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Capitalisme & Crises Économiques
Jacques Gouverneur et Marcel Roelandts proposent de découvrir les résultats de leurs recherches respectives. Elles portent sur l’analyse critique de l’évolution du capitalisme, en respectant un souci de rigueur scientifique. Elles débouchent sur des analyses et des conclusions souvent novatrices.
Le chemin de Dannes
Plage, blockhaus, cimenterie et déportation... sur la côte d’Opale
5 septembre 2007 par hempel

Depuis des décennies je me refuse à aller passer mes vacances dans les pays lointains où sévit la misère noire ou la famine : vous pouvez, vous, bronzer la conscience en paix avec ceux qui meurent de faim à côté de votre transat ? C’était avant que je me rendisse compte que, à peu près partout, où j’ai pu mettre mes pieds nus dans le sable en Europe, je foulais des horreurs passées si récentes.

Voici une belle plage du Pas-de-Calais, entre Le Touquet et Boulogne sur mer. La mer est opale. Le sable fin. Passe un char à voile puis une bourgeoise sur son canasson. Au loin de paisibles collecteurs d’asticots de plage trouent invariablement le sable mouillé au bord des vagues. Tout au fond de ce tableau paisible avance un énorme tanker sur l’autoroute de la mer du nord. Le soleil est aussi rougeoyant qu’au-dessus de l’Acropole.

Seule ombre au tableau la présence implicite de la seconde boucherie mondiale capitaliste... ou pour les lecteurs de faits divers le souvenir des cadavres des quatre adolescentes disparues de Boulogne violées et tuées par les immondes frères Jourdain (cf. Libération du 22/02/1997). Le drame avait donné un coup de fouet à l’immobilier local, les futurs acheteurs étaient venus en nombre même de Belgique.

Je suis monté sur cet espèce de mirador en béton, toit d’un blockhaus que la municipalité a rendu accessible par un escalier en bois et bordé de barrières. Quelques rares blockhaus s’égrènent à quelques centaines de mètres les uns des autres (il ne faut pas les détruire...). Des pieux Rommel apparaissent encore pour empêcher tout accostage militaire maritime de la grande île en face. Je me suis retourné pour observer vers les terres les collines d’oyats qui regorgent encore d’engins de mort qui estropièrent tant d’enfants à la fin des années quarante. Les oyats me charment toujours. On dirait des cheveux blonds agités par le souffle du vent. Mais la longue fumée qui s’échappe de la cimenterie de Dannes m’interroge soudain.

N’y a-t-il pas un lien entre cette cimenterie et ces résidus ridicules en béton armé du mur de l’Atlantique ? Le ciment qui a servi à bâtir ces sinistres casemates n’était-ils donc pas produit à proximité ?

Deux hommes âgés qui se tiennent accoudés au bastingage de fortune du promontoire improvisé vont m’éclairer. Ils ont travaillé là en 1942. Oui ils ont fait du ciment, se sont moqués parfois des fritz comme les adolescents savent le faire.

— mais la cimenterie... là-bas... qui travaillait dedans ?
— les juifs... des intellectuels juifs belges... avant qu’on les envoie à Dachau...

La beauté opaline de la mer, la belle plage de sable fin et le cri des mouettes n’étaient plus dans ma tête qu’un mirage. Les vacances je m’en fichais. Le nord de la France avait été l’objet d’une conquête et d’une occupation particulièrement violente. L’oubli va si vite.

Et puis un autre jour, voulant visiter une brocante où j’avais trouvé des livres rares pas chers il y a trente ou quarante années, j’avais poussé jusqu’au Haut Loquin, probablement la colline la plus haute de ce plat pays. J’avais rencontré dans le village d’Alquines un drôle de bonhomme, qui m’apprit de drôles de choses, enfin pas drôles du tout. Je vais essayer de vous résumer les horreurs qui me sont apparues comme des effluves de vérité et des miasmes du nazisme. Je venais de lire la biographie pleine d’humour du dessinateur Gotlib sur cette sale période. J’étais un peu prévenu, mais pas vacciné contre les horreurs.

