
Exclu à seize ans de l’Université pour activité socialiste, il poursuit ses études de médecine et de droit à Berlin, à Zurich et à Vienne. Revient en Russie lors de la Révolution de 1905. A nouveau exilé, il fonde avec Trotski la Pravda de Vienne, qu’il finance en partie et dont il organise le réseau en Russie : « Mon principal collaborateur à la Pravda fut A.A. Ioffé, qui devint dans la suite le diplomate soviétique bien connu. C’est de notre séjour à Vienne que date notre amitié. Ioffé était un homme de haute valeur par ses idées, d’une grande douceur personnelle et d’un dévouement à la cause que rien ne pouvait ébranler. Il donnait à la Pravda ses forces comme ses ressources. Souffrant d’un affection nerveuse, il suivit un traitement psychanalytique chez le fameux docteur viennois Alfred Adler [...] Le courage personnel de cet homme gravement malade était véritablement merveilleux. Je vois encore, comme si nous y étions, cette silhouette plutôt corpulente s’avançant sous un ciel d’automne, à travers un champ que fouillent les obus, aux approches de Pétersbourg, en 1919. [...] C’était un bon orateur, réfléchi et prenant à l’âme ; comme écrivain, il valait autant. Dans tous ses travaux, il se montrait méticuleux, qualité qui manque tellement à nombre de révolutionnaires ... » (in Trotsky, Ma vie, pp. 263-265).
Arrêté et déporté, il est libéré par la Révolution de Février 1917. Il adhère, avec l’organisation interrayons, au Parti bolchevique en juillet.
Chef de la première délégation à Brest-Litovsk, il est d’abord ambassadeur à Berlin : « L’ambassadeur Joffé est un vieux militant révolutionnaire expérimenté, qui comprend parfaitement le sens de sa mission. Déjà, à Brest-Litovsk, il a aimablement fait remarquer au comte Czernin [1] : « J’espère que nous serons bientôt capable de déclencher également une révolution dans votre pays. » Dès son arrivée à Berlin au mois d’avril 1918, il montre qu’il a le sens du geste spectaculaire en refusant de présenter à l’empereur ses lettres de créances et en lançant des invitations à sa première réception aux principaux dirigeants indépendants ou révolutionnaires, y compris ceux qui sont emprisonnés ». (page 125, Broué, Révolution en Allemagne). Puis en Chine, il signe le traité d’alliance avec le gouvernement de Sun Yat-sen [2].
Ambassadeur à Vienne (1924), Tokyo (1925), recteur de l’Université chinoise de Moscou en 1926, il reste fidèle à Trotski. Atteint d’une polynévrite grave, il se suicide en un geste de protestation ultime contre Staline. Il laisse sur sa table de nuit une lettre pour Trotski. Son enterrement sera l’occasion de la dernière manifestation publique de l’Opposition unifiée [3] .
Environ trois mille personnes (selon J.-J. Marie, p. 344 ; Trotsky parle lui de dix mille ?) accompagnent sa dépouille. Rioutine exalte la politique de Staline alors que Trotski, déjà exclu du PCR, fustige la bureaucratie et invite à prendre exemple sur la vie de Ioffé.
