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Dernière mise à jour :
mercredi 28 juin 2017
   
Brèves
Index chronologique des notices de parutions
dimanche 15 mars
Enfin ! Mise à jour de notre index chronologiques des notices de parution... histoire de faciliter les recherches dans ce qui est paru ces quelques dernières années !
La Première Guerre mondiale sur le site Smolny
jeudi 20 novembre
Une notice thématique regroupe par ordre chronologique de parution tous les documents sources qui sont publiés sur le site du collectif Smolny en rapport avec la Première Guerre mondiale et le mouvement ouvrier international : « Documents : La Première Guerre mondiale ( Juillet 1914 - Novembre 1918 ) ». Cette notice est mise à jour à chaque nouvel ajout. À consulter régulièrement donc.
Mise à jour de la bibliographie de Nicolas Boukharine
mardi 27 mai
Il manquait à la bibliographie des œuvres de Boukharine en langue française les articles publiés par Smolny dans l’ouvrage La revue Kommunist (Moscou, 1918). Oubli réparé.
Rosa Luxemburg : bibliographie française
mardi 15 avril
Mise à jour et toilettage complet de la notice bibliographique des œuvres de Rosa Luxemburg en langue française.
Capital, valeur, plus-value et exploitation du travail
jeudi 15 novembre
La deuxième séance du cycle de formation « Pourquoi le marxisme au XXIe siècle ? » se tient ce jeudi soir 15 novembre 2012 à 20h30 au local FSU , 52 rue Jacques Babinet, immeuble Peri-ouest, 2° étage (Métro Mirail Université à Toulouse).
Mise à jour de la bibliographie...
dimanche 9 septembre
... de la série Historical Materialism Books, depuis le numéro 26 jusqu’au numéro 40.
Sur le Web
Parti communiste international (Le Prolétaire)
Publie en France Le Prolétaire et Programme communiste. Description extraite de ce site flambant neuf - CE QUI NOUS DISTINGUE : La ligne qui va de Marx-Engels à Lénine, à la fondation de l’Internationale Communiste et du Parti Communiste d’Italie ; la lutte de classe de la Gauche Communiste contre la dégénérescence de l’Internationale, contre la théorie du « socialisme dans un seul pays » et la contre-révolution stalinienne ; le refus des Fronts populaires et des fronts nationaux de la résistance ; la lutte contre le principe et la praxis démocratiques, contre l’interclassisme et le collaborationnisme politique et syndical, contre toute forme d’opportunisme et de nationalisme ; la tâche difficile de restauration de la doctrine marxiste et de l’organe révolutionnaire par excellence - le parti de classe -, en liaison avec la classe ouvrière et sa lutte quotidienne de résistance au capitalisme et à l’oppression bourgeoise ; la lutte contre la politique personnelle et électoraliste, contre toute forme d’indifférentisme, de suivisme, de mouvementisme ou de pratique aventuriste de « lutte armée » ; le soutien à toute lutte prolétarienne qui rompt avec la paix sociale et la discipline du collaborationnisme interclassiste ; le soutien de tous les efforts de réorganisation classiste du prolétariat sur le terrain de l’associationnisme économique, dans la perspective de la reprise à grande échelle de la lutte de classe, de l’internationalisme prolétarien et de la lutte révolutionnaire anticapitaliste.
canutdelacroixrousse
L’histoire de la colline de la Croix-Rousse et des canuts. Ce Blog est une mine d’informations sur les canuts allant de pair avec une connaissance très fine de Lyon / Croix-Rousse. Vivre libre en travaillant ou mourir en combattant !
Les Amis de Daumier
Créée en 1994, l’Association des Amis d’Honoré Daumier se propose par ses statuts de promouvoir, en France et à travers le monde, l’œuvre multiforme - dessins, peintures et sculptures - de cet immense artiste.
Parti Communiste International (Il Programma Communista)
Publie en France les Cahiers internationalistes, consultables en ligne sur le site depuis le numéro 6. Présentation : Ce qui nous distingue : la ligne qui va de Marx à Lénine, à la fondation de l’Internationale Communiste et du Parti Communiste d’Italie (Livourne, 1921), à la lutte de la Gauche Communiste contre la dégénerescence de l’Internationale, contre la théorie du "socialisme dans un seul pays" et la contre-révolution stalinienne, et au refus des fronts populaire et des blocs partisans et nationaux. La dure œuvre de restauration de la doctrine et de l’organe révolutionnaires au contact de la classe ouvrière, dehors de la politique personelle et électoraliste.
Démocratie Communiste
Site luxemburgiste, dont voici le manifeste minimal : Démocratie communiste s’inscrit dans la lignée du mouvement ouvrier démocratique, et lutte : pour l’abolition du capitalisme, du travail salarié, et de la division des êtres humains en classes sociales ; pour mettre fin à la dictature de la classe capitaliste, et mettre en place la démocratie directe ; pour une société socialiste-communiste ; pour en finir avec le sexisme et le patriarcat ; contre toutes les formes de racisme, de nationalisme et de patriotisme ; pour l’abolition de toutes les frontières. Textes d’actualité et thématiques (peu nombreux).
Les Amis de Spartacus
Edition fondée par René Lefeuvre en 1934. A publié Rosa Luxemburg, Anton Pannekoek, Boris Souvarine... Un fond exceptionnel et incontournable.
Réunion au Cirque BUSCH ( 10 novembre 1918 )
La première assemblée du Conseil des ouvriers et soldats du Grand Berlin
7 avril 2007 par jo