Après l’exode le pays était à genoux, exsangue. La guerre avait pris un coup de vieux et n’avait pu être menée par de très vieux généraux anticommunistes. L’armée française avait été pantelante après les flagorneries de ses vieux chefs séniles qui s’arc-boutèrent au service d’Hitler : « En temps de guerre, plus encore qu’en période de paix, la caste militaire se serre les coudes et ne supporte aucun blâme, ni la moindre critique », soulignait Maurice Rajsfus. Peu de gens savent que personne, aucun officier ni aucun gendarme n’était capable de tirer dans le dos des soldats réfractaires en fuite comme en 14-18 de peur de représailles « internes » plus massives que lors de la première boucherie mondiale. En 1917, rapporte Paul Léautaud, des gendarmes « avaient été zigouillés par des soldats et pendus à Verdun, aux crochets d’une boucherie abandonnée par son propriétaire » (cf. M.Rafjus, « Les français dans la débâcle »).

Ce qui permet un tel effondrement (et la fuite chacun pour soi de la plupart des populations du Nord et de la Belgique) ce n’est pas le déclenchement de la guerre, mais l’épuisement et le désarmement politique de la classe ouvrière après l’échec révolutionnaire en Russie et l’alliance Hitler-Staline. C’est toujours le prolétariat qui reste menaçant pourtant mais on lui a trouvé un substitut et qui va le payer d’une horreur supérieure à ce qu’on avait fait subir à la classe ouvrière jusqu’en 1914 : le peuple juif. Comme je le démontre dans mon livre (« Le nazisme son ombre sur le siècle », ed Spartacus) les juifs sont les boucs-émissaires tout trouvé fauteurs de la guerre, fauteurs de toutes les injustices. En gros, pour Hitler, bourgeois et prolétaires ont un seul vrai ennemi : le juif. Le bourgeois honteux est forcément juif, et le prolétaire communiste est forcément manipulé par un bolchevik juif.

L’occupation, passé les premiers mois de tétanisation, ne peut que favoriser la renaissance du patriotisme. L’occupation vient s’ajouter à l’exploitation, mais au lieu de rendre claire celle-ci, elle la complique. Est-il possible de combattre les patrons et l’Etat comme avant, quand les délimitations étaient simples ? Mais s’il faut prendre le maquis c’est pour obéir à quelle politique ? Celle de restauration de l’indépendance nationale bourgeoise ou une hypothétique politique insurrectionnelle comme celle de la Commune de Paris ? La résistance, si méprisée par l’Etat gaulliste et son parapluie US à la Libération, et priée de ranger ses clics et ses clacs, est restée un mouvement surtout animé par des petits bourgeois, et n’a pas abouti à la fameuse « levée en masse » pour libérer le pays. Le pays n’a pas pu se libérer par lui-même. Là où l’armée française a débarqué dans le sud, les premières lignes étaient constituées par les colonisés et ce sont des blindés conduits par des anarchistes espagnols qui précédaient l’armée de Leclerc avant d’entrer dans Paris. L’ouvrier français, décillé par 14-18 et dégoûté des trahisons successives des maîtres bourgeois, n’avait plus voulu aller au « casse-pipe ».

L’ « accommodement » ou la « résignation » du peuple français, selon les historiens compréhensifs (hormis les historiens juifs hystériques, comme Sternhell, qui accusent pêle-mêle de « collaboration ») correspond bien à cet état de paralysie politique des premiers temps de la défaite sous le règne de la terreur.

Mais, au XXe siècle, toute occupation militaire d’un pays finit toujours par devenir exécrable à l’immense majorité des populations concernées, et reste donc limitée dans sa durée, sinon totalement improductive pour le pays impérialiste qui assujettit l’autre. C’est pourquoi les grandes puissances se contentent désormais d’une occupation économique ou « humanitaire ».

HISTOIRE LOCALE

Le Nord-Pas-de-Calais ne requiert pas une simple occupation comme n’importe quelle province. Le plus ancien bassin industriel français est une plaque tournante stratégique face à l’Angleterre. Les populations vont y endurer les bombardements... britanniques mais aussi la militarisation de la société par l’armée allemande, et ses petits bourgeois tueurs de la Waffen SS.

