AccueilContributionsSur le fil du temps
Dernière mise à jour :
mercredi 28 juin 2017
   
Sur le Web
Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Cajo Brendel ( souvenirs )
Henri Simon ( 2007 )
19 août 2007 par eric
Le texte qui suit, souvenirs personnels d’Henri Simon, fondateur et éditeur de Échanges et mouvement, sur la relation qui l’unissait à Cajo Brendel, est tiré de la préface à une anthologie de textes de Cajo à paraître prochainement en Allemagne. La présente version du texte vient du site mondialisme.org.

Cela fait plus d’un demi-siècle que j’ai rencontré Cajo. C’était en 1953, j’avais alors trente ans et Cajo à peine quarante. Je me souviens pourtant parfaitement du lieu où nous eûmes alors des échanges approfondis sur la lutte de classe [1]. C’était le printemps et nous devisions en nous promenant dans la forêt de Fontainebleau, près du lieu où j’habitais alors.

Ce premier échange politique est resté gravé dans ma mémoire. Il représentait (et représente toujours) la rencontre (qui n’était pas fortuite) qui fut entre nous deux le premier échange politique, l’affirmation d’une convergence de pensée qui ne devait jamais cesser, même si nous pouvions avoir des désaccords sur des points de détail. Ce fut aussi le départ d’une amitié et de relations personnelles suivies tout autant individuelles que familiales.

Cajo était venu en France pour faciliter les contacts entre le groupe Spartacusbond, en gros avec le mouvement communiste de conseils et, à cet effet, porteur de messages de Pannekoek pour Socialisme ou Barbarie, groupe auquel j’appartenais alors. Quelque temps auparavant, deux camarades de ce groupe avaient fait le voyage en Hollande pour assister à un congrès du groupe Spartacusbond auquel Cajo appartenait [2]. Socialisme ou Barbarie, sorti récemment du trotskisme, cherchait des contacts internationaux et désirait avoir des relations avec le courant communiste de conseils hollandais et plus particulièrement avec Anton Pannekoek, qui en était le théoricien incontesté. Cajo devait repartir avec une collection de la revue Socialisme ou Barbarie à destination de Pannekoek. Il devait en résulter un échange de correspondance entre Chaulieu (Castoriaris), un des théoriciens de Socialisme ou Barbarie et Pannekoek. Cette correspondance tourna court après quelques lettres à cause non seulement des positions affirmées par Chaulieu sur la fonction d’une organisation politique mais aussi sur la nature de la Révolution de 1917 et de la nature du régime soviétique [3]. Cet épisode a son importance, car au sein de Socialisme ou Barbarie, un petit noyau, dont je faisais partie, conserva des relations avec Cajo et le Spartacusbond et s’intéressa au communisme de conseils. Ce n’était un secret pour personne, mais plutôt mal vu dans le groupe, où nous méritions le surnom d’« œil d’Amsterdam ».

Lorsque je repense à cette première rencontre, je pourrais dire par plaisanterie, en référence au groupe qui devint Acte et Pensée (Daad en Gedachte) lorsqu’il scissionna du Spartacusbond [4], qu’il était la Pensée et que j’étais l’Acte. Cajo a toujours eu une culture et une réflexion politique théorique approfondie (bien sûr marxiste et communisme de conseils), et ma propre formation théorique était alors assez réduite ; je venais d’entrer dans le groupe Socialisme ou Barbarie et n’avait eu, antérieurement, de par mes origines campagnardes et l’isolement dû à la guerre, que bien peu de contacts politiques en dehors des grandes formations - dont le parti dominant à gauche, le Parti communiste français. Mais j’avais en revanche une expérience de plus de huit années de militantisme syndical de base dans le syndicat dominant, la CGT (elle-même dominée par le Parti Communiste) ; un militantisme fait pour une bonne part d’affrontements avec les bureaucraties syndicales, à propos tout simplement du quotidien de la lutte de classe et des orientations politiques imposées par la direction de la CGT (notamment par les options de la guerre froide).

Lorsque j’exposai à Cajo mes conceptions de cette lutte, mes réflexions nées de cette expérience, je me trouvai de plain-pied avec tout ce que lui-même pouvait m’en dire, à partir de ce que lui dictait non seulement son approche théorique rigoureuse, mais aussi son analyse de tous les mouvements de luttes antérieurs qu’il avait pu connaître et étudier de près.