Présentation :

Il est vital de rappeler le rôle contre-révolutionnaire d’organisations opportunistes comme le SPD. Celui-ci a tout fait pour... défaire le mouvement ascendant de la classe ouvrière. C’est ce qu’illustre un des épisodes décisifs de la révolution allemande, celui de la première réunion du Conseil des ouvriers et soldats, sise au Cirque Busch, au cœur de Berlin, à deux pas de la gare de la Friedrichstrasse.

Partie du port de Kiel fin octobre, la mutinerie va mettre le feu aux poudres et aboutir, en une courte semaine, à la chute de l’Empire et à la fin de la guerre mondiale. La « Novemberrevolution » va devenir une course de vitesse entre la bourgeoisie et les révolutionnaires. Alors que le prolétariat semble se frayer un chemin, à l’exemple russe, vers un « Etat des Conseils ouvriers et de soldats », les représentants les plus lucides de la réaction veulent, eux, « prévenir le bouleversement d’en bas par la révolution d’en haut. » (Broué, p. 137). Ces dirigeants sont principalement militaires (Groener) ou membres du SPD. Sans parler des politiciens comme Ebert, Scheidemann, Hermann Müller, deux hommes d’action vont s’occuper du volet répressif. Ce sont Noske, parti à Kiel remettre de l’ordre, et Wels.

Son rôle va être capital dans les journées du 9-10 novembre. Les majoritaires savent que la masse ouvrière échappe à leur emprise, suit les indépendants et ses RO. Il faut trouver un contrepoids chez les soldats. Largement improvisée, l’action de Wels va permettre « de trouver les appuis nécessaires dans la garnison de Berlin [...] Il se rend à la caserne Alexandre, malgré les mises en garde, harangue les hommes du toit d’une voiture et parvient à les convaincre qu’ils ne doivent pas tirer sur le peuple, mais au contraire marcher avec lui dans cette révolution pacifique. [...] Dans la nuit du 9 au 10, Wels rédige et fait imprimer à 40 000 exemplaires un tract qu’il adresse « aux hommes de troupes qui soutiennent la politique du Vorwärts ». Il est nommé par Ebert commandant militaire de la capitale [...] A 14 heures, dans les locaux du Vorwärts, Wels réunit les hommes de confiance de son parti dans les entreprises et les délégués des soldats afin de préparer la réunion du Cirque Busch, dont il est essentiel qu’elle entérine l’accord conclu au sommet. » (Broué, p. 157)

Le 9 novembre, à 22 heures, les RO, auxquels s’étaient joints plusieurs centaines de représentants des ouvriers insurgés, s’étaient réunis sous la présidence de Barth dans la grande salle des séances du Reichstag. L’assemblée, qui se considérait provisoirement comme le Conseil des ouvriers et soldats de Berlin, décidait d’appeler à des réunions dans les usines et les casernes le lendemain 10 novembre à 10 heures ; on élira les délégués - un pour 1 000 ouvriers et un par bataillon - à l’assemblée générale prévue à 17 heures au Cirque Busch, afin de désigner le nouveau gouvernement révolutionnaire.