Les énormes fortifications de béton que l’Etat nazi va faire construire à partir de mai 1942, vont requérir une main d’œuvre croissante. Ce sont d’abord énormément de jeunes travailleurs adolescents et de vieux ouvriers qui sont requis (la plupart des hommes jeunes adultes sont... prisonniers, ce qui équivaut à une décimation politique et sociale de la classe ouvrière, cela les historiens officiels oublient de le rappeler). Ce volant de main d’œuvre apparaît cependant insuffisant, il faut donc trouver encore des bras. En temps de guerre, chaque pays se sert des prisonniers de guerre pour ne pas dégarnir ses propres troupes. Constat accablant, il n’est pas possible de faire revenir d’Allemagne les troufions français prisonniers parce que les industriels et les fermiers en ont besoin là-bas ; et faire revenir des ouvriers d’âge mûr qui avaient été grévistes en 1936 aurait été une gageure !

Les hiérarques nazis qui avaient beau jeu jusque là de cibler contre les juifs et d’organiser des pogromes ont soudain une oreille musicale quand parmi eux il s’en trouve pour soupeser l’intérêt d’y défricher la main d’œuvre manquante. En juin 1942, l’organisation Todt du nord de la France a trouvé la solution, faire venir des milliers de juifs de Belgique. Le choix à Liège et à Anvers a porté d’abord sur quelques centaines de chômeurs « forcés » (suite aux ordonnances de 1941 interdisant plusieurs métiers aux juifs). Les dirigeants nazis ont d’abord modulé qu’ils avaient choisi de ponctionner d’abord parmi les « asociaux », mais la simple réquisition ne pouvait pas seule faire venir la main d’œuvre juive (cf. Groupe de Recherches Dannes-Camiers). L’Association des Juifs de Belgique (AJB) jouera le même rôle syndicaliste que les comités juifs des camps en Allemagne et en Pologne - comme l’avait révélé à son corps défendant Raoul Hillberg - d’entremetteuse pour faciliter la déportation de leurs congénères sous couvert de bienveillante collaboration et avec promesse de créations d’emploi ; Garfinkels est un des principaux animateurs de l’organisation de la « mise au travail des juifs de Liège » (il est blanchi à la fin de la guerre).

Attenant à l’AJB un Office juif de placement fût même créé à Bruxelles animé par des juifs arrivistes comme Nozyce (qui sauve aussi sa tête à la Libération). Avec une lâcheté peu commune, l’AJB avec son rabbin en tête, soutint la propagande de l’Etat belge aux ordres du Reich, justifiant le travail obligatoire à l’étranger comme « prestation de travail et non déportation » (cf. Une cité si ardente de Thierry Rozenblum). Mais le mensonge est aussi vite éventé que le STO en 1943 en France, il faudra en revenir à la manière forte et les collabos juifs seront eux aussi déportés ce qui leur rendra service pour faire oublier à la Libération leurs états... de service !

Ce sont une vingtaine de SS, en charge des affaires juives pour la Belgique et le Nord de la France qui parviendront à faire déporter 25.000 personnes avec l’aide des Etats français et belge vers les camps de la mort. Des camps de travail sont installés tout le long de la côte d’Opale où sont livrés par centaines des juifs de Belgique.

Combien de juifs ont-ils été tués sur place et non pas déportés à Auschwitz ? Excepté par des remarques incidentes de vieux villageois, on n’en observe aucune trace. Dans le cimetière de Dannes a été érigé une stèle au-dessus d’une fosse commune contenant semble-t-il les restes de six êtres humains présentés brutalement, anonymement et laconiquement comme « juifs victimes de la barbarie nazie » sur un auguste rocher. La rue qui mène au cimetière a été renommée « rue des déportés » (reconnaissance tardive ?). Les fours de l’usine de cimenterie, eux, ne laissent nulle trace des actes de la barbarie nazie de l’époque...

