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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Gauche-droite : la démocratie recto verso
Louis JANOVER — Le Monde Libertaire, n° 1787, 4 avril au 4 mail 2017
18 avril 2017 par eric

Fin normale que ce congé donné par le pouvoir à un président normal, normalement « socialiste ». Réglées les urgences du moment, tout ce qui, sur sa feuille de route, restait en suspens relevait désormais des compétences de la droite. Plus de perspective, donc, pour ce qu’il est convenu d’appeler la gauche, objet toujours perdu et jamais identifié, sinon par la droite. Et il ne sert à rien de prononcer quelque discours-bis du Bourget. On en a déjà trop entendu et chacun sait ce qui doit être dit sans être réalisé, et ce qui sera réalisé sans être dit !

Que l’on jette un coup d’œil sur ce discours où ont été énoncés les principes de la sociale-présidence et l’on verra que les cibles de cette rhétorique du mentir-vrai n’avaient guère de souci à se faire. Certes, l’ennemi de la finance était prêt, si les circonstances l’exigeaient, à opérer quelques coupes claires dans les comptes de la grande finance, la mauvaise ! Mais quelle était la bonne, et pour qui était-elle bonne celle à laquelle il n’était pas question de toucher ?

Le ressort de la démocratie représentative est celui de la fiction électorale qui inscrit en quelque sorte la servitude volontaire dans l’acte même de liberté : je vote pour un but dont on me laisse entendre par avance qu’il ne peut être atteint, mais le geste accompli me contraint à l’obéissance librement consentie. D’où l’antienne : l’élu a trahi ses promesses ! Mais la trahison ne relève-t-elle pas du paradoxe ? Il a été loyal envers ceux qui lui ont permis d’être élu, et qui détenaient l’explication de ce pourquoi il ne pouvait tenir les promesses qu’on lui prêtait mais qu’il devait faire semblant de défendre pour que les autres soient tenues.

La dynamique du système, qui est en transformation permanente et se rapporte à des enjeux mondiaux, le veut ainsi : il arrive un moment où tout ce que la droite est tenue de faire passer dans la réalité ne peut se réaliser en raison des trop fortes oppositions sociales ou de problèmes de rigidité des structures économiques et politiques. Dans la logique du rapport de forces, le moment est alors venu de livrer à la gauche, en l’occurrence aux représentants institutionnels de la classe ouvrière, partis et syndicats, le pouvoir, après avoir laissé entendre qu’il ne leur serait abandonné que le temps de prendre les mesures qui étaient restées en suspens faute de moyens pour les faire adopter — autrement dit acceptées sous prétexte qu’elles éviteraient le pire.

Des décennies de luttes sociales ont abouti à ce qu’on a appelé les conquêtes ouvrières, pour une large part arrachées par les grandes grèves du Front populaire, quand la condition des exploités parvint à se hausser à un niveau vivable, sinon enviable. De ces acquis, déduisons tout ce qui pouvait être repris pour redonner son espace à la dynamique de l’exploitation, et nous aurons le bilan d’un quinquennat pris dans un cycle de rattrapage que l’intelligentsia de gauche, toutes tendances confondues, n’aura eu d’autre fonction que de commenter, sans en rien expliquer. Chômage, salaires, code du travail, flexibilité, justice fiscale, durée du travail, précarité, représentation ouvrière, soins hospitaliers, dispositif médical, éducation nationale, vente d’armements, retour en grâce de la police et de l’armée, pour assurer un quadrillage social sans faille — toutes les mesures ont été mises en balance ou imposées à rebours de ce qui avait été le fruit de combats et de sacrifices sans fin, et surtout elles ouvrent la voie à d’autres remises en cause majeures. Droite et gauche visent à la même chose, mais de deux endroits différents, selon le principe de négation et d’affirmation réciproques.

En termes politiques, tout se ramène à ce jeu de dupes : « bousculer » la droite et le patronat pour qu’ils acceptent des mesures qui paraissent les léser au départ, et profiter à la classe ouvrière, mais sans lesquelles les évolutions nécessaires à l’accumulation risqueraient de ne pas être adoptées en temps voulu. Le gouvernement du Front populaire a mené une politique de cet ordre, et il a fallu du temps pour que les droites, que le spectre de la Révolution n’a jamais cessé de hanter, prennent conscience de ce qu’elles en avaient tiré de profit et de dynamisme. Une révolution qui ne va pas jusqu’au bout creuse sa tombe. Disons aussi qu’un tel mouvement qui s’arrête en chemin sert ceux qu’il avait pour but de vaincre.