Le 10, lors de l’assemblée, aucun contrôle des mandats n’est effectué : les représentants des soldats se retrouvent ainsi majoritaires. Le SPD va pouvoir démontrer son habileté en célébrant l’unité. Ebert prend le premier la parole. Il parle d’assurer le ravitaillement et la démobilisation. Puis : « Ces grandes tâches requièrent avant tout que cesse la vieille lutte fratricide (tempête d’applaudissements). Cet après-midi, un accord a été réalisé entre l’USPD et le SPD sur la composition du gouvernement (tempête d’applaudissements). Il s’agit à présent d’assurer en commun la reconstruction de l’économie selon les principes du socialisme. Vive l’unité de la classe ouvrière allemande et des soldats allemands, vive la République sociale d’Allemagne. »

L’USPD le couvre en déclarant, par la voix de Barth : « Ceux qui ont œuvré contre la révolution jusqu’à avant-hier n’y sont plus opposés. »

Seul Liebknecht, mesurant le péril, met en garde contre le replâtrage démocratique. On ne peut s’unir avec ceux qui ont trahi quatre années durant ; il ne suffit pas de mettre quelques « socialistes » à la tête de l’Etat mais de changer le système : « Je suis contraint de verser de l’eau dans le vin de votre enthousiasme. La contre-révolution est déjà en marche, elle est déjà en action ! (Interruptions : Où ça ?) Elle est déjà ici, parmi nous ! Ceux qui vous ont parlé, sont-ils des amis de la révolution ? (Des cris : Non ! Cris opposés : Oui !) Lisez donc ce qu’a écrit le Vorwärts, selon la volonté du Chancelier du Reich Ebert. (Interruption : Sans lui, vous ne seriez pas là !) C’était calomnier la révolution et la journée d’hier a balayé ces calomnies. La révolution est menacée de plusieurs côtés (Cris : Par vous !) [...] Faites preuve de circonspection dans le choix des hommes que vous portez au gouvernement, dans le choix des chefs que vous élisez dans les Conseils de soldats. Or, le pouvoir des Conseils ne saurait reposer pour une bonne part entre les mains d’officiers. C’est le simple soldat qui doit en premier lieu tenir les rênes en mains. (Interruptions : Mais c’est ce qui se produit !) En province, plusieurs officiers supérieurs ont été élus présidents de Conseils de soldats. (Contestations) [...] mais dussiez-vous m’abattre, je dirai ce que je tiens pour nécessaire. Le triomphe de la révolution ne sera possible que si elle passe au stade de la révolution sociale. C’est alors seulement qu’elle aura la force d’assurer la socialisation de l’économie, le bonheur et la paix pour l’éternité. (Applaudissements dispersés, agitation prolongée. Nouveaux cris : Unité !) » (Badia, pp. 86-88).

Aujourd’hui, comme hier, le lieu où le prolétariat peut décider de la conduite de sa lutte et ainsi exprimer toute sa force, c’est l’Assemblée Générale. Lorsque la bourgeoisie ne peut empêcher la tenue d’AG, elle s’arrange pour les manipuler de l’intérieur, pour étouffer toute initiative gênante. Dans les Soviets russes, dans les Conseils allemands, les ouvriers ont systématiquement trouvé face à eux des socialistes amateurs de phrases, mais aussi très organisés. Dans un autre contexte, depuis 1968, les syndicalistes de tous poils continuent de piloter les luttes ouvrières en empêchant leur rapide extension comme en 2003 en France par exemple. Disputer âprement le contrôle de l’AG, élire de véritables délégués, a toujours été, et reste un combat difficile mais incontournable.

L’extrait de l’ouvrage de Haffner, ci-dessous, montre combien le SPD servit de cheval de Troie pour désarmer politiquement le prolétariat et ainsi préparer son écrasement physique.


Sebastian Haffner, Allemagne 1918, une révolution trahie, pp. 92-101 :

... au cirque Busch. C’est là que la révolution livra sa première grande bataille et la perdit. Première et pourtant déjà décisive : sa bataille de la Marne.

Le samedi 9 avait été le point culminant de cette vague révolutionnaire improvisée et sans chefs, née le lundi précédent à Kiel. Le dimanche 10 préparait son échec. Mais, paradoxalement, ce qui scellerait sa défaite apparut ce jour-là, de l’extérieur, comme son plus grand triomphe.

Le matin, rien n’était encore joué. Les rues du centre ville, qui la veille avaient vu déferler une marée humaine, s’étendaient, vides et tranquilles. On voyait encore flotter des drapeaux rouges Unter den Linden [1], mais bien peu de promeneurs étaient là pour s’en réjouir ou s’en offusquer. Les ouvriers, qui la veille à la même heure avaient entamé leur marche révolutionnaire, étaient, en ce dimanche matin, presque tous retournés dans leurs usines pour élire leurs conseils qui allaient instituer l’après-midi, au cirque Busch, le gouvernement de la révolution victorieuse. C’était une brillante performance organisationnelle des Délégués révolutionnaires, qui n’avaient pris cette décision que la veille au soir. Le mot d’ordre avait volé de bouche en bouche, et les travailleurs étaient presque au complet dans les usines pour voter.

