AccueilContributionsSur le fil du temps
Dernière mise à jour :
mercredi 28 juin 2017
   
Sur le Web
Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Cajo Brendel ( 1915 - 2007 )
Courant Communiste International ( Juillet 2007 )
19 août 2007 par jo

Le 25 juin 2007, décédait Cajo Brendel à l’âge de 91 ans. Il était le dernier des communistes de conseil néerlandais. Cajo était un ami et un compagnon de lutte, qui défendait vigoureusement ses positions mais était également jovial et chaleureux avec son entourage. A l’occasion de son 90ème anniversaire, nous avions publié l’an dernier un article dans Wereldrevolutie, n° 107. Nous voudrions ici revenir plus largement sur sa vie et nos liens avec lui.

Cajo se représentait le CCI comme un courant qui se réclamait de « positions dépassées », comme celles du KAPD (Parti Ouvrier Communiste d’Allemagne) au début des années 1920, qui selon lui auraient été dépassées par le GIC (Groupe des Communistes Internationaliste), et en 1981, il caractérisait d’une manière univoque notre conception de la décadence de « humbug » (attrape-nigaud) lors d’un débat à Amsterdam. Mais Cajo était d’abord et avant tout un internationaliste persistant et convaincu, c’est ce que nous avions de commun avec lui, et c’est la raison pour laquelle il nous a toujours inspiré admiration et respect. Nous avions des différences de vue avec lui, entre autres sur les syndicats, qui selon Cajo auraient été « capitalistes » dès le début, et à propos de la question nationale ; selon lui, des « révolutions bourgeoises » se déroulaient encore, et il y incluait aussi bien la guerre civile de 1936 en Espagne que les changements en Chine sous Mao Tse-Toung, aussi bien d’ailleurs que la révolution prolétarienne d’Octobre en Russie en 1917-1923.

Si l’activité politique était pour son ami Jaap Meulenkamp un « hobby d’inspiration sociale », pour Cajo, c’était un peu plus que cela : une profonde conviction dans laquelle il s’investissait infatigablement et qu’il essayait de transmettre aux autres par la force des arguments. Lorsque, avec Otto Rühle, il acquit la conviction que « la révolution n’est pas une affaire de parti », cela ne l’empêcha pas de mener campagne pour les positions de la Gauche Communiste, ni de conférer à ces positions une notoriété sur plusieurs continents. A de nombreuses occasions, nous avons débattu et polémiqué fermement avec lui, à commencer par Mai 68 à Paris, et il faut dire que parfois les esprits se sont échauffés. Mais, alors que d’autres membres de Daad en Gedachte, comme Jaap, refusaient "par principe" de débattre avec des organisations ou des groupes qui se présentaient comme "l’avant-garde politique" du prolétariat, Cajo participa en 1973 à plusieurs conférences à Termonde et à Langdorp en Belgique, où le Communistenbond Spartacus était également présent, tout comme les groupes qui un an plus tard allaient fonder la section du CCI en Belgique, et dont on trouve les répercussions également dans Daad en Gedachte de 1973-1975.

Cajo est né à La Haye le 2 octobre 1915. Originaire comme il le disait lui-même d’une « famille petite-bourgeoise » qui connut de très grandes difficultés financières après le krach de 1929, il s’intéressera aux questions sociales. Initialement sympathisant du trotskisme, en mai 1934, après un débat avec David Wijnkoop devenu stalinien, il entre en contact avec deux ouvriers de La Haye, Arie et Gees, et ensuite Stientje. Ceux-ci s’avèrent être d’anciens membres du Parti Ouvrier Communiste des Pays-Bas (KAPN) et forment la section de La Haye du GIC. En 1933, ils publient le journal De Radencommunist (Le Communiste de Conseil). Pendant des mois, alors âgé de 19 ans, Cajo discutera avec eux tous les soirs jusqu’à ce qu’il soit convaincu en septembre. Plus tard, il dira de cette période que « c’était comme s’il était passé directement du jardin d’enfants à l’université ». Par leur intermédiaire, il entra en contact avec la section amstellodamoise du GIC, dans laquelle Henk Canne Meijer et Jan Appel jouaient un rôle si important, et avec qui Anton Pannekoek était en contact. Il a également été très influencé par des écrivains comme Paul Mattick et Karl Korsch. Jeune et désargenté, Cajo a mené dans le La Haye de ces temps de crise, comme on dit, une existence haute en couleurs. En 1935, après que des groupes à Leiden, La Haye et Groningen se soient séparés du GIC, trop « théorique » selon eux, il publie avec le groupe de La Haye le journal Proletariër, et en 1937-1938 Proletarische Beschouwingen (Considérations Prolétariennes). En 1938-1939, il écrit ensuite chaque semaine un article pour le journal anarchiste De Vrije Socialist (Le Socialiste Libre) de Gerhard Rijnders, à qui le marxisme de Cajo ne posait manifestement aucun problème. Mobilisé en 1940, Cajo diffuse un tract internationaliste parmi les soldats, mais sans trouver le moindre écho. Après son transport vers Berlin comme prisonnier de guerre, il revient aux Pays-Bas, dans la clandestinité, caché sous un journal. Après la guerre, il travaille comme journaliste à Utrecht, sur le plan personnel, ce sont des années plus calmes et plus heureuses. En 1952, Cajo s’affilie au Communistenbond Spartacus, où il fait partie de la rédaction. Cette année-là, il apprend aussi à connaître Anton Pannekoek. Dans les douze années qui suivent, il écrira un très grand nombre d’articles, et aussi des brochures comme De opstand der arbeiders in Oost-Duitsland (la résistance des ouvriers en Allemagne de l’Est) et Lessen uit de Parijse Commune (Leçons de la Commune de Paris), toutes deux en 1953. Lors du conflit de 1964, au cours duquel des membres du Communistenbond ont été exclus, surtout Theo Maassen qui avait déjà été exclu du GIC, alors que d’autres partaient volontairement, Cajo adopte d’abord une attitude conciliatrice, mais finalement il se rallie au groupe qui publiera à partir de 1965 le journal Daad en Gedachte, « consacré aux problèmes de la lutte ouvrière autonome ».