CONDITIONS DE TRAVAIL

Les entreprises de maçonnerie et la cimenterie de Dannes ne sont pas très regardantes sur les conditions de travail. Les adolescents et hommes âgés français perçoivent un salaire certes. Ils travaillent sous la menace du fusil. Ils savent que les juifs ne sont pas payés et savent aussi combien ils sont maltraités. Dannes est le lieu de centralisation et de dispatching des arrivants. Ils sont dirigés soit vers Etaples, soit Hardelot, Merlimont, Condette, Audinghen, Calais, Sangatte, Ferques, Fort-Mahon, etc. Les tâches sont de trois ordres : construction de route dans le sable, de routes en plaques de béton sur le littoral, déblaiement des gares et routes bombardées (cf Danielle Lemaire, revue Memor ).

La journée de travail dépassait souvent dix heures, jusqu’à dix huit heures car la réalisation d’un blockhaus - comme ensemble de béton compact - ne pouvait se faire qu’en une seule fois. Cela pouvait même durer 36 à 48 heures ! Pour aussi éloigné qu’étaient leur camp d’internement, les travailleurs forcés devaient se rendre à pied au travail militarisé, même sous les bombardements.

Ici trouvent leur place mes conversations impulsives avec mes vieux témoins de la plage de Dannes et du Haut Loquin. Les juifs belges réquisitionnés et déportés à Dannes étaient donc perçus comme des « intellectuels » (bourrage de crâne classique de la droite et des militaires pour éradiquer toute solidarité humaine). Les jeunes et vieux travailleurs français (« volontaires » disent les historiens juifs...) étaient surtout volontaires pour gagner leur croûte quand pères ou enfants étaient emprisonnés en Allemagne. Ils étaient témoins des brutalités que subissaient les pauvres juifs surexploités. Mais comment protester sous la terreur quotidienne, une mitraillette sous le nez ?

Le combat contre l’occupant n’était possible que dans l’ombre, donc dans la « résistance ». Seule la grève des mineurs avaient été une embellie permettant de renvoyer dos à dos patrons et nazis. Les internés juifs n’ont pas été passifs contrairement à une histoire benoîte pendant des décennies après 1945. Nombre d’entre eux réussirent à s’échapper. Un des moyens de lutte des « intellectuels belges » fût le sabotage du bétonnage. Il existe une solution simple non pas pour couler le béton au sens propre mais pour le couler au sens figuré : jeter dans la bétonnière une poignée de sucre. Le béton est détruit. Quand on se promène sur le littoral, dans les sentiers pédestres du Conseil régional, on trouve en effet encore de curieuses plaques de ciment friables ou émiettées.

Cette pratique semble s’être assez généralisée pour que les nazis de Camiers se livrent à un massacre de plusieurs prisonniers sur le chemin de Dannes. Les corps des pauvres nouveaux « damnés de la terre » ne furent jamais exaltés comme les victimes antérieures fort nombreuses du « chemin des dames » à Verdun, mais tout simplement jetés dans la fournaise de la cimenterie, non pas coulés dans le béton (comme le fait la mafia) mais dans les fours à chaux. La calcination du calcaire allait de pair avec celle des ossements (témoignage de G.R. de Alquines).

Une autre forme de torture et d’élimination consistait à rouler le rétif vivant dans la chaux et ensuite à le jeter à la mer. Eau de mer et chaux font semble-t-il bon ménage comme la soude. Mes petits vieux de la plage me racontèrent aussi que, en plein hiver à la cimenterie, les prisonniers juifs étaient astreints à travailler pieds nus dans le ciment... Et lorsque les membres étaient suffisamment gangrenés, on les exécutait sur place ou ils étaient envoyés à Dachau ou Auschwitz.

Dans la campagne environnante il était difficile de cacher aviateurs anglais ou juifs, mais il y eût nombre de réussites, mais des drames inouïs aussi. Rafles et descentes des Waffen SS en pleine nuit étaient fréquentes. Des aviateurs anglais purent être cachés avec subtilité dans des moulins à grain. Certains villageois, contrairement à la légende généraliste, monnayaient leur aide.