Mais ils ne votèrent pas selon les vœux des Délégués révolutionnaires. Le SPD n’avait pas chômé non plus, cette nuit-là. Des milliers de tracts avaient été rédigés en hâte, imprimés et distribués. Le Vorwärts passait de main en main dans les usines, ou bien les ouvriers en lisaient un exemplaire à voix haute, en groupe. On écoutait, on hochait gravement la tête. En première page, le titre : « Pas de combat fratricide ! ». Cela frappait génialement juste. C’était exactement l’état d’esprit général.

Celui-ci avait changé, et les Délégués révolutionnaires ne l’avaient pas pressenti. Hier il était rageur, impatient, prêt à l’émeute, plein d’une sombre détermination et d’un ressentiment longtemps étouffé, tout près de l’explosion : bref, révolutionnaire. Aujourd’hui il était relâché, disposé à la générosité et à la réconciliation. Il régnait une atmosphère de victoire, non pas dans le sens d’une ivresse, mais d’un sentiment de gratitude. Chacun se sentait reconnaissant de ce que la victoire ait été aussi facile, que l’on n’ait pas eu à se battre, qu’il n’y ait eu ni victime ni violence. Tous ceux qui, la veille, avaient marché vers le centre, prêts à donner leur vie, avaient l’impression d’en avoir reçu une neuve en cadeau. Richard Müller, l’un des dirigeants des Délégués révolutionnaires, raconte que, dans certaines usines, les permanents du SPD, qui la veille encore se seraient fait écharper et jeter dehors parce qu’ils refusaient de se joindre à la manifestation, se voyaient aujourd’hui élire dans les conseils.

Il n’y avait rien à faire contre cette vague de fraternisation. Certes, les candidats présentés par les Délégués révolutionnaires furent pour la plupart élus, mais ils durent constater la rage au cœur qu’une grande partie des nouveaux conseils était constituée de partisans d’Ebert.

Si le vote des usines fut une défaite partielle, c’en fut une complète dans les casernes. Là les Délégués révolutionnaires n’avaient absolument pas leur mot à dire : ils n’y connaissaient personne. C’est Otto Wels qui avait la parole, et il tenait un langage agressif : ici, pas question de réconciliation, de fraternisation, non. Il s’agissait de faire échouer un sombre complot visant à expulser le SPD du gouvernement par surprise. Les soldats ne s’étaient-ils pas, la veille, sans considération de parti, rangés du côté du peuple ? Ils avaient donc aujourd’hui le devoir de défendre le droit du peuple. Ils devaient se mettre à la disposition du gouvernement d’Ebert et Scheidemann. Hier, les chasseurs de Naumburg leur avaient montré la voie ! Tempête de hourras.

On décida de créer un comité d’action des troupes de Berlin. A midi, un meeting de soldats (des élus et des non élus) eut lieu dans la cour du Vorwärts, on désigna des responsables et des orateurs, on reçut du ravitaillement et, bien avant l’heure à laquelle l’assemblée des conseils était convoquée, les soldats se mirent en marche, Wels à leur tête, vers le cirque Busch, où ils occupèrent les rangées du bas, les plus proches de la piste.

Hermann Müller, qui sera plus tard Chancelier SPD, raconte une anecdote qui éclaire indirectement l’état d’esprit de ce cortège : « Un spartakiste qui s’était joint par curiosité au cortège des soldats comprit ce qui se préparait et cria, en menaçant Wels de son revolver : "Salaud, tu vas tout gâcher !" Il ne tira pas, et c’est pourquoi il ne fut pas lynché. »

Ainsi se préparaient, dans les usines et les casernes, la défaite de la révolution et la victoire d’Ebert. Mais celui-ci n’en savait encore rien. Il voyait se dresser devant lui l’épreuve du cirque Busch, comme un dompteur à l’instant de sa première entrée dans la cage aux lions. Il ne se sentirait prêt à l’affronter qu’une fois en mesure de présenter une coalition avec les indépendants, autrement dit un gouvernement de la réunification social-démocrate. Tandis que l’on discutait et votait dans les usines et les casernes, le gouvernement du Reich - qui était toujours, à son président près, celui du prince Max, c’est-à-dire à moitié constitué de partis bourgeois - siégeait à la Chancellerie, sous la présidence d’Ebert ; et, au Reichstag, se réunissait à nouveau le groupe parlementaire USPD. Ici et là, on débattait du remaniement gouvernemental.