Mais Cajo devient vraiment important lorsqu’il publie Anton Pannekoek, theoretikus vans het socialisme (Pannekoek, théoricien du socialisme) en 1970, un livre qui aura une grande influence aux Pays-Bas sur toute une génération d’éléments à la recherche des positions marxistes, et qui en 2001 paraissait aussi en allemand, sous le titre Pannekoek, Denker der Revolution. En 1970, il existe à l’échelle internationale un regain d’intérêt pour la Gauche Communiste. En 1974, l’année du décès de Theo Maassen, paraît Stellingen over de Chinese revolutie (Thèses sur la révolution chinoise), et cette même année aussi, la brochure en allemand Autonome Klassenkämpfe in England 1945-1972, dont paraîtra aussi une version française, et pour l’écriture de laquelle il passa beaucoup de temps en 1971 au pays de Galles, parmi les mineurs. D’un très grand intérêt aussi, son volumineux ouvrage Revolutie en contrarevolutie in Spanje (Révolution et contre-révolution en Espagne), malheureusement toujours pas traduit à l’heure actuelle. Cajo connaissait les langues, et bien que la plupart de ses écrits aient paru en néerlandais, il publiait aussi en allemand, anglais et français ; ses œuvres ont été traduites dans des langues plus nombreuses encore. En conséquence, son influence internationale s’accroît réellement, ne serait-ce qu’au travers de ses contributions à la publication Échanges et Mouvements, éditée en français et en anglais, et de sa participation à des conférences internationales, comme à Paris en 1978.

Lorsqu’en 1981 une conférence de groupes internationalistes fut organisée à Amsterdam Daad en Gedachte avait choisi de ne pas y participer, mais un membre du groupe était toutefois présent à titre personnel, et autant Cajo que Jaap avaient envoyé d’importantes contributions à la discussion, et par conséquent leurs positions y étaient représentées. En 1981 aussi, pendant la grève de masse en Pologne, Cajo défendit devant une salle comble à Amsterdam que la ligne de démarcation « ne se trouvait pas entre d’un côté l’Etat polonais et de l’autre les ouvriers et le syndicat Solidarnosc, mais entre d’une part l’Etat polonais et le syndicat Solidarnosc, et d’autre part les ouvriers », point sur lequel nous étions fondamentalement d’accord. En 1983, lors de la présentation à Anvers du livre Blaffende bonden bijten niet (Des syndicats qui aboient ne mordent pas), plein de citations de la presse du CCI, Cajo défend face à un public hostile d’extrême-gauche que le reproche qui est fait de « faire le jeu de la droite » est totalement injuste : les partis de droite patronaux étaient conscients mieux que personne de l’intérêt qu’avait pour eux le mouvement syndical ; nous l’avons soutenu aussi bien que nous le pouvions.

En 1987, apparut clairement le fait que Cajo était en tout premier lieu un internationaliste convaincu lorsque, plus ou moins par erreur, le CCI et un certain nombre de ses membres et sympathisants fut invité à participer à une conférence du groupe Daad en Gedachte. Quelques-uns de nous étaient effectivement présents, et sur notre insistance, la question de l’internationalisme prolétarien avait été mise à l’ordre du jour. A notre grande surprise, nous nous sommes soudain retrouvés aux côtés de Cajo et Jaap face à pratiquement tous les "jeunes" du groupe, favorables à l’antifascisme et prêts à prendre la défense de la démocratie bourgeoise. Nous avons publié un compte-rendu de cette réunion dans notre presse. Il est devenu évident, quand cette question politique de la première importance fut reléguée dans ce groupe à un rang secondaire, que le groupe sombrait dans l’académisme journalistique et ne pouvait plus subsister. Cajo et Jaap étaient des internationalistes, ils ont dénoncé toute leur vie durant les camps fasciste, stalinien et démocratiques avec la même force ; mais, bien qu’au sein de leur propre groupe, ils n’ont pas semblé être en mesure de faire passer tout cela à la nouvelle génération. Les plus jeunes ont commencé à se retirer, tendance encore renforcée par l’effondrement du bloc de l’Est, lorsque tout ce qui ressemblait au Marxisme sentait le soufre.