Cajo n’avait jamais été un militant d’entreprise. Question de circonstances ; il situait son engagement politique à son adolescence. Nul ne peut décrire mieux que lui comment il était venu au militantisme politique :

« ... Je ne suis pas né dans une famille ouvrière. Mais les années 1930 avec leur crise profonde et la faillite de mon père apportèrent la pauvreté dans la famille. Le résultat en fut pour moi un intérêt pour ce phénomène social. J’avais 16 ans et très bientôt, je saisis que je devais essayer de comprendre les origines des contradictions sociales et la signification du mouvement ouvrier... A 19 ans, j’ai quitté la maison classe moyenne de mes parents et je suis parti vivre pendant deux ans dans un quartier ouvrier. Mon propriétaire était un ouvrier. J’étais entouré par des familles ouvrières. J’avais seulement des amis ouvriers. Cela fut une école pour moi... Pendant quelque temps, j’ai travaillé dans une usine, la plupart du temps j’étais au chômage. Ce fut seulement dans le milieu des années 1940 que j’ai pu avoir de meilleures conditions de vie [5]. »

Cette adolescence, combinée avec ses observations et impressions sur la classe ouvrière et le climat politique de ce temps, firent qu’il prit contact avec le communisme de conseils et se trouva associé au groupe GIC [6]. Il avait suivi déjà les événements marquants de la lutte de classe, pas seulement en Hollande mais dans toute l’Europe occidentale - quand ces pays étaient accessibles. Il pouvait évoquer sa présence en France lors des grandes grèves de juin 1936, en Belgique dans les grèves des mineurs du Borinage en 1937 ou son expédition dans la région minière du Pays de Galles en 1947, lors des conflits qui marquèrent la nationalisation des mines britanniques. C’est cette même approche que souvent nous avons vécue tous deux, après mon départ de Socialisme ou Barbarie en 1958 et la formation du groupe Informations Correspondance Ouvrières (ICO), formation fortement influencée par le communisme de conseils. Nous nous retrouvions fréquemment, pour nous informer sur les luttes et les analyser. Lorsque nous le pouvions, nous nous rencontrions sur les lieux mêmes des luttes importantes, en France, Belgique ou Hollande. Non pour intervenir mais pour connaître plus précisément et plus exactement, par des contacts directs avec des travailleurs, les intérêts, les caractères et les formes de leur combat et en tirer les enseignements théoriques sur les tendances de la lutte de classe en général et leurs relations avec l’évolution du capital.

La naissance d’« Échanges et mouvement »

Il y eut ainsi, entre Cajo et moi, d’innombrables aller-retour, qui en France, qui en Hollande, qui lors de vacances et de rencontres familiales ici ou là . Car, pratiquement, dès notre première rencontre, une solide amitié était née et continua de s’affirmer sans faille. Tant de souvenirs affluent qu’il est bien difficile de dire les détails de ce que fut notre relation. C’était un mélange de discussions, de séances de travail, notamment de traductions vers le français de ce que Cajo avait écrit (il pouvait indifféremment écrire - et parler - en hollandais, allemand, anglais et français), de promenades et de repas. Cajo appréciait particulièrement la cuisine française, surtout le vin et le fromage, qui faisaient toujours partie du voyage en Hollande. Les traductions se faisaient le plus souvent du hollandais vers le français : je prenais note de ce qu’il traduisait, puis lui envoyait le texte remis sur pied, pour son accord.

Ces expéditions conjointes auprès de travailleurs en lutte n’étaient pas les seuls lieux de rencontre. Tout autant pour connaître des luttes à travers les témoignages d’autres groupes que pour approfondir leurs positions théoriques, nous avons participé à des rencontres internationales, notamment celles organisées par ICO puis par Échanges, mais aussi aux rencontres nationales du groupe britannique Solidarity. Je me souviens d’avoir assisté avec Cajo à plusieurs de ces dernières, même avant 1968 et avant la nouvelle orientation prise par ce groupe. La majorité ayant pris les positions de Castoriadis et de Socialisme ou Barbarie fin des années 1960 et début des années 1970, une scission de camarades (dont Joe Jacobs [7]) défendant les positions de classe entraîna la formation du groupe Échanges et Mouvement qui regroupait des Anglais (dont Joe), des Belges, Hollandais (dont Cajo), des Français issus d’ICO alors disparu (dont moi-même) et plus tard des Allemands. Ce fut le début de cette correspondance croisée que j’ai déjà mentionnée et qui devait se poursuivre jusqu’au décès de Joe en 1977. Cajo pouvait alors mener une double collaboration à Daad en Gedachte et à Échanges et souvent ses textes se retrouvaient dans les deux publications.