Il y avait bien aussi à l’ordre du jour la question de l’acceptation ou non des conditions d’armistice, mais ce point fut vite réglé car la décision ne faisait aucun doute. Les conditions étaient dures et mettaient l’Allemagne dans l’impossibilité de continuer à se battre, mais il était clair depuis le 29 septembre qu’elle n’en était plus capable. Le Commandement suprême avait envoyé un télégramme demandant qu’on tente d’obtenir des allégements mais que l’on signe même si l’on n’y parvenait pas. « Prions le gouvernement de prendre au plus vite décision en ce sens. Von Hindenburg. » Ce qui fut fait. Erzberger [2], qui passa toute cette journée, à Compiègne, à attendre nerveusement la réponse, raconte qu’il reçut en fin de journée une dépêche ouverte qui lui donnait tout pouvoir de signer, « ce qui m’affecta énormément, car le résultat de mes deux jours de négociation se trouvait gravement compromis par le fait d’une dépêche ouverte » (il devait réussir néanmoins à arracher quelques adoucissements). « La dépêche était signée "Reichskanzler Schluss". L’officier interprète demanda si "Schluss" était le nom du nouveau Chancelier, et qui était ce monsieur, car il était totalement inconnu du haut commandement comme du gouvernement français. Je dus expliquer que "Schluss" devait se comprendre comme "point final". »

Mais tout cela était pour ainsi dire accessoire.

L’acceptation des conditions d’armistice n’était plus une vraie question. Ce qui occupait Ebert en cette matinée, c’était la décision des indépendants et, dans la situation où il se trouvait, il était tout aussi disposé à en passer par leurs conditions que par celles de l’ennemi. Car il avait aussi désespérément besoin des indépendants que l’Allemagne de la cessation des hostilités ; du moins le croyait-il. Avec un gouvernement de réconciliation social-démocrate, il se sentait maître de la situation ; sans, il ne savait pas comment tournerait l’assemblée de l’après-midi.

C’est à une heure trente que le message parvint : les indépendants s’étaient décidés, après des heures d’hésitations, à nommer trois « commissaires du peuple » au Cabinet d’Ebert [3]. Leurs conditions étaient dures. Hier encore, Ebert ne les aurait pas acceptées. Il n’y jeta qu’un coup d’œil : pouvoir politique aux conseils d’ouvriers et de soldats ; report de la décision concernant la convocation d’une Assemblée nationale ; pouvoirs égaux pour chacun des « commissaires du peuple ». Tout allait s’arranger. L’essentiel était que les indépendants soient au gouvernement. Leur liste était d’ailleurs rassurante : Haase, leur président, un mou mélancolique habitué à toujours se plaindre mais à toujours céder ; Dittmann, un zéro ; le troisième, Emil Barth, était un des dirigeants des Délégués révolutionnaires : pas une mauvaise idée, de l’avoir comme otage dans le gouvernement. Ebert accepta conditions et hommes, sans objection ni discussion. Tandis qu’il déjeunait en hâte et écrivait son discours, il se sentit remis en selle.

Une troisième réunion importante eut lieu encore, en ce début d’après-midi, avant l’épreuve décisive du cirque Busch : celle des Délégués révolutionnaires, qui voulaient revoir leur tactique à la lumière des derniers événements. Contrairement à Ebert et à Haase, ils connaissaient déjà les résultats des élections du matin : ils avaient été témoins de leur déroulement et savaient que les résultats étaient mauvais pour leur cause. Il fallait qu’ils trouvent autre chose, et ils y parvinrent. Richard Müller raconte : « Les résultats du vote montraient clairement que les socialistes de droite et les indépendants de droite [...] avaient la majorité. Il n’était plus possible d’envisager un gouvernement sans les socialistes de droite. C’était un fait qu’on ne pouvait qu’accepter. Il était également clair que ces derniers s’efforceraient de briser le pouvoir des conseils d’ouvriers et de soldats pour parvenir à une Assemblée nationale et à une république démocratique bourgeoise. S’ils y parvenaient, la révolution était perdue. »