Il retrace cet épisode dans son autobiographie : « L’étape suivante fut celle de la manifestation de Moscou en l’honneur du X° anniversaire d’Octobre. [...] Les oppositionnels décidèrent de participer au cortège avec leurs pancartes. Les mots d’ordres ainsi exposés n’étaient nullement dirigés contre le parti : « Tirons sur la droite, sur le koulak, sur le nepman, sur le bureaucrate. » « Exécutons le testament de Lénine. » [...] Il y eut une manifestation toute pareille à Léningrad. Zinoviev et Radek qui s’y étaient rendus subirent l’attaque d’un détachement spécial qui, prétendant les protéger contre la foule, les enferma pour tout le temps de la manifestation dans un bâtiment. [...] Le 16 novembre, Ioffé se suicidait et sa mort fit une trace profonde dans la lutte qui se développait. Ioffé était gravement malade. Du Japon où il avait été ambassadeur, on l’avait ramené dans le pire état. [...] Mon exclusion du comité central et ensuite du parti bouleversa Ioffé plus que personne. A l’indignation qu’il ressentit comme homme politique et personnellement, s’ajoutait la sensation vive de son impuissance physique. [...] une voix que je ne connaissais pas me dit par téléphone : « Adolphe Abramovitch vient de se tuer d’un coup de révolver. Il a sur sa table un pli pour vous. » [...] Sur un oreiller ensanglanté se dessinait le visage calme, pénétré de la plus grande douceur, d’Adolphe Abramovitch. B***, membre du Guépéou, fouillait comme il voulait dans son bureau. Le pli n’était pas sur la table. J’exigeai qu’on me le rendit immédiatement. B*** marmonna qu’il n’y avait pas eu de lettre. [...] A la fin, on remit à Rakovsky une reproduction photographique du papier. [...] On fixa les funérailles de Ioffé pour un jour ouvrable, à l’heure de la besogne, afin d’empêcher les ouvriers de Moscou d’y participer. Cependant elles ne rassemblèrent pas moins de dix mille personnes et ce fut une imposante manifestation oppositionnelle (in Trotsky, Ma vie).
Sources :
— BIANCO Lucien, Les origines de la révolution chinoise (1915-1949), Paris, folio histoire, 2007, pp. 102 et 315 ;
— BROUÉ Pierre, Révolution en Allemagne, Paris, Éditions de Minuit, 1971, cf. pp. 125-129, 139, 144, 187 sur l’activité de l’ambassade russe et les efforts des bolcheviks pour faire de l’Allemagne la plaque tournante de la révolution européenne ;
— BROUÉ Pierre, Communistes contre Staline, ;Paris, Fayard, 2003 ; sur « Le groupe Rioutine » pp. 230-232 ;
— HAUPT Georges et MARIE Jean-Jacques, Les bolcheviks par eux-mêmes, paris, Maspéro BS 13, 1969, cf. pp. 306-311 ;
— IOFFE Nadejda, Back in Time, Oak Park, 1995 [les mémoires de sa fille] ;
— MARIE Jean-Jacques, Trotsky, Paris, Payot, 2006 ; cf. pp. 81-84 sur la Pravda de Vienne ; 343-344 sur son enterrement ;
— TROTSKY Léon, Ma vie, Paris, folio, 2004 ; cf. pp. 263-265, 430 et suivantes sur "Les pourparlers de Brest-Litovsk" et 621-627 ;
— SERGE Victor, Mémoires d’un révolutionnaire, Paris, Points Seuil, 1978 ; cf. pp. 192, 230, 239-242, une autre évocation de l’enterrement ;
[1] Comte Czernin de Chudenitz (1872-1932) : ministres des affaires étrangères de l’Autriche-Hongrie, dont une description est faite par Trotski dans son autobiographie (in "Les pourparlers de Brest-Litovsk", pages 429-447).
[2] Sun Yat-sen (1866-1925) : leader démocratique et homme d’État chinois considéré comme « le père de la Chine moderne ». Il a eu une influence significative dans le renversement de la dynastie Qing et l’émergence de la République. Il est l’un des fondateurs du Guomindang (« Parti national populaire »).
[3] La crise sociale qui se développe en 1925 (mécontentement paysan, grèves ouvrières demandant des augmentations de salaire) provoque la dislocation de la « troïka ». Une Nouvelle Opposition comprenant Kamenev, Zinoviev et la veuve de Lénine, Kroupskaia, critique la politique de la direction (Staline et Boukharine) en faveur des paysans aisés : les koulaks. Après de laborieuses discussions, l’Opposition de gauche (Trotski) et la Nouvelle Opposition forment l’Opposition unifiée. Kamenev déclare alors à Trotski : « Il suffira que Zinoviev et vous paraissiez sur la même estrade pour que le parti reconnaisse son vrai Comité central. » Mais l’appareil préfère les icônes comme Lénine dans son mausolée et la masse des militants est lasse. Commence alors une lutte essentiellement de propagande qui durera d’avril 1926 à l’explosion de l’Opposition en décembre 1927.