Le réseau de résistance du Haut Loquin informait en temps et en heure Londres de tous les détails de la construction des rampes de lancement des V1 et V2 à Eperlecques avec lesquelles l’Etat nazi comptait détruire l’Angleterre ; les rampes ne purent jamais être terminées, avec de nombreux morts prisonniers sous les décombres, de toutes nationalités, juifs et russes.

La fuite de civils individuels était très aléatoire. Toute la population était soumise au couvre-feu. Nombre de famille de Boulogne ou du Portel avaient dû émigrer dans la campagne environnante. La plupart de ces déplacés qui fuyaient les bombardements anglais intermittents restèrent après-guerre dans les villages où ils avaient trouvé refuge (c’est le cas de ma famille). Il était fréquent pourtant qu’à la nuit tombée certains fassent des kilomètres de marche pour retourner voir un parent ou veiller sur leur ancienne maison, à leur risque et péril.

Une jeune femme juive, parisienne, qui habitait elle Le Touquet, avait fui les rafles à travers la campagne avec ses deux enfants en bas âge. Après une trentaine de kilomètres (ou plus entre Le Touquet et le Haut Loquin), elle parvient à une ferme d’Alquines où les habitants font tout leur possible pour l’héberger plusieurs jours. Elle est malheureusement arrêtée lors d’une sortie par le groupe de Waffen SS avec à sa tête le principal assassin de la région, qui termina sa carrière à Oradour sur Glane (je n’ai pu obtenir son nom). Elle est emmenée sur le belvédère du village et violée à côté de la croix. Les habitants du village entendent ensuite trois coups de feu.

Il semble que les enfants ont pu continuer à être caché.

Par après, quand le chef des assassins SS passait dans le village, femmes, vieillards et enfants lui tournaient le dos. Ce qui avait le don de soulever son exaspération. A la barbe et au nez des Waffen SS la résistance s’organisait très efficacement avec les services secrets anglais au point qu’on ne peut plus sous-estimer que l’efficacité des bombardements (quand ils n’étaient pas aveugles...) et la destruction du centre de rampes de lancement des V1 et V2 ont été permises grâce aux groupes locaux de guérilla. Les Waffen SS, si respectueux de l’autorité baissèrent même parfois casaque face au maire de Alquines. Un de mes témoins, encore enfant en bas âge, se souvient qu’il devait être fusillé avec sa mère car son père avait été identifié comme résistant. Deux de ses oncles avaient été torturés (couilles écrasées et yeux arrachés) et exécutés à Boulogne (témoignage d’un gendarme français qui lui avait rapporté que comme ses collègues il devait procéder aux arrestations mais devait laisser les Waffen faire le sale boulot). Lors de l’exécution prévue, le maire du village intervint en menaçant d’appeler la Kommandantur. Le chef des SS, impressionné par le statut du « bourgmestre » (personnage aussi important qu’un président de République en Allemagne) consentit à différer l’exécution.

QUELLE SOLUTION ?

Toutes les histoires locales, du drame collectif au drame individuel, ne sortent pas cependant comme explication générique de la version officielle américaine du big complot de Wahnsee en janvier 1942 où Hitler aurait concocté la « solution finale ». C’est bête à pleurer et cela suffit à la plupart des gens pour croire encore au monstre maléfique. Comme le Concile de Trente ou la crucifixion du Christ, voilà l’explication enfin trouvée du massacre des juifs.

Peu importe qu’Hitler ait cru diriger le monde comme Napoléon. Tout dictateur est un crétin qui s’ignore. Il n’est pas le seul. La plupart des intellectuels antifascistes de salon ont mordu à l’hameçon. Or, s’ils avaient un peu réfléchi ils auraient conclu à la stupidité du projet. Une solution finale à quoi ? l’élimination de tous les juifs dans les griffes des nazis ? A l’éradication de la population juive mondiale ? Mais alors il eût fallu gagner la guerre, aller chercher d’autres juifs à Moscou, en Amérique, en Argentine... Et dans quel intérêt ? Pas pour éliminer le capitalisme puisque celui-ci ne dépend ni de la religion juive ni des juifs comme personnes humaines. Et qu’il était le creuset du nazisme.

