction.

Que personne n’oublie cette règle élémentaire, autant de logique que de physique, qui consiste à ne pas confondre les causes et les effets. Règle que Air France, le gouvernement, et leurs médias, comme tant d’autres fois, alors qu’ils se prévalent, eux, de celle du droit, violent allègrement une nouvelle fois. Quand revient le temps où les « partenaires » sont obligés de se révéler pour ce qu’ils sont réellement : des adversaires, et où le prétendu arbitre-médiateur, de même, ne peut plus ne pas montrer qu’il est juge et partie, alors revient le temps non pas du dialogue social, de la fin de l’histoire, de l’humanisme à géométrie variable ou de l’union nationale, mais de l’affrontement des intérêts antagonistes, de ceux qui possèdent, d’un côté, et de ceux qui n’ont rien, de l’autre, et de deux morales qui n’ont plus rien en commun. Ce temps, c’est celui de la reconquête de l’indépendance — de l’indépendance de classe. Et ce temps n’a rien de linéaire. Les choses semblent s’éterniser. Puis vient qu’elles s’accélèrent.

L’historien marxiste Howard Zinn l’avait, lui, formulé ainsi : « Rappelez-vous que le pouvoir des gens d’en-haut dépend de l’obéissance des gens d’en bas. Quand ceux-là cessent d’obéir, les autres n’ont plus de pouvoir ». Et ces autres ne le savent que trop. Voilà pourquoi ils frappent fort, tout de suite, dès qu’ils voient que les carottes n’ont plus assez de goût, et que les montures refusent d’obéir, avant qu’elles ne prennent plaisir à ruer. Et voilà pourquoi les exploités et les opprimés doivent, ensemble, frapper bien plus fort encore. Dès lors ce n’est plus une affaire de chemise. Cela redevient ce que cela a toujours été : une affaire de pouvoir et d’affrontement entre ceux qui seront prêts à tout pour défendre cet ordre inique, et ceux qui assumeront les moyens de le détruire et d’en enfanter une autre.

Notre solidarité avec les travailleurs et militants d’Air France, leurs familles et leurs camarades, doit être inconditionnelle. Nous devons construire la mobilisation qui imposera l’abandon de toute les poursuites dont ils sont les cibles, et les partis comme les syndicats, nationalement comme localement, qui se réclament du camp des travailleurs, n’ont pas d’autre choix que de passer à l’acte en ce sens s’ils veulent vraiment pouvoir se regarder en face. Alors les choses commenceront-elles à s’éclaircir, pendant que le ciel des nantis s’assombrira.