La Libération semblait avoir posé dans les faits et les lois des limites irréversibles. D’où la difficulté sinon d’annuler, du moins de contourner ce que chacun croyait gravé dans le marbre. Ce que la droite échouait mener à bien, faute d’avoir la clef de la paix sociale, la gauche l’a accompli, et voici ce qui marque de manière définitive ce changement d’orientation : elle l’a fait apparaître comme inévitable et sans recours, et sans que rien d’autre ne soit concevable, et son principal argument est d’avoir su réaliser sans heurts ce que ses prédécesseurs s’étaient montrés impuissants à affronter.

Comment s’est effectué le retour à droite, comment cette régression sociale généralisée a-t-elle pris le caractère d’un rattrapage historique ? Dans le livre ouvert de la réaction les pages écrites par la gauche dépassent désormais largement celles sorties de la plume de leurs concurrents et les paragraphes rédigés par le PS et ses représentants ont une originalité : ils marquent la fin du chapitre consacré au socialisme. Il ne s’agit plus que d’ajouter « lu et approuvé » à cette sortie de l’histoire du socialisme ; et de donner ainsi son blanc-seing à ce que l’intelligentsia a théorisé puisque ses débats ne sont en vérité que des variations sur le même thème : comment le socialisme des intellectuels peut faire table rase du passé révolutionnaire. Tout retour en arrière devient impossible, dès lors que la référence à une autre société a été rayée de la carte, et que la social-démocratie, alliée sur ce plan au PC, a rempli son contrat : rendre impensable une société autre.

De ce point de vue, ce que dit le président dans une interview est sans appel : « le clivage gauche-droite reste fondateur de la démocratie » — qui se définit précisément par le fait qu’on ne distingue plus l’une de l’autre, puisque, comme il est précisé : « La gauche de gouvernement est toujours accusée de trahison. » Par qui ? L’interrogation appelle une réponse bien différente de celle qu’on attend. Car cette gauche, nous « l’accusons » de ne rien trahir de ce qu’elle est, ni de ce qu’elle proclame. Mais ne demandons pas aux questionneurs de s’interroger sur la question elle-même, de se demander ce qu’il en est de la gauche au gouvernement.

L’économiste Thomas Piketty, qui a depuis rejoint le détenteur du nouveau catalogue des promesses PS, nous livrait dans Libération du 26 janvier 2016 le secret de cet exercice de distorsion linguistique qui permet tous les détournements : « Les réformes promises mais non tenues tuent l’idée même de démocratie. » Traduisons en langage réaliste : les réformes tenues tuent l’idée de démocratie et c’est la raison pour laquelle les intellectuels ont pour charge de faire croire après coup qu’elles contredisent les promesses qu’ils sont les seuls à avoir entendues.

Dire du PS et de ses dirigeants, comme de toute la constellation politique « de gauche », qu’ils ont trahi leurs engagements, c’est tout ignorer du rôle qui leur est imparti dans la grande redistribution que le capital organise. Ils ne se font aucune illusion sur ce qu’ils représentent, ils sont parfaitement conscients du pouvoir que leur laisse la nouvelle place qu’ils occupent. Ce n’est plus un choix politique qui décide de leurs prises de position. Il est loin le temps où la deuxième droite était appelée au secours pour faire le « sale boulot » qu’avait échoué à mener à bien la première droite.

Le « bon boulot » que doit réaliser la gauche actuelle, que nous appellerons la vraie droite, est circonscrit non par les idées, inexistantes, mais par son rôle. Il consiste à libérer les entreprises de tous les poids hérités du passé, et sans laisser aux différentes strates des travailleurs, du haut en bas de l’échelle des salaires, d’autre perspective qu’une exploitation sans réserve avec en échange une seule promesse au diapason de cette poussée réactionnaire qui nous ramène à la condition ouvrière des premiers temps de l’industrialisation : éviter le chômage. Le PS et ses satellites se sont emparés sans état d’âme du cahier des charges pour remplir les colonnes des profits et pertes toujours au bénéfice des mêmes.

