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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
En mémoire de Feliks Tych ( 1929 - 2015 )
Claudie Weill ( 2015 )
23 octobre 2015 par eric

N’ayant pas, comme certains de ses collègues historiens engagés, écrit d’autobiographie, Feliks Tych, né et décédé à Varsovie (31/07/1929 - 17/02/2015), racontait néanmoins volontiers ces dernières années des épisodes de sa vie. Il fut, par exemple, un « enfant caché », un destin qui paraît plutôt singulier dans une Pologne où on connaît mieux le sort des enfants des ghettos ou des camps d’extermination. Il était moins disert sur son beau-père, le père de sa femme Lucyna, dirigeant communiste juif réfugié à Moscou, ayant échappé, semble-t-il, à l’élimination du Parti communiste polonais en URSS. Cette épuration allait être pour lui un objet de recherche quand il entreprit la rédaction d’un dictionnaire biographique du mouvement ouvrier polonais, thème sur lequel il est intervenu à de nombreuses reprises, y compris dans le cadre du « Maitron » international.

Dans une Pologne moins fermée que d’autres pays de l’Est aux courants historiographiques internationaux, même dans le domaine de l’histoire du mouvement ouvrier, il put mettre à profit des interrogations plus fécondes. La Pologne accordait aussi plus généreusement des autorisations à voyager. C’est ainsi qu’il vint effectuer des recherches à Paris, au début des années 1960 me semble-t-il et il aimait à raconter malicieusement qu’il logeait alors chez celui qui allait devenir un glacier vedette, Bertillon.

Plus imprégnée des pratiques historiographiques des pays de l’Est fut son activité incessante de publications de documents — en polonais mais aussi en russe, en allemand ou en français. Mais surtout, il s’est plus particulièrement intéressé à une personnalité qui n’avait pas nécessairement bonne presse en Pologne, Rosa Luxemburg, intérêt qui allait faire de lui le meilleur connaisseur mondial de son œuvre et de sa pensée. Mais là, il savait faire partager sa passion et guidait les biographes et autres « luxemburgologues » sur les lieux qu’elle avait fréquentés. À ma connaissance, c’est ce qu’il a fait avec J. P. Nettl et E. Ettinger : dans ce second cas, le résultat ne l’a pas nécessairement convaincu. Lorsqu’il organisa à Varsovie un des colloques de l’Association internationale Rosa Luxemburg, il nous fit visiter Zamosc, le lieu où elle est née. Mais son attention a porté aussi sur celui qui fut longtemps le compagnon de Rosa Luxemburg et partagea jusqu’au bout son activité militante dans les partis polonais, russe et allemand, Leo Jogiches dont il avait entrepris de rédiger la biographie, ouvrage qu’il n’a pas pu achever.

Avec la campagne antisémite de la fin des années 1960 en Pologne, il vit la liberté de mouvement et de recherche dont il avait bénéficié jusqu’alors passablement entravée, même s’il fut encore invité à de nombreuses reprises en Allemagne de l’Ouest et à Berlin. Mais il ne put venir au colloque Rosa Luxemburg que nous avons organisé en 1983 à Paris, en butte aux chicanes d’un supérieur hiérarchique qui prenait ombrage de son rayonnement international.

Après la chute du régime soviétique, il prit la direction de l’Institut historique juif de Varsovie. Reprenant son bâton de pèlerin, il sillonna le monde à la recherche de financiers et de sponsors et réorienta la recherche historique de cet institut. Ainsi, joignant deux de ses centres d’intérêt, il convoqua en 1997 à Varsovie un colloque pour le centenaire du Bund, l’Union ouvrière juive de Pologne, Russie et Lituanie. Mais dès lors, ce furent ses ennuis de santé qui entravèrent sa liberté de mouvement. Ainsi, il ne put venir à l’inauguration de l’exposition des archives Ringelblum rassemblant les papiers du ghetto de Varsovie destinés à paraître également en français, exposition qui eut lieu au Mémorial de la Shoah à Paris. Il n’avait pris sa retraite définitive que récemment.

Il fut aussi un participant assidu au colloque international des historiens du mouvement ouvrier qui se tenait — et se tient sous un intitulé un peu modifié — chaque année en septembre à Linz en Autriche. Ce colloque avait eu à l’origine, il y a cinquante ans, pour intention de réunir les historiens de l’est et de l’ouest .

Feliks Tych fut un collègue et ami d’un commerce agréable, souvent souriant mais sachant aussi affirmer ses convictions. Il n’a pas eu la fin paisible qu’on aurait pu lui souhaiter. Il est venu pour la dernière fois à Paris en octobre 2013, au dernier colloque Rosa Luxemburg en date.