Absurde, et cela nous vaut chez une certaine Danielle Delmaire qui sert de bréviaire au bulletin de l’association des déportés juifs de Camiers-Dannes, la reprise de la théorie officielle de la « folie nazie » (l’ennemi est toujours plus fou que vous). En se mélangeant dans les dates de 1942 à 1943, cette auteure signale l’objectif croissant du « plan d’extermination des juifs » qui mène à dégarnir le nombre de travailleurs forcés de consolider le mur de l’Atlantique : « ...décision (qui) contrarie toute logique et permet de mesurer la démence nazie concernant l’extermination des juifs : coûte que coûte il faut le nombre de victimes fixé par le plan même s’il faut retarder la défense du Reich, la protection de l’Europe hitlérienne. La Solution Finale a la priorité sur les objectifs militaires ! ». Ce genre d’ânerie reprise aux historiens officiels, limités eux-mêmes dans leur carcan idéologique (de Hillberg à Kershaw) fait toujours florès et évite les interrogations sur la longueur de la guerre, la continuité de la guerre et les énormes profits US au final.

La bourgeoisie allemande n’a pas disparu, même si elle laisse délirer Hitler sur le devant. Le nazisme reste et est resté un formidable gendarme de l’Europe pour juguler définitivement en Europe occidentale la grand peur d’Octobre 1917. Celui qui ne comprend pas cela ne peut pas parler du nazisme. Hitler était le plus avisé gendarme depuis novembre 1918. Lui savait mieux que tout autre ce que signifiait la menace prolétarienne. L’antisémitisme a été un formidable écran à la lutte des classes. S’il avait servi électoralement pourquoi n’aurait-il plus servi en période de guerre ? Le juif avait remplacé le véritable ennemi intérieur de 1917, le prolétariat. Il n’était donc pas question que ce dernier reprenne sa place autrement plus dangereuse que cette diaspora dispersée, hétéroclite et sans défense. La chasse au juif est devenue prioritaire parce que la guerre continuait sous la pression des concurrents alliés, parce qu’il fallait, même quand est apparue inévitable la défaite (dès 1942) OCCUPER LES TROUPES AFIN QU’ELLES NE METTENT PAS CROSSES EN L’AIR. On l’oublie, mais à l’armée, en période de paix, on s’emmerde mais on ne risque pas sa vie ; la hiérarchie gère l’intendance et la troupe cire ses bottes en attendant la reprise de « l’action », voire la gloire éloignée désormais des champs de bataille. En période de guerre, si la guerre n’a plus aucun sens ou si vous êtes dans le camp perdant, où est l’intérêt de risquer sa vie ? Pour des galonnés ? Pour un nain moustachu hystérique, archétype du chef en fureur ? Peu importait alors de dégarnir les fronts. Le plus urgent était de ne pas dégarnir L’ARRIERE. Il fallait que le soldat allemand continue à croire que le juif ennemi était derrière son dos pour le motiver à ne pas retourner son arme contre Hitler. Hélas pour la bourgeoisie la grève massive des ouvriers italiens en 1943 et le ras le bol des populations devenaient inquiétants.

Amplement aidé par les bombardements sur les civils, Hitler pût ainsi préserver l’hégémonie de son armée et de ses séides assassins jusqu’à la défaite sans que puisse apparaître un poil de révolution.

Voilà la vérité qui peut sortir aussi du sol sablonneux du littoral de la côte d’Opale où le travailleur forcé juif symbolisait bien le rêve capitaliste de l’exploitation maximum. On la doit bien à ces milliers de martyrs, prisonniers torturés par le garde-chiourme nazi puis tués par des bombes Alliées, travailleurs forcés envoyés à Auschwitz, femmes de la « race inférieure » violées et froidement assassinées, enfants gazés pour ne pas troubler les nuits des tortionnaires pour la plupart oubliés à la Libération par les magistrats restaurateurs de l’ordre après la bataille inouïe.

Jean-Louis Roche


Sur la toile :

— Le site de l’association La mémoire de Dannes-Camiers ;