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La section des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg accueille maintenant l’édition en ligne des OCRL, complémentaire des volumes parus au format papier, incluant également des textes inédits, d’auteurs tiers, en rapport avec les thématiques des volumes parus. Voir le Journal des parutions.
OCRL2 - Rosa Luxemburg, enseignante
WOLFSTEIN-FRÖLICH Rose (1920) / Édition en ligne
9 novembre 2014 par eric

Rosa LUXEMBURG, À l’école du socialisme

Œuvres complètes, tome II - Édition en ligne

PRÉSENTATION

Paru dans le numéro 10 de la revue Die Junge Garde, pour le premier anniversaire de la mort de Rosa en janvier 1920, cet article de la compagne de Paul Frölich, donne un aperçu saisissant de ce qu’étaient les cours dispensés par Rosa à l’école du parti social-démocrate allemand à partir de 1907.

Née en 1888, Rose Wolfstein, dite Rosi, entra au SPD à 20 ans, en 1908. Amie personnelle de Rosa, elle suivie son cours à l’école du Parti lors de la session 1912-1913. Elle fit part de ses souvenirs, notamment lors de sa rencontre avec Peter Nettl au moment où celui-ci entreprit sa monumentale biographie de Rosa Luxemburg [1] : « madame Rose Frölich, veuve du remarquable biographe [2] de Rosa Luxemburg, lui-même socialiste militant pendant toute sa vie, m’a accordé un long entretien qui m’ouvrit beaucoup d’aperçus ; nous étions tous deux emportés par notre sujet. » (préface à l’édition allemande de sa biographie, p. 7).

Publié en annexe à l’Introduction à l’économie politique dans l’édition Anthropos / UGE de 1973, Nous avions REPRIS ce texte dans la rubrique Collection de textes, le 8 février 2006. Il trouve maintenant tout naturellement sa place comme appendice de l’édition en ligne du volume À l’école du socialisme.

Présentation et notes : smolny


ROSA LUXEMBURG, ENSEIGNANTE

Rosa Luxemburg n’était pas seulement un écrivain et un orateur à l’activité intense et d’un niveau incomparablement élevé ; elle était aussi un véritable professeur, une éducatrice oeuvrant directement au service de la pensée et de l’action socialistes.

Elle l’a été dans la vieille école du parti, cet institut créé par l’ancien parti social-démocrate sur l’insistance du vieux Liebknecht [3], afin de former, pour le mouvement ouvrier, des militants nouveaux et mieux armés.

Rosa Luxemburg y enseignait l’économie politique [4]. (On est tenté de mettre « enseignant » entre guillemets, tant ce qu’apportait Rosa Luxemburg était différent, et même entièrement opposé à ce qu’on entend en général aridement par enseigne­ment.) Elle amenait pas à pas ses élèves à se confronter eux-mêmes avec les princi­paux raisonnements de l’économie politique bourgeoise, pour les conduire jusqu’aux notions fondamentales du marxisme ; puis elle lisait avec eux le premier volume du Capital, élucidant jusque dans les détails chaque difficulté, et discutait enfin avec eux des problèmes abordés dans les deuxième et troisième volumes [5].

Comment nous forçait-elle à nous confronter nous-mêmes avec les problèmes de l’économie politique et à mettre au clair nos propres idées ? Par des questions ! En interrogeant et ré-interrogeant sans cesse, elle extrayait de notre classe ce qui s’y cachait de connaissance concernant des faits qu’il s’agissait de constater. Par des questions, elle faisait jaillir la réponse et nous faisait sentir nous-mêmes combien cette réponse était creuse. Par des questions, elle explorait les raisonnements et nous faisait voir si ces raisonnements se tenaient ou s’ils boitaient. Par des questions, elle nous forçait à reconnaître notre propre erreur et à trouver par nous-mêmes une solution à toute épreuve.