Que faire ? Quelqu’un - impossible de savoir qui - eut l’idée salvatrice. Si l’on ne pouvait empêcher la constitution d’un gouvernement Ebert, il fallait élire un autre organisme à partir duquel pourrait se développer une sorte de contre-gouvernement. Après tout, les Délégués révolutionnaires étaient les organisateurs de l’assemblée de tout à l’heure, ils en auraient donc la présidence et seraient les maîtres de son ordre du jour. En manœuvrant habilement, il devait être possible de donner naissance non seulement au « Conseil des commissaires du peuple » mais à un autre conseil où siégeraient leurs hommes. Richard Müller encore : « Il fut décidé de proposer à l’assemblée un comité d’action des conseils d’ouvriers et de soldats. Il ne fallait surtout pas parler de ses fonctions. Il devait être créé sans débat, pour ainsi dire par un coup de bluff. »

Ainsi étaient posées les mines et les contre-mines des adversaires. Et, à cinq heures, tandis que le crépuscule de novembre s’étendait sur Berlin et que les bourgeois rentraient de leur promenade au bois dans leurs maisons mal chauffées, la révolution et la république parlementaire bourgeoise entrèrent en lice dans l’arène du cirque Busch, où bouillonnait une foule de deux ou trois mille personnes. L’une et l’autre combattaient sous de fallacieuses couleurs : Ebert lui-même se disait révolutionnaire ; les révolutionnaires eux-mêmes se disaient parlementaires. Mais la victoire ou la défaite de chacun des deux camps était entre les mains d’une assemblée comme l’Allemagne n’en avait jamais connu et n’en a plus vécu jusqu’à ce jour : dans les rangées du bas, un millier d’hommes en uniforme formaient un bloc discipliné et déterminé ; au-dessus, et jusqu’à la coupole, mille ou deux mille ouvriers et ouvrières tendaient passionnément, dans la pénombre, leurs visages soucieux et amaigris. Sur la piste, une tribune improvisée, le bureau de l’assemblée, et tout le gratin des partis socialistes, d’Ebert à Liebknecht.

Emil Barth, dirigeant des Délégués révolutionnaires et commissaire du peuple désigné par l’USPD, assurait la présidence. C’était un homme d’action énergique, mais aussi un vaniteux, qui se prenait pour le Napoléon de la révolution et s’écoutait un peu trop parler. Ce qui ne serait pas sans conséquence, ce soir-là, pour lui et pour sa cause.

Ebert, qui parla en premier, annonça l’unité des deux partis socialistes et eut tout de suite l’assemblée pour lui : c’était cela qu’elle voulait s’entendre dire. D’ailleurs son discours - paternel, solide et pondéré comme toujours - correspondait bien à l’état d’esprit ambiant. Il parla beaucoup de calme et d’ordre, un ordre nécessaire à « la victoire définitive de la révolution ». Le discours de Haase, le dirigeant des indépendants, qui suivit, parut terne par comparaison. Il ne pouvait que confirmer ce qu’Ebert avait dit ; et peut-être pouvait-on déceler qu’au fond il était contre la coalition. Le sort de Haase a toujours été de présenter au public des décisions du parti qui avaient été adoptées contre son avis. Cela avait déjà été le cas le 4 août 1914.

Ensuite vint le tour de Liebknecht, qui tenta de remonter le courant. Il énuméra tout ce que l’on pouvait reprocher au SPD et à sa politique du temps de guerre. Mais c’était justement ce que personne ne voulait entendre en ce jour de réconciliation et de victoire. II fut souvent interrompu, surtout par les soldats des premiers rangs qui commencèrent à s’agiter et à crier en chœur : Unité, unité ! Il fallait à présent voter. Le moment était venu de faire adopter, comme une affaire secondaire et allant de soi, le comité d’action, pour lequel le bureau de la réunion, c’est-à-dire les Délégués révolutionnaires, avait une liste de candidats toute prête. C’est là qu’Emil Barth commit sa grande faute. Au lieu d’appeler au vote, et contrairement à ce qui avait été convenu, il se lança dans un quatrième discours, fort long, que ce soit pour réparer l’échec de Liebknecht ou pour le plaisir de s’entendre. Son ami-ennemi Richard Müller qui, impuissant, se tortillait sur sa chaise à côté de lui, note : « L’auditeur attentif pouvait percevoir l’intention véritable qui se cachait derrière les paroles de Barth. » C’est surtout Ebert qui la perçut. Il redemanda la parole et déclara brièvement et fermement qu’un tel comité était « superflu » mais que, s’il devait être constitué, il fallait qu’il soit, tout comme le gouvernement, formé paritairement de membres des deux partis ; or, dans la liste qu’il venait d’entendre, il n’avait relevé aucun nom SPD. Sur quoi Barth gâcha définitivement l’affaire en s’écriant furieux que, dans ce comité, il était hors de question de voir siéger des socialistes de droite ! C’était mettre le feu aux poudres.