En 1990, à l’occasion des 25 ans du groupe, parut une « rétrospective » résumant le contexte et les positions de Daad en Gedachte. Mais contrairement à l’intention, cela n’attire plus de nouveaux lecteurs, et encore moins de nouveaux collaborateurs. Ce que nous avions vu arriver en 1981 à l’intérieur du Communistenbond Spartacus, les "jeunes" voulant quitter alors que les plus "âgés" veulent continuer, se répète dix ans plus tard dans le groupe Daad en Gedachte. En 1991, après l’effondrement du bloc de l’Est, nous avons invité Cajo pour discuter avec lui du Manifeste du 9ème congrès du CCI à propos de l’effondrement du bloc de l’Est et du stalinisme, publié en sept langues. Nous avons aussi essayé de le pousser à présenter une introduction sur ce sujet pour une réunion publique du CCI. Il était particulièrement ému et remonté : « Je suis totalement en désaccord avec vous, mais je trouve extraordinairement important qu’un tel document soit diffusé à l’échelle internationale ». Il adopta cette même attitude en 1992, lorsqu’il fit la demande de faire publier en néerlandais notre livre sur la Gauche Hollandaise, « la seule étude qui traite de ce sujet dans sa totalité », et pour lequel il avait lui-même fourni beaucoup d’informations et de documents, alors qu’il disait être en désaccord avec beaucoup de points développés dans ce livre, ce qui dépassait toute attente. La publication du périodique Daad en Gedachte devait se poursuivre jusqu’à juillet 1997, mais avec toujours moins de collaborateurs. La structure d’organisation du groupe, celle d’un cercle d’amis, rendait toujours plus difficile sa cohésion. Après la maladie et le décès de Jaap, Cajo se retrouvait seul à assumer cette tâche. Un appel de notre part à ne pas abandonner la publication parce qu’elle signifierait un énorme appauvrissement pour la diffusion des positions internationalistes de la Gauche Hollandaise est resté sans suite. Nous écrivions : « Quelles que soient les positions et les analyses qui nous séparent, nous considérons ce courant politique comme une part fondamentale de l’héritage historique du mouvement ouvrier qui a contribué visiblement à son progrès théorique et pratique » (Wereldrevolutie, n° 85, décembre 1998).

En novembre 1998, Cajo, alors âgé de 83 ans, a donné une série de conférences en Allemagne, où nous étions présents, et dont nous avons publié un compte-rendu dans notre presse internationale (Weltrevolution, n° 92, Wereldrevolutie, n° 92, World Revolution, n° 228). Ces conférences ont touché des salles d’une centaine d’auditeurs et de participants au débat. Nos camarades en Allemagne ont été très impressionnés par les analyses précises de Cajo et ses grandes qualités humaines. Toute sa vie, il a donné des conférences, toujours suivies d’un débat et non d’une "heure de questions", non seulement aux Pays-Bas mais dans toute une série de pays comme l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et les pays scandinaves, et même aux Etats-Unis, en Russie et en Australie. En 2000, nous avons invité Cajo à une réunion publique à Amsterdam, sur la question « Le Communisme de conseils, un pont entre marxisme et anarchisme ? » Cajo n’est pas venu, mais face aux tentatives d’amalgamer la Gauche Hollandaise à l’anarchisme, il nous a écrit, et nous avons salué cela dans notre presse : « Je ne suis absolument pas anarchiste », et « De la méthode de Marx qu’il applique dans ses analyses, de toute dialectique ou réelle compréhension de ce qu’est le marxisme, les anarchistes ne comprennent rien » (Wereldrevolutie, n° 91).

Nous avons visité Cajo pour la dernière fois en 2005, chez lui, et quelque mois plus tard dans la maison de repos où il avait été transporté. Il ne nous a plus reconnus, mais il parlait encore beaucoup de ses activités, même si les noms ou les lieux commençaient à lui échapper. Contrairement à ce que prétend la presse anarchiste, il n’est pas « mort dans le dénuement » : dans l’institution il était bien soigné et ses enfants y ont veillé. Mais il ne recevait plus beaucoup de visites des camarades.

Les archives de Cajo, une mine d’or de presque six mètres, reposent à l’Institut International de l’Histoire Sociale à Amsterdam. Mais ce sont surtout les plus de soixante-dix ans pendant lesquels Cajo Brendel, avec toutes ses facultés et de toutes ses forces, la plupart du temps « contre le courant » a porté haut le flambeau de l’internationalisme prolétarien qui font de lui quelqu’un d’exceptionnel dans l’histoire de la Gauche Hollandaise, dont il était le dernier représentant.

CCI, 29 juillet 2007