Et elle procédait ainsi dès la première heure, alors qu’elle se trouvait devant un matériel humain inconnu, et nous devant un domaine du savoir entièrement nouveau pour nous. Dès la première heure, elle commençait à nous « torturer », comme elle disait elle-même en plaisantant : Qu’est-ce que l’économie politique [6] ? Y a-t-il une réalité correspondant à cette doctrine ? Oui ? En quoi consiste-t-elle ? Et quand, naturellement, nous avions échoué à l’expliquer : Alors, quelle réalité y a-t-il donc ? L’éco­nomie mondiale. L’économie politique est-elle la théorie de l’économie mondiale ? Y a-t-il toujours eu une économie mondiale ? Qu’y avait-il avant ? Et ainsi de suite jusqu’à la dernière heure du cours où elle nous quittait en nous exhortant instamment à ne jamais rien admettre sans examen, à ne jamais cesser de tout revérifier : « jouer à la balle avec tous les problèmes, c’est ce qu’il faut ! »

Cette méthode d’enseignement qui consiste à faire progresser les élèves par eux-mêmes, c’est, du nom de celui qui l’employa déjà il y a plus de 2 000 ans avec la jeunesse athénienne, la méthode socratique. Tous les grands et vrais éducateurs s’en sont servis ; pour le maître comme pour l’élève, en tout cas sûrement pour le maître, c’est la méthode la plus pénible, celle qui exige le plus de dévouement au métier d’ensei­gnant, mais c’est aussi la plus féconde et celle qui apporte le plus de satisfactions, car ce qu’on enseigne et ce qu’on apprend de cette façon n’est pas un fatras retenu de mémoire et emporté par le temps. Et il faut une veulerie vraiment grossière pour en arriver à fouler aux pieds et à renier des connaissances ainsi acquises [7] !

Comme il était facile à Socrate et aux autres grands éducateurs d’appliquer cette méthode d’enseignement et de s’y tenir, si on les compare à Rosa Luxemburg. Les élèves de Rosa Luxemburg venaient tout droit des usines, des ateliers, des bureaux ; c’étaient des adultes sans aucune habitude de l’activité intellectuelle, ils avaient grandi dans l’atmosphère générale de l’hypocrisie et de la stupidité allemandes [8], qui environ­nait et emprisonnait le prolétaire depuis les soldats de plomb et les légendes des manuels scolaires jusqu’au seuil de la social-démocratie et des syndicats « libres ». Pour les contraindre à la pensée disciplinée et critique, pour leur faire s’approprier les doctrines de Karl Marx, il fallait le génie pédagogique de Rosa Luxemburg. Comme partout où s’exerçait son activité, là aussi, elle visait au plus haut, elle visait aux étoiles. Et là aussi, elle a atteint le but fixé, elle a été à la hauteur de la tâche ! A sa gloire et à son mérite incontesté de théoricienne, d’oratrice et d’écrivain, il faut ajouter ceux d’éducatrice de tout premier rang.

Dans les premiers temps du cours, beaucoup d’élèves, en entendant les questions intelligentes, subtiles et impitoyablement logiques de Rosa Luxemburg, se sentaient ébranlés dans la bonne opinion qu’ils avaient d’eux-mêmes, eux qui avaient déjà réussi à assumer des responsabilités dans le parti. Les questions de Rosa commençaient à labourer et à retourner leur cerveau, à leur faire pressentir l’existence de sphères intellectuelles entièrement nouvelles et insoupçonnées. Ils avaient alors l’impression, pendant le cours, de se trouver devant une tour d’ivoire de la sagesse, sans aucun pont, sans aucune échelle pour y accéder. Mais très vite, les élèves éprouvaient le bonheur de participer à un processus de prise de conscience de leur propre humanité, de nouer des liens d’homme à homme, malgré la distance qui les séparait du professeur ; ils sentaient bientôt la petite main ferme de Rosa Luxemburg les conduire, secourablement, gentiment et élégamment, infatigablement, pour les faire sortir du temps d’apprentissage et les faire déboucher sur la vie.