« Ce qui s’ensuivit, écrit Richard Müller, dépasse toute description. Les soldats hurlaient à qui mieux mieux "Unité, parité !" Le capitaine von Beerfelde présenta une liste de soldats. Le socialiste de droite Büchel (que Barth, selon le récit de l’autre Müller, Hermann, essayait de réduire au silence en lui tapant dessus avec sa cloche de président) accourut à la tribune avec une liste pour son parti. Richard Müller et Karl Liebknecht essayèrent de s’exprimer contre la parité ; on couvrit leurs paroles par des cris. L’excitation devint fureur. Les soldats envahirent la piste et s’imposèrent à la tribune. Ils menaçaient de continuer la révolution tout seuls, sans les ouvriers et sans les partis, et d’instaurer un pouvoir militaire. Le tumulte était tel que la réunion dut s’interrompre. »

Pendant cette pause, tandis que les soldats des premiers rangs tonnaient et que les ouvriers du haut échangeaient des regards inquiets et discutaient entre eux, on se mit à négocier fébrilement sur la piste, sous les yeux, mais hors de portée des oreilles de l’assistance, car cette époque ne connaissait pas les micros. Les deux camps avaient tout à coup pris peur, et lançaient des propositions irréfléchies. Un moment, le SPD fut prêt à se contenter de deux membres sur onze, à un autre moment les Délégués révolutionnaires voulurent renoncer tout à fait au comité, mais le SPD n’était plus d’accord : ça aurait l’air de quoi ! Bon, alors, un comité paritaire, mais il fallait décider tout de suite de sa composition. Quelqu’un proposa Liebknecht, mais celui-ci refusa : jamais il ne s’assiérait à la même table que les gens d’Ebert ! Quand on se fut enfin entendu, les soldats firent de nouvelles difficultés. Ils exigeaient maintenant une double parité : non seulement entre les deux partis mais entre ouvriers et soldats. Bien, il se faisait tard, il fallait en finir, et l’on accepta. Mais les soldats n’arrivèrent pas à s’entendre sur une liste de représentants. Enfin on rouvrit la séance et, tandis que le calme revenait lentement, Barth annonça la composition d’un « Conseil exécutif des conseils d’ouvriers et de soldats » : dix soldats et dix ouvriers, dont une moitié présentée par le SPD, l’autre moitié présentée par les Délégués révolutionnaires. Les soldats éliraient leurs représentants le lendemain.

L’assemblée entérina. Elle en était au point d’accepter à peu près tout. Il était tard, l’heure du dîner était passée depuis longtemps, tout le monde avait faim (on avait faim alors, en Allemagne) et beaucoup avaient bien du chemin à faire pour rentrer chez eux. Soudain, tout se précipita. On confirma le nouveau gouvernement, qui s’appellerait désormais « Conseil des commissaires du peuple », et l’on adopta une résolution, préparée à l’avance, qui contenait beaucoup de mots ronflants sur la république socialiste et la révolution mondiale (elle fut publiée le lendemain par la presse bourgeoise, mais pas par le Vorwärts). Puis on chanta L’Internationale et enfin le cirque se vida. Il faisait nuit.

Personne n’était content. Les Délégués savaient qu’ils avaient perdu la bataille. Ebert avait arraché, pour son gouvernement contre-révolutionnaire, une légitimation révolutionnaire ; et ce ne serait guère le Conseil exécutif, tel qu’il était composé, qui ferait grand-chose contre lui. Mais Ebert n’était pas plus satisfait : il avait gagné, c’est vrai, il avait gardé la main, mais à quel prix ! Les indépendants constituaient la moitié de son Cabinet, ce Conseil exécutif suspect formait une sorte de second gouvernement, lui-même n’était plus Chancelier du Reich mais « commissaire du peuple », il était placé contre son gré à la tête d’une révolution qu’il avait voulu intercepter et qui l’avait en quelque sorte annexé ! Les collègues du ministère et du Parlement, le haut commandement de Spa, allaient-ils lui garder leur confiance ? Il se sentait poussé malgré lui dans le rôle du fourbe. Il avait toujours haï la révolution, mais il la haïssait plus que jamais pour l’avoir forcé, lui homme sincère, à devenir un traître et un menteur. Car cela ne faisait aucun doute : s’il voulait encore que la révolution ne soit pas - et il ne pouvait rien vouloir d’autre, il lui faudrait la trahir. Il était condamné à jouer un double jeu. En serait-il capable ? L’État et la société qu’il voulait sauver seraient-ils disposés, après ce qui s’était passé, à se laisser sauver par lui ?