A la fin des années 1970 et dans les années 1980, l’évolution politique fit que le groupe initial d’Échanges et Mouvement se désagrégea pour finir par se centrer uniquement sur la Hollande et la France. Mais de nouveaux contacts internationaux se développèrent avec des camarades belges, norvégiens (Motiva Verlag), allemands (Advocom) et américains (John Zerzan, et les groupes A world to win, Collective Action Notes, Street Voice). Avec cette collaboration, l’édition en anglais d’Échanges put se poursuivre, puis naquit le bulletin Dans le monde une classe en lutte ; tous eurent des contacts de discussion et de travail avec Cajo, bon nombre de rencontres formelles et informelles, que l’usage d’Internet a développées encore.

La disparition d’Acte et Pensée et le déclin de Cajo firent que le groupe Échanges, international à l’origine, s’est pratiquement réduit à sa base française - tout en gardant toujours certains contacts internationaux. Entre-temps, nous avions suivi ensemble, au milieu des années 1980, alors que je résidais à Londres, l’expérience du London Workers Group et d’une tentative de constituer un groupe anglais communiste de conseils - tentative avortée autant par les prétentions que par... le décès des initiateurs [8].

Cajo était une force de la nature. Je me souviens qu’au début de nos relations, nous n’avions pas de voiture ; il pouvait venir de Hollande en stop jusque dans la banlieue de Paris, ayant voyagé toute la nuit du vendredi au samedi dans l’inconfort d’un camion et des stations prolongées au bord de la route, dormir à peine une heure et commencer une discussion qui durait sans s’arrêter jusqu’au milieu de la nuit, redormir quelques heures, recommencer à discuter et repartir dans la soirée du dimanche, toujours en stop, pour reprendre son travail le lundi. Il pouvait faire habituellement des doubles journées, celle de son travail de journaliste et celle de son travail militant, ne dormant que quatre heures chaque nuit. Je l’ai vu aussi récupérer lors de réunions internationales une ou deux heures de sommeil au milieu du boucan infernal d’une « party ».

Mais une telle activité a ses dangers. Cajo eut une première attaque cérébrale en 1971, lors de vacances de Pâques passées collectivement. Dans les années 1960-1970, chaque année à cette époque, nous campions une semaine en Bretagne, dans un lieu ou un autre, entre camarades politiques proches et leurs familles. Cajo dut, non seulement cesser de fumer sa pipe légendaire (on ne l’imaginait pas alors sans cet accessoire de personnalité), mais aussi réduire le rythme de son activité. Certainement pas suffisamment car, malgré tout, d’autres incidents moins spectaculaires survinrent au cours des décennies suivantes, obérant non seulement son activité physique mais, dans les dernières années, diminuant cette activité intellectuelle qui avait été la richesse d’une pensée. Le départ de ses fils, le décès de sa compagne, la disparition de ses meilleurs camarades, la dissolution du groupe Acte et Pensée contribuèrent certainement à cette évolution malgré la présence de nouveaux amis fidèles. Il m’est difficile de donner des aperçus sur l’évolution politique de Cajo avant notre rencontre du début des années 1950. Il avait alors déjà un long passé dans des groupes divers dont il parlait parfois [9]. Je ne crois pas qu’il ait jamais pensé à écrire sa propre autobiographie. Par la suite, c’est moi-même qui ai évolué, en partie en fonction des débats sur l’intervention d’un groupe dans les luttes, débats qui avaient motivé le départ de Spartacus, de Cajo et du groupe de camarades qui formèrent le noyau d’Acte et Pensée.

Nous n’étions pas toujours d’accord, pas tant sur les principes et analyses, que sur la manière de les formuler, Cajo montrant souvent dans les discussions (pratiquement à travers des textes ou dans sa correspondance), une rigueur de pensée qu’on ne pouvait que louer dans une approche théorique, mais qui parfois confinait à une certaine incompréhension des arguments de l’« adversaire ». Ce qui n’infirme en rien la valeur de l’ensemble énorme d’écrits que Cajo a pu laisser et qu’il est parfois difficile de retrouver, car l’anonymat était alors la pratique de bien des groupes.

Après la disparition du groupe et de la publication Acte et Pensée, à la fin des années 1990, aucun des jeunes qui y avaient participé n’a semblé concerné par la continuation de ce qui pouvait paraître comme l’œuvre de Cajo. Etait-ce parce qu’il avait une telle position intellectuelle dominante qu’il pouvait étouffer, à son insu, l’affirmation de ceux qui auraient pu prendre le relais ? Ou le fait que, la société capitaliste ayant évolué, ainsi que les idées des plus jeunes, la façon de voir de Cajo et la forme d’activité d’Acte et Pensée en éloignait ceux qui auraient pu reprendre le flambeau ? Tout simplement, ce n’est peut-être que le sort commun de tous les groupes qui, fonctionnant autour d’affinités tout autant que d’un accord politique, meurent comme tout organisme vivant.