Il y avait parfois, à l’école du parti, des heures particulièrement solennelles. C’était le cas quand le sujet du cours nous amenait à effleurer d’autres sciences, ou à y pénétrer. Quand toutes les conditions manquaient aux élèves pour résoudre par eux-mêmes les questions posées, Rosa se lançait dans des exposés d’ensemble touchant parfois la sociologie, parfois l’histoire, parfois la physique. Elle dégageait alors avec limpidité l’essentiel, exactement ce qu’il fallait, et le faisait sans aucune fioriture oratoire, ce qui était justement une merveille de talent oratoire. On éprouvait alors comme un frisson sacré devant le génie universel de cette femme.

Cette éducatrice, cette dirigeante, cette créatrice de nouvelle vie intellectuelle, on l’a arrachée au prolétariat, on l’a assassinée [9]. C’était il y a maintenant un an. Ses assassins étaient des jeunes qui ne connaissaient pas l’importance de Rosa Luxemburg, mais qui agissaient sur ordre de gens qui la connaissaient [10].

En un millénaire, il ne surgit sans doute sur terre qu’un être humain ayant les dons et l’importance de Rosa Luxemburg.

Les crosses et les balles des mercenaires pouvaient mettre fin à ce qui était mortel en elle. Ce qui était immortel triomphe. Les écrits, les enseignements, l’exemple lumineux d’une activité infatigable, d’un combat révolutionnaire audacieux ne peuvent être effacés, même par la pire terreur blanche !

Que la jeunesse s’instruise par les écrits de Rosa Luxemburg ! Que la jeunesse s’instruise par son militantisme et son action !

Qu’en ce jour anniversaire de son assassinat, la jeunesse entende surtout sa voix claire et sonore qui nous exhorta si souvent, nous, ses élèves : TOUT CONTRÔLER D’UN ESPRIT CRITIQUE, s’approprier les enseignements de Karl Marx, agir avec réflexion, mais avec audace et décision.

Que la jeunesse s’engage envers Rosa assassinée à être fidèle à son enseignement, à agir dans son esprit.


L’ÉDITION EN LIGNE DES OCRL

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[1] J.P. Nettl, « La vie et l’oeuvre de Rosa Luxemburg », Oxford University Press - 1966, Librairie François Maspéro 1972, volumes 21 et 22 de la Bibliothèque Socialiste.

[2] Paul Frölich, « Rosa Luxemburg », première parution en 1939, édition française : Editions l’Harmattan, 1999.

[3] Le « vieux » Liebknecht est Wilhem Liebknecht (1826-1900), par opposition au « jeune » Liebknecht, son fils Karl (1871-1919). Fondateur avec Bebel du parti ouvrier social-démocrate d’Allemagne à Eisenach. Député au Reichstag à partir de 1874, il fut également le rédacteur en chef de l’organe officiel du SPD, le Vorwärts de 1890 à sa mort.

[4] Ainsi que l’histoire économique, soit 50 heures de cours par mois.

[5] Ce sont ces « problèmes » qui pousseront Rosa à écrire son oeuvre majeure, « L’Accumulation du Capital » qui paraîtra en 1913.

[6] C’est tout simplement le titre du premier chapitre de l’ « Introduction à l’économie politique » !

[7] Impossible de ne pas voir derrière cette remarque cinglante une critique de tous les anciens élèves qui se sont ralliés au réformisme et ont rejoint l’aile droite du parti comme Winning et Tarnow (Cf. J. P. Nettl, p. 377).

[8] Ici Rose copie Rosa... qui fustigeait régulièrement l’air irrespirable du conformisme et de l’esprit obtus qui gangrenait jusqu’au Parti social-démocrate.

[9] Le 15 janvier 1919, Rosa est assassinée, ainsi que Karl Liebknecht, au terme de la semaine sanglante de Berlin (6-15 janvier).

[10] Il s’agit bien sûr des membres les plus éminents du SPD, au premier chef Noske et Ebert, alors à la tête du gouvernement provisoire, travaillant main dans la main avec l’armée et les corps- francs.