Sur ce dernier point au moins, il fut partiellement rassuré le soir même par un coup de téléphone inattendu. Cet appel lui parvint sur la ligne secrète dont il ignorait jusque-là l’existence, et qui reliait le Commandement suprême à la Chancellerie. C’était Spa à l’appareil : le général Groener. Enfin un homme comme il faut, avec qui l’on pouvait parler !

La teneur de cette conversation, qui est entrée dans la légende, n’est pas connue. Elle n’eut aucun témoin. Mais, si Ebert n’en a jamais parlé par la suite, on peut s’en faire une idée par les déclarations ultérieures de Groener. Ce dernier offrit sa coopération loyale, et posa des exigences : lutte contre l’extrémisme et le bolchevisme, élimination aussi rapide que possible de cette « monstruosité » qu’étaient les conseils, convocation d’une Assemblée nationale, retour à « une situation d’ordre ». Ebert ne pouvait qu’approuver de tout son cœur. Il dut s’épancher sincèrement, car Groener nota plus tard qu’il avait tiré de cette conversation l’impression qu’Ebert « ne se maintenait qu’à grand-peine aux commandes et n’était pas loin d’être submergé par les indépendants et le groupe de Liebknecht ». Il devait encore être sous l’effet de la tumultueuse assemblée qu’il venait de quitter. Finalement Ebert remercia le général. Pas l’inverse, notons-le...

Groener a parlé plus tard d’une « alliance » nouée en cette soirée. C’était un pacte de combat contre la révolution, alors que celle-ci venait de porter Ebert en triomphe. « Ebert accepta mon offre, écrit Groener. A partir de ce jour, nous avons eu, chaque soir, sur la ligne secrète, une conversation sur les mesures à prendre. L’alliance a tenu bon. »


Sources :

— BADIA Gilbert, Les Spartakistes. 1918 : l’Allemagne en révolution, Paris 1966 (pages 84-90, l’auteur stipulant : « Longtemps, on a été réduit, pour évoquer cette réunion où s’est joué une première fois le sort de le révolution allemande, à des témoignages plus ou moins fidèles. Nous avons pu consulter le sténogramme inédit établi par un auditeur, Richard Bernstein. ») ;

— BROUE Pierre, Révolution en Allemagne, Editions de Minuit, 1971, pp. 152-160 ;

— CCI, Les débuts de la Révolution allemande, Revue Internationale n°82, 3° trimestre 1995 ;

— DRABKIN JS, Die Novemberrevolution 1918 in Deutschland, Berlin, 1968 ;

— HAFFNER Sebastian, Allemagne 1918, une révolution trahie, Editions Complexe, 2001 ;

— MULLER Hermann, Die Novemberrevolution, Berlin, 1931, pp. 70-72 ;

— MULLER Richard, Die Novemberrevolution, Berlin, 1925, pp. 36-37 ;

[1] "Sous les tilleuls", avenue de Berlin qui part de la porte de Brandebourg)

[2] ERZBERGER Matthias (1875-1921), principal négociateur allemand de l’armistice ; puis ministre des Finances assassiné par des nationalistes.

[3] Des pourparlers entre les deux partis SD aboutissent (le 10, vers 13H30), à un texte qui stipule que le nouveau gouvernement « est formé exclusivement de social-démocrates, qui sont commissaires du peuple avec des droits égaux. [...] Le pouvoir politique est entre les mains des conseils d’ouvriers et de soldats, qui seront bientôt convoqués à une réunion représentant l’ensemble du Reich. La question de l’Assemblée constituante ne sera pas posée avant la consolidation de l’ordre actuellement établi par la révolution, et elle fera l’objet de discussions ultérieures ». (Broué, p. 157)

Messages de forum :
Réunion au Cirque BUSCH ( 10 novembre 1918 )
8 avril 2007
Tip,top, merci à tous et bonne semaine à tous ceux qui, en avril vont trouver chocolat et poissons !