En réalité, la seule fonction de la gauche réside dans cette nécessité d’opposition politique programmée. Elle n’est appelée à exercer le pouvoir que lorsque la droite n’est plus en mesure de répondre aux exigences d’une remise en marche de l’entreprise sur la base d’une réorganisation des rapports de production. Hier, elle pouvait encore, en se portant garante de cette modernisation et de la pacification des luttes sociales, obliger les possédants de lâcher du lest, une parcelle des nouveaux profits, tout en facilitant un nouvel essor de la production, la mise en équilibre des rapports sociaux et des rapports de production. Mais la perspective s’est aujourd’hui inversée : plus rien ne peut être concédé à la classe ouvrière qui, en échange de ce rien, doit accepter de céder tout, tout ce qui avait été l’objet de ses conquêtes. La gauche se prête une fois encore à ce qu’on attend d’elle, et cette fois, elle ne laisse planer aucun doute sur ce qu’elle entend promouvoir comme politique. Toutes les analyses et critiques actuelles sont destinées à brasser de gauche à droite et de droite à gauche les courants d’air électoraux.

Car on cherchera en vain l’explication qui nous montrera ce qu’il en est de la pression irrésistible qu’exerce la mise sous tutelle par le capital des régimes qu’il est convenu d’appeler démocratiques : les formes les plus barbares de l’exploitation ont été exportées dans les pays sous domination coloniale et la dynamique d’une accumulation sans limites les a ouverts à la concurrence avec le reste du monde, développement industriel qui a abouti à des espaces dévastés, à la destruction de l’environnement et des modes de vie traditionnels. Ainsi sont jetés sur les routes des flots de population voués à une paupérisation sans espoir et à une échelle sans commune mesure avec ce que les pays d’Europe ont connu !

Les prolétaires n’ont pas de patrie, mais les errants n’ont ni terre, ni pays, ni travail. Et quand ils arrivent sur les lieux où se préparent les politiques qui les réduisent à cette condition, les voilà refoulés comme si c’étaient eux les envahisseurs, la menace des régimes qui les ont réduits à cette survie ambulatoire. Réservoir de main-d’œuvre à merci, ils remplissent aussi s’il est besoin une autre fonction, celle de cristalliser les haines avec, en contrepartie, dans les pays « d’accueil », l’intervention de l’Église, des ONG, des associations caritatives appelées par les États à la rescousse pour panser les plaies les plus virulentes ! En attendant, le capital poursuit sa route, avec à chacune des étapes, les gloses de l’intelligentsia sur le bien ou le mal des directions empruntées.

Ainsi se referme l’ouverture qui était au cœur de la social-démocratie : entendre les revendications des exploités afin de les mettre en balance avec les efforts demandés et consolider le système sans rester sourds à la voix des réformes. Et n’attendons pas des spécialistes, coulés dans un même moule idéologique, de poser les questions destinées à faire apparaître les distorsions de sens qui ramènent tous les mots qu’ils emploient à des non-sens : socialisme, communisme, progrès, luttes sociales, gauche, droite, centre... Maintenant que tout est soumis aux mesures d’une comptabilité qui ne prend pour seul critère de mesure que le profit, tout l’appareil politique et journalistique de légitimation se remet en mouvement : économistes, politologues, écrivains recyclent avec constance les mêmes démonstrations, les mêmes comparaisons, avec les formes critiques requises, pour ou contre, pour contre, et contre pour..., mais cette fois qu’y a-t-il de nouveau ?

Tout ce qui précédemment permettait de discuter du problème est devenu inutile, car aucune référence, aucune idée d’un changement de société n’est plus même concevable, et les revendications les plus radicales formulées par certains des protagonistes ne touchent pas à la racine du système, aux rapports de production capitalistes. Toute la critique se replie sur des évidences qui semblaient ne plus même avoir à être formulées, toutes les luttes sont ramenées à la mesure du moindre mal, si bien que les grèves et les révoltes ouvrières deviennent des combats d’arrière-garde, suppliques faites aux pouvoirs publics d’obliger les patrons à leur éviter ce qui pourrait être le pire, le chômage. Acceptez d’être vendus à l’encan pour vous faire tondre, puisque cela vous sauve momentanément de l’abattoir !

Et dans ce domaine, tout ce que le PC a laissé en héritage au mouvement ouvrier, la régression des idées et des théories du communisme, toute la rhétorique et la falsification des valeurs d’émancipation que le Parti a distillées dans le mouvement révolutionnaire, tout ce que cette contre-révolution a légué au monde politique trouve à s’intégrer comme naturellement dans la nouvelle idéologie dominante. Mais voici le projet d’émancipation né des seules luttes capables d’opposer à l’exploitation une force de résistance efficace ramené à ce qui en fut en réalité le pire des ennemis, le capitalisme d’État et ses formes d’oppression politique.