Une bonne partie des écrits de Cajo furent des écrits de circonstance ou restent marqués par des polémiques datées ; ils restent pourtant tout à fait valables pour notre réflexion sur les luttes actuelles. Ils restent des modèles quant à la méthode d’analyse. Ce dernier point fut, pour moi un des apports essentiels de Cajo, de toujours se référer aux faits sociaux tels qu’ils ont lieu pour tenter de les situer dans le capitalisme d’aujourd’hui, en les faisant remonter vers des généralités avec une approche marxiste rigoureuse.

Pour Cajo, la théorie n’était jamais que l’expression de la réalité sociale et il aimait citer ces phrases de L’Idéologie allemande de Marx selon lesquelles « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie mais la vie qui détermine la conscience » et les « abstractions... détachées de l’histoire réelle, n’ont absolument aucune valeur ». Il pouvait aussi citer, comme exemple de la domination des faits sociaux par les nécessités économiques (et de la puissance de ces nécessités face à l’impuissance des idéologies et des actions menées en leur nom), l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis qui ne devint effective que lorsqu’elle fut nécessaire à l’expansion du capital américain, et non pas à l’issue du long et difficile combat des anti-esclavagistes. Ce sont ces principes à la fois simples et complexes qu’il a toujours suivis ; nous pouvons les faire nôtres pour persévérer dans le courant de pensée qui fut le sien et l’enrichir en le transformant à la mesure des réalités du capitalisme d’aujourd’hui.

Henri Simon

février 2007

[1] Toute la correspondance que Cajo conservait est déposée avec ses autres archives à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam. Elle est incomplète, d’autres éléments étant dispersés chez les correspondants eux-mêmes.

[2] Le groupe politique hollandais Communistenbond auquel on se réfère seulement par Spartacusbond ou simplement Spartacus, du nom du journal du groupe.

[3] J’ai retracé cet épisode dans la brochure Correspondance de Pierre Chaulieu (Castoriadis) et Anton Pannekoek. En fait cet éloignement du groupe Socialisme ou Barbarie ne concernait pas seulement la question de l’activité d’un groupe, mais aussi la conception de la nature de la révolution russe, que Pannekoek considérait depuis longtemps comme une révolution bourgeoise alors que Socialisme ou Barbarie y voyait la naissance révolutionnaire d’une société bureaucratique, modèle de l’évolution future de toute la société capitaliste.

[4] Après une longue période de désaccords politiques, Cajo et une poignée de camarades quittèrent, ou plutôt furent exclus de Spartacus et, en 1964, formèrent le groupe et la publication Daad en Gedachte.

[5] Extrait d’une lettre à David Douglass, fin avril 1992, de la brochure Goodbye to the Unions, a Controversy about Autonomous Class Struggle in Great Britain » (Advocom, Échanges et Mouvement, 1995).

[6] GIC, Groep van Internationale Communisten (Groupe des Communistes Internationalistes) fut un des groupes se réclamant du communisme de conseils et ayant eu une productivité théorique réelle et originale jointe à une activité pratique (voir ci-dessous, note 9).

[7] Cajo et moi-même avions rencontré Joe Jacobs, alors postier, lors d’une rencontre nationale du groupe britannique Solidarity, à laquelle nous avions été conviés. Il s’ensuivit des relations tant politiques qu’amicales entre tous trois, renforcées par l’expulsion de Joe de Solidarity , le groupe ayant abandonné la position « lutte de classe » pour suivre l’évolution de Castoriadis impliquant l’abandon du marxisme.

[8] London Workers Group, LWG regroupait au début des années 1980 à Londres travailleurs et autres autour d’une publication, Workers Play Time. Le groupe disparut dans les remous politiques causés par la grève des mineurs (1984-1985).

[9] Voir Le Groupe des communistes internationalistes en Hollande, 1934-1939, de Cajo Brendel, in Anton Pannekoek, « Pourquoi les mouvements révolutionnaires du passé ont fait faillite », Échanges et mouvement, 1998 ; et « Garde-toi de tout mythe ! » Entretien avec Cajo Brendel sur le communisme de conseils, Échanges n° 111 (hiver 2004-2005).