On ne demande pas à une gauche de gouvernement de gouverner à gauche, mais d’obéir aux injonctions du marché. Le marché ne ment pas ! Et qu’en est-il de sa vérité à l’heure de la mondialisation du capital, et de son efficacité ? Détournons une parole de l’interview du Débat, qui définit la fonction présidentielle : « De ce point de vue, le président est devenu un émetteur presque comme les autres. » Et en effet, le meilleur d’entre eux qui puisse être choisi n’aura guère de tâche différente de celle des autres, car tous sont des produits interchangeables ; ils captent les mêmes sons invitant au retour aux fondamentaux, soit une politique de régression sociale bien dosée : la précarité généralisée présentée comme seul recours contre le chômage, l’exploitation sans mesure comme le meilleur atout pour redonner ses marges de manœuvre à l’entreprise, et pour que les produits made in France retrouvent enfin leur place sur le marché mondial.

Vider les mots de leur contenu, ne jamais rien dire de ce à quoi ils se rapportent concrètement, voire historiquement, ni des véritables oppositions de classes et d’intérêts qui en sous-tendent la signification et l’utilisation — voilà à quoi nous engage le socialisme. Mais ce n’est pas rien ! Que signifie PS sinon Pour Servir — à qui, à quoi ? Cela ne fait plus grand mystère.

Le fauteuil présidentiel vide, qui va l’occuper ? La démocratie électoraliste n’a aucun souci à se faire. Le postérieur de chacun des prétendants est taillé à la mesure, comme celui, par exemple, de l’ennemi du culte de la personnalité... rivale, Jean-Luc Mélenchon, qui se plaît à illustrer Montaigne : invité par Chavez, il se pâmait de « l’honneur » d’être assis dans l’avion à proximité de la place que le maître avait laissée un instant vacante. Sorti de l’orbite du pouvoir PS après d’excellents états de service, l’Insoumis est entré dans la mouvance PC ; et après avoir contribué à la victoire de Hollande, il jugera « émouvant de retrouver un homme de gauche dans le bureau de François Mitterrand ». Et le voici maintenant sur le devant de la scène, toujours prêt à débiter un discours où la démocratie participative et le programme écolo-sensible permettent d’épouser toutes les variations de température : « Je veux une politique de la demande et de la relance écologiquement responsable. Je propose un plan d’investissement de 100 milliards affectés à la planification écologique. Pour la transition énergétique, cela fait 900 000 emplois ; pour l’agriculture paysanne, 400 000 emplois. Pour rallumer le pouvoir d’achat, le smic sera augmenté tout de suite de 150 € » (Mélenchon, « Je deviens central », Le Journal du dimanche, 16 octobre 2016).

N’en jetez plus, la cour des miracles est pleine, et il suffit au « je » d’ajouter ou de retirer à la liste la bonne ligne selon la demande politique.

On peut évidemment imaginer une situation de crise, où l’inattendu adviendrait, qui aurait son rôle à jouer ! La démocratie obéit, elle aussi, aux règles de la concurrence qui en appellent au dérèglement quand il est urgent de remettre en marche la machine grippée. Mais nul besoin de faire violence à la Constitution pour franchir les bornes, car l’article 16 porte inscrite la leçon de Louis Bonaparte au lendemain du coup d’État : Je suis sorti de la légalité pour entrer dans le droit. Sur le recto de la carte électorale, on peut barbouiller de rouge, de brun ou de rose le fond, la figure qui apparaît en filigrane reste toujours calquée sur le modèle de rigueur dans la Ve République.

Nous voilà revenus à la terrible remarque de Rousseau dans le Discours sur l’économie politique : « Résumons en quatre mots le pacte social des deux états. Vous avez besoin de moi, car je suis riche et vous êtes pauvres ; faisons un accord entre nous : je permettrai que vous ayez l’honneur de me servir, à condition que vous me donniez le peu qui vous reste, pour la peine que je prendrai de vous commander. »

En vérité, le rapport riches-pauvres n’a rien d’un pacte social. Le problème, qui hante Rousseau, est celui de la servitude volontaire — « qu’on puisse se résoudre à prendre son semblable pour maître, et se flatter qu’on s’en trouvera bien ». Et c’est pourquoi le pacte électoral exige de l’opprimé qu’il se soumette à la servitude sociale par un acte librement consenti, geste politique de renoncement qui scelle en quelque sorte cet accord au profit des maîtres. Et met par avance tout refus hors la loi.

« Démocratie » évoque Rimbaud : « au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires. [...] C’est la vraie marche. En avant, route ! »

Louis Janover

Le Monde Libertaire, N° 1787 / 4 avril au 